Chapter 42
Au bout de quarante pas, tournez à gauche.--puis faites douze pas et tournez à gauche encore.
Vous serez alors dans un cellier très vaste où vous verrez des foudres,--une vingtaine--qui s'alignent contre le mur.
Le dernier foudre, en allant toujours sur votre gauche, masque une porte voûtée dont la clé est pendue à un clou à l'intérieur du tonneau, immédiatement au-dessous de la bonde.
Ah! elle se croit bien gardée aussi de ce côté!
Vous ouvrez la porte, et vous êtes arrivé, car devant vous s'étend un couloir, large comme une route charretière, qui vous conduit tout droit à la cachette.
Seulement, le couloir est long, cinq cents pas au moins; je n'ai pas le temps de vous dire à quoi tout cela servait dans le temps. Allez, sauvez votre femme--et vengez-moi.»
Lucien avait lu cette étrange missive à haute voix.
--Est-ce que tu crois à cela? demandai-je.
--Viens, fit-il au lieu de répondre.
Il prit son chapeau.
--Le piège tendu par ce misérable est grossier, dis-je encore. Prends garde!
--Viens, répéta Lucien. Ce misérable ment, mais il n'y a pas de piège. Il est mort, Olympe vit, et je suis juge. Viens.
À mon tour, je pris mon chapeau.
J'avais l'idée qu'en le suivant je pourrais empêcher un malheur.
En passant, il demanda à Guzman des allumettes et un paquet de bougies.
--Ne prendras-tu pas au moins des hommes de police? demandai-je. Il me répondit:
--Non; j'aurai mieux que cela.
Nous montâmes en voiture devant le café anglais. Il donna au cocher une adresse que je connaissais: celle de M. le conseiller Ferrand.
Je voulus lui parler en route, mais il ne me répondit pas.
Quand la voiture s'arrêta il me dit:
--Reste à m'attendre, je ne serai pas longtemps.
Je lui demandai ce qu'il allait faire. Je n'eus point de réponse encore.
Il passa la porte cochère.
Mon rôle me pesait terriblement. Il me semblait que dans cette barque où j'étais, la responsabilité tout entière était sur moi qui ne tenais pourtant pas le gouvernail.
Dès le premier pas que je fis sur le trottoir, je vis venir à moi une femme pauvrement habillée qui boitait en marchant et qui tenait son mouchoir sur sa bouche.
Elle m'accosta tout essoufflée et fut quelque temps avant de pouvoir parler.
--Vous êtes M. de Roeux, me dit-elle enfin, je vous suis en courant depuis la rue de Helder. Je n'ai pas perdu de vue le fiacre. Ah! si vous saviez le malheur! Je vis alors seulement que ses yeux étaient tout sanglants de larmes.
Je ne comprenais pas encore pourtant. Elle reprit:
--Il est mort, Monsieur! Ils me l'ont tué! C'est la folle! La Couronne....
--Martroy! m'écriai-je.
Stéphanie, la pauvre créature, chancela et je la soutins dans mes bras.
--Sa dernière pensée a été pour son bienfaiteur, comme il vous appelait, dit-elle, il m'a dit: «Porte-lui ma lettre, je ne lui écrirai plus...» et pourtant, il a pu mettre encore un petit mot au bas avant de mourir. Voici la lettre... et je retourne là-bas, Monsieur, car mon vieux maître n'est pas un bon malade.
Elle me quitta en effet, courant par cahots et s'épongeant les yeux.
Je m'approchai d'un magasin, et je lus la lettre de Martroy à la lueur du gaz.
Elle commençait gaillardement; il ne se doutait pas de son sort.
Dernière lettre de Martroy
Cher bienfaiteur,
Voilà: je vous ai fourni dans ma dernière de faux renseignements sur la Grande-Maison, dont je viens à l'instant d'apprendre l'histoire par ma Stéphanie, qui est un trésor. Elle vous a une oreille, vous allez voir tout à l'heure.
La Grande-Maison n'est ni un ancien couvent, ni un ancien château, ni un ancien hôtel, c'est tout bonnement un ex-entrepôt de contrebande, monté sur un pied tout à fait monumental.
C'est là qu'on a dû faire tort à la Douane!
Non seulement, les caves sont immenses, comme je vous l'ai dit, mais il y a un chemin voûté, assez large pour donner passage à des charrettes attelées, et qui reliait le magasin principal à un second entrepôt, situé hors de la barrière.
