Le dernier vivant

Chapter 37

Chapter 373,970 wordsPublic domain

--Ce soir, on mettra les scellés. Il y a un mineur. Chère Madame, vous n'êtes donc pas contente de voir ce bébé-là un des héritiers les plus calés du département Je ne sais pas pourquoi ces gens-là trouvent toujours le tiroir où est l'argent.

--Chère Madame, continua-t-il, je prends cinq mille francs pour moi, pas un centime de plus. J'ai un peu négligé nos tontiniers depuis quelque temps pour m'occuper de vos intérêts plus prochains, mais ces braves-là y vont trop bon jeu, trop bon argent! Peste! Vincent Malouais mort, il n'en reste plus que deux. Il ne faut pas que ce gueux de Joseph Huroux nous mange notre oncle Jean, dites donc! Nous ne sommes pas les héritiers de Joseph Huroux!

Il fit sonner des pièces d'or dans le creux de sa main.

--Avance! me dit-il.

J'étais incapable de lui désobéir en face. Je m'approchai.

--Je t'avais promis trois mille livres de rentes, poursuivit-il, ce qui au denier vingt doit nous donner un capital de soixante mille francs. Je te rachète ça pour cinq louis, et une augmentation d'appointements de cinq francs par mois.... Tiens donc!

Il frappa du pied parce que j'hésitais. Je pris les cinq louis, et je les mis dans ma poche.

--Est-ce que vous comptez vous moquer de moi de la même manière? demanda Louette qui mit les deux poings sur ses hanches.

Louaisot referma le secrétaire.

--Toi, dit-il, tu es une bonne fille et une madrée commère. Je te promets que si les huit millions nous viennent, tu auras un bureau de tabac. Louette l'appela coquin. Il éleva un billet de mille francs au-dessus de sa tête et Louette sauta comme une levrette pour l'avoir. Puis il revint vers la marquise Olympe dont il prit la main.

--Chère Madame, dit-il d'un ton sec, si vous êtes bien sage, dans quarante-huit heures, je vous amènerai notre Lucien. Je me nomme moi-même son subrogé-tuteur, arrangez-vous pour que ce soit ratifié par le conseil de famille. Je ne vous fatigue pas de la peinture de mes sentiments pour vous, mais vous voilà veuve....

Il porta la main d'Olympe jusqu'à un pouce de ses lèvres.

Elle ne leva point les yeux sur lui, mais il me semblait que je voyais sourdre le feu sombre de ses prunelles à travers ses paupières baissées.

S'il serre trop fort, la lionne le mordra, un jour ou l'autre....

Nous sortîmes du château, M. Louaisot et moi, une demi-heure avant le jour, mais il arriva tout seul à la maison de la bonne femme.

En chemin je m'enfuis et jamais depuis lors, il ne m'a revu.

Mais j'ai le privilège de ceux qui sont tout petits: il m'arrive parfois de voir ceux qui ne me voient pas.

Moi, j'ai revu M. Louaisot.

Sixième ouvrage de J.-B.-M. Calvaire

La nourriture de l'affaire

Avant de passer à la dernière série de ces récits où je n'avais plus le patron sous la main, mais où je le suivais toujours comme un espion honoraire, aidé dans ma tâche par Stéphanie, qui resta encore un peu de temps chez la bonne femme Louaisot, je veux rassembler ici quelques faits et quelques observations utiles.

J'ai toujours idée que ceci servira soit à M. L. Thibaut, soit à Jeanne Péry, les deux principales victimes vivantes de ce merveilleux scélérat.

Je suis à peu près sûr que la mort des trois premiers membres de la tontine, Jean-Pierre Martin, Simon Roux dit Duchesne et Vincent Malouais, lui est étrangère.

Vincent Malouais décéda, du reste, dans un lit de l'hôpital général de Rouen. Son cas fut regardé comme curieux par les professeurs:

Il avait la morve du cheval.

En sa qualité d'ancien maquignon, devenu vagabond et presque mendiant, il couchait souvent dans des écuries de village.

Mais lors de la visite du corps, on trouva deux petites cicatrices, une derrière chacune de ses oreilles. Toutes les deux étaient noires et environnées d'un cercle gangréneux.

Ce pouvaient être des piqûres de mouches à cheval.

Un interne de l'hôpital fit observer néanmoins que les deux plaies originaires, très petites, étaient en long et avaient des lèvres comme celles que produit la lancette du médecin qui vaccine....

