Chapter 38
J'avais vu M. Louaisot venir plusieurs fois dans le taudis du vieux Jean qui m'inspirait une certaine envie par le confortable dont il jouissait. On lui avait installé un poêle de fonte et il faisait sa soupe en plein air, vêtu d'un manteau de chasseur d'Afrique qui m'aurait été comme un gant.
Avec ce même petit manteau gris d'ardoise, dont les déchirures étaient très bien recousues de fil blanc, il allait, le matin, chercher son sou de lait dans la rue du Rocher sous une porte cochère. Pour tout dire enfin, il prenait son café le soir avec une larme d'eau-de-vie.
Auprès de moi, c'était un gros bourgeois.
On pense si je guettais M. Louaisot! Je l'avais reconnu dès sa première visite. Mais on devine en même temps quelles précautions je prenais pour n'être point vu de lui.
En vérité, ce n'était pas difficile. Les pentes des Montagnes Rocheuses ne peuvent pas être plus sauvages ni plus accidentées que ne l'étaient les abords de mon domaine.
C'étaient partout des décombres, d'immenses tas de plâtras, des steppes de cette grande vilaine herbe bleuâtre qui croit sans culture, dans tous les terrains vagues de Paris.
On aurait mis là-dedans du chevreuil! Et j'avais arrangé--car mon goût pour la poésie a résisté à tous mes malheurs--un petit jardinet entre trois pans de mur en ruines, où je cultivais des chrysanthèmes arrachés sur les talus des fortifications, des pissenlits, deux pieds de digitale et même un lilas, ramassé dans les rebuts du marché aux fleurs. Il était devenu superbe, mon lilas,--comme ces condamnés de la médecine qui ont le tort de reprendre et d'engraisser à la barbe de la faculté.
Un jour que j'étais à mon travail d'auteur, je vis M. Louaisot déboucher de l'allée avec une jeune femme, et du premier coup d'oeil je reconnus la folle de la Salpêtrière: Laura Cantù, dite la Couronne.
Elle allait derrière lui, ou plutôt autour de lui comme un enfant qui joue en marchant. Elle cueillait des herbes et quelques pauvres vilaines fleurs.
Parfois, d'un bond de chamois, elle franchissait un décombre--ou bien grimpait sur une ruine--pour voir de plus loin.
D'où j'étais, je la trouvais toute jeune: l'air d'une fillette.
Le bonhomme Jean prenait le soleil sur le pas de sa porte.
Dès que Laura l'aperçut, elle courut à lui. Il se trouvait que la pauvre créature aimait les vieillards presque autant que les enfants.
Elle bondit sur les genoux de Jean Rochecotte et s'y blottit, caressante comme si elle eût trouvé là le sein de son père.
IV
L'outil est-il bon?
Je ne sais pas ce que se dirent le vieux Jean et le patron. J'étais bien trop loin pour les entendre causer mais il fut évident pour moi que M. Louaisot apportait une communication à la fois importante et fâcheuse, car le vieux se prit bientôt à trembler de tous ses membres.
Il n'y aura pas beaucoup de dialogue dans le drame qui va suivre, puisque mes oreilles m'étaient inutiles. J'espère cependant rendre les scènes aussi claires pour le lecteur qu'elles le furent pour moi qui assistai, toute cette journée durant, à une véritable pantomime.
Louaisot ne resta pas plus d'un quart d'heure. En s'en allant, il laissa Laura endormie aux pieds du vieillard qui la regardait avec un espoir mêlé de terreur.
Je traduisais déjà l'expression de cette physionomie ravagée. Elle me semblait dire:
«Est-ce bien vrai que cette pauvre fille soit en état de me porter secours?»
Mais le véritable mot de l'énigme me fut donné une heure environ après le départ de Louaisot.
Le bonhomme s'était assoupi à son tour. C'était vraiment une misérable créature, sa tête pendait sur sa poitrine creuse, laissant saillir les os de sa nuque, dentée comme une scie.
Un coup de poing aurait brisé cela comme verre.
Tout d'un coup, je vis paraître au bout de la ruelle une peau de bique, un brûle-gueule et un nez couleur de tomate.
Jamais je n'avais vu Joseph Huroux. J'ignorais même qu'il fût en état de se payer une toilette aussi étoffée.
Et pourtant je le reconnus tout de suite, comme si quelqu'un l'eût nommé derrière moi.
