Chapter 40
Ce fut ce cri qui réveilla Fanchette dont les yeux troublés aperçurent en s'ouvrant cette forme noire qui sembla disparaître comme un énorme oiseau dans l'espace.
Son second regard découvrit le cadavre de son amant. Elle voulut crier, sa voix s'étouffa dans sa gorge.
Elle se jeta sur le comte Albert, croyant le ranimer ou trouver en lui un signe de vie: le contact de ce cadavre tout sanglant la fit reculer épouvantée.
Et la glace lui renvoya son image: une femme folle dont la fraîche toilette était toute souillée de rouge....
Alors, l'épouvante la prit, écrasant sa douleur. Elle se dit: c'est moi qui vais être accusée!
Et enveloppée de son burnous d'été qui cachait au moins les taches rouges, elle s'enfuit le long des corridors où personne ne lui barra le passage.
Voilà ce qui est vrai sur le meurtre du Point-du-Jour.
Ce que les journaux ont radoté à l'envi les uns des autres est, comme à l'ordinaire, invention ou erreur.
Quant aux juges, ils se sont trompés, je ne répéterai pas, comme à l'ordinaire, mais du moins comme cela leur arrive beaucoup trop souvent.
J'ai dit que je tenais une partie de ces détails de François Riant qui subit un interrogatoire et fut même incarcéré dans le premier moment.
Les autres détails me viennent d'une source plus sûre encore: je les ai eus par Laura Cantù elle-même.
Laura n'a jamais été inquiétée. Elle a quitté la Salpêtrière. Elle est notre voisine aux Prés-Saint-Gervais.
Ma Stéphanie l'a prise en affection; elles travaillent ensemble et Laura ne manque pas de pain quand il y en a chez nous.
Elle n'est plus folle.
Mais elle redeviendra folle dès que M. Louaisot le voudra.
Et M. Louaisot le voudra dès qu'il aura besoin de sa folie.
L'outil est trop excellent pour qu'on y renonce.
La Couronne a tué, elle tuera.
Annexe aux oeuvres de J.-B. Martroy
L'évasion de l'accusée--Les deux soeurs
_(détails incomplets)_
Ici finissent les oeuvres proprement dites de J.-B.-M. (Calvaire), romancier sans imagination.
Ce qui me reste à dire n'est pas un roman vrai, comme mes autres récits, ni même une nouvelle authentique. Je n'écris pas cela pour les journaux, mais bien pour M. Thibaut, l'ancien juge d'Yvetot, qui ne sera peut-être pas toujours assez simple pour repousser mes services.
On dirait que d'avoir été magistrat ça suffit pour boucher l'oeil d'un homme.
Je ne sais rien sur le rôdeur qui fut assassiné la nuit de l'évasion, devant la boutique Le Rebours, mais je n'ai pas de peine à deviner qu'il était un des hommes apostés par Louaisot pour couper l'herbe sous le pied de M. Thibaut.
La marquise Olympe était là-dedans, jusqu'au cou. Elle avait commencé à travailler avec Louaisot après l'Affaire des ciseaux, ou du moins elle avait profité sans scrupule de l'affreuse position où se trouvait sa rivale pour l'écraser.
Lors du scandale cruel qui eut lieu à la porte de l'église d'Yvetot, l'arrestation de Jeanne Péry, la marquise était complice, sinon mieux encore. Elle avait une blessure cuisante à venger.
Lors de l'évasion elle était à la tête du complot. L'avis de Louaisot était qu'il fallait laisser aller les choses. Il tenait par amour-propre d'auteur à ce chef-d'oeuvre du genre: le réseau d'apparences et de preuves qui enlaçait Jeanne et la jetait d'avance, ficelée comme un colis, dans le tombereau de la guillotine.
La marquise ne voulait pas que Jeanne mourût.
Aussi ai-je pu affirmer à mon cher bienfaiteur, que la marquise a menti quand elle a dit: «Jeanne est morte».
Seulement, il y a deux genres de mort, au point de vue des successions qui s'ouvrent: la mort naturelle et la mort civile. L'une vaut l'autre devant la loi.
La marquise Olympe qui ne _pouvait_ pas tuer Jeanne dans le sens naturel du mot, _voulait_ la tuer civilement.
Or, pour cela, il suffisait de laisser à l'arrêt par défaut qui frappe Jeanne le temps de devenir définitif.
Voilà pourquoi Jeanne a disparu.
