Chapter 5
Nous l'appelions, tout le monde l'appelait le baron de Marannes, et c'était bien son nom, mais ce n'était pas tout son nom. En réalité, il se nommait M. Péry de Marannes.
Ce n'était pas avec moi qu'il était lié là-bas, c'était avec vous, les amis de la joie. À soixante ans qu'il avait, il était trop jeune pour moi.
Quand il mourut, sa veuve resta dans une situation si précaire qu'elle ne voulut rien garder de ce qui fait étalage, elle fut Mme Péry, tout court, sans titre. Jeanne est Mlle Péry.
Je t'entends d'ici, Geoffroy. Comment! le baron était marié, lui, le viveur imperturbable! le roi des vieux garçons! Se représente-t-on la femme du baron! Et sa fille! Où diable as-tu été pêcher la fille du baron?
Voilà ce que tu dis ou du moins ce que tu penses.
Vous l'aimiez assez, comme un drôle de corps qu'il était. Je me souviens de t'avoir reproché à toi personnellement cette accointance disproportionnée. Tu me répondis en riant: «C'est le plus jeune d'entre nous.»
Lui-même il disait cela, et c'était très vrai à un certain point de vue.
Plus tard, j'ai connu le baron de Marannes beaucoup plus et beaucoup mieux que vous ne pouviez le connaître vous-mêmes.
Cela ne m'a pas porté à l'en estimer davantage.
C'était un de ces vieux hommes qui restent verts parce qu'ils sont incapables de mûrir. Il y a de belles exceptions dans la nature. Celle-ci est laide, mais elle plaît jusqu'à un certain point.
On en rit d'ailleurs et cela désarme.
Ces vieux hommes, tout en étant des exceptions ne sont pas rares. On en trouve partout et partout ils sont les mêmes.
Le trait principal de leur physionomie est de ne pouvoir vivre avec ceux de leur âge.
Ils se font tutoyer successivement par cinq ou six générations de jeunes gens.
C'est leur gloire. Ils sont heureux et fiers quand les échappés de collège les appellent par leur petit nom.
Généralement on regarde cette manie comme assez innocente. Les uns pensent qu'elle est la marque d'un bon coeur, quelque peu banal et doublé d'une intelligence frivole.
D'autres, plus sévères, prétendent qu'il y a vice, ici, ou tout au moins faiblesse ridicule.
Le baron avait des moeurs peu régulières, ce n'est pas à toi qu'on peut cacher cela. Il n'était ni ridicule ni méchant. Le coeur, chez lui, battait à sa manière. Il se repentait souvent du mal qu'il avait fait, mais il recommençait toujours.
Mais ce qui dominait tout en lui, c'était l'implacable besoin de ne pas vieillir.
Te souviens-tu? Il se fit rare pendant notre dernière année d'école. Vous étiez devenus pour lui des oncles. Vous radotiez mes pauvres vieux!
Il passa à la fournée suivante, qui était plus de son âge. Il se fit tutoyer par les nouveaux, leur parlant de sa barbe grise avec ostentation, mais n'y croyant pas le moins du monde, et racontant à la tolérance de ses _amis_ la centième édition de ses anecdotes, qui vraiment étaient assez drôlettes quand on ne les avait entendues que trois fois.
En s'éloignant de vous, voilà ce que tu ne sais pas, il se rapprocha de moi, non pas pour motif de jeune âge, mais parce que je passais déjà pour être assez fort en droit et que ses affaires l'amenaient fatalement du côté du palais.
Quelles affaires, bon Dieu! Et qu'il avait raison de ne pas fréquenter les sages! Ce pauvre homme était tombé en jeunesse comme d'autres dégringolent en enfance.
Ce n'est pas qu'il eût de bien grands vices, il en avait plutôt beaucoup. Il avait mangé sa fortune, mais il y avait mis le temps. C'était un prodigue peu généreux.
Veux-tu savoir le taux des charges laissées par l'innombrable série de ses bonnes fortunes? Cela se bornait à une pension de 600 francs qu'il payait--quand il pouvait--pour un enfant naturel qu'il avait eu avant son mariage et qui vivait quelque part.
Je crois que c'était à Paris.
À l'époque où il m'honora de sa confiance, il était en train de grignoter, toujours au même métier, la fortune de sa femme. Pour ce faire, il plaidait contre elle, tout en protestant à tout bout de champ qu'il ne lui en voulait pas le moins du monde.
