Le dernier vivant

Chapter 4

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--Bien gentil garçon, dites donc, ce pauvre malheureux là! Et bien doux aussi, quoiqu'il ait l'idée de tuer une dame. Excusez, c'est sa marotte, chacun à la sienne. Ma femme et ma fille le dorlotent. Ça rime avec marotte. Son cas est drôle et incurable. C'est la manie métapsychique intermittente de ma nouvelle nomenclature. Connaissez-vous mon traité? non? vous devriez l'acheter. J'ai tâché d'amuser les gens du monde. Cas très curieux, très rare et qui m'appartient, M. Thibaut est mon second. Avant lui, j'en avais un autre, mais pas si beau, un major du train d'artillerie qui se battait lui-même comme plâtre parce qu'il se prenait pour sa propre femme. Est-ce assez cocasse? Vous pouvez venir souvent ou rarement, comme vous voudrez. Ici on est libre comme l'air. Je vous présenterai aux dames Chapart. Tiens, tiens....

Il fit comme s'il apercevait seulement mon dossier, et reprit:

--Nous emportons des paperasses entre cuir et chair? Ça vous regarde. Seulement, un bon conseil gratis, en usez-vous? Je vous l'offre: quand on n'est ni notaire, ni médecin, ni confesseur, le plus sage est de ne pas fourrer le nez dans les affaires des malades.

Après une autre poignée de main, il s'effaça pour me laisser passer, et je l'entendis s'éloigner avec son ronflement de toupie.

Quand j'arrivai dans la rue des Moulins, je m'arrêtai comme étourdi. Je ne sais comment expliquer cela, mais pendant mon énorme visite--elle avait duré plus d'une demi-journée.--c'est à peine si j'avais essayé de réfléchir.

En somme, j'avais été pris par surprise. Malgré le peu que je savais d'avance sur Lucien, je ne m'attendais à rien de ce que je venais de voir et d'entendre.

Tout au plus croyais-je retrouver un vieux camarade avec une blessure profonde, mais à demi cicatrisée déjà.

Et comme, en cas pareil, on essaye volontiers d'oublier, j'avais écarté le côté tragique, me disant que Lucien était sans doute dans quelqu'un de ces embarras auxquels chacun de nous est sujet et qu'on fait cesser soit par une démarche, soit par un prêt d'argent.

Le mot caractérisant ce que je croyais devoir à Lucien était: consolation plutôt que secours. On voit combien j'étais loin de compte.

Je m'étais vu tout à coup en face d'une pauvre créature ravagée par un mal mystérieux, d'un être diminué, ruiné, épuisé, et ce vieillard-enfant m'avait paru attaqué d'une folie douce, peu caractérisée et surtout inoffensive, sous laquelle avait percé inopinément une pensée de meurtre.

Mais cette pensée même s'était exprimée d'une façon si tranquille, si dépourvue de véhémence et de passion que je l'avais à peine prise au sérieux.

Puis, petit à petit, par une pente insensible, j'étais arrivé, sans secousse ni avertissement, au centre d'une situation tragique dont les détails me restaient inconnus et qui me laissait enveloppé dans un réseau de mystères.

Et il faut noter ceci: les vagues renseignements que je possédais à l'avance ne m'aidaient en rien à comprendre, mais ils me défendaient le doute.

Sans eux, j'aurais pu me réfugier dans l'idée que la folie de Lucien avait créé les menaces du drame.

Mais cela même ne m'était pas permis. Je connaissais l'existence de la tragédie.

Ma première sensation morale fut l'étonnement de reconnaître si tard en moi la présence d'une curiosité arrivée à l'état de fièvre, mais qui était restée comme assoupie tant que j'avais été en présence de Lucien.

C'est-à-dire tant que j'avais eu précisément sous la main le vivant moyen de satisfaire cette même curiosité.

Je ne me souvenais point, en effet, d'avoir éprouvé le besoin d'interroger Lucien pendant ces longues heures où il aurait pu assurément me répondre, puisqu'une éclaircie s'était faite en son cerveau.

Était-ce la répugnance involontaire que j'avais à pénétrer tout au fond de ce malheur sans issue?

J'avais écouté Lucien avec une pitié passive, sans arrêter ni presser ses aveux. Dans toute la rigueur du terme, j'avais laissé sa pensée libre d'aller où elle voulait. Pas une seule fois, je n'avais essayé de la diriger vers le noeud même du problème.