Je ne crois pas que, désormais, les mouvements de Mme la marquise soient guidés par l'amour ni même par la jalousie. Je ne sais si l'amour est mort, mais je suis sûr que l'espoir est perdu.
Mme la marquise a tourné sa passion d'un autre côté.
Cette fière Sicambre adore ce qu'elle avait dédaigné si longtemps: d'amoureuse, elle s'est faite ambitieuse.
J'ai dit une fois qu'après avoir été ange, elle était devenue démon. Ce sont des mots qui viennent sous la plume des auteurs. D'abord, je n'ai aucune raison de penser qu'elle ait jamais été ange, ensuite, est-elle démon? je n'en sais rien.
Elle est malheureuse, bien malheureuse, je vais bientôt expliquer pourquoi.
C'est bien plutôt une damnée qu'une diablesse, car le démon, le vrai démon la tourmente.
Maintenant pourquoi ai-je dit que la marquise Olympe ne _pouvait_ pas tuer Jeanne Péry? C'est que Jeanne Péry est la soeur de Fanchette.
Et que Fanchette est la soeur de Mme la marquise.
La soeur tendrement et sincèrement aimée.
J'en dirais bien plus long, mais quelque chose me manque. Je n'ai pas deviné tout à fait.
Ce que je pourrais dire a trait au pauvre M. Barnod qui chassait déjà aux petits cailloux, dès le temps de la naissance d'Olympe. Ça refroidit un ménage.
Ma confiance en cette bonne Mme Barnod n'est pas aveugle; j'ai des raisons pour penser que M. le baron Péry n'était pas le premier... enfin, suffit!
Si quelqu'un trouve que mes suppositions sont risquées, je ferai observer que Mme Barnod avait une excuse comme les criminels de la tragédie antique: la fatalité.
Elle venait de Genève où l'austérité indigène lève la jambe trois fois plus haut que l'étourderie des autres pays.
La marquise Olympe et Fanchette s'étaient rapprochées un peu avant l'évasion et peut-être même à l'occasion de l'évasion. Depuis lors, elles ne se quittent plus.
C'est par Mme la marquise que Fanchette eut accès auprès de M. le conseiller Ferrand. (Encore un mystère, celui-là, mais pas bien gros, et à son égard je jette ma langue aux chiens.)
Fanchette, du reste, n'est plus la fille des _Tilleuls_. Vous la prendriez elle-même pour une marquise et le pauvre Rochecotte l'épouserait des deux mains.
Ai-je besoin de dire pourquoi Fanchette voulait sauver Jeanne?
Jeanne est sa soeur, d'abord.
Ensuite Jeanne expie, non pas le crime de Fanchette, il est vrai, mais un crime dont Fanchette devrait être accusée.
Jeanne paye pour Fanchette; les yeux de lynx de la justice prennent la soeur cadette pour la soeur aînée.
Je vais finir maintenant par le plus important, au point de vue de l'avenir: la guerre déclarée entre M. Louaisot de Méricourt et son ancienne pupille, Olympe.
Cette guerre a pour origine l'implacable obstination du patron qui _veut_ les millions de la tontine, et qui ne peut les avoir légitimement qu'en devenant l'époux de Mme la marquise.
Celle-ci lui a dit non une fois. Elle n'est pas de celles qui reviennent.
Alors le patron s'est remis à travailler sur de nouveaux frais. Voilà un homme laborieux et que rien ne décourage!
Il a filé, il a tissé, il a tendu une seconde toile d'araignée pour y prendre la marquise elle-même.
Ceci explique plusieurs de ses démarches qui ont pu paraître au moins singulières. Après avoir été l'homme lige de Mme de Chambray, il l'attaque sournoisement souvent, parfois ouvertement. C'est un siège en règle.
Le feuilleton--est-ce assez mauvais!--du journal _Le Pirate_ fait partie de l'artillerie de siège.
Je termine ici cette espèce de chronique à laquelle je viens d'ajouter quelques paragraphes, expressément pour M. Geoffroy de Roeux.
Je dois lui porter mes oeuvres aujourd'hui même, sans cela et si l'heure ne me talonnait pas, j'ajouterais tout ce que je sais sur la position prise par Mme de Chambray dans la maison du pauvre vieux Jean Rochecotte, le dernier vivant qui est plus qu'aux trois quarts mort.
Elle l'a fait interdire pour parer à toute idée de testament. Et son avocat a eu beau jeu. Il a prouvé que le bonhomme se laissait littéralement mourir de faim.