Joseph Huroux commençait à se former, et le patron avait raison de craindre pour son vieux Jean Rochecotte.

D'autant mieux que, du côté du vieux Jean, le patron était dès lors parfaitement en règle.

Le codicille établissait à chaux et à sable la position de Mme la marquise et de son fils.

Or, dans l'idée de Louaisot, il était chef prédestiné de cette famille, composée de lui-même, d'Olympe et du petit Lucien.

Et je suis bien loin de dire qu'il n'en arrivera pas à réaliser ce plan.

Il a exécuté, Dieu merci! des tours de force bien plus difficiles.

Il est l'Encyclopédie vivante de la science scélérate.

C'est le docteur, le grand docteur polytechnique du crime!

L'affaire du codicille produisit sur moi un effet de terreur que je suis incapable d'exprimer. Je me demandai en moi-même à quelles besognes cet homme-là que rien n'arrêtait ne pouvait pas me destiner, et je trouvai le courage de fuir.

Il restait entre M. Louaisot et les millions de la tontine d'abord Joseph Huroux, scélérat comme lui, et qui pouvait, soit d'un coup de couteau, soit à l'aide d'une pilule, déchirer sa toile d'araignée en envoyant le vieux Rochecotte dans l'autre monde.

Jean Huroux aurait été alors le _dernier vivant_, et adieu paniers! la vendange était faite.

Il y avait ensuite Jean Rochecotte lui-même qu'il fallait garder précieusement, mais dont, en somme, dans un temps donné, il fallait hériter.

En troisième lieu, entre le vieux Jean et M. Louaisot, il y avait:

1° La famille des comtes de Rochecotte, représentée par le jeune M. Albert qui venait de perdre son père.

2° La famille Péry de Marannes, représentée par trois têtes: le baron, la baronne et Jeanne.

Le baron achevait sa vie dans l'ornière où il l'avait versée. La baronne, attaquée de la poitrine, et minée par le chagrin, ne devait pas, selon l'apparence, fournir une bien longue carrière.--Mais Jeanne était toute brillante de jeunesse et de santé.

Il y avait enfin, toujours entre le patron et le trésor, objet de sa passion, deux personnes qu'il faut bien faire entrer en ligne de compte pour éclairer le jeu extraordinaire de cet homme:

La marquise Olympe qu'il tenait par l'enfant, mais dont la fière nature était susceptible de révolte, et M. Lucien Thibaut pour qui la même Olympe conservait au fond de son coeur un amour entêté et--selon M. Louaisot--absolument inexplicable.

Moi, telle n'est pas mon opinion. Je comprends très bien l'obstination d'une sympathie enfantine qui a pour objet un homme remarquablement beau, noble d'intelligence, grand de coeur et n'ayant contre lui qu'une candeur de caractère qui peut inspirer de la pitié à M. Louaisot mais caresser au contraire ce qu'il y a de tendre dans l'imagination d'une femme.

Je raisonne, moi aussi, et Stéphanie m'aide: Mme la marquise de Chambray, étant donnés le secret de son adolescence, les douleurs, les dangers de sa jeunesse, devait laisser précisément son coeur aller vers ce rêve d'amour pur qui, pour elle, s'appelait Lucien Thibaut....

Quoi qu'il en soit, M. Thibaut, à son insu, était dans l'affaire.

Son nom se trouvait couché sur la liste des obstacles vivants qui gênaient la mécanique de M. Louaisot.

Mais en même temps, comme le fils d'Olympe lui-même, il pouvait être utile en qualité de mors à fourrer dans la bouche de la belle révoltée.

Aussi Louaisot, donnant les cartes d'une main sûre, a servi parfois des atouts à ce pauvre M. Thibaut, qui jouait à l'aveuglette.

Et maintenant que penser d'Olympe, ce miraculeux trésor de beauté? Faut-il la plaindre comme une martyre? Faut-il l'exécrer comme la principale complice du bourreau?

Voilà qui passe un peu ma philosophie.

Il y a de ceci et de cela dans son fait.

Louaisot reçut un jour des mains de Mme Barnod mourante, cette enfant chez qui toutes les généreuses passions étaient en germe.

Il fit évidemment plus que la flétrir. Il la perdit.

J'ai surpris dans ce temps-là des lambeaux de leur correspondance.