C'était exact. Il n'avait ni rancune ni fiel contre sa femme qu'il ruinait de parti pris. Il n'en voulait qu'à l'argent.
La première fois qu'il me rencontra au Palais, j'endossais la robe pour la première fois aussi.
C'était à Yvetot; les biens de la baronne étaient dans le pays de Caux.
Si j'avais été moins novice, j'aurais su que tous nos avocats et avoués le fuyaient parce qu'il oubliait volontiers de solder les honoraires.
Mais je ne vis qu'une chose: un premier client!
Il tomba sur moi comme sur une proie, et je fus vraiment touché du plaisir qu'il avait à me revoir. C'était, me dit-il, pour moi, un coup de destinée. Il me choisissait entre tous; il me donnait l'occasion de me poser d'emblée.
Et pour commencer, séance tenante, il me fit l'historique de ses démêlés avec Mme la baronne, dont il parlait comme si c'eût été une octogénaire.
Elle avait environ trente ans de moins que lui.
Il faut bien que je l'avoue, j'eus le tort de croire aux contes qu'il me faisait. Quand il y avait un peu d'argent à pêcher, il trouvait les accents de la véritable éloquence.
C'était ma première cause. Il y a là quelque chose de l'aveuglement du premier amour. Le premier client vous fascine.
Je me représentai, selon son dire, Mme la baronne comme une vieille femme avare et méchante qui le laissait manquer du nécessaire. J'eus pitié, en vérité, de ce pauvre baron. Je lui donnai gratis quelques conseils qui, malheureusement, se trouvèrent trop bons et contribuèrent à sa triste victoire.
Car il en vint à ses fins et obtint l'administration des biens de la baronne.
Or, administrer, pour lui, c'était dévorer.
Les biens n'étaient pas lourds; ils durèrent aux environs de trois ans.
Quant à moi, je fus payé de mes peines et soins par la bonté qu'eut le baron de m'emprunter mon argent, et de l'administrer comme les biens de sa femme.
Que Dieu fasse paix à sa pauvre âme d'oiseau! Je lui dois mon bonheur puisqu'il est le père de Jeanne.
Il mourut un peu trop tard, perdu de dettes, et ne se doutant même pas qu'il avait mangé sa considération en même temps que ses rentes.
J'allai à l'enterrement, où j'étais à peu près seul.
J'y vis pourtant deux dames voilées de noir et dont je ne distinguai point les visages.
Toutes deux avaient l'air jeune: ni l'une ni l'autre ne pouvait être la baronne à qui je reprochai cette absence en moi-même.
D'ailleurs, leur mise était si modeste, pour ne pas dire si pauvre, que je les pris pour les dernières hôtesses de ce brave baron, qui n'enrichissait jamais les maisons où il logeait.
Je venais d'être nommé substitut du procureur impérial. Quelques mois après, il m'arriva de conclure à l'audience contre Mme veuve Péry de Marannes, qui avait frappé opposition sur un reliquat de rentes dont les arrérages étaient échus postérieurement à la mort du baron.
Les créanciers du défunt réclamaient naturellement la somme.
Mon avis exprimé était de droit strict. Je ne pouvais conclure autrement, mais j'éprouvai une impression très pénible au cours de la plaidoirie, en apprenant que la pauvre vieille veuve--elle n'avait pu rajeunir depuis le temps où le baron la chargeait d'années--était ruinée complètement. Le soir du jugement, Mme la marquise Olympe de Chambray, pour qui j'avais gardé une respectueuse admiration, après son mariage, me dit:
--Lucien, vous vous êtes fait aujourd'hui une ennemie mortelle d'une très jolie femme, ma cousine à la mode de Bretagne, Mme la baronne Péry de Marannes.
--Une jolie femme! m'écriai-je. Il y a cinquante ans, je ne dis pas!
Olympe se mit à rire.
--Le fait est qu'elle a une grande fille, répondit-elle. Mais il y a cinquante ans, et même quarante, je peux bien vous garantir que ma cousine n'était pas née.
Dans ces paroles, une chose me frappa plus encore que l'âge de la prétendue vieille, ce fut la mention d'une «grande fille».
Le baron ne m'avait jamais soufflé mot de sa fille. J'avais donc aidé cet homme à dépouiller deux êtres sans défense!