Mme la marquise peut se donner les gants d'un acte d'humanité, car elle force le vieux à manger deux soupes tous les jours.
Mais quelle malédiction, Monsieur, sur tous ces hommes qui avaient volé la patrie et spéculé sur la santé, sur le bien-être, sur la vie même de pauvres soldats qui étaient leurs frères!
Il n'y a pas eu un centime de cet argent mal acquis dépensé par eux et pour eux!
Les quatre premiers sont morts misérablement; le cinquième, le dernier vivant.--cette momie,--dès qu'il a eu les millions de la tontine, a supprimé jusqu'à son sou de lait!
Je l'ai rencontré, le soir, cherchant sa vie comme les rats dans les monceaux d'ordure.
Et il a acheté toute la plaine Bochet, et vingt maisons, et....
Mais je bavarde, au risque d'être en retard avec vous; à une autre fois le reste. Nous sommes, Dieu merci, gens de revue.
(Fin des oeuvres de J.-B.-M. Calvaire)
Récit de Geoffroy
Je mis deux jours entiers à lire le manuscrit de Martroy, que j'ai du reste abrégé considérablement.
Je m'étais reporté bien souvent pendant cette lecture aux passages correspondants du dossier de Lucien.
Ces deux recueils pouvaient mutuellement se servir de clef. L'un complétait l'autre.
Cette comparaison, qui aboutissait presque toujours pour moi à une clarté complète, m'avait fourni l'occasion de prendre des notes nombreuses et assez étendues.
J'avais maintenant un troisième dossier: le mien.
Je l'épargnerai au lecteur, qui a dû se former, comme moi et sans mon aide, une certitude bien près d'être absolue.
Le travail de Martroy m'a paru si important et si concluant que je n'ai point voulu en scinder l'intérêt.
Nous serons donc obligés de revenir sur nos pas un instant pour dépouiller la partie de ma correspondance, reçue pendant ces deux jours et ayant trait à notre histoire.
CORRESPONDANCE
N°1
_Mme la baronne de Frénoy à M. Geoffroy de Roeux_
Paris 29 juillet 1866.
Mon cher M. Geoffroy,
Je n'aurais pas été fâchée de vous revoir. Mon pauvre Albert avait de l'amitié pour vous et vous n'étiez pas du tout le plus mauvais parmi les godelureaux qu'il fréquentait. Je vous réitère que je pars en vendanges et qu'à mon retour je causerai sérieusement avec vous. Il faut que cette fille se retrouve et qu'elle soit guillotinée; je n'ai pas de haine, mais je songe à la tranquillité des familles. Je m'y suis du reste engagée auprès de toutes mes connaissances.
J'écris à M. Ferrand et à M. Cressonneau qui est nommé avocat général de ce matin. Il marche, ce gamin-là!
Le but de la présente est de vous dire que je ferais volontiers un sacrifice, et que dans le cas où vos idées tourneraient au mariage--cela vaut mieux que d'aller se faire piquer comme un devant de chemise, aux _Tilleuls_ ou ailleurs--mes relations me permettraient de vous donner un joli coup d'épaule. Justement, dans la maison où je vais en vendanges, il y a une jeune personne qui vous conviendrait sous tous les rapports.
À vous revoir après les vendanges.
N°2
_Mme veuve Thibaut à M. G. de Roeux_ Paris, 29 juillet 1866.
Monsieur,
J'apprends par l'excellent Dr Chapart, dont les soins ont eu une influence si favorable sur l'état de mon malheureux fils que vous êtes allé le voir et qu'il vous a confié la collection de papiers qu'il appelle son dossier. Pauvre enfant! Je n'ai jamais eu l'avantage de me rencontrer avec vous, mais Julie, ma fille cadette, a eu un de vos ouvrages qui lui a laissé dans le coeur et dans l'esprit des sensations profondes; on ne se repent jamais de nouer des relations avec les hommes de talent et même de génie. D'ailleurs, je sais que vous êtes sincèrement l'ami de mon Lucien.
Eh bien! Monsieur, c'est le cas de lui rendre service. Sa santé ne va pas trop mal. La dernière fois que nous l'avons vu, sa pauvre tête ne nous a pas paru vraiment beaucoup plus détraquée qu'au temps où il était juge. Vous savez qu'il n'a jamais été fou; seulement il battait la campagne. Quel malheur! Après les sacrifices qu'on s'était imposés pour son éducation! Monsieur, les mères sont bien à plaindre.