Maintenant qu'il n'était plus temps, je ressentais un regret tardif, mêlé de colère et peut-être de remords, car cette curiosité dont je parle, c'était bien plutôt de l'intérêt.

Comment servir Lucien, si je restais dans mon ignorance?

Et Lucien me l'avait dit lui-même quand il avait reconnu les symptômes avant-coureurs de sa crise qui revenait: un long intervalle de temps s'écoulerait peut-être avant que je pusse le retrouver en état de lucidité.

Et le soupçon me venait que sa phrase pouvait avoir une signification autre et plus grave, car j'avais conscience d'un danger qui le menaçait, d'une surveillance organisée autour de lui, d'une pression exercée sur lui.

Tout ce qui l'entourait me paraissait étrange; je voyais sa situation inexplicable. J'avais défiance du hasard ou de la cause, quelle qu'elle fût, qui l'avait poussé dans cette maison d'où je sortais la tête brûlante, le coeur glacé, et dont le maître me laissait un souvenir à la fois comique et mauvais.

J'ai peur des grotesques.

Je me demandais pourquoi Lucien, malade, était à Paris et non pas en Normandie: pourquoi il était seul, abandonné de sa famille et livré à des soins mercenaires?

Oui, certes, je pouvais le craindre: Sous la signification triste de la phrase de Lucien, peut-être y avait-il un sens caché plus triste encore.

Peut-être avait-il voulu dire: «Prends bien vite ce dépôt qu'une lueur de raison me porte à te confier aujourd'hui, car qui sait si demain il ne serait pas trop tard!»

Et mon imagination une fois partie allait, allait:

Me laisseraient-ils seulement pénétrer de nouveau jusqu'à lui?...

Ils qui? Est-ce que je savais!

Et sous quel prétexte me barrer la porte? Des prétextes! on en trouve ou en fait.

C'était absurde. Croyez-vous? J'ai vu tant de choses absurdes qui étaient des réalités.

Notre siècle lumineux qui affecte de mépriser le mélodrame est noir comme de l'encre, par places, et pavé de mélodrames.

D'ailleurs, j'étais en veine de sombres hypothèses. Sur ma poitrine il y avait un poids qui allait s'alourdissant.

Une fois, je me dis en tâtant mon dossier sous le drap de ma redingote: J'ai là de quoi éclaircir tous mes doutes.

Eh bien! non. Ceci va vous donner la mesure exacte de ma situation d'esprit: à l'avance, le dossier lui-même était tenu en suspicion par ma fantaisie, et je pensais: cet homme m'a vu emporter les papiers. Si les papiers contenaient quelque chose d'important, les aurait-il laissé passer?

En même temps le remords dont je parlais tout à l'heure s'aggravait jusqu'à me troubler cruellement, jusqu'à me faire honte.

Je me reprochais ma froideur à l'égard de Lucien. Notre entrevue entière passait devant mes yeux sans que j'y pusse découvrir un seul élan de grande affection, une seule promesse de dévouement complet exprimée avec une parcelle de la chaleur qui bouillait désormais en moi.

Il est bien vrai que j'avais dû écouter surtout; j'étais resté presque muet; la parole était à Lucien Thibaut, qui avait mené l'entretien en maître. Mais est-il besoin de parler beaucoup?

Il ne faut qu'un instant et qu'un mot pour montrer le fond d'un coeur: je n'avais pas montré le mien.

Mon malheureux camarade d'enfance pouvait croire que je ne lui avais rien apporté sinon le souvenir attiédi d'une vulgaire amitié.

Et, chose singulière, je ne pouvais pas rejeter cette crainte loin de moi comme chimérique en faisant appel à la réalité de mon affection, car cette affection, telle que je la ressentais à présent, était toute nouvelle.

Je ne l'éprouvais pas tout à l'heure, du moins à ce degré.

Elle venait de naître, cette grande affection; elle datait pour moi du moment où je m'étais recueilli en moi-même au sortir de cette maison qui se dressait sombre et morne derrière moi.

En mettant le pied dans la rue, je m'étais dit en toute sincérité: Je ferai pour Lucien comme s'il était mon frère.

Mais c'était la première fois que je me le disais.

Et Lucien était trop loin pour l'entendre.

