Le dernier vivant

Chapter 6

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Si Geoffroy était à Paris, c'est lui qui filerait son noeud en deux temps pour courir à ton salut; mais la France, sa patrie et la nôtre, a besoin de lui dans les contrées étrangères. Allez! j'écrirais aussi bien qu'un autre, en beau style bête, si je voulais.

Je te dis, moi: réfléchis avant de piquer ta tête. C'est diablement grave. Ma parole, je regrette presque le renseignement fourni ci-dessus, tant j'ai le pressentiment que ton affaire n'est pas bonne.

Encore une fois, il était mon parent; je puis parler de lui la bouche ouverte; il faut avoir tué père et mère pour entrer comme cela volontairement dans la famille de cet imbécile coquin.

N'y entre pas, vieux Lucien, je t'en prie! Il doit y avoir quelque mauvaise histoire là-dedans.

Pour un peu, vois-tu, je te dirais que j'ai menti. Et, tiens, s'il faut cela pour te sauver, ça y est: je connais ta Jeanne, j'ai soupé avec elle plutôt dix fois qu'une; elle boit le Champagne comme un chérubin du ciel et lève l'une et l'autre jambe à hauteur de carabinier.

Parole sacrée. Porte-toi bien.

_Post-scriptum_.--Si tu connaissais ma Fanchonnette, tu comprendrais la vanité de pareils propos. Voilà une jeune personne! Mais, ventre de biche, je ne l'épouse pas.

Pièce numéro 11

(Lettre écrite et signée par Mme Thibaut.)

_M. Lucien Thibaut, à Yvetot._

Dieppe. 20 octobre 1864.

Mon cher enfant.

Nous avons un automne magnifique ici et cette chère Olympe nous traite si bien que nous prolongeons un peu notre séjour. La richesse ne fait pas le bonheur, c'est vrai, ou du moins on le dit, mais il faut pourtant être à son aise pour avoir, comme notre Olympe, un château aux portes de la ville.

Tout ça me fait penser à toi, à ton établissement. Tu sais que mon plus ardent désir est de te voir marié. Tes soeurs et moi, Dieu merci, nous ne pensons pas à autre chose. Nous nous réveillons la nuit pour en parler.

Ce n'est pas que j'ajoute foi à ces bruits ridicules qui sont venus jusqu'à mon oreille, mais enfin, ces bruits-là, tout bêtes qu'ils sont, ne diminuent pas mon envie de voir ton sort assuré.

Notre Olympe est admirable pour nous. Ah! si la chance avait voulu... enfin, n'importe. Ce qui est certain, c'est que ta nomination t'a donné une valeur que tu n'avais pas: j'entends au point de vue matrimonial.

Aussi, tes soeurs et moi nous avons renoncé à la pauvre Ida Moreau que nous aimions de tout notre coeur, mais qui ferait un parti par trop ordinaire. Nous pouvons maintenant choisir.

Et puis son père et sa mère se portent comme des charmes. Ce qui lui reste à avoir, elle l'attendra longtemps.

Moi, les _espérances_, je ne les compte que pour mémoire. (Le mot espérance était souligné au crayon, sans doute de la main de Lucien.)

Il faut que j'en parle encore: oui j'avais fait un beau rêve autrefois, et je crois qu'il aurait été assez de ton goût, mon coquin! Notre Olympe était orpheline, elle avait dix mille livres de rentes en bon bien venu. Avec ça, jolie comme un coeur! Et des manières! Et une éducation! Et une conduite! Enfin tout, quoi! C'est le gros lot, celle-là.

Mais elle a fait mieux, on ne peut pas dire le contraire. Ce n'est pas que le marquis de Chambray fût un petit mari bien mignon, mais il avait son asthme et ses soixante-sept ans. J'appelle ça un placement en viager. Je suis drôle, pas vrai, mon chéri?

Eh bien! après? est-ce que nous ne sommes pas tous mortels? Notre Olympe a soigné son bonhomme mieux qu'une soeur de charité. Et une conduite! mais je l'ai déjà dit.

Il aurait été le dernier des misérables s'il ne lui avait pas tout donné à son décès, puisqu'il n'avait que des neveux à la bretonne.

Maintenant, elle est veuve. Elle a soixante mille livres de rentes, un château, un hôtel; elle est plus jeune et plus jolie que jamais.

Sais-tu qu'on parle d'éventualités, de succession possible, probable même? Tu n'es pas sans avoir eu vent de la tontine des cinq fournisseurs. Le début de l'histoire n'est pas très propre, mais on calomnie toujours l'argent par jalousie. C'est la fable du raisin qui est trop vert.