Cet entrepôt occupait tous les derrières d'une des plus considérables maisons de la rue de Levis.
Tout cela était devenu inutile depuis qu'on a reculé le mur d'octroi jusqu'aux fortifications. Comme la bouche du souterrain se trouve maintenant à plus d'un quart de lieue de l'enceinte, l'administration ne s'est même pas souciée de le combler.
Hein? ce Paris! Et comme le vieux fournisseur qui a tant volé l'État est bien là dans ce logis de voleurs!
Il fallait que le métier fût bon pour payer les frais d'une pareille installation. Ce qu'il a dû passer d'alcool dans ce monstrueux siphon est incalculable. Et pendant ce temps, les hommes verts, institués pour empêcher un pauvre diable comme moi de faire entrer plus d'une chopine de vin bleu, veillaient!
Là-bas, quand nous étions auprès de Dieppe, j'ai connu un brave douanier qui racontait toujours l'histoire d'une caisse de porcelaine de Jersey qui fut prise par ses soins en 1820. Je lui demandai une fois pourquoi il radotait sans cesse la même anecdote, il me répondit:
--En quarante ans de service je n'ai jamais vu faire une autre prise!
La douane fait pourtant vivre un état-major bien dodu. On dit qu'elle est utile à la manière de ces matous paresseux qui ne prennent pas de souris, mais qui les éloignent par leur seule odeur.
Je suis tout gai aujourd'hui et je bavarde. Tous mes sinistres pressentiments d'hier sont partis. J'irai voir ce souterrain de contrebande, large comme une voie romaine qui laissait passer des foudres de vingt barriques sous la barrière où les préposés, brandissant la sonde municipale, arrêtaient vaillamment les demi litres.
Mais revenons à nos affaires. Le vieux est malade. Il lui est arrivé un accident. Depuis que la guerre entre l'Autriche et la Prusse est déclarée et qu'on parle de la possibilité d'une conflagration générale en Europe, le vieux a la fièvre. Il rêve fournitures.
Hier soir, il s'est échappé pour aller faire débauche ou plutôt pourvoir à fonder quelque bonne affaire de pillage administratif. Son cercle est de l'autre côté du boulevard extérieur, dans un cabaret plus que borgne où se réunissent les raccommodeurs de souliers ambulants.
Ce sont, vous le savez, de forts gaillards qui parcourent les bas quartiers et la banlieue la hotte sur le dos et ne ressemblent pas du tout aux savetiers en guérite.
Avec son vieux manteau de chasseur de Vincennes, le Dernier Vivant ne faisait point tache dans cette assemblée sans prétention. Il y était connu. On l'appelait Papa-Turco.
Hier soir donc, ayant bu un gloria de deux sous, sa tête s'est montée. Il a rassemblé autour de lui les savetiers ambulants et leur a proposé une association pour fournir à toute l'armée française d'excellents souliers sur lesquels l'entreprise gagnerait cinq cents pour cent. Il ne s'agissait que de centraliser les cuirs des bêtes crevées pour l'empeigne, et les fonds de boutique de certains journaux, également morts de maladie, pour la semelle.
Les bonnes gens ont d'abord trouvé cela très drôle, on a beaucoup ri, mais le vieux s'est fâché tout rouge en jurant qu'il ne plaisantait pas: à l'appui de quoi il a eu l'imprudence de raconter quelques-uns des bons tours joués par l'association des cinq fournisseurs normands à l'administration de la guerre, sous le Premier Empire.
Bref, on l'a reconnu pour le vieux damné de la plaine Bochet. Il a été porté en triomphe et roué de coups. Ça pourrait bien être sa fin.
Et à ce propos, il y a eu une grande scène entre Louaisot et la marquise Olympe. Ce sera la partie importante de ma lettre. Stéphanie n'a pas tout entendu, mais ce qu'elle a surpris vaut bien la peine de vous être rapporté.
M. Louaisot et Mme la marquise étaient dans la chambre à coucher de cette dernière.
On avait parlé d'abord du petit jeune homme, Lucien, de Chambray, l'enfant dont M. Louaisot se sert depuis si longtemps comme d'un mors qu'il a introduit de force dans la bouche de la malheureuse mère.
Car elle a péché, c'est vrai, mais on peut dire que celle-là fait son purgatoire sur la Terre!
Stéphanie n'a commencé à entendre qu'au moment où la colère a élevé les voix.