Deux femmes, appartenant précisément à cette catégorie que la profession d'avocat tient à si juste honneur de défendre envers et contre tous: héritière en ceci, le barreau s'en vante assez haut, et je suppose qu'il en a le droit, héritière, dis-je, des générosités mortes de la chevalerie! Moi, avocat, j'avais fait tort à _la veuve et à l'orpheline_. J'avais le coeur serré. Olympe qui ne remarquait point ma tristesse soudaine, poursuivit:
--Du reste, vous n'êtes pas plus exposé que jadis à les rencontrer dans le monde. Elles n'ont plus rien absolument rien, et vivent à la campagne, au fond d'un trou. La famille se cotise et leur fait une petite pension, à laquelle M. le marquis a la bonté de contribuer pour ma part. Je crois, en outre, qu'elles travaillent. Nous cousinons peu, très peu, Mme Péry de Marannes a gâté sa vie, et c'est à peine si je connais la petite.
Dans toute autre circonstance ces paroles m'eussent donné une piètre opinion de la baronne; car Mme la marquise Olympe de Chambray était pour moi une manière d'oracle. J'étais habitué, comme tout le monde et même un peu plus, à voir en elle une personne supérieure et tout à fait accomplie.
Le pays de Caux appartenait à Olympe; dans toute la rigueur du terme, elle y faisait la pluie et le beau temps. Sa fortune ne nuisait pas à son crédit, mais nous étions surtout les vassaux de son élégance toute parisienne, de son esprit, de sa beauté, de sa grâce.
Mais ce soir, ma contribution aidant, le froid dédain exprimé par Olympe ajouta au sentiment d'intérêt qui naissait en moi....
Est-ce vrai, ce que je dis là? Et ne fais-je pas effort plutôt pour donner une origine vraisemblable à ce qui vint de soi, par la seule volonté de Dieu?
Je n'en sais rien, Geoffroy. J'arrive au fait.
Tu sais que j'ai toujours été plus ou moins malade, et que ma vie entière peut passer pour une longue convalescence.
Je pense que c'était six semaines ou deux mois après ma conversation avec Olympe. Mon médecin m'avait conseillé les courses à pied.
Un samedi que notre audience avait tourné court, je pris un livre et je m'enfonçai dans la campagne....
Geoffroy, tu n'as rien à craindre: il n'y eut aucune rencontre dramatique. Je ne protégeai point de jeune fille assaillie par un taureau furieux, quoique les nôtres ici, soient magnifiques et très ombrageux. Nulle attaque de brigands ne me coucha sur un lit hospitalier pour y être soigné par la main des grâces.
Mon Dieu non. Je vis tout uniment au détour d'un sentier, dans un champ fleuri et charmant que je n'oublierai jamais, une petite demoiselle qui chantait en cueillant des primevères.
Elle en avait déjà un gros bouquet.
Je n'aurais pas su dire si elle était jolie, car sa figure disparaissait presque tout entière dans l'ombre de son chapeau de paille.
Au-dessus d'elle se courbait un châtaignier trapu dont les branches ne bourgeonnaient pas encore, mais la hâte dans laquelle ses petites mains adroites fouillaient en se jouant, étincelait de mille points brillants. L'épine noire boutonnait déjà et les pousses sveltes du chèvrefeuille étaient vertes parmi les ronces.
Les oiseaux habillaient, cachant dans les broussées le mystère de leur travail amoureux; la violette invisible exhalait son souffle dans l'air; le blé tout jeune ondulait sous les caresses de la brise.
Je m'arrêtai à regarder la fillette qui ne me voyait pas.
Elle avait une robe d'indienne grise dont le tissu commun me semblait plus doux que la soie. Un ruban noir serrait sa ceinture. Ses cheveux blonds jouaient en grosses boucles sur ses épaules d'enfant.
Ce n'était qu'une enfant.... Geoffroy, que je t'aimerais si ton coeur battait un peu!
Moi, je pliais sous le poids d'une émotion qui m'irritait parce que je n'y comprenais rien, mais qui me ravissait en extase.
Peut-être que je fis un mouvement, bien malgré moi, car je retenais mon souffle; peut-être que mon regard pesa sur la jeune fille. Elle se retourna comme si quelque chose l'importunait. Nos regards se croisèrent, ce fut moi qui rougis.
Elle? son mouvement venait de mettre ses traits en pleine lumière, et le soleil du printemps éclaira son sourire.