Ma pensée marcha aussitôt. Je ne dis pas mon imagination, j'en manque absolument; je dis ma pensée: ce qui chez nous devine et déduit par le calcul.
Que venait faire là l'ancien mendiant, si véhémentement soupçonné d'avoir guéri de leur misère les trois premiers membres de la tontine?
Ceci n'était pas même une question pour moi.
Joseph Huroux venait rendre au vieux Jean le même service qu'il avait déjà rendu successivement à Jean-Pierre Martin, le bedeau, à Simon Roux, dit Duchêne le déserteur, et à Vincent Malouais, le maquignon.
Mauvaise figure, du reste, ce Joseph Huroux, et qui disait assez bien son dessein.
Mais comment était-il là? Le trou du bonhomme ne pouvait, en vérité, passer pour une cachette facile à découvrir.
Le vieux Jean ne sortait jamais, sinon dans un petit périmètre de cent cinquante mètres au plus pour se procurer ses aliments et son tabac. Son chauffage, il le ramassait dans le désert qui environnait nos deux huttes, la sienne et la mienne.
Et même, quand une de mes planches laissait tomber ses coins moisis, il ramassait le bois pour le brûler.
Un limier de Paris, un vrai limier serait venu ici peut-être tout justement parce que personne n'y venait, mais un bouledogue campagnard!
Non. Ce devait être M. Louaisot qui avait attiré là Joseph Huroux par son industrie.
La présence de Laura,--l'outil,--donnait pour moi à cette supposition le caractère de l'évidence.
M. Louaisot avait pris les devants, parce que l'homme à la peau de bique l'inquiétait. Ce n'était pas, après tout, un adversaire méprisable. Il avait fait trois fois ses preuves.
Un coup d'heureuse chance pouvait lui fournir beau jeu pour la partie suprême. Avec beau jeu, il devait gagner. Et alors, le plan de M. Louaisot, qui avait déjà coûté si cher, était ruiné à jamais.
Il n'était pas dans la nature du patron de s'en rapporter au sort. Lui qui trichait toujours, pourquoi aurait-il mené loyalement cette partie d'où dépendait tout son avenir?
Il avait, comme à l'ordinaire, voulu choisir son terrain, son heure et ses armes.
Il avait amené Joseph Huroux ici--lui-même.
Ici, où le piège était tendu.
J'allais voir la lutte, moi, la plume derrière l'oreille et commodément assis sur la bûche qui me servait de fauteuil à la Voltaire.
Je ne sais pas si mon admiration pour ce roi des coquins me rend partial, mais je suis bien forcé d'avouer qu'ici encore sa combinaison me paraît mériter les plus grands éloges.
Rien que le choix de l'outil trahit la main d'un maître.
Voici un scélérat campagnard qu'on a été pêcher dans son cabaret d'habitude, là-bas, au fond du pays de Caux pour lui dire:
«L'homme que tu cherches et qui vaut pour toi une demi-douzaine de millions est à Paris.»
Ce n'est pas mal, mais cela rentre dans les moyens vulgaires.
Le rustre part. À Paris, il cherche et ne trouve pas. On le prend par la main et on le conduit au seuil de la cachette.
Ça devient plus original. Il y a en effet, là, une difficulté.
Pour tendre une embuscade à l'ennemi, il faut des soldats. Et l'ennemi, quand il s'appelle Joseph Huroux, ancien mendiant à besace du pays cauchois, a un flair capable de dépister le gendarme à trois lieues à la ronde.
D'ailleurs, dans notre cas spécial le gendarme n'est bon que pour arrêter, empêcher, il ne tranche pas la question de survivance, qui est la principale.
Tout est donc dans le choix du soldat qui va garder ce vieil homme, inhabile à se garder lui-même.
Tout est dans le choix de l'outil.
Or voici un outil qu'on ne voit pas, une arme qui n'a pas l'air d'une arme: une gracieuse jeune femme dont l'indolence ne peut qu'ajouter aux embarras du vieillard.
Le rustre peut approcher sans défiance. Tout au plus lui en coûtera-t-il deux coups au lieu d'un, et il n'est pas à cela près.
Ah! certes, la trappe est bien tendue. C'est une arme invisible, celle-là.--Reste à savoir si elle est assez fortement trempée pour remplacer les armes qui se voient.