--.... Vous m'appartenez! disait Louaisot. J'ai dépensé ma jeunesse entière et une partie de mon âge mûr à vous acheter. Vous serez ma femme ou vous serez une mère sans enfant.
--Je sais que vous êtes capable d'assassiner votre propre fils, a répondu Olympe, mais vous ne le ferez pas, car il vous sert de garrot pour me serrer la gorge.
--Madame, a reprit Louaisot, l'heure vient où serrer ne suffit plus. Pensez-vous que je veuille attendre le bien-être jusqu'à ma soixantième année? Je crois avoir temporisé suffisamment; je veux agir.
La voix d'Olympe, nette et froide, a prononcé ces mots:
--Jamais je ne serai votre femme.
Après cette réponse, il y a eu un silence, puis Louaisot a repris:
--C'est donc la guerre déclarée! Vous serez brisée, je vous en préviens. Je le regrette. Je vous aurais rendue heureuse. Vous êtes merveilleusement belle. Jeanne morte, il est impossible que M. Lucien Thibaut ne revienne pas à vous. C'est une affaire de temps.
La marquise a dit:
--Vous me faites horreur.
--Les moeurs modernes, continua Louaisot, admettent de plus en plus ce genre de compromis. Je ne vous gênerais pas, j'ai mes habitudes. Vous seriez entre l'ami de votre enfance et votre fils, à qui, d'avance, j'ai donné son nom....
--Vous me faites horreur! répéta la marquise Olympe.
--Moi, vous me faites pitié! s'écria Louaisot, se fâchant de nouveau. D'où sortons-nous donc, s'il vous plaît, ma pupille, pour afficher de semblables pruderies? Je croyais que nous avions été élevée à une école... oh! vous avez beau me foudroyer du regard, la patience a des bornes, et l'excellent M. Barnod savait à quoi s'en tenir sur les dames d'apparence sévère....
...Vous avez rompu la glace vous-même. Adieu va! Parlons en français: si je suis, comme vous me faites l'honneur de me le dire, le dernier degré de l'infamie, vous êtes, vous, le crime sans courage et la damnation sans grandeur. Au moins, moi, je me tiens droit, je marche droit, rien ne m'arrête. Vous, votre coeur et votre main tremblent toujours.
Vous avez fait subir à Jeanne Péry un supplice monstrueux, et vous hésitez quand il s'agit de terminer son martyre avec sa vie....
...Du danger? aucun. Elle est censée en fuite. Rien de plus aisé que de supprimer les personnes qui se cachent. On ne fait que continuer de les cacher dans la terre....
Stéphanie n'entendit pas ce que répondait la marquise. Stéphanie a pourtant l'oreille fine.
Mais Olympe dut parler, car Louaisot répliqua:
--Vos soeurs! Ah! vous les appelez vos soeurs! Osez-vous bien employer des mots pareils! Alors, donnez tout de suite le nom de famille à ce bouquet de fleurs cultivées dans le jardin de l'adultère!... Je vous l'ai dit, Olympe, et je vous le répète; vous m'appartenez, non pas seulement parce que je vous ai conquise, mais encore, mais surtout parce que vous êtes à mon niveau par vos actes et au-dessous de moi par votre origine. Ma mère était une honnête femme....
Ici, il y eut un silence.
Le dernier mot entendu fut celui-ci, prononcé par Olympe:
--Pourtant de sang répandu, vous n'aurez rien de l'héritage, car je n'aurai pas l'héritage. Est-ce que les morts héritent? _Vous ne pouvez pas m'empêcher de me tuer...._ Ainsi, le patron est au bout de son rouleau. Je le connais: il doit voir rouge à travers le feu d'artifice de ses lunettes.
La menace est une bonne chose, mais quand elle fait long feu, tout rate. J'aurais cru que la pensée de son fils aurait dompté la marquise. Du moment qu'elle ne cède pas, il faut que Louaisot frappe ou qu'il donne sa démission. Il ne donnera pas sa démission, donc il frappera. Il y a dans l'air que je respire ici une odeur de sang.
Je pars à l'instant même pour rôder autour de cette tragédie. Je veux voir ce curieux monument de l'industrie française: les caves de la Grande-Maison. Rien ne m'ôterait de l'idée que _l'outil_ du patron,--Laura Cantù--est embusquée là-dedans quelque part....