Il paraît que le marquis était neveu du dernier vivant de la tontine, le fournisseur, comme on l'appelle, qui se cache à Paris et qui vit comme un rat dans une cave. Il a près de cent ans et personne ne sait le compte absurde des millions qu'il ne pourra emporter dans l'autre monde.

Est-ce vrai? Moi je ne sais pas; Olympe hausse les épaules quand on veut lui toucher un mot de la chose. En tous cas, qu'est-ce que cela nous fait, puisque ce serait folie de songer encore à elle dans la position où elle est pour un morveux de petit magistrat comme toi? On ne se démarquise pas pour devenir Mme Thibaut, _substitute_. C'est dommage.

Mais sans aller chercher midi à quatorze heures, c'est-à-dire Mme la marquise de Chambray, tes soeurs et moi nous ne sommes pas au dépourvu. Nous avons battu les buissons dans tout le voisinage, et je te promets que nous ne sommes pas revenues sans gibier. On pourrait déjà t'offrir tout un panier de poulettes à choisir.

Mauvais sujet! vois-tu, ça me rend gaie de penser à tes noces. Tu es si tranquille! Tu rendras ta petite si heureuse! Seulement, attention à ne pas te laisser mettre le pied sur la tête. Un homme doit rester le maître chez lui. Ceux qui donnent leur démission ne sont jamais aimés. Nous recauserons de ça en temps et lieu.

Pour en revenir, tes soeurs et moi nous avons commencé par trier dans le bouquet pour ne pas trop t'ennuyer par l'embarras du choix.

Car nous sommes unanimes à ne point nous dissimuler qu'il faudra te marier à la cuiller, comme on donne la bouillie aux petits enfants.

Ah! je suis gaie quand ce sujet me tient. Je l'ai déjà dit, mais tant pis.

Il reste trois noms, après triage fait. Et avec quel soin! Célestine et Julie se sont disputées, il fallait voir! et moi aussi. Nous étions comme trois harpies. Elles t'aiment tant! Et moi donc!

Fifi, ne va pas nous chanter à présent que tu veux rester garçon, c'est bête, ni que tu as tes idées à toi comme les Moreau essayent d'en faire courir le bruit: une petite pécore sans position et dont la mère ne voit personne à Yvetot. Est-ce que je sais moi! j'ai grondé Julie et Célestine qui se faisaient du chagrin avec tous ces cancans. Je te connais, puisque je t'ai fait, pas vrai?

Tu es incapable de mal tourner.

Allons donc! mon Lucien! épouser une aventurière sans le sou!

Les Moreau ont fait des pertes dans le Crédit mobilier. Ça les aigrit. Ils voudraient voir des désagréments à tout le monde.

Je commence. Il y a donc d'abord Mlle Sidonie de la Saudraye, bien venu 3.700 francs de rentes, en chiffre rond. Espérances à peu près autant. Les parents ne sont plus très jeunes et la maman tousse.

Pas jolie de figure, mais taille superbe--elle est aussi grande que toi;--un peu maigrette et longuette, mais, avec du coton, ni vu ni connu; les cheveux un petit peu roux, mais les blondes sont à la mode, un petit peu jaune de teint, mais on aime les pâles à présent, et elle a une gentille pointe rouge au bout du nez qui la relève: bonne orthographe, gentille écriture, joli caractère, une voix agréable comme un flageolet, et bien pensante.

Tu sais? tu lui plairas du premier coup. Tout le monde lui plaît. Il faut penser à ta timidité. Sidonie est si bonne, si bonne, si bonne qu'on y entre comme dans du beurre, mais une conduite! Tu vois, je l'ai mise la première. C'est presque ma candidate.

Passons au n°2, qui est Mlle Maria Mignet, la fille du receveur: une simple pension de mille écus pour dot et l'héritage de son oncle en perspective. Ne fais pas la petite bouche, coco: il y a, dans le ventre du receveur, les moulins du Theil, les trois fermes de la Rivière et une part dans la forêt de Blené. Je ne lâcherais pas le tout pour deux cent mille francs, au bas mot. Hé?

Tu peux même mettre deux cent cinquante. Le receveur est veuf. Il a soixante-cinq ans et cinq mois. Sa goutte a déjà remonté l'année dernière.