C'est à peine si Joseph Huroux se montra au bout du mur qui fermait l'extrémité de la ruelle, débouchant dans la plaine Bochet.
Je dis _fermait_ parce que la ruelle venait sur nous de biais. Pour se cacher il suffisait de faire un pas en arrière.
Joseph Huroux avait un chapeau de cuir rabattu jusque sur ses yeux. Il tenait à la main une monstrueuse cravache dont le cuir était tout pelé, mais qui devait avoir dans sa pomme une balle pesant au moins une once.
Il regarda le vieux et je vis ses grosses lèvres sourire.
La vue de Laura endormie parut l'enchanter beaucoup moins. Je devinai sur sa bouche une question qui devait être celle-ci:
--Où diable la vieille bête a-t-il volé cela?
Il réfléchit pendant la moitié d'une minute, puis il disparut.
J'étais sûr qu'il ne s'en était pas allé bien loin.
V
Ce que valait l'outil
Le dimanche, dans ces halliers parisiens plus sauvages que les solitudes de la Sonora et d'une laideur désolée à laquelle rien au monde ne se peut comparer, quelques Pawnies de la rue Saint-Lazare, quelques O-jibbewas de la barrière Monceaux venaient quelquefois vaguer.
On voyait là de pauvres honnêtes familles si peu habituées au vert qu'elles prenaient les souillures du sol pour de l'herbe, et nos cahutes pour des chaumières,--on voyait aussi quelques couples prodigieux, don Juan de retour du bagne et sa dona Anna fourrageant dans cette misère et essayant de ruiner les ruines.
Mais les jours de semaine, personne! jamais!
On arrivait pourtant dans ce Sahara de deux hectares par trois différents côtés, la ruelle d'abord, un couloir descendant du boulevard extérieur ensuite, enfin une sorte de boyau tortueux qui montait de la rue de Laborde.
Mais excepté le dimanche, où Paris descendrait à la cave plutôt que de ne pas sortir de chez lui, ces trois défilés semblaient des barrières infranchissables entre notre barbarie et la civilisation indigente des alentours.
Le lieu était véritablement propice pour un mauvais coup. Point de fenêtres donnant sur les terrains. Entre la rue du Rocher, qui était la plus voisine de nous et nos huttes il y avait toute la longueur de la ruelle, occupée par deux grands jardins dont les murs avaient vingt pieds de hauteur.
Je ne crois pas qu'il se fût jamais commis là beaucoup de crimes, mais c'était parce que personne n'y venait qui valût la peine d'être assommé.
Un soir de dimanche, j'y ai entendu deux philosophes dont l'un disait à l'autre avec mélancolie:
--S'il venait seulement quelqu'un de trois francs!...
Mais l'autre ne répondit seulement pas à la hardiesse de cette hypothèse.
Une heure se passa. La Couronne s'éveilla la première. Elle secoua doucement la main du vieillard qui ouvrit les yeux en sursaut. Il avait dormi tranquille parce qu'il se sentait gardé, on comprenait cela à la terreur soudaine que le réveil amenait.
La Couronne demanda à manger, car le vieux entra dans sa maison et en ressortit avec une tartine de pain et une pomme.
Laura se mit aussitôt à faire son repas.
Il n'y avait pas à s'y tromper, elle était là en sentinelle. Louaisot avait obtenu d'elle promesse d'y rester un temps donné. Et d'autre part, il s'était arrangé de façon que Joseph Huroux arrivât pendant qu'elle faisait faction.
Le patron excellait à ces arrangements presque puérils et fournissant des conséquences tragiques.
Dès que la Couronne eut achevé son repas qu'elle prit, accroupie, mangeant tour à tour une petite bouchée de pain et une petite bouchée de pomme, elle sauta sur les genoux du vieux Jean et l'embrassa à plusieurs reprises.
Elle était gaie, elle riait si bruyamment que l'écho de sa joie venait jusqu'à moi par les trous de mes planches.
Puis elle prit tout à coup sa course à travers les herbes desséchées, fouillant les maigres broussailles et cherchant je ne sais quoi.
Tantôt elle parlait toute seule, tantôt elle chantait sa chanson.
Je guettais l'embouchure de la ruelle.
Joseph Huroux n'avait point reparu.