Louaisot était le maître, Olympe était l'élève.

Élève qui combattait, c'est vrai, les tendances empoisonnées de son professeur, mais qui ne refusait pas d'apprendre de lui cette escrime dont on se sert pour parer les coups du monde.

Du monde qu'on lui avait représenté comme une immense caverne de brigands.

Olympe possédait des talents qui salissent. Je n'en citerai qu'un: Olympe avait plusieurs écritures; j'ai vu de ses lettres tracées de la main gauche....

Cette éducation diabolique devait porter ses fruits.

Un jour, poussée par la jalousie qui devenait torture, Olympe, pour tuer sa rivale, profita d'un crime commis et commit un autre crime, plus grand peut-être: elle favorisa l'erreur des juges dans une cause où il s'agissait de vie ou de mort.

Oui, ce crime-là est, à mes yeux, plus grand même que le brutal assassinat!

S'arrête-t-on dans cette voie?

On essaye quelquefois. Olympe a eu de cruels remords.

Mais elle ne s'est pas encore arrêtée.

Il me reste à parler du fils d'Olympe, le petit Lucien, et de Fanchette, avant de reprendre ces récits dramatiques qui ne sont autre chose que le procès-verbal de faits accomplis.

Deux mots seulement:

L'enfant de la nuit de Noël grandit. Il marche vers l'adolescence. C'est une charmante et douce créature qui _aime son père_ jusqu'à l'adoration.

Son père, c'est Louaisot.

Quant à Fanchette, la soeur aînée de Jeanne Péry, femme Thibaut, la main du patron doit être là-dedans pour beaucoup ou pour peu.

Elle devint jeune fille. Elle avait 600 francs de pension qui lui étaient servis, Dieu sait comme, par le baron Péry, son père.

Le baron l'aimait énormément, à ce qu'il disait, et l'abandonnait du meilleur de son coeur. Il la faisait dîner quelquefois au restaurant et je ne pense pas qu'il l'inondât de morale au dessert.

Fanchette était toujours marchande de plaisirs. C'était une intelligence assez remarquable. Elle s'était fait toute seule une manière d'éducation. Beaucoup plus tard, je l'ai vue dame un instant.

Et par l'apparence c'était une vraie dame.

M. Albert de Rochecotte avait tort quand il disait, comme cela a été rapporté dans l'acte d'accusation:

«On n'épouse pas Fanchette.»

Si fait vraiment. Il y a des Fanchette qu'il faut relever et épouser. Quand on meurt pour avoir payé avec une moquerie la tendresse d'une jeune fille, c'est bien fait, M. le comte! Je ne vous plains pas.

Fanchette était encore marchande de plaisirs quand Albert de Rochecotte la vit et l'aima.

La rencontra-t-il par hasard, ou par les soins de M. Louaisot, qui prenait les mécaniques de loin, nous le savons, ou bien par l'imprudence de ce vieil étourneau de baron? Je l'ignore....

Septième ouvrage de J.-B.-M. Calvaire

Du sang et des fleurs

Avant-propos

Ce titre-là a l'air prétentieux, mais il est encore bien loin de dire tout ce qu'il y aura dessous. C'est ici comme chez Nicolet, toujours de plus carabiné en plus carabiné! Le mérite n'en est pas à moi, mais aux événements dont je suis le fidèle rapporteur.

Je n'ai rien contre les romanciers, mais je ne peux m'empêcher de dire ceci: les histoires inventées par le hasard sont autrement originales que les rengaines prétendues habiles qu'on pipe en fouillant cette hotte creuse que ces messieurs appellent leur imagination. Attrape!

I

La Couronne

J'ai omis à dessein de parler d'une visite que le patron fit à la Salpêtrière, quartier des folles, pendant notre premier voyage de Paris. Je désirais ne mentionner cette circonstance qu'au moment voulu, crainte qu'elle ne fût oubliée par le lecteur.

On sait que M. Louaisot affichait la prétention de tout connaître et d'être plus savant que les almanachs. Je pense bien qu'ici il avait son idée. Il cherchait un rouage pour sa mécanique, ou plutôt un outil: _l'outil qui tue_.

Le diable sema un instrument sur son chemin, et vous pensez que M. Louaisot ne le laissa pas traîner.

Il y avait à la Salpêtrière une folle nommée Laura Cantù. Elle était née à Paris, malgré son nom italien, mais ses parents venaient de Catane en Sicile.