_Note de Geoffroy_.--Il y avait au-dessous de cette dernière ligne une vingtaine de mots, tracés d'une main défaillante:
«Je me meurs. La folle m'a tué... _l'outil_! Hâtez-vous, elle en tuera d'autres. Ayez pitié de ma femme et de mon petit.»
Comme j'achevais, tout frissonnant, cette lecture, la porte cochère de la maison voisine s'ouvrit.
M. Ferrand sortit le premier, le visage couvert d'une mortelle pâleur.
Lucien, qui le suivait, le fit monter dans la voiture et m'appela.
Je suis obligé de dire ici, pour laisser de l'ordre dans les événements, ce qui s'était passé chez le conseiller.
M. Ferrand lui-même me fit ce récit à quelques jours de là.
Récit du conseiller Ferrand
Il y a bien longtemps que ma santé est profondément altérée. La souffrance morale a réagi sur moi physiquement. Je me sens fatigué. Je suis un vieillard.
Je venais de me mettre au lit, quoiqu'il ne fût pas plus de neuf heures du soir. Mon domestique m'annonça M. Lucien Thibaut. Je fis entrer tout de suite. J'ai beaucoup aimé Lucien, que je traitais autrefois en élève. Mon attachement pour lui avait encore un autre motif. Son malheur et sa maladie m'avaient causé une très sincère affliction.
Lucien entra et vint jusqu'à mon lit sans me saluer ni me demander des nouvelles de ma santé.
Il n'y avait rien en lui pourtant qui indiquât la volonté de me traiter avec violence.
Seulement, son regard était sombre et ses traits contractés.
--M. Ferrand, me dit-il presque à voix basse, vous êtes un honnête homme, je le sais maintenant, et je regrette de vous avoir calomnié dans ma pensée, mais vous allez, je vous prie, vous lèvera l'instant même et me suivre, car vous avez condamné une innocente, et il faut que la lumière se fasse en vous, je le veux.
Je fus blessé de ce dernier mot.
--M. Thibaut, répondis-je, vous voyez que je suis souffrant. Vous avez vos convictions, que je respecte, j'ai droit d'exiger que vous respectiez les miennes....
Il m'interrompit disant:
--Je n'ai pas le temps de discuter, levez-vous et partons.
--Mais, Monsieur, répliquai-je, je ne permets pas qu'on me parle comme vous le faites.
--Vous refusez?
--Je refuse.
--Vous me regardez comme un fou?
--Vous agissez comme un fou.
Il fit un pas en arrière.
--M. Ferrand, me dit-il, et son accent était glacial, je ne suis pas fou, je vous l'affirme. Je vous affirme également que si vous ne me suivez pas, je vais vous tuer.
Ses yeux étaient baissés. Son visage devenait blême. Moi aussi, je me sentais pâlir.
Les gens qui parlent ainsi ont, d'ordinaire, à la main, un pistolet, un couteau, une arme. Il avait, lui, les mains vides; des mains blanches et fines comme celles d'une femme. Je crois que je suis brave. Je n'aurais pas peur d'une arme. Ces mains vides et frémissantes menaçaient autrement qu'une arme. Et le regard de M. Thibaut me donna une sensation de frayeur. Il faudrait dire de terreur, car je me sentis trembler sous mes couvertures. Cependant, j'eus honte de céder.
--Est-ce donc ainsi que vous deviez finir, Lucien! m'écriai-je.
--Je ne finis pas, me répondit-il, je commence.
--Vous! un assassin!
--Un juge! je suis juge.
Il fit un pas vers moi, la tête haute, le regard noir et froid.
--Et je suis investi en outre, ajouta-t-il, de la mission la plus grande qui puisse sacrer le caractère d'un homme: je suis le défenseur de ma femme. Sa voix, sans s'élever, avait pris une emphase extraordinaire.
Dans sa bouche, ces mots: _le défenseur de ma femme_ étaient grands comme les quelques paroles sublimes de la poésie ou de l'histoire qui ont traversé les siècles.
Mon coeur battait. Ce n'était déjà plus de frayeur.
J'ai aussi un amour en moi, un grand amour, n'est pas de la même nature; mais tous les amours comprennent.
Et pourtant, je résistais encore, car précisément la voix de cet amour me criait de ne pas aller là où Lucien voulait m'entraîner.
--Je vais appeler, dis-je. N'approchez pas davantage....
--Que votre sang retombe sur votre tête! murmura-t-il en faisant un pas de plus.