Toutes ces pensées roulaient dans ma tête et y entretenaient une agitation qui allait jusqu'à la souffrance. Sans rien savoir, encore, je me souviens que j'étais prêt à tout; j'avais vaguement la notion d'un lourd devoir qui allait m'incomber, et je l'acceptais sans réserves.

Je pressentais mon courage comme si j'eusse entendu déjà les bruits prochains du combat.

Il faisait encore jour, mais l'orage qui menaçait depuis le matin amassait des nuées de plomb au-dessus de ma tête. Le ciel ne donnait qu'une lumière fauve et fausse qui bronzait le profil des maisons. La chaleur était étouffante. Le silence régnait dans la rue déserte où j'entendais mon pas sonner sur le pavé.

De loin et d'en bas le large murmure de la ville venait.

Quand je tournai l'angle de la Grande Rue de Paris, la scène changea.

Ce devait être une fête, je ne sais plus laquelle.

La solitude des rues transversales augmente, ces jours là, parce que tout ce qui fait foule s'ameute dans les grandes voies où sont les cabarets.

Tout en haut de Belleville, la joie des ivrognes titubait déjà sur les trottoirs. Les couples montaient et descendaient causant, clamant, chantant.

Un peu avant d'arriver au théâtre dont les lampions s'allumaient, je reconnus la grosse gouvernante normande de M. Louaisot de Méricourt qui riait à casser les vitres au bras d'un cent-gardes.

Elle faisait succès avec sa coiffe de dentelles et sa robe de soie, relevée par une immense crinoline. Tout le monde la regardait.

L'embonpoint est partout respecté. Les gamins criaient à son fier cavalier: «Oh hé! la livrée! Plus que ça de nourrice!»

Ils passaient, superbes tous deux, méprisant les blasphémateurs. La Cauchoise me parut plus fraîche encore qu'au bureau de la rue Vivienne. Les roses de sa joue tournaient énergiquement au ponceau.

Sans façon, elle me montra du doigt à son guerrier, et il me sembla entendre, parmi les paroles d'ailleurs bienveillantes qu'elle prononça à mon sujet le mot _imbécile_ plusieurs fois répété.

Je crus devoir la saluer d'un demi-sourire qu'elle me rendit au centuple.

Quand je l'eus dépassée, elle me cria par-dessus son épaule:

--Ne dites pas au patron que vous m'avez rencontrée un huit-pouces, hé! là-bas! Il est jaloux comme un gros rat, quoi qu'il soit dans la haute, ce soir, en bambochade.

X

Bébelle--Pantalon crotté

Au moment où j'avais aperçu la Cauchoise, le souvenir de M. Louaisot de Méricourt traversait justement mon esprit.

Et ce n'était pas la première fois.

Pourquoi la pensée de cet homme me suivait-elle ainsi?

Je ne lui connaissais d'autre lien avec l'affaire Thibaut que le fait d'avoir pu me fournir l'adresse de ce dernier. C'était là précisément son métier, et j'étais entré chez lui comme dans la boutique où s'achètent les choses de cette sorte. M'aurait-il d'ailleurs fourni l'adresse pour quelques francs s'il avait eu un intérêt, même minime à séquestrer ou à cacher Lucien? Mais les pressentiments et les soupçons vont et viennent. Bien rarement saurait-on dire de quel nuage ils tombent. Je montai dans un coupé de louage, après avoir indiqué au cocher la rue du Helder et mon numéro.

Je voulais seulement déposer chez moi mon paquet de papiers avant de courir au restaurant voisin, car j'étais à demi mort de famine. Lucien avait déjeuné, mais moi je restais sur les quelques gouttes de thé, avalées à la hâte avant ma visite au bureau de M. Louaisot. Comme je rentrais, mon concierge me dit qu'il était venu un monsieur pour me voir.

Ceci était presque un événement. Personne ne savait mon retour à Paris, où je n'étais du reste qu'en passant. Je ne recevais aucune visite. Mon concierge ne connaissait pas le monsieur qui n'avait pas voulu laisser son nom, disant qu'il demeurait dans le quartier et qu'il repasserait. Je ne pus obtenir à son sujet que des renseignements très vagues, assez ressemblants à ces funestes portraits, supplice de la gendarmerie, que les employés municipaux dessinent à la plume au bas des passeports. Ces choses portent le nom menteur de _signalement_. Les signalements sont au nombre de quatre. Chacun d'eux s'adapte à un quart de l'humanité. Il y en a pourtant un cinquième pour les nègres, et c'est le seul qui soit reconnaissable.