Son père et sa mère étaient morts.

On l'appelait la Couronne. Voici pourquoi: elle s'évadait très souvent, malgré la surveillance spéciale dont on l'entourait, on peut même dire qu'elle s'évadait quand elle voulait, par suite d'un merveilleux don d'agilité qu'elle avait. On prétendait qu'elle était veuve d'un saltimbanque et ancienne danseuse de corde elle-même.

Dès qu'elle était libre elle volait. Cela lui était d'autant plus facile qu'elle avait une physionomie douce et remarquablement honnête.

Avec le produit de ses vols, elle achetait des fleurs qu'elle arrangeait en couronnes pour les porter au cimetière,--non point sur une tombe aimée ou tout au moins connue d'avance, mais sur n'importe quelle tombe, pourvu que le gazon d'alentour recouvrit le corps d'un enfant.

C'était là sa folie. Elle disait qu'on lui avait pris son petit enfant pour le mettre dans la terre, et elle voulait couvrir la terre de fleurs.

Laura Cantù ou la Couronne pouvait avoir vingt-cinq ans. Elle était assez grande et trop mince, à cause de sa maigreur, mais vous n'avez pas vu souvent de taille plus gracieuse que la sienne. Elle prenait tout naturellement des poses charmantes et la souplesse inouïe de son corps donnait à ses mouvements une harmonie singulière.

Elle avait dû être jolie tout à fait. Ses traits pâlis et flétris retrouvaient encore de la beauté dans le sourire. Je l'ai vue plus d'une fois dans sa pose indolente et qu'un peintre eût voulu saisir, bercer le vent dans ses bras vides, tandis que ses grands cheveux noirs tombaient comme un voile sur son visage reposé dans un rêve.

C'était son rêve qu'elle berçait en chantant sur un air lent et triste une chanson interminable qui commençait ainsi:

_Le petit enfant_ _Sourit, dans ses langes,_ _C'est qu'il voit les anges.--_ _Le soleil couchant_ _À des yeux étranges...._

_Le petit enfant_ _Se plaît sur la terre_ _Auprès de sa mère.--_ _J'ai pleuré souvent_ _La nuit tout entière...._

II

Une pièce de la mécanique Louaisot

M. Louaisot, en ce temps-là, étudiait surtout la phrénologie. Que n'étudiait-il pas? Il disait que lui, M. Louaisot, avait toutes les bosses du fameux diplomate M. de Talleyrand-Périgord, et que moi je n'étais pas beaucoup mieux monté qu'un singe ouistiti.

La phrénologie, toujours selon lui, était pour beaucoup dans sa visite à la Salpêtrière. Il me parla de la Couronne pendant toute une semaine et finit par me la mener voir.

Je la trouvai telle que je l'ai décrite, assise sur l'herbe, dans le bosquet.

Quand nous lui parlâmes, elle ne nous répondit point.

Son regard, qui passait à travers les boucles ruisselantes de ses cheveux, avait une douceur infinie. Elle se laissa palper le derrière de la tête. M. Louaisot me montra, vers la nuque, la bosse qui était cause de son amour passionné pour les enfants, et derrière les oreilles, deux autres bosses qui la prédisposaient fatalement à tuer.

Elle se mit à bercer et à chanter pendant cela:

_Le petit enfant_ _Aimait sa demeure,_ _Dans le ciel il pleure.--_ _L'écho lentement_ _A murmuré l'heure...._

Tuer! Cette pauvre créature! Sa voix me remuait le coeur.

Une gardienne nous dit:

--Elle est bien tranquille aujourd'hui, mais hier elle a sauté de cette branche que vous voyez là-haut dans le grand marronnier. Heureusement qu'elle a manqué son élan et qu'elle est retombée de ce côté-ci du mur, car elle aurait porté l'argent des voisins au cimetière!

--Est-elle méchante? demanda Louaisot.

--Des fois, mais pas souvent. Elle dit qu'on voulait faire danser son petit sur la corde quand il était encore trop jeune. Plus on les fait danser petits, plus ça attire la foule. Alors, il tomba et se cassa. Elle cherche toujours l'homme qui fit ce coup-là et si elle le trouve jamais, gare à lui! Vous ne savez pas comme elle est forte!