Quant à Maria elle-même, vingt ans juste, toute rose, toute ronde, des dents de lait, des cheveux de soie, élevée au sacré-coeur de Rouen, jouant du piano mieux qu'une serinette, apprenant le catéchisme aux petits enfants du quartier, enfin un joli parti tout à fait.

Je ne parle même pas de la conduite.

C'est la protégée de Julie....

(Ici Mme Thibaut était arrivée au bout de ses quatre grandes feuilles de papier, mais, en femme de ressources, elle avait continué d'écrire en croisant les nouvelles lignes par-dessus les anciennes, ce qui est adroit, mais rend les lettres de ces dames aussi difficiles à déchiffrer qu'un manuscrit du quatorzième siècle.)

J'arrive à celle que porte ta soeur Célestine, le n°3 et dernier: Mlle Agathe Desrosiers, dix-huit ans, cent mille écus placés en 4-1/2 pour cent et deux maisons à trois étages, en ville. Est-ce beau? Il y a un revers. Tu as connu son père qui était--hélas!--huissier, mais il est mort.

Radicalement orpheline. Tout ce bien là venu. Peu d'orthographe, des manières plus que simples, mais bonne enfant, de la conduite, et mignonnette, malgré un léger défaut dans la taille.

Mon coco, on ne peut pas tout avoir. Avec l'orthographe et sans la déviation, ce parti-là ne serait pas pour ton nez. Je l'évalue à 20.000 livres de rentes. Hein, garçon? Tu roulerais coupé, si tu voulais, et tu aurais ta campagne.

Voyons, mon Lucien, ne faisons pas l'enfant. Tu as l'âge de te placer comme il faut, crois-moi, ne te laisse pas rancir. Ces romans de jeunesse peuvent gâter une position pour toujours. C'est le coup de pouce sur la poire. Dans deux ans d'ici il faudra peut-être redégringoler jusqu'à Ida Moreau.

Réfléchis. On ne te met pas le pistolet sous la gorge. Nous te donnons huit jours pour peser et contrepeser les avantages des unions proposées.

Dès que tu m'auras répondu, je ferai la demande, et puis tu viendras voir la minette pour ne pas épouser chat en poche.

Et puis encore, six semaines ou deux mois.... Ah! quel agréable moment! Lucien, c'est le plus beau jour de la vie.

Je t'embrasse comme je t'aime; sois sage et décide-toi.

Ta mère, etc.

Pièce numéro 11 bis

(Petit mot de Mlle Célestine, écrit en travers et signé.)

Mon chéri de Lucien, c'était notre Olympe qui aurait été l'idéal. Quel coeur! Quand ses grands chevaux piaffent dans la cour, je deviens folle. Ne va pas croire que je sois si enchantée de cette petite Agathe. C'est une pensionnaire, et élevée dans une pension-peuple, encore! Je sais aussi bien que maman qu'elle a un corset mécanique, mais on en ferait ce qu'on voudrait. Elle nous regarde comme ses supérieures. Tu nous prêterais ta voiture pour les visites.

La grande Sidonie est insupportable. Maman ne t'a pas dit son âge: je sais qu'elle passe vingt-neuf ans; elle a moisi. Elle joue à l'ange, mais méfiance! Toutes ces longues filles fanées mettent la queue en trompette dès qu'un poil de barbe paraît à l'horizon!

Maria Mignet, encore passe: au moins elle n'est que ridicule.

Prends mon Agathe, va, c'est absolument ce qu'il nous faut, et tu me remercieras plus tard.

Pièce numéro 11 ter

(Petit mot de Mlle Julie, écrit comme le précédent et signé.)

Mais, du tout, Maria n'est pas ridicule, mon Lucien, seulement Célestine ne voit jamais que l'argent, les visites, les voitures. Il faut autre chose pour alimenter l'âme. Je connais Maria et je te connais. Vous vivrez tous deux par le coeur.

En tous cas, tu es libre; épouse cette bossue dorée d'Agathe, si tu veux; mais ne nous empoisonne pas de Sainte-Sidonie. Tu ne sauras jamais comme je pense à ton bonheur. S'il ne fallait que donner ma vie pour que tu eusses une Olympe... mais ce sont de vains rêves. Prends Maria.

Pièce numéro 12

(Billet écrit et signé par Mme la marquise de Chambray-)

Yvetot, ce mercredi (sans autre date).

Mon cher Lucien, vous vous faites de plus en plus rare. Votre chère mère et vos soeurs m'avaient chargée d'avoir de vos nouvelles. Comment puis-je leur en donnerai je ne vous vois pas?