Voici ce que nous attendrions de vous; car mes deux filles, Célestine et Julie, qui sont pour Lucien, non pas des soeurs, mais des anges, approuvent complètement la démarche que je fais. Mais d'abord je dois vous dire que notre admirable et chère amie, Mme la marquise de Chambray, vient d'avoir enfin la récompense de ses vertus en recevant du ciel une position vraiment royale. Ce n'est pas encore fait, puisque l'oncle est en vie et qu'elle le soigne comme une providence du bon Dieu; mais enfin il est déjà interdit judiciairement, et son âge, joint à sa santé, ne permet pas d'espérer qu'il aille loin. Je parle de la personne dont elle hérite.
Quand cette circonstance, que je ne désigne pas autrement, aura lieu, notre Olympe pourra compter parmi les plus grandes fortunes de France, tout uniment.
Ce n'est pas ce qui nous guide, Monsieur, mais elle a tant de qualités! Et une conduite! Enfin, renseigné comme vous l'êtes, vous ne pouvez pas ignorer que mon Lucien a fait son malheur en s'attachant à une personne dont je ne veux même pas prononcer le nom. Oui, Monsieur, si cet enfant-là avait voulu, il serait maintenant dans le cas d'attendre d'heure en heure la catastrophe qui doit apporter le Pactole--on dit huit à dix millions au moins--au modèle de beauté qu'il aurait conduit à l'autel!
Quand je songe à cela, j'ai de fortes migraines, sans compter que ça a pris sur le caractère de Célestine et de Julie, comme vous pouvez penser. Mais je ne veux pas vous ennuyer de mes radotages maternels.
Revenons à l'affaire du service que je prends la liberté de vous demander. Vous avez, Monsieur, de grandes relations dans les cours étrangères, par suite de la carrière diplomatique où vous êtes engagé brillamment. En France, on nous a dépouillées du divorce, et qui m'aurait dit que je me rangerais un jour parmi les partisans de cette loi qui n'est pas généralement soutenue par les gens bien pensants?
Mais je ne tiendrais pas à ce que le divorce fût rétabli en général, j'en reconnais l'immoralité. Seulement, dans notre cas spécial, il est nécessaire.
Or, le divorce existe dans les pays voisins. Je désirerais savoir de vous, Monsieur, la marche à suivre pour nous en appliquer les bénéfices. Nous ferions volontiers les frais d'un voyage en Belgique: j'ai une cousine issue de germains, établie à Namur. J'attends de votre bonne obligeance une réponse qui me dise si l'affaire peut être traitée par correspondance, s'il est d'usage de faire des cadeaux là-bas comme ici, et généralement sur quelle dépense à peu près il faudrait compter pour rendre notre Lucien apte à contracter valablement avec la plus riche héritière de France!
Je suis, en attendant le plaisir de vous lire, etc.
N°3
_Le Dr Chapart à M. de Roeux_
Établissement Chapart, rue des Moulins, à Belleville Paris. Sirop Chapart recommandé par tous les spécialistes dont l'intérêt n'oblitère pas la bonne foi. Douches Chapart. Thé Chapart (médicinal). Librairie: OEuvres choisies du Dr Chapart. Remise aux courtiers. 29 juillet 1860.
Honoré Monsieur,
Mme et Mlle Chapart, gardant un souvenir distingué de la visite que vous avez bien voulu nous faire, m'ont suggéré l'idée de m'adresser à vous pour obtenir satisfaction de nos diverses créances sur la personne de M. L. Thibaut, votre estimable ami qui a quitté notre maison en me restant redevable d'un mois de pension et de diverses fournitures dont la note est ci-jointe.
Ma sympathie pour un ancien client et pour un nouvel ami--c'est à vous, Monsieur, que je me permets de faire allusion en ces termes--m'a conduit tout naturellement à porter les objets aux plus doux prix qui se puissent demander sans y mettre du sien.
Je suis, Monsieur, espérant la persistance d'une relation qui m'honore, etc.
N°4
_Lucien à Geoffroy_
29 juillet.
Ne m'attends pas encore aujourd'hui. Mon cerveau est dans un état de lucidité splendide. Je comprends tout, je sais tout. Je suis au centre même de cette machination inouïe. Sois prêt quand j'arriverai.