Car elle eut un sourire à la fois espiègle et ingénu, avant de bondir comme un jeune faon pour disparaître d'un saut de l'autre côté de la haie. Je ne la vis plus; il y avait une brèche derrière le gros châtaignier. Mais je l'entendis qui disait, dans l'autre champ:
--Maman, c'est notre ennemi!
Ce mot me terrassa.
Et pourtant il était prononcé d'un accent de moquerie caressante.
Notre ennemi! son ennemi à elle! l'ennemi de _sa maman_!
N'avais-je pas agi de manière à mériter ce nom?
Pour tous les trésors de l'univers, je n'aurais pas franchi la haie qui me séparait de la baronne et de sa fille, mes deux victimes. Je les avais en effet reconnues. J'étais sûr de n'avoir fait de mal qu'à elles en toute ma vie.
Et ce terrible mot _notre ennemi me_ les désignait aussi clairement que si elles se fussent nommées.
Je revins sur mes pas, ou plutôt je m'enfuis en proie à un trouble que je n'essaierai même pas de décrire. Je tremblais comme un coupable. Je ne me souviens pas d'avoir été jamais si éperdument malheureux.
Il ne me venait même pas à l'esprit qu'elles pussent suivre le même chemin que moi de l'autre côté de la haie. Je hâtais le pas, pensant m'éloigner d'elles.
Au bout du champ, je les rencontrai face à face.
T'attendais-tu à cela, Geoffroy? J'ai beau être misérable jusqu'à souhaiter de mourir, mon coeur fond dans ma poitrine au souvenir de cette heure délicieuse, comme si un rayon de bonheur éclairait et réchauffait mon désespoir.
Va, je sais bien que je ne suis pas un homme fort comme vous autres. Qu'aurai-je de toi? Ta pitié? Elle me fait peur, je n'en veux pas.
Je ne t'enverrai pas ces pauvres pages. En les écrivant, je sais que je les écris en vain--comme tant d'autres pages, à l'aide desquelles j'ai trompé mon angoisse.
Cela me rassure de savoir que tu ne les liras pas, et j'y mets tout mon coeur comme si tu devais les lire.
Je m'y complais, c'est ma seule jouissance. Je les garde quelques jours. Je les relis plusieurs fois avant de les anéantir....
Elles étaient là devant moi, je n'avais plus aucun moyen de les éviter.
Au premier regard, Jeanne et _sa maman_ me parurent comme deux soeurs.
Il y a des maladies qui amoindrissent et font l'effet d'un rajeunissement.
Quand je les vis ainsi tout près de moi, se tenant par la main et me regardant avec une douceur pareille, je fis un pas en arrière et je chancelai.
La jeune mère me dit:
--Nous ne vous cherchions pas, M. Thibaut, mais vous avez été bon pour le père de cette chère enfant, et nous sommes contentes de vous remercier.
J'avais vu mourir ma soeur aînée de la poitrine, vers ma dixième année. À cet âge-là on se souvient.
C'était ma soeur qui m'apprenait à lire. Il me sembla que j'entendais, après quinze ans, la douceur voilée de sa voix.
Et quelque chose aussi me rappelait la chère morte dans la suavité douloureuse de ces traits qui avaient une blancheur de cire.
J'ai oublié ce que je répondis.
Jeanne et sa mère me donnèrent la main....
_Note._ Il y avait ici une phrase effacée avec beaucoup de soin, puis les initiales de Lucien, avec son paraphe, le tout barré d'un simple trait de plume.
Pièce numéro 3
(_Anonyme_, écriture différente du n°1, mais également contrefaite.)
_À M. L. Thibaut._
30 septembre 1864.
Mon cher Lucien,
Vous avez encore des amis, bien que vous viviez comme un loup. Mais vous savez, les loups ont beau se cacher au fond du bois, on les relance. Je viens vous relancer pour vous dire ce que vous paraissez ne pas savoir: _les courtes folies sont les meilleures_.
On ne vous demande rien pour cet adage ni pour cette conséquence qui en découle: la pire de toutes les folies est le mariage, parce que c'est celle qui dure le plus longtemps.
Tant que vous n'avez pas sauté le fossé, mon pauvre garçon, il y a de la ressource, et on peut, on doit essayer de vous arrêter, fût-ce par le collet. Un bon médecin ne s'occupe pas de savoir si le remède est agréable à prendre ou non.