Mme Thibaut est toujours chez moi, là-bas. J'espère aller l'y retrouver bientôt. Elle paraît préoccupée à votre endroit d'un désir et d'une crainte. Je ne puis ni la rassurer ni l'aider puisque vous vous éloignez de moi sans cesse davantage.

Je ne sais si j'ai pu faire quelque chose qui vous ait déplu. Je cherche en vain, je ne trouve pas. Du vivant de mon mari, j'avais mes devoirs, mais, depuis que je l'ai perdu, j'avoue que je sais gré à ceux de mes anciens amis qui n'abandonnent pas la pauvre veuve.

Avez-vous donc oublié tout à fait les jours qui suivirent notre enfance? Vous n'aviez pas de meilleure amie que moi et vous me disiez tous vos secrets.

Au milieu du monde qui m'entoure, allez, je suis bien seule. Si vous veniez me voir, je ne vous demanderais pas votre secret maintenant.

_Note de Geoffroy_.--C'était signé Olympe. Cette belle marquise avait une écriture anglaise un peu trop renversée, mais charmante.

Je ne sais pas pourquoi, après avoir lu son billet qui gardait encore, depuis le temps, un parfum pâle et doux, je feuilletai le dossier pour retrouver les lettres anonymes portant les nos 1.3 et suivants jusqu'à 8.

Je m'arrêtai aux deux premières.

Ces lettres n'étaient pas de la même main, cela sautait aux yeux.

Du moins, cela semblait sauter aux yeux.

L'une était tracée lourdement, sur fort papier, avec une grosse plume maladroite.

L'autre, sur papier Bath, très faible, pouvait passer pour une série d'écorchures lisibles. Mais, je l'ai mentionné déjà, les écritures de ces lettres étaient toutes les deux déguisées.

Et il y avait entre les deux corps d'écriture, en apparence si différents, un mystérieux lien de famille.

Étais-je déjà prévenu? Le même rapport me parut exister, rapport excessivement vague assurément et encore plus sujet à contestation, entre ces écritures si contrastantes et les déliés gracieux de Mme la marquise.

Remarquez que je ne me donne pas pour un expert juré,--mais je ne veux pas cacher non plus que je ne suis pas tout à fait un profane au point de vue de la calligraphie.

J'ai pratiqué un peu cette science--ou cette fantaisie--qui consiste à juger le caractère des gens d'après leur plume.

De ce travail d'examen--et de comparaison--qui interrompit un instant ma lecture, il me resta deux impressions:

L'une ayant trait à la ressemblance: très fugitive celle-là et que je n'oserais pas même appeler un soupçon.

L'autre se rapportant à l'examen technique de l'écriture de Mme de Chambray: cette impression beaucoup plus accentuée que la première.

Il y avait là, selon ma manière d'interroger la plume, une vigueur sous la grâce, une puissance sous l'abandon, une volonté intense et une hardiesse peu commune derrière la mignardise toute féminine d'une écriture à la mode.

Cette marquise me piquait, voilà le vrai. Elle m'effrayait aussi. Je la voyais dominer de toute la tête le niveau de ce drame, taillis confus où j'en étais encore à chercher ma route parmi les broussailles.

Au moment où je remettais en place les lettres anonymes, ma pendule sonna. Il était onze heures de nuit. Je lisais depuis trois heures. Mon estomac criait littéralement famine.

Cependant, au lieu de prendre mon chapeau pour descendre au boulevard où tant de restaurants m'offraient leurs tables hospitalières, mon oeil d'affamé fit le tour de la chambre.

Il rencontra, sur un guéridon, quelques rogatons du pain à thé qui avait servi à mon déjeuner du matin.

Je poussai le cri des naufragés de la _Méduse_ apercevant une voile à l'horizon. D'une main, je m'emparai des bribes desséchées, tandis que l'autre tournait déjà un nouveau feuillet, et je plongeai tête première dans mon investigation, dévorant avec une activité pareille mes croûtes et mes paperasses.

Pièce numéro 13

(Lettre écrite et signée par Albert de Rochecotte).

Paris, lundi soir (sans autre date).

Brave Lucien, où en est l'affaire Jeanne? L'affaire Fanchette périclite déplorablement. Mon oncle du Havre est mort. J'ai fait un héritage.

Est-ce que nous ramons toujours sur le fleuve de Tendre avec ma petite cousine Péry? J'en ai peur pour toi. Mon autre cousine, l'incomparable Olympe, m'a dit que ta maman avait tout plein de peine à te marier.