La Couronne berçait le vide et chantait:

_Le petit enfant_ _À la tête ronde,_ _Souriante et blonde.--_ _L'eau coule en chantant_ _Sa chanson profonde...._

Cette chose-là une fois écrite ne sonne plus. Il aurait fallu entendre la Couronne elle-même.

--Il n'y a pas bien longtemps, reprit la gardienne, il vint un visiteur qui déplut à une de nos vieilles, je ne sais pas pourquoi. Elles ont de la malice comme des démons. La vieille alla trouver la Couronne qui était à bêcher son petit cimetière là-bas au bout du bosquet et lui montra le visiteur en disant:

--Le voilà! celui qui a tué l'enfant!

La Couronne ne fit qu'une demi-douzaine de bonds pour traverser tout cet espace que vous voyez. Elle tomba sur le malheureux monsieur comme une tigresse. Ah! Ah! vous ne l'auriez pas reconnue! Le diable était dans ses yeux! Ses cheveux se hérissaient. On entendait ce qui râle dans la gorge des bêtes féroces. Le pauvre monsieur ne mourut pas sur le coup, mais les médecins disent qu'il n'en relèvera pas....

Le patron cligna de l'oeil en me regardant. Simple histoire d'avoir raison en phrénologie.

--Elle a donc un petit cimetière à elle? demanda-t-il.

--Si vous voulez lui payer quelques fleurs, vous allez bien voir.

La gardienne vendait des fleurs, à cause de la folle, comme elle aurait vendu des petits pains si elle eût gardé, de l'autre côté du boulevard, les ours du jardin des Plantes. Le patron acheta un bouquet qu'il jeta sur les genoux de Laura.

Celle-ci ne leva même pas les yeux. Elle se mit tout de suite, avec une activité incroyable, à fabriquer une couronne qui fut achevée en un clin d'oeil. En travaillant, elle égrenait les couplets de sa chanson.

Dès que la couronne fut achevée, elle se leva, et sans nous accorder la moindre attention, elle se dirigea, de son pas indolent et gracieux, vers l'une des extrémités du bosquet. La gardienne nous dit:

--Elle ne remercie jamais. Dans son idée, c'est le bon Dieu qui lui envoie les fleurs. Elle va remercier le bon Dieu là-bas.

Nous la suivîmes. La gardienne continuait.

--Ce n'est pas qu'elle aime le bon Dieu, il lui a pris son enfant; mais elle le craint parce qu'il a son enfant.

La Couronne s'arrêta tout au bout du bosquet devant un petit tertre gazonné qu'elle avait dû élever elle-même. Il y avait une pierre plate et une croix.

Elle mit la guirlande au bras de la croix qui avait déjà des fleurs, puis elle s'agenouilla et colla ses lèvres contre la terre.

J'avais le coeur plein.

En rentrant chez nous, le patron me dit:

--Tout peut se placer, même cette bonne femme-là: la mécanique a une pièce de plus.

III

La petite Pologne

Quelques semaines après, je fus l'homme le plus étonné du monde en voyant arriver chez nous Laura Cantù en costume très décent et l'air aussi posé qu'une dame de charité.

Le patron était absent. Je la fis asseoir dans le bureau. Elle me dit avec beaucoup de calme qu'elle était la Couronne, une folle de la Salpêtrière et qu'elle s'était évadée tout exprès pour venir trouver M. Louaisot de Méricourt qui devait lui vendre des renseignements sur l'homme qui avait tué son pauvre petit enfant.

Louaisot avait dû la travailler déjà depuis notre visite.

Laura Cantù me raconta quelques bribes de sa mélancolique histoire. Il y avait en elle une poésie douce qui charmait. Je fus obligé de la quitter pour aller à un autre client.

Elle fit, pendant mon absence, deux couronnes avec les fleurs qui étaient dans les vases de la cheminée.

Et quand je revins, elle me dit qu'elle allait avoir une grosse brassée de roses avec deux louis qu'elle avait volés dans une maison de l'avenue d'Italie. Elle comptait bien prendre le temps de porter ses fleurs au Père-Lachaise avant de rentrer à la Salpêtrière.

Car elle ne s'échappait pas pour autre chose que pour visiter les cimetières. Elle rentrait toujours.

Franchissons maintenant les mois et les années. Arrivons au moment où séparé de M. Louaisot déjà depuis longtemps, je continuais néanmoins d'éclairer sa conduite, poussé par un sentiment de curiosité irrésistible.