Vous êtes entre les pattes de deux aventurières, on vous le dit tout net. Le proverbe chante: qui se ressemble s'assemble. Le papa et la maman de votre donzelle se ressemblaient, ils s'assemblèrent.
On parlait déjà dans ce temps-là, et même bien plus qu'à présent, de la tontine des cinq fournisseurs. Les millions volés à l'État avaient fait des petits, et la fortune du Dernier Vivant était évaluée à des sommes folles. Ce coquin idiot, le baron Péry, vint se brûler à la chandelle: il épousa sa femme parce qu'il la croyait héritière de je ne sais plus quelle portion du gâteau. La dame de son côté, croyait le baron propriétaire de châteaux, de moulins, de futaies, etc.
C'est une vieille histoire, mais qui est toujours amusante.
La dame n'avait rien qu'un assez gentil mobilier, conquis sur divers, et quant au baron, il avait beaucoup de dettes. Qu'arriva-t-il? Reproches de s'être mutuellement trompés, scandale, séparation et le reste. Vous connaissez tout cela mieux que moi, puisque vous avez été l'homme d'affaires du vieux drôle.
Ce que vous ignorez peut-être, c'est que d'une pierre vous recevez déjà deux coups, sans compter les autres, qui ne peuvent manquer de venir.
On vous accuse déjà d'avoir eu vent du fantastique héritage, et de faire une affaire d'argent, détestable, il est vrai, mais très honteuse aussi.
On vous accuse, en outre, de fermer volontairement les yeux sur le passé de la petite personne. Elle chasse de race, vous le savez puisque tout le monde le sait.
C'est comme la loi que nul n'est censé ignorer quand elle a été dûment affichée.
Vous arrivez après beaucoup d'autres, vous êtes censé le savoir.
Si par impossible vous ne le saviez vraiment pas, écrivez donc un mot à ce fou de Rochecotte. Sa réponse vous fixera, et je me déclarerai bien heureux si mon avertissement désintéressé peut vous empêcher de faire une pareille culbute.
Croyez-moi, écrivez à Rochecotte.
Pièces numéros 4, 5, 6, 7 & 8
Dates échelonnées du 4 au 15 octobre. Toutes lettres anonymes. Écritures diverses, mais contrefaites uniformément.
_Note de Geoffroy_.--Ces lettres ne contenaient aucun fait nouveau. Trois d'entre-elles faisaient allusion à l'héritage du dernier vivant et à la tontine des cinq fournisseurs. Les deux autres engageaient ironiquement Lucien Thibaut à se renseigner sur le compte de Jeanne auprès d'Albert de Rochecotte.
Pièce numéro 9
(Lettre écrite et signée par Lucien.)
_À M. le comte Albert de Rochecotte, à Paris._
Yvetot, 15 octobre 1864.
Mon cher Albert.
Je te prie de me répondre courrier pour courrier. La question que je vais t'adresser te paraîtra singulière. Il m'en coûte beaucoup de te la faire, surtout par écrit, mais les circonstances me pressent et m'obligent. Je suis dans l'enfer en attendant ta réponse, qui va décider de mon sort. Connais-tu Mlle Jeanne Péry, fille de notre ancien compagnon, le baron Péry de Marannes? Je m'adresse à ta loyauté. Ton affirmation fera foi pour moi. Je t'embrasse.
Pièce numéro 10
(Écriture d'Albert de Rochecotte. Réponse à la précédente. Lettre signée et renfermant un billet anonyme qu'on trouvera sous le n°10 bis.)
Paris, le 17 octobre 1864.
Mon pauvre bon Lucien, je ne comprends rien à la lettre.
Ou plutôt, si fait, je comprends très bien que tu vas faire une sottise, comme me l'annonce le billet ci-joint, reçu dans le courant de la semaine et que je t'engage à lire attentivement avant d'achever ma prose....
Pièce numéro 10 bis
(Anonyme. Même écriture que le n°3. Sans date ni désignation de lieu de départ. Point de timbre postal.)
M. le comte de Rochecotte est prévenu que son ancien camarade et ami L. Thibaut est sur le point d'épouser une jeune personne peu digne de lui.
Les amis de M. L. Thibaut ont lieu de supposer que M. de Rochecotte connaît supérieurement ladite jeune personne, et la connaît sous des rapports qui lui permettront d'éclairer la situation d'un seul mot.
