Chapter 36
J'eus peur. Que ceux qui liront ces tristes lignes aient compassion d'un pauvre petit malheureux. L'image de Stéphanie passa devant moi...; enfin pas tant de paroles! J'eus peur. Et je bus le verre d'eau-de-vie.
Boire, c'était accepter le rôle qu'on m'imposait. Le patron fit disparaître son revolver et me dit:
--Voilà un garçon raisonnable!
On remit en place lestement drap, traversin, oreiller, puis on fit la toilette du mort qui fut recouché avec sa chemise et son gilet, percés de fentes qui correspondaient avec celles du drap. J'entrai dans le trou où j'étais à l'aise.
Je passai mes deux mains dans les fentes et ma tête s'appuya sous la planchette qui soutenait le traversin. Comme cela je pouvais faire mouvoir les deux bras du défunt, avec mes bras--et sa tête aussi, avec ma tête. Ma main droite qui était complètement libre, d'après la disposition des fentes, pouvait même faire verser le corps sur le côté gauche et le tourner vers la ruelle.
On fit une répétition. Cela allait bien. M. Louaisot pourtant dit qu'on pouvait faire mieux.
Il replia le bras du défunt sous le corps, et ce fut ma propre main droite qui entra dans la manche de la chemise.
--Comme ça, tu pourras signer, dit Louaisot, à tâtons, c'est vrai, mais qu'importe? Dans l'état où est le pauvre monsieur, on n'a pas une belle écriture. Plus tu barbouilleras, mieux cela vaudra. D'ailleurs, je te tiendrai la main.... Sors de là, petiot, tu n'as pas besoin de te fatiguer d'avance.
Si j'avais de l'imagination, j'aurais arrangé toute cette histoire-là, et je n'aurais pas montré les ficelles de mes marionnettes avant de les mettre en scène, mais je ne sais pas raconter autrement qu'en suivant l'ordre et la marche de ce qui se passa sous mes yeux.
Louaisot paraissait content. Il passa un instant derrière le rideau, et nous entendîmes quelqu'un qui appelait Louette d'une voix faible.
Louette tenait je ne sais quoi à la main et cela tomba.
Elle se mit à trembler si fort que sa jupe allait et venait, et son bonnet se souleva sur ses cheveux qui se hérissaient.
--Jésus Seigneur! fit-elle, notre monsieur a parlé!
Moi, je me doutais bien que c'était le patron, mais la voix était si miraculeusement imitée et sortait si bien de la bouche entrouverte du marquis que tout mon corps n'était qu'un frisson.
Je me souvins de la leçon que le patron avait prise avec le ventriloque et qu'il avait payée un billet de mille francs.
Il ressortit de derrière le rideau. Louette et moi nous reculâmes.
C'était un vieil homme à cheveux blancs qui venait à nous d'un pas vénérable et nous demanda:
--Pensez-vous que cet imbécile de Pouleux me reconnaisse?
--Le diable! dit Louette. Le diable en personne! À quel métier pourra-t-on faire pénitence après tout ça!
--Alors, reprit le patron, vous pensez que je ne vas pas trop mal jouer mon petit bout de rôle.... Quelle heure avons-nous? La pendule marquait deux heures et demie après minuit. Il y avait deux grandes heures que nous étions au travail.
--Nous avons du temps devant nous, dit Louaisot. En cette saison, il ne fait pas jour avant sept heures. Voyons! avant de lever le rideau, une dernière fois, Louette, ma commère, tu n'avais dit à personne au château que ton maître avait _passé_?
--Je ne suis pas sortie par la cuisine pour aller au presbytère, répondit Louette.
--Et tu es bien sûre de n'avoir rencontré personne en chemin?
--Personne que vous.
--Nous sommes des bons! alors, va me chercher ta maîtresse, et toi, petiot, à ton poste!
Quand Mme la marquise de Chambray rentra dans la chambre de son mari. Louaisot était debout auprès du lit.
Louette avait prévenu sa maîtresse sans doute, car celle-ci ne se méprit point au déguisement de Louaisot, qui était parfait, je l'affirme, au point de tromper sa propre mère, si elle l'eût vu costumé ainsi.
Olympe dit dès le seuil:
--M. Louaisot, qu'est-ce que c'est que cette farce infâme?
--Belle dame, répondit le patron, vous êtes sévère dans vos expressions. Je ne suis pas M. Louaisot. Je suis le célèbre médecin de Paris que toute autre marquise dans votre position aurait mandé par le télégraphe. Il est bon de pouvoir se dire plus tard: Je n'ai rien négligé!
--Si j'ai commis une faute... commença Olympe.
--La voilà réparée! interrompit Louaisot. Le célèbre médecin de Paris est arrivé à temps, Dieu merci! M. le marquis de Chambray n'est pas mort!
La marquise voulut parler. Je crois que son indignation était sincère, mais Louette lui dit tout bas:
--C'est pour votre bien... et songez à l'enfant!
--Madame, reprit Louaisot, il va se passer ici quelque chose de solennel. Nous ne craignons ni les témoins ni la lumière. Il faut que tous les domestiques du château et les gens de la ferme soient éveillés à l'instant même pour assister à la cérémonie....
--Et vous avez cru que je me prêterais à cela! s'écria Olympe qui repoussa Louette loin d'elle.
--Oui, Madame, j'en suis sûr. Ce soir, votre petit Lucien me l'a promis de votre part.
Olympe courba la tête. Louaisot poursuivit:
--Il faut que Me Pouleux, le notaire de Méricourt soit mandé, à l'instant même aussi; qu'on le fasse lever de force s'il est besoin, qu'on l'arrache de son lit. La mort n'attend pas et M. le marquis est bien malade! Il m'a confié son désir de changer quelque chose à l'acte authentique qui contient ses dispositions dernières.
La poitrine d'Olympe rendit un gémissement, mais elle ne fit aucune résistance.
--Avant de partir pour faire exécuter avec la plus extrême diligence, les ordres de Mme la marquise, dit Louaisot à Louette, je vous serais obligé, ma bonne fille, de m'apporter une légère collation; n'importe quoi: de la viande froide et un verre de vin. Les glaces de l'âge, figurées par ma perruque, ont rendu mon estomac exigeant.
Louette sortit et revint l'instant d'après avec un plateau.
Quand elle fut partie définitivement pour accomplir les ordres qu'elle avait reçus, nous restâmes seuls dans la chambre mortuaire la marquise, Louaisot et moi.
Du fond de mon trou, j'entendais la marquise, sangloter et Louaisot manger.
Il mangeait avec cette sonore activité de mâchoires qui appartient aux ruminants et aux bonnes consciences.
Aucune parole ne fut échangée entre la marquise et lui.
Elle connaissait bien son Louaisot: elle n'essaya ni menaces ni prières.
Au bout de dix minutes à peine, les premiers valets arrivèrent effarés, inquiets--surtout curieux.
Les larmes de la marquise faisaient bien. Louaisot avait brusqué la fin de son réveillon.
Il