Tu as tort, il n'y a que le mariage, mon bon. J'ai toujours été de cet avis-là. Nous sommes ici-bas pour nous marier et pour mourir.

Au reçu de la présente, tu es sommé de te rendre à Lillebonne, au domicile politique et civil de _mon_ notaire, maître Béat-et-son-collègue (Solange-Alceste), dépositaire de mes papiers de famille.

Ne rions jamais: je vais avoir un notaire à moi, un notaire pour de bon. Je serai un client. Le petit clerc m'honorera par-devant et me fera des cornes par-derrière. Oh! la vie!

Chez ce maître Béat, tu retireras mon acte de naissance, mon diplôme de vaccination et généralement toutes les pièces indispensables pour épouser quelqu'un, autre que ma Fanchonnette.

Ah! le cher coeur, le délicieux amour! Comme je l'épouserais plutôt cent fois qu'une si c'était seulement une chose possible! Mais c'est de la voltige, du cancan, de la marche au plafond. La postérité refuserait d'y croire. Que diable! on n'épouse pas Fanchette! (Ne le dis pas, elle a rempli jadis les fonctions de marchande de plaisirs.)

J'ai vainement cherché un exemple dans l'histoire, un précédent, une excuse. Il n'y a que les membres du haut parlement anglais, les rois de Bavière et mon bottier pour épouser Fanchette. Fanchette elle-même se moquerait de moi et ce ne serait pas la première fois. (Tu comprends: marchande de plaisirs, en tout bien tout honneur, diable!)

Si tu savais quels purs diamants il y a dans son sourire! Le monde est bête à tuer. Au fait, pourquoi n'épouse-t-on pas Fanchette?

Voilà. C'est qu'on en épouse une autre. Je suppose que cette raison-là te paraîtra péremptoire.

Comme je l'aimais! comme je l'adore! tu vas me demander: qui donc épouses-tu comme cela? Curieux!

Te divertirait-il de savoir que j'ai demandé Olympe? Tu t'y attendais. C'est ce qui tombe d'abord sous le sens. On épouse Olympe aussi fatalement qu'on n'épouse pas Fanchette. Mon pauvre bon oncle était encore chaud que j'avais déjà la main à la plume. Pas de réponse. J'ai pris la poste pour Dieppe. Olympe m'a ri au nez. Très bien. Je suis revenu à Paris.

Je crois qu'Olympe a _un amour au coeur_, comme dit ta soeur Julie que j'ai vue là-bas et qui vaut à elle seule tout un cabinet de lecture. Bonne fille, du reste. Célestine aussi. Mais des râpes dans la bouche.

Alors, Olympe m'ayant remis à ma place, je cherche comme un malheureux. Personne ne m'a dit: «Marie-toi», mais je sens qu'il faut me marier. Il le faut. C'est la loi.

Songe donc! non seulement je suis riche, comme peut l'être un bon bourgeois, par mon oncle; mais, par mon oncle encore, il me tombe un droit éventuel à la succession du fournisseur,--le dernier vivant de la tontine.

Tu dois bien connaître un peu cette chanson-là. Le bonhomme Jean Rochecotte était de chez vous, et tous ses héritiers demeurent autour d'Yvetot. Je prime tout le monde à ce qu'il paraît. Je suis sérieusement menacé de périr à la fleur de l'âge, étouffé sous une avalanche de millions.

Et sais-tu que, si je mourais, ton affaire, Jeanne, cesserait d'être une mauvaise plaisanterie?

Je ne pourrais pas te dire au juste en quel ordre elle vient, mais sa mère était cousine du fournisseur. Peut-être que Me Béat (Solange-Alceste) pourrait te renseigner. Vas-y voir.

Moi, je continue de chercher. Je me suis donné quinze jours pour trouver, car si la situation traînait jusqu'à trois semaines, je parie un franc que j'épouserais Fanchette.

Or, on ne l'épouse pas.

Donc mon cas est absurde et tu peux souder mon désespoir.

Dis-moi au juste, à l'occasion, comment se porte l'affaire Jeanne. Ça m'intéresse à cause de Fanchette.

Ma pauvre petite perle! Elle m'idolâtre, quoique je n'en croie rien. Figure-toi que jamais, au grand jamais, elle n'a été si jolie. Je vais la faire dîner deux fois par jour à la campagne jusqu'à la catastrophe.

Lucien, je le lui dois!

Hier, elle m'a promis sur la mémoire de sa mère qu'elle me tuerait si j'étais infidèle, dépêche-toi d'envoyer les pièces.