Pour tout dire, un desdits amis de M. L. Thibaut a rencontré à Paris, non pas une fois, mais plusieurs, ladite jeune personne au bras de Rochecotte lui-même, et cela dans des endroits où une honnête femme hésiterait à entrer.
Il est probable que M. L. Thibaut écrira à M. de Rochecotte pour lui demander des renseignements.
S'il ne le fait pas, il serait peut-être du devoir d'un galant homme de prendre les devants pour dire à ce malheureux ce qu'est ladite jeune personne.
La mère et les soeurs de M. L. Thibaut sont dans la consternation.
Suite du numéro 10
As-tu lu? bon! D'abord j'ai trouvé ce billet absolument impertinent. Je n'ai jamais été avec ma Fanchonnette que dans de très bons endroits.
Et il y a un temps immémorial que je n'ai été nulle part avec une autre que ma Fanchonnette.
La première idée qui m'est venue, c'est que tu voulais me l'épouser sous le nez, ce qui aurait été malhonnête de ta part.
Mais je me suis calmé en songeant que tu ne la connaissais seulement pas. J'ai jeté le chiffon anonyme et je n'y ai plus songé.
Hier soir, parlons désormais sérieusement, ta lettre est arrivée. Elle m'a expliqué un peu l'hébreu impertinent du billet.
D'après ta lettre «ladite jeune personne» est la fille de ce vieux Rodrigue de baron. Celui-là, j'ai bien le droit d'en faire les honneurs puisqu'il était un peu mon cousin par sa femme.
Tiens, justement au même degré, et même plus près, je crois, que la perfection des perfections, mon autre cousine, la divine Olympe. Tu l'as donc oubliée depuis qu'elle est marquise?
Mon père ne voyait pas la baronne Péry de Marannes. Ils s'étaient brouillés, je ne sais pourquoi. Ceci est pour répondre à ta question. La mère et la fille sont des étrangères pour moi. Je ne les connais ni d'Ève ni d'Adam, je l'affirme sur l'honneur.
Voilà qui est dit. À ce sujet, le billet anonyme se trompe absolument. Comment peut-il se tromper tant que cela et me radoter à moi-même qu'il m'a rencontré avec une personne que je n'ai jamais vue, je n'en sais rien et m'en bats l'oeil. Je méprise les charades, ne sachant pas les deviner.
Mais, mon vieux Lucien, il y a autre chose, malheureusement. Je suis presque marri de ne pouvoir remplir les intentions charitables de l'anonyme, car tu vas te casser le cou, c'est clair. As-tu idée, entre parenthèses, de ce que peut être l'anonyme?
Les belles dames prennent souvent ce style de procureur quand elles vous lancent ainsi des gredineries non signées.
As-tu une belle dame à tes trousses?
Moi, j'ai songé à ta bonne mère. Je l'approuverais palsambleu! Ou à une de tes soeurs.
La chose sûre, c'est que la fille de mon honoré cousin, le seigneur de Marannes, ne doit pas valoir très cher.
Il est bien établi que le billet ment: je suis amoureux jusqu'au délire, et par continuation depuis les temps les plus fabuleux, de mon idole, de ma houri, de mon délicieux petit bijou, de ma Fanchette chérie, mon ange, mon diable, ma ruine, mon salut que tout Paris me connaît et m'envie, et qui me fait enrager en dansant avec tout Paris. Je me moque donc de toutes les Jeanne de l'univers et principalement de la tienne.
Mais, et sois assez perspicace pour remarquer que ce mot, prononcé pour la seconde fois, est écrit en lettres capitales, mais, dis-je, cela n'empêche pas du tout le billet anonyme de mériter considération. Quant à moi, il m'a beaucoup frappé.
Que diable! je ne suis pas le seul être au monde qui puisse se damner avec une Jeanne comme la tienne. Il y en a des quantités d'autres, je t'en donne ma parole d'honneur.
Or, mon brave Lucien, mon cher camarade, tu n'es pas du bois dont on fait des maris résignés. Non. L'autre mois nous causions encore de toi, Geoffroy et moi. En voilà un qui fait son chemin! Nous disions que tu étais la meilleure et la plus noble nature d'entre nous tous: capable, selon le sort, d'être heureux à titre larigot ou malheureux comme on ne l'est pas.