Ils coûtent deux francs pour l'intérieur, dix francs pour l'étranger: savez-vous rien de plus lugubre que le comique administratif? Après avoir écouté la description de mon concierge, je n'en étais pas plus avancé. Aucune idée ne s'éveilla en moi par rapport au visiteur inconnu. Ce n'était personne et c'était tout le monde. Mais pendant que je montais l'escalier de mon entresol, une jolie petite voix clairette me cria d'en haut:

--Bonsoir, Monsieur, comment te portes-tu? Je suis sur le carré parce que papa et maman se tapent.

Je levai la tête et j'aperçus le sourire échevelé de Bébelle.

--Bonsoir. Bébelle!

Bébelle, mon amie, était un bijou de sept ans, héritière unique du cinquième, sur le derrière.

Son père, prote d'imprimerie, et sa mère, artiste en éventails, pouvaient passer pour des coeurs d'or, très vifs de caractère.

Deux tourtereaux hérissés.

Ils s'aimaient très sincèrement; mais de temps en temps ils se renfermaient pour s'expliquer à bras raccourcis, et alors Bébelle se réfugiait chez moi.

--As-tu vu le monsieur qui est venu me demander, Bébelle, ma chérie?

J'étais sûr de mon affaire, Bébelle voyait tout.

--Parbleu! me répondit-elle.

Elle ajouta:

--Puisque je revenais du lait, avec la boîte.

--Pourrais-tu me dire comment il est fait?

--Parbleu, il est mal fait... puisqu'il a les jambes si longues, si longues que j'ai eu envie de passer à travers, pendant qu'il se dandinait devant la loge... avec des lunettes d'or... et crottées, ses quilles, jusqu'en haut de sa culotte noire. Veux-tu que j'aille jouer chez toi, Monsieur, avec les images?

--Non, je vais dîner dehors.

--Alors, ça m'est égal, je suis bien sur le carré. D'ailleurs, c'est presque fini chez nous, car maman pleure.

Bébelle n'en donnait que cela.

Il y en a qui deviennent tout de même de chères créatures, mais je ne prends pas sous mon bonnet de recommander ce genre d'éducation aux familles.

J'entrai chez moi et je refermai ma porte. Croiriez-vous que j'avais presque oublié ce grand appétit qui me talonnait depuis Belleville?

Ces longues jambes vêtues de noir et que la boue tigrait du haut en bas, me ramenaient à mon idée fixe.

J'avais admiré le pantalon noir crotté de M. Louaisot de Méricourt et la longueur inusitée de ses jambes, pendant qu'il mangeait avec tant de plaisir son morceau de rôti sous le pouce.

Était-ce lui qui m'avait demandé? Dans quel but?

Je haussai les épaules en jetant le dossier sur la tablette de mon secrétaire.

Il n'y avait pas apparence que ce pût être lui.

Mais, au lieu de sortir, j'allumai ma lampe et j'ouvris le dossier.

Il pouvait être alors huit heures du soir. Douze heures me séparaient de mon thé du matin.

Quand minuit sonna, j'étais encore assis auprès de mon bureau et je lisais avec une avidité croissante les papiers à moi confiés par mon pauvre camarade Lucien Thibaut.

La majeure partie de ces papiers sera mise ici textuellement sous les yeux du lecteur, et j'analyserai les autres au cours de notre récit.

Le dossier de Lucien Thibaut

La première pièce sur laquelle je mis la main était enfermée dans une enveloppe qui avait pour étiquette: _Lettres anonymes et autres_.

Elle était ainsi conçue:

Pièce numéro 1

(Anonyme, écriture contrefaite.)

_M. Lucien Thibaut, juge au tribunal civil d'Yvetot._

10 septembre 1864.

Monsieur,

Généralement, on ne tient aucun compte des lettres qui n'ont point de signatures. C'est peut-être un tort.

Il y a deux sortes de lettres anonymes.

Il y a celles où un être dépourvu de dignité et de courage veut insulter ou calomnier sans danger.

Il y a celles où une personne faible et désarmée, n'ayant rien de ce qu'il faut pour braver des risques considérables, prétend néanmoins rendre service à un ami en le prémunissant contre des éventualités qui peuvent briser sa carrière et gâter sa vie.