Le soleil s'était couché derrière les maisons lointaines de la rue de la Bienfaisance dont les derrières bordaient le terrain du côté de l'ouest.
Le brun de nuit approchait.
Laura se mit à bercer le cher petit fantôme que son rêve mettait entre ses bras si souvent. Aux lueurs du crépuscule vous eussiez dit la jeune mère heureuse qui presse contre son sein l'espoir bien aimé de sa vie.
Elle était belle et douce comme l'amour des madones.
En berçant, elle chantait. Elle vint si près de ma hutte que j'entendais sa mélodie plaintive:
_Le petit enfant_ _Était dans sa cage_ _L'oiseau de passage.--_ _La lune à présent_ _Est sous le nuage...._
Elle s'interrompit à dix pas de moi pour cueillir un liseron fané.
Et la nature du pacte conclu entre elle et Louaisot me fut catégoriquement expliquée, car elle dit:
--Il m'a promis de me donner tout ce que je pourrais porter de fleurs!
Voilà pourquoi elle gardait fidèlement sa faction. Pour récompense, elle aurait de pleines brassées de fleurs; de quoi fleurir beaucoup, beaucoup de petites tombes.
Elle passa derrière ma cahute:
_Mon petit enfant,_ _Où s'en est allée_ _Ton âme envolée?--_ _J'écoute le vent_ _Qui suit la vallée...._
Ce fut le dernier couplet que j'entendis: Laura s'était perdue dans les décombres.
Le vieux Jean avait repassé le seuil de sa maison.
Mon regard, qui avait quitté un instant l'extrémité de la ruelle, y revint. Je vis quelque chose de sombre au coin du grand mur.
Cela remuait--et avançait.
La brune était tombée tout à fait, mais je n'avais pas besoin d'y voir. Je savais quel était cet objet sombre qui semblait glisser vers la cabane du vieux Jean.
Celui-ci était en train d'allumer sa chandelle. Je venais d'apercevoir cette lueur rapide qui suit l'explosion d'une allumette chimique.
Il ne devait pas être sur ses gardes.
Tout cela ne me concernait point, et pourtant j'avais la poitrine serrée.
Ce n'était pas pour les millions. Ces deux vieux hommes jouaient une partie dont l'enjeu aurait couvert d'or les trois quarts de la plaine Bochet, mais que m'importait cet enjeu, dont, en aucun cas, je ne devais avoir ma part?
Ma poitrine se serrait parce que je devinais un couteau sous la peau de bique de l'ancien mendiant, et parce que ce vieillard tremblotant, qui ne saurait point se défendre, était mon voisin, mon seul voisin depuis plusieurs semaines.
Et puis qu'allait faire la Couronne?
Elle était loin. On ne la voyait plus. L'écho de son chant n'arrivait même pas jusqu'à moi.
Joseph Huroux avançait toujours.
Il était arrivé à un pli de terrain où les herbes avaient eu plus d'humidité et s'étaient multipliées.
Il avait désormais de quoi masquer son approche.
Je n'aurai jamais honte de ma sensibilité. Cédant à un mouvement généreux, je soulevai la planche qui me servait de porte et je sortis.
Je pouvais prévenir le vieux sans trop de danger parce que sa cahute avait une manière de fenêtre qui donnait juste en face de moi et qui se trouvait ouverte.
Mais je n'eus pas le temps d'accomplir mon dessein.
L'événement marcha comme la foudre.
Au moment où je sortais en prenant les précautions dictées par la prudence, le vieux Jean qui ne se doutait encore de rien, mais qui voulait clore sa devanture à l'heure ordinaire, passa sa tête à la fenêtre, ouverte de mon côté et cria de sa voix chevrotante:
--Hé! là-bas! ma bonne fille, il faut rentrer.
Elle entendit, car son pas remua les herbes à une centaine de mètres derrière moi. Mais Jean Huroux entendit aussi. Il avait avancé bien plus que je ne croyais à l'abri de la coulée. Je le vis se dresser à vingt mètres tout au plus de la porte du vieux Jean.
Celui-ci l'aperçut en même temps que moi. Il était debout au seuil de sa porte et tenait la barre à la main. Je suppose qu'il reconnut son mortel ennemi, car il jeta la barre dont il n'avait plus le temps de se servir et, faisant le tour de sa cabane, il s'enfuit vers ma hutte. On entendait le râle de terreur qui s'échappait de sa gorge. Pourtant, il n'avait pas perdu son sang-froid, car en courant, il criait:
--Laura, ma fille! c'est lui! au secours!