--Mais avec quoi me tuerez-vous, insensé! m'écriai-je, prêt à me défendre.
--Je ne sais pas... avec moi!
En même temps qu'il prononçait ce mot étrange dont l'accent faisait une menace véritablement mortelle, il me toucha le bras.
Ce fut si faible qu'on eût dit l'étreinte d'un enfant. Mais ce fut terrible.
Écoutez: terrible! je sentis que la vie défaillait dans ma poitrine.
Ma tête se renversa sur mon oreiller et malgré moi ces paroles passèrent entre mes lèvres:
--Si elle est innocente, qui donc est coupable?
Lucien prit cela pour une acceptation. Il lâcha mon bras et serra doucement ma main.
--Courage, me dit-il, M. Ferrand. Vous allez beaucoup souffrir. Je lui rendis son étreinte et je sortis de mon lit.
Il m'aida à m'habiller.
--Où allons-nous? lui demandai-je.
--Rue du Rocher. Je répétai:
--Rue du Rocher?
--Oui, dans la maison où habite maintenant Mme la marquise de Chambray. Je passai la main sur mon front. Il ajouta:
--C'est le devoir. Et je répétai:
--Peut-être que c'est le devoir.
--Marchez devant, me dit-il au moment où nous sortions, et souvenez-vous que je ne m'appartiens pas. Je défends ma femme. Si vous tentez de vous soustraire à votre tâche, vous êtes mort!
Récit de Geoffroy
Ce fut à la suite de cette scène que M. Ferrand et Lucien me rejoignirent. Ils montèrent dans le fiacre.
M. le conseiller Ferrand était seul, au fond du fiacre, affaissé dans une encoignure. Lucien s'était assis auprès de moi sur le devant.
Je lui communiquai à voix basse et sommairement le contenu de la lettre de Martroy.
--Tout cela, me dit-il, je le savais. Je suis ressuscité. Nous gardâmes ensuite le silence.
Pendant tout le trajet, M. Ferrand ne prononça pas une parole.
Quand nous passâmes devant la gare Saint-Lazare, le cadran marquait dix heures.
Au lieu de monter la rue du Rocher, nous tournâmes à gauche et notre fiacre s'arrêta au coin de la place Laborde.
Là, sous un réverbère, nous relûmes les instructions de M. Louaisot et nous nous engageâmes dans la ruelle qui conduisait encore au nouveau quartier qu'on était en train de construire sur l'ancien emplacement de la place Bochet.
La nuit était noire. Nous eûmes quelque peine à trouver notre chemin parmi les tas de sable, les trous à mortier et les moellons, mais enfin, nous franchîmes ce qui avait été le mur du grand jardin et nous découvrîmes aisément les quatre pans de maçonnerie toute nue, restes du pavillon.
C'était à une trentaine de pas à peine de la maison neuve, bâtie par le Dernier Vivant. À cinquante autres pas, sur la gauche, c'est-à-dire en allant vers Monceaux-Batignolles, on voyait un amas de décombres, qui étaient les ruines de la Grande-Maison.
Le tas de paille fut dérangé; nous ouvrîmes la trappe qui recouvrait l'escalier.
Chacun de nous alluma une bougie et nous descendîmes.
L'itinéraire tracé par M. Louaisot était bon. En le suivant exactement nous arrivâmes d'abord au cellier, grand comme une place de village, qui contenait encore les gigantesques tonneaux--puis à l'artère principale de cette ville souterraine: le chemin charretier conduisant jadis de l'entrepôt Bochet à l'entrepôt de la rue de Levis, situé alors _extra muros._
Pendant que nous étions dans le passage allant du cellier au grand chemin souterrain, il nous sembla entendre un bruit soudain et violent, suivi de cris qui se mêlaient répercutés par les voûtes.
Nous pressâmes le pas, mais en arrivant au bout du couloir, nous écoutâmes en vain.
Le bruit avait cessé.
L'énorme galerie dont la voûte humide et sombre pendait maintenant sur nos têtes s'emplissait d'un morne silence.
Nous nous étions arrêtés pour prêter l'oreille et pour regarder. Dès que nous marchions, en effet, quoique le sol fût très doux, le bruit de nos pas faisait tapage.
D'abord nous ne vîmes rien, j'entends Lucien et moi, car M. Ferrand semblait littéralement anéanti. Il ne regardait même pas.
Puis, tout à coup, au moment où nous allions reprendre notre marche, une voix d'homme parla.