N°5
_M. Louaisot de Méricourt à M. G._ de Paris, 29 juillet 1866
Mon cher Monsieur,
Je vous envoie sous ce pli une lettre adressée par moi à M. Lucien Thibaut. J'ai fait en vain tous mes efforts, et vous savez que j'ai mes petits talents en ce genre, pour trouver un moyen de joindre M. L. Thibaut. Je n'ai pas réussi.
J'ai tout lieu de penser que vous serez plus heureux que moi.
La communication contenue dans la lettre ci-incluse est d'une telle importance que je vous prie d'employer tous vos soins à la faire remettre.
J'ajoute que si, dans vingt-quatre heures, vous n'avez pas réussi à placer ma missive sous les yeux de M. L. Thibaut, _votre devoir sera de rompre vous-même le cachet et de faire comme il eut fait._
Vous comprendrez la signification de cette dernière phrase quand vous aurez pris connaissance de la lettre incluse.
N'attendez pas plus tard que demain.
Du reste, un _mémento_ vivant viendra, en cas de besoin, rafraîchir votre mémoire.
Cher Monsieur, les événements ont marché à la vapeur. L'affaire, trop bien nourrie peut-être, a pris le mors aux dents et s'est précipitée comme une folle. Gare la culbute! je suis positivement très inquiet.
Les choses en sont à ce point qu'il faut, de nécessité, jouer le tout pour le tout. Ce n'est pas mon caractère, qui penche naturellement vers la douceur: mais il le faut.
Désormais le dénouement de cet imbroglio où les amateurs reconnaîtront qu'il avait été prodigué beaucoup d'intelligence et beaucoup d'art, ne peut pas se faire attendre plus de vingt-quatre heures.
Peut-être, cher Monsieur, ne nous reverrons-nous jamais. J'en suis fâché, car les courtes relations que j'ai eu l'honneur d'entretenir avec vous, m'avaient donné très bonne idée de votre esprit et de votre caractère.
Je crois que si je vous avais eu en face de moi dès le début, au lieu de ce pauvre M. L. Thibaut, les choses auraient marché plus droit et versé moins court.
Le dédain absolu où je tenais mon adversaire a pu endormir plus d'une fois mon énergie. Je sens cela maintenant qu'il n'est plus temps d'y remédier.
Mais j'ai encore les mains pleines d'atouts, et ma dernière partie, du moins, sera menée en beau joueur, je vous en réponds.
Souvenez-vous que la lettre doit être ouverte demain matin, au plus tard par L. Thibaut--ou par vous.
Et à demain--ou à jamais!
N°6
_J.-B.-M. Calvaire à M. Geoffroy de Roeux_ Prés-Saint-Gervais, 29 juillet
Cher bienfaiteur,
Car je vous dois tout, depuis mes pieds chaussés de vos souliers, jusqu'à ma tête qui est encore, grâce à vous, sur mes épaules.
Je l'ai véritablement échappé belle. Nous avions bien raison; le patron m'avait reconnu. Quel homme! Supposez des sens pareils et un instinct semblable à Napoléon 1er, il est certain que la coalition européenne était tordue! Et alors, nous n'avions pas l'invasion!
Je passe les autres conséquences qui sont incalculables.
Figurez-vous que le ban et l'arrière-ban étaient sur pied. François Riant avait son poste devant Tortore. Il m'a regardé sous le nez, mais sans me reconnaître.
Ma taille est contre moi, je ne suis pas si sûr de n'avoir pas été remis par mon ancien voisin de bureau, rue Vivienne. Il m'a suivi depuis le passage de l'Opéra jusqu'au _Gymnase_.
Je n'osais pas prendre les rues, de peur d'être accosté.
Au coin du faubourg du Temple où j'ai tourné, je me suis trouvé nez à nez avec Pélagie. Elle serait bonne chienne de chasse sans les militaires. Heureusement qu'elle en avait trouvé un, dont le képi tout entier disparaissait à l'ombre de sa coiffe.
Enfin, je suis arrivé sain et sauf à la maison, sans autre accident qu'une peur affreuse que j'ai eue à l'endroit dit: la Carrière, en avant du village de l'Avenir. Je vous ai déjà parlé de ce coupe-gorge.
C'est un vilain trou et qui a mauvaise renommée. C'est là que je suis obligé de quitter la grande route pour gagner mon pauvre gîte, et pendant un demi-quart de lieue, je longe des fouilles de sable dont la mine n'est pas rassurante. Il y est plus d'une fois arrivé malheur.