Je vous supplie de bien croire que la présente communication appartient à la seconde catégorie.

Elle vous est adressée sans esprit de haine ni méchante intention par quelqu'un qui vous veut du bien et qui s'intéresse à votre honorable famille, mais qui désire ne point se compromettre.

Vous êtes, Monsieur, sur le point de faire une folie: une de ces folies qui ruinent tout un avenir.

La jeune personne à qui vous voulez donner votre nom n'est pas digne de vous.

Elle n'est digne d'aucun honnête homme.

Sans parler ici de sa famille, des aventures romanesques de Madame sa mère, ni des _malheurs_ de Monsieur son père, il est certain que cette intéressante orpheline peut bien servir de passe-temps à quelque joyeux étourdi, mais qu'un homme sérieux ne saurait l'admettre à l'honneur de fonder sa maison.

Songez aux enfants que vous pourriez avoir et qui rougiraient de leur mère!

Ses amants ne se comptent plus, bien qu'elle sorte à peine de sa coquille.

Je n'aime pas les énumérations, je n'en citerai qu'un seul, auprès de qui vous pourrez vous renseigner si vous voulez, c'est votre ancien camarade de collège, M. Albert de Rochecotte.

Je n'ajoute qu'un mot:

Si la mère de la donzelle a essayé de vous monter la tête autrefois avec la fabuleuse succession du fournisseur, rayez cet espoir de vos papiers.

C'est une pure fable.

Il n'y a rien, rien, rien--qu'une demi-vertu qui veut faire une fin.

Je vous salue, regrettant le chagrin que je vous fais, mais avec la satisfaction d'avoir rempli mon devoir.

Pièce numéro 2

(Cette pièce était de l'écriture de Lucien Thibaut lui-même. Elle portait la mention suivante: _Lettre non envoyée à son adresse.)_

_À M. Geoffroy de Roeux, attaché à l'ambassade française de Vienne (Autriche.)_

28 septembre 1864.

Mon cher Geoffroy,

J'ai longtemps hésité avant de m'adresser à toi, ou plutôt je t'ai déjà écrit plus de vingt lettres qui, toutes, ont été jetées au feu après réflexion.

Celle-ci aura-t-elle le même sort? C'est vraisemblable.

J'écris par un besoin désespéré, comme les gens qui se noient appellent au secours, même quand il n'y a personne pour les entendre.

Nous étions liés très certainement, toi et moi; mais mon malheureux défaut d'expansion et la timidité de mon caractère m'ont fait craindre souvent de n'avoir jamais su inspirer à personne une véritable amitié.

Pas même à toi.

J'entends une amitié de frère.

C'est là le mot, tiens, il m'aurait fallu un frère. Je l'aurais regardé comme forcé par la nature à écouter mes pauvres plaintes, à entrer dans mes misérables douleurs, à me fournir enfin les conseils dont j'ai un si cruel besoin.

Tu étais moqueur autrefois. Tes lettres, que je lis avec bonheur--et laisse-moi te remercier de n'avoir jamais cessé de m'écrire--tes lettres te montrent à moi moins ami du sarcasme, mais je t'y vois lancé dans de grandes relations, tu vois le monde, tu _connais la vie_, pour employer le mot sacramentel.

Cela m'effraie. Moi je ne vois personne et je ne connais rien.

Moi.... Comment te faire la confession d'un triste sire, empêtré dans la plus plate et la plus bête--à ce qu'ils disent--de toutes les aventures réservées aux innocents qui ne savent pas le premier mot de la vie?

Je n'ai pas eu de jeunesse. Je commence à croire que c'est un grand malheur.

Je vivais avec vous là-bas à Paris; mais je ne vivais pas comme vous, et j'ai souvent pensé depuis que c'était là l'origine du défaut d'élan que je remarquais chez la plupart d'entre vous à mon égard.

Il y avait des heures où j'aurais tant souhaité votre affection! Je me sentais si bien capable de me dévouer pour vous, du moins pour quelques-uns d'entre vous.

Quand Albert et toi vous vous en alliez ensemble, j'étais jaloux comme un amoureux qu'on dédaigne.

J'ai entendu parler d'Albert ces jours derniers, et dans une circonstance triste pour moi. Mais tout ce qui m'entoure est triste. J'ai commencé une lettre pour lui; elle ne sera jamais achevée.