C'était à la fois lointain et tout proche. La voix venait à nous nettement comme dans un tuyau acoustique.
Elle était faible pourtant, mais si altérée qu'elle fût, je reconnus parfaitement la basse taille de M. Louaisot. Elle disait:
--Voilà! J'ai mon compte. L'outil était trop bon! Il n'y a pas eu faute: qui diable aurait pu croire qu'une mère sacrifiât son enfant? J'ai bien joué mon jeu, mais j'ai perdu. Bonsoir, les voisins!--Mais je suis vengé déjà une fois, ma pupille, vous n'avez plus de fils!--et je serai vengé deux fois, voici l'autre Lucien qui arrive: regardez là-bas!
Ces derniers mots nous parvinrent comme un chuchotement qu'on eût murmuré à notre oreille.
--Là-bas, c'est ici, me dit Lucien. Ils nous voient.
--Pas lui, répondis-je, car il est mort.
Une voix de femme s'éleva dans le silence:
--_Laura_, disait-elle, _je t'ai trompée ce n'est pas cet homme-là qui a tué le petit enfant._
M. Ferrand laissa tomber sa bougie et s'affaissa sur moi.
--Mon Dieu! dit-il, ayez pitié de moi! Éloignez de moi cet horrible rêve!
La voix qui avait parlé était celle de la marquise Olympe. Nous la connaissions bien tous les trois.
Une sorte de rauquement lui répondit dans la nuit.
Puis une autre voix, haletante, celle-là, et brisée, demanda:
--Qui donc a tué l'enfant? qui donc? La voix d'Olympe répondit:
--_C'est moi_! Et tout aussitôt un grand cri de rage courut en s'enflant sous les voûtes.
Puis un gémissement d'agonie....
--Olympe! mon Olympe! gémit M. Ferrand d'un accent déchirant. Ce fut tout. Il resta inanimé entre mes bras.
L'instant d'après quelque chose de rapide comme le vol d'une flèche passa au milieu de nous. C'était Laura qui brandissait au-dessus de sa tête un gros bouquet de fleurs....
Nous entendîmes alors le bruit de quelqu'un qui se traînait sur le sable. On reconnaissait le frôlement de la soie. Je ne puis dire à quel point tous ces bruits étaient distincts.
--Elle n'est pas morte! balbutia M. Ferrand qui se redressa et se mit en marche le premier, plus chancelant qu'un homme ivre. Lucien et moi nous le soutenions de chaque côté.
Quand nous le suivîmes on n'entendait plus rien.
Nous marchâmes pendant deux longues minutes au moins, et à mesure que nous avancions, nous pressions le pas.
Nous arrivâmes ainsi à un carrefour où se croisaient deux routes: la nôtre et une beaucoup plus étroite.
À l'angle de cette dernière, à droite, c'est-à-dire en tournant vers la rue du Rocher, il y avait des débris de fleurs et de feuillage, sur lesquels un homme était étendu tout de son long sur le dos. Il portait un paletot noisette, et ses lunettes nous renvoyèrent dans l'ombre la flamme de nos bougies.
Nous nous approchâmes. C'était M. Louaisot, dont les souliers se dressaient à pic, sortant de son pantalon noir, moucheté de boue.
Il tenait à la main un long couteau tout neuf dont il n'avait pas eu le temps de se servir, car la lame était brillante et intacte.
Sa tête portait de côté. Il y avait à son cou les marques d'une pression si terrible qu'on aurait dit les traces laissées par les griffes d'un tigre.
Il était mort par la désarticulation de la colonne vertébrale.
Derrière lui, dans une cavité de la paroi, on voyait un véritable fouillis de fleurs, deux couronnes tressées et une autre qui était à moitié.
Lucien mit sa bougie sous le menton du mort et dit à M. Ferrand:
--Avant d'être poignardé, Albert de Rochecotte avait été étranglé. Voyez-vous clair?
M. Ferrand ne répondit que par un gémissement.
En cet instant où toutes nos bougies étaient dans le chemin de droite, le hasard me fit jeter un regard dans le lointain de la galerie principale et j'y crus apercevoir une lueur. Je la signalai aussitôt.
Nous éteignîmes nos bougies pour mieux voir.
La lueur existait réellement et semblait sortir d'une seconde percée, ouverte sur la droite aussi, à une cinquantaine de mètres plus loin.
--Portez-moi jusque-là! s'écria M. Ferrand. Elle est là!