C'était encore un rude gaillard que ce Joseph Huroux.
Il avait dépouillé sa peau de bique pour mieux aller et il faisait des enjambées de loup.
Moi, j'avais laissé retomber ma planche. Mon taudis avait bien assez de trous sans cela.
La Couronne venait, mais elle ne se pressait pas. Le vieux n'avait pas encore prononcé le mot sacramentel.
Et il faillit bien ne pas le prononcer, car Joseph Huroux gagnait terriblement.
Au risque de radoter, je répète qu'on était ici aussi loin de tout secours, quoique dans Paris, et aussi à l'aise pour commettre un meurtre que si une forêt vierge vous eût entouré à dix lieues à la ronde. Huroux atteignit Jean au moment où celui-ci passait devant ma hutte. Jean venait de butter et de tomber.
Ce fut ce qui le sauva, car en tombant et probablement sans le savoir, il prononça le mot-talisman.
--Viens! s'écria-t-il avec détresse, voilà l'homme! celui qui a tué le petit enfant!
Quelque chose de plus rapide qu'un cerf au plus fort de sa course passa devant ma hutte. À travers les planches, je sentis le vent de ce projectile humain. C'était la Couronne qui bondissait.
Jean Huroux, saisi à la gorge, poussa une clameur étranglée.
Il y eut une lutte courte, pendant laquelle je vis la folle s'enlacer comme un serpent autour de ce gros corps aux formes athlétiques. Puis la folle se mit à gambader de ci de là, tandis que Joseph Huroux gisait la face contre terre. L'outil était bon.
Le vieux Jean se releva péniblement. Quand il fut debout, il redressa ses reins que toujours j'avais vus courbés, et d'une voix que je n'avais jamais entendue, il dit:
--_Je suis le dernier vivant!_
J'attendais le patron.
Le patron vint avec sa charge de fleurs que la Couronne emporta en triomphe.
Celle-là n'était pas embarrassée pour entrer au cimetière après la fermeture des grilles. La hauteur des murailles ne l'inquiétait point.
M. Louaisot voulut prendre avec le vieux Jean son ton ordinaire, mais celui-ci ne le permit point.
--Mon brave M. Louaisot, lui dit-il, gardons nos distances, s'il vous plaît. Je ne refuse pas de vous prendre pour mon homme d'affaires: vous savez votre métier, vous ferez les diligences voulues pour que les fonds de la tontine me soient immédiatement délivrés. En attendant, quoique je sois bien innocent du meurtre de cette bête brute, on pourrait m'en accuser, à cause du grand intérêt que j'y avais. Si vous voulez traîner le cadavre jusqu'au bout de la ruelle qui va place Laborde, il y a là un cabaret mal famé dont le voisinage expliquera au besoin la fin violente de Joseph Huroux. Attendez, si vous voulez, que la nuit soit plus noire. Ici, nous n'avons pas à craindre la curiosité des passants, et mon voisin, mon seul voisin--il parlait de moi,--ne rentre guère que vers dix heures. S'il s'était trouvé là, malheureusement, nous aurions été obligés de nous occuper de lui.
--Vous êtes sûr qu'il n'y est pas? demanda Louaisot. On juge si j'étais sur un lit de roses!
J'avais une sortie de derrière, ou plutôt chaque planche de mon taudis pouvait être poussée et servir de porte.
Je n'attendis même pas la réponse du vieux Jean. Je fourrai mes papiers sous ma pèlerine, et je me glissai dehors.
Il était temps. Le vieux Jean répondit:
--On peut toujours voir.
Et, sans plus de façon, le patron entra chez moi en poussant ma porte d'un coup de pied.
Je m'étais blotti dehors dans une brousse qui avait prospéré à l'abri du mur, et je ne bougeais pas plus qu'un lapin dans son terrier.
Il n'y est pas, dit le patron, mais....
--Il s'interrompit pour respirer fortement et acheva:
--Oui, de par le diable! Je connais cette odeur-là: c'est du gibier à moi!
Je ne sais pas si j'ai noté parmi les qualités naturelles de M. Louaisot le flair qu'il avait: un flair qui valait celui d'un limier. Je l'ai vu dix fois, à Méricourt, me dire le nom du client qui l'avait attendu en fumant sa pipe dans la cuisine. Et cela sans jamais se tromper.