Je m'en allais en rasant la haie du côté opposé au trou, et ne faisant pas plus de bruit qu'une belette, quand j'ai entendu causer dans la carrière.
La voix m'a sauté à l'oreille. C'était le patron qui parlait!
Je me suis couché dans le chemin, mettant ma tête au bord du talus. Entre deux tas de gravats, j'ai vu un homme et une femme qui causaient, abrités par la rampe taillée à pic.
Il faisait noir. Si je n'avais pas entendu sa voix, je n'aurais pu reconnaître M. Louaisot; quant à la femme, elle n'a pas prononcé une parole tout le temps que j'étais là, mais je suis sûr que c'était Laura Cantù--la Couronne.
Je ne suis pas resté longtemps: je serais mort de peur.
Voici ce que j'ai entendu, le temps que j'ai écouté; c'était le patron qui parlait:
--.... Il y en avait une des deux qui était endormie auprès du vampire, le jour où vous avez fait justice, au Point-du-Jour. _Elles sont la femelle du monstre._ Je dis _elles_ au pluriel et _la_ au singulier, parce que, par un infernal mystère, elles sont deux, et ne font qu'une. Vous les reconnaîtrez à ceci que leurs deux corps n'ont qu'un visage....
Comme je vous le disais, La Couronne n'a pas répondu.
Le patron s'est mis à marcher. Je me suis relevé et j'ai pris la fuite.
Au moment où je m'éloignais, j'ai encore entendu:
--.... Mais auparavant, et sans sortir d'ici, il faut....
Le patron et la Couronne ont tourné le tas de sable.
Que «faut-il?» et «sans sortir d'ici»?
Je suis bien sûr que la Couronne ne voudrait pas me frapper. Elle me connaît trop bien. Elle a eu du pain de moi....
Un bonheur ne vient jamais seul, dit-on. En rentrant à la maison, je trouvai ma femme tout heureuse. Elle venait d'être gagée comme bonne à tout faire chez le bonhomme Jean Rochecotte par Mme la marquise de Chambray.
Là-bas, ils ignorent, tout aussi bien que M. Louaisot lui-même, que Stéphanie et moi nous sommes mariés.
En apparence, et vous comprenez bien pourquoi, j'avais rompu toutes relations avec Stéphanie en quittant le service de M. Louaisot.
Ça va être une séparation bien pénible, c'est vrai. Je n'aurais plus près de moi la compagne chérie qui mit tant de consolation dans ma misère, mais d'un autre côté, la misère a disparu. Je pourrai me donner des douceurs qui diminueront l'amertume de l'absence.
Et d'ailleurs il y a une raison qui m'a déterminé tout d'un coup à accepter cette situation nouvelle: ça pourra vous être utile.
Très utile. Pendant quelques heures, passées par ma Stéphanie dans le grand Capharnaüm de la rue du Rocher, elle a déjà levé bien des lièvres. Quoique légèrement contrefaite, elle est souple comme une anguille. Elle se glisse dans des fentes où d'autres ne pourraient pas entrer le doigt.
Je vais vous marquer ici ce que je sais par elle. Ce n'est pas encore grand chose, mais ça ouvre des percées et on y mettra l'oeil.
D'abord, vous souvenez-vous de la topographie de la plaine Bochet, tracée par moi dans celui de mes romans vrais qui porte ce titre saisissant: _Du sang et des fleurs_? (Voir mes oeuvres complètes.)
Depuis ce temps-là, la plaine Bochet a bien changé. Elle appartient dans toute son étendue, et beaucoup d'autres choses avec, au dernier vivant de la tontine qui a fait là une spéculation à quintupler son capital en quelques années.
Il a eu ces immenses terrains pour un morceau de pain. Je suis sûr que ses huit millions sont presque intacts,--s'ils ne se sont pas augmentés.
Il y avait, vous le savez, la ruelle qui passait entre deux murs. Le mur du nord, celui derrière lequel Joseph Huroux s'était caché pour guetter la cahute du vieux Jean, le jour où la Couronne _travailla_, enfermait une vaste propriété dont le jardin ressemblait à une forêt vierge, et, dans le jardin, il y avait un immeuble connu sous le nom de: la Grande Maison.
C'était, par moitié, un château ou du moins un très vieil hôtel, par moitié une fabrique plus moderne, mais qui datait pourtant d'avant la première révolution.