On n'assiste pas au prologue d'un tel drame sans rester mordu par le besoin d'en connaître le dénouement.

Jean Rochecotte-Bocourt, l'un des deux survivants de l'association tontinière établie plus de quarante ans en ça entre les cinq fournisseurs du pays de Caux, était maintenant un vieillard souffreteux, tout tremblant de corps et d'esprit qui végétait dans un état de perpétuelle terreur.

Il avait quitté la Normandie quelques mois après la mort du troisième tontinier, et je suppose que M. Louaisot n'était pas étranger à cette fuite.

Car, en s'expatriant, le vieux Jean fuyait positivement le terrible voisinage de Joseph Huroux.

L'étude Pouleux était toujours dépositaire des fonds de la tontine, qui dépassaient désormais de beaucoup quatre millions, puisque la troisième période de quinze années était entamée.

Me Pouleux n'avait pas les mêmes raisons que Louaisot pour tenir la dragée haute à Joseph Huroux qui avait maintenant une chance sur deux d'entrer en possession du trésor: une très grosse chance contre une très petite, car il était bien portant, malgré ses excès, et le vieux Jean ne tenait plus sur ses jambes.

En outre, Joseph Huroux passait pour avoir un moyen à lui d'amender les tables de mortalité, et le vieux Jean, à cet égard, n'était plus capable de lui rendre la monnaie de sa pièce.

Aussi Me Pouleux s'était-il fait sans scrupule aucun le banquier de l'ancien mendiant qui ne gueusait plus et courait les foires et assemblées, aussi cossu que pas un marchand de boeufs.

Plus Joseph Huroux vieillissait, et mieux il buvait. Quand il avait bu, il se posait en gros capitaliste, comme si déjà la clef de la caisse tontinière eût été dans la poche de côté de sa peau de bique.

Seulement, il avait la fanfaronnade normande, et ne disait jamais rien qui pût compromettre ni le passé ni l'avenir.

Le vieux Jean, pauvre et malade, n'aurait pas duré beaucoup en face de ce robuste matador qui avait déjà de terribles ressources au temps de sa misère, et qui aujourd'hui faisait sonner des poignées de pièces de cent sous dans son sac.

Mais, aux faibles, il reste la Providence. Ici, la Providence eut la bizarre idée de marcher dans les grands souliers crottés de M. Louaisot, qui donna au pauvre vieux Jean les moyens de venir à Paris.

M. Louaisot l'aurait mis bien volontiers dans sa propre maison, mais le vieux Jean avait défiance. Les gens de campagne se croient plus en sûreté dans la solitude qu'auprès d'un chrétien de certaine espèce.

Je partage un peu leur avis.

On chercha donc tout bonnement un trou pour bien cacher le vieux Jean.

Dans la rue du Rocher, à quelques centaines de pas de la barrière Monceaux, il y avait alors une petite allée humide et tortueuse, qui courait entre deux grands murs et rejoignait d'immenses terrains vagues, où le quartier de Laborde a été bâti depuis.

Cela confinait à la Petite-Pologne, forêt de Bondy parisienne, aussi célèbre jadis que le furent plus tard les Carrières d'Amérique.

Ce lieu s'appelait la plaine Bochet. Bien peu de gens savaient son nom.

Au bout de la ruelle, il y avait une masure en complet désarroi, entourée, comme une tombe, d'un terrain de deux mètres en tous sens. Elle avait appartenu à un rétameur qui travaillait en ville et ne venait là que pour dormir.

On y installa le bonhomme Jean Rochecotte.

De prix d'achat, ce palais coûta cinq cents francs, et le vieux vécut là au milieu de son futur domaine, car il devait acquérir bien peu de temps après tous les terrains et toutes les maisons qui entouraient sa misère.

Ce ne fut pas moi qui le cherchai. Vous allez voir que ce fut lui qui vint à moi, car je nichais dans une hutte encore plus misérable que la sienne, faite avec une douzaine de planches pourries et de vieux volets, dont la location me coûtait quatorze sous par semaine, payables dix centimes chaque soir.

Je succédais à un tueur de rats qui avait fait banqueroute.

Moi, dans ma hutte, je n'avais même pas d'entourage comme au cimetière, et quand mes pieds s'allongeaient en dormant, ils passaient à travers mes murs.

Ce fut là que je commençai la rédaction de mes oeuvres littéraires.