Que devient-il, ce cher Rochecotte, si doux, si généreux? Il m'avait dit une fois:

«Toi, Lucien, on ne te voit jamais que les jours où on ne fait pas de fredaines!»

C'était un gros reproche, je le comprends bien à présent.

Pour être aimé, il faut partager tout avec ses amis, même leurs défauts, si c'est un défaut que de faire des fredaines.

Je penche à croire que non, puisque je regrette amèrement d'avoir été sage au temps où les autres sont fous.

On paye cela. Je suis fou maintenant que les autres sont sans doute devenus sages.

Geoffroy, mon bon Geoffroy, ce n'est certes pas pour te conter ces balivernes que j'ai pris la plume, ce matin, avec un si terrible serrement de coeur.

Je m'étais résolu à te faire ma confession générale, et je la retarde tant que je peux.

Il me semble que tout ce bavardage est utile pour la préparer, et peut-être pour diminuer l'effort douloureux qu'elle me coûte.

Je sais que tu ne la désires pas, je m'excuserais presque d'oser une importunité pareille, s'il ne s'agissait pas de toi, et je bavarde pour ajourner d'autant notre peine à tous deux.

C'est bien vrai, Geoffroy, j'envie tout de toi: ta gaieté, ton insouciance, et jusqu'à tes péchés qui t'ont fait homme.

Tu sais ce qui n'est pas dans les livres, tu as vécu et non pas lu la vie. Tu as eu des aventures. Moi, faute d'en avoir eu jamais, je perds pied à ma première aventure. Je m'y noie.

Que tes lettres sont vivantes! Celle-ci est déjà plus longue que la plus longue parmi celles que tu m'as écrites, mais quelle différence! Il n'y a rien dans la mienne, et combien de choses les tiennes disent! Ceux qui, comme toi, agissent sans cesse peuvent raconter toujours. C'est intéressant, c'est jeune, c'est charmant. Tu as des centaines d'espoirs et le double de désirs.

Combien trouverait-on de jolis noms dans la collection de tes lettres que je garde et que je relis pour me faire honte à moi-même: honte de ma méprisable immobilité!

Ah! Geoffroy! l'oiseau qui a des ailes peut-il être l'ami du limaçon tardif, attelé péniblement à sa coque? L'un dévore l'espace en se jouant, l'autre vit et meurt au pied du même vieux mur.

Dès le pays latin, vous regorgiez de passions. Lovelaces que vous étiez. Albert, du fond de sa mansarde, visait la bonne duchesse dans son jardin de la rue Vanneau. Le jardin était beau, t'en souviens-tu? mais la duchesse avait le nez rouge. Et rappelle-toi l'horreur de ce pauvre Rochecotte le jour où elle oublia d'ôter ses besicles pour traverser le parterre!

Toi! tu comptais tes rêves par les contredanses que tu dansais, un soir au faubourg Saint-Germain, et le lendemain chez Bullier. On aurait pavoisé toute une rue avec la guirlande de tes amours.

L'as-tu oublié? J'avais aussi _mon_ rêve. Il était unique. Je suis sûr que tu ne t'en souviens guère.

Ni moi non plus, du reste.

C'était un rêve décent que toute mère aurait pu souhaiter à sa fille: un rêve agrafé jusqu'au menton, un rêve sage comme une image.

Quand vous me parliez de vos divinités. Albert ou toi, je répondais en chantant les louanges de ma petite voisine d'Yvetot qui était un peu la parente de Rochecotte: Olympe--_Mon Olympe_, comme vous disiez en vous gaussant de moi.

Par le fait, mon rêve, Mlle Olympe Barnod, était, au dire de Rochecotte lui-même, beaucoup plus jolie que la plupart de vos déesses. Je n'ai connu au monde qu'une seule femme encore plus charmante qu'Olympe, et c'est d'elle que je vais enfin t'entretenir.

Du reste, je n'eus pas la peine d'être infidèle à mes adorations de bambin. Quand je revins au pays après ma thèse, Mlle Olympe, au lieu de m'attendre, s'était fort avantageusement mariée.

Elle s'appelait Mme la marquise de Chambray.

Voilà donc un pas de fait, Dieu merci: je t'ai laissé voir qu'il s'agissait d'amour.

Elle a nom Jeanne. Elle est de famille noble. Tu as beaucoup connu son père à Paris. Seulement, tu ne l'as pas connu sous le nom que Jeanne porte.