Pièce numéro 14

(De l'écriture de Lucien Thibaut. Non signé. Sans date.)

J'ai besoin de parler. J'en mourrais. Il y a au fond de moi une voix que j'étouffe et qui voudrait crier: «Je l'aime, je l'aime!»

Je l'aime comme on respire. Elle est le souffle de ma poitrine. Elle est ma vie. Oh! je l'aime! En écrivant cela toutes les fibres de mon être frémissent de volupté.

À qui fais-je mal en l'aimant plus que moi-même? Quels sont les ennemis inconnus qui s'acharnent à torturer mon bonheur?

Je demandais un frère autrefois. Un frère me dirait que je me perds, ou peut-être que je le déshonore. Qui sait? je ne veux pas de frère.

Je t'écris encore, Geoffroy, mais c'est parce que tu ne me répondras pas. Je n'aurai de toi ni conseils accablants, ni reproches amers.

Ce n'est pas à toi que vont mes plaintes, c'est à un Geoffroy que je crée et que tu ne connais pas, un Geoffroy amoureux et malheureux, capable de prêter l'oreille au chant délicieux de ma douleur....

Elles demeurent dans une toute petite maison qui dépend d'une ferme, à laquelle appartient le champ où je la rencontrai pour la première fois.

La ferme s'appelle le Bois-Biot.

La pauvre mère est bien malade, elle s'en va doucement. Jeanne s'accroche à elle et l'enveloppe d'une longue caresse qui s'efforce en vain de la retenir dans la vie.

J'ai dû te dire que Mme Péry avait l'air d'être encore toute jeune. Elle est très belle. Jamais elle ne parle de sa maladie, mais on sent si bien qu'elle voit sa fin prochaine! Je l'ai surprise mortellement triste, parce qu'elle ne se savait pas épiée, et j'ai deviné que l'image de sa Jeanne abandonnée passait alors devant ses grands yeux, qui n'ont même plus la consolation des pleurs.

Elle sourit dès qu'on la regarde, mais son sourire est plus triste que sa tristesse.

Est-ce à cause de Jeanne que je l'aime si profondément, cette douce mourante, belle comme la résignation?

Ou plutôt n'est-ce pas ma tendresse pour elle qui met le comble à l'amour infini que sa fille m'inspire?

Jamais je ne leur ai parlé de cet amour. Je sais qu'il s'exhale de tout mon être. À quoi serviraient les paroles? Je reste là entre elles deux comme si c'était ma place et mon droit.

Que n'est-ce mon devoir!

Hier, notre malade s'était endormie. Quand ses yeux se sont rouverts, elle a surpris ma main dans celle de Jeanne. Un peu de sang est revenu à ses joues. J'ai cru qu'elle allait sourire et nous unir dans sa bénédiction.

Je suis sûr qu'elle y songeait.

Mais le voile de ses longs cils s'est rabattu sur son regard attendri et plus triste.

Elle a demandé sa potion, quoique ce ne fût point l'heure. Jeanne nous a quittés aussitôt pour aller dans la chambre à coucher prendre la fiole.

Mme Péry et moi nous sommes restés seuls.

Elle a pris la main que Jeanne tenait tout à l'heure. Je croyais qu'elle allait parler. Pourquoi ne parlait-elle pas?

Le silence, entre nous, a duré si longtemps que déjà on entendait le pas de Jeanne, revenant sur la pointe du pied, quand la chère malade a dit tout bas:

--Lucien, est-ce que vous recevez aussi des lettres anonymes?

Je ne pouvais pas répondre non.

Au moment où Jeanne rouvrait la porte, Mme Péry m'a glissé dans la main une enveloppe qui semblait contenir plus d'une lettre, en murmurant:

--Mon cher Lucien, vous avez une mère....

Pièce numéro 15

(Anonyme, écriture inconnue.)

Paris. 13 octobre 1864 (sans timbre de la poste).

_À Mme veuve Péry, à la ferme du Bois-Biot, près et par Yvetot._

Madame.

Vous jouez votre jeu, et personne ne peut vous en vouloir beaucoup pour cela. Vous n'avez pas de fortune, Mademoiselle votre fille est à marier, vous essayez de la placer au mieux de vos intérêts, c'est tout simple.

Pour ma part, moi, je suis très éloigné de vous blâmer.

Malheureusement--ce qui est bien naturel aussi.--vous avez pour adversaires la famille et les amis de l'innocent autour de qui vous tendez vos filets.