--Comment s'appelle votre voisin, puissant et respectable millionnaire? demanda-t-il au vieux Jean.
--Est-ce que je sais le nom d'une pareille espèce! répondit le bonhomme, prenant pour sérieuse la formule ironique du patron.
--L'avez-vous vu, au moins, noble capitaliste?
--Deux ou trois fois, oui.
--Est-il grand ou petit?
--Il est haut comme ma botte.
--C'est bien cela. Je vais passer la nuit chez vous, tant pour porter ce qui reste de Joseph Huroux à une distance convenable que pour établir une souricière où se prendra votre avorton de voisin. J'ai un compte personnel à régler avec ce moucheron-là.
Mais le compte ne fut pas réglé. Pendant que M. Louaisot allait chercher de la lumière dans la cahute du vieux, je gagnai au large en rampant comme un sauvage. Du coup, je perdis mon mobilier, car je ne suis jamais rentré depuis dans mon domicile de la plaine Bochet.
Neuvième ouvrage de J.-B.-M. Calvaire
Le dessous des cartes dans l'Affaire des ciseaux
Cette affaire-là, je la connais comme ma poche. Je ne vais pas m'amuser à repasser tout ce que les journaux ont dit, mais il y a beaucoup de choses que personne n'a pu dire, parce que tout le monde les ignore, excepté le patron et moi.
Et encore une belle dame à qui je puis donner un nom, grâce à mon système de pseudonymes raisonnés analogiques: la marquise Ida de Salonay (Olympe de Chambray).
Quand un outil est bon, c'est le cas de ne pas le jeter de côté après s'en être servi une fois. Louaisot avait une besogne encore plus importante que l'exécution de Joseph Huroux. En définitive, il y avait vingt moyens d'éloigner l'ancien mendiant de son chemin.
Le genre de vie de Huroux rendait explicables tous les genres de mort violente.
Il n'en était pas de même du jeune comte Albert de Rochecotte et de Jeanne Péry. Tous les deux devaient disparaître puisque tous les deux barraient la route, mais ici, un double meurtre, accompli dans des circonstances ordinaires, aurait donné naissance à de trop faciles soupçons.
Car on commençait à parler du dernier vivant de la tontine normande et de ses héritiers présomptifs. Bien des gens savaient l'ordre légal dans lequel venaient les têtes aptes à succéder: Rochecotte premier, Péry de Marannes second, marquise de Chambray troisième. (Celle-ci du chef du jeune marquis Lucien de Chambray, son fils mineur.)
Il s'agissait d'apporter ici des raffinements tout particuliers. La mort devait jouer un jeu savant.
La maxime: _reus is est cui prodest crimen_[3] qui, dans le cas d'une double disparition, devait peser si lourdement sur la marquise Olympe, pouvait-elle être retournée à son avantage? la couvrir, en quelque sorte comme une irrécusable preuve d'innocence?
[Note 3: «Celui-là est le coupable à qui profite le crime.»]
Déjà de mon temps, le patron travaillait à résoudre ce problème de haute algèbre-coquine.
Il avait trouvé cette formule mathématique: _détruire la première tête par la seconde et la seconde par la loi qui aurait à châtier le meurtre de la première._
Cartouche et Mandrin étaient en vérité de bien naïfs scélérats à côté de nos calculateurs modernes.
Car ce problème étant proprement résolu, la troisième ligne devenait première et pouvait se laver les mains de l'accident qui fauchait les deux autres.
On dira tout ce qu'on voudra, le patron avait du talent.
Le lecteur peut se souvenir d'une double rencontre que nous fîmes, M. Louaisot et moi, dans le jardin du Palais-Royal: la petite Jeanne Péry d'un côté, conduite par sa mère, et de l'autre la petite Fanchette, plus âgée d'un an, émancipée par l'abandon et la misère, et faisant toute seule son métier de revendeuse de plaisirs.
M. Louaisot n'avait alors que faire de Jeanne ni de Mme Péry, mais il s'était donné le soin d'acheter des plaisirs à Fanchette.
Et en le voyant causer avec l'enfant, je m'étais dit tout de suite: Ce n'est pas pour le roi de Prusse que le patron gaspille ainsi dix sous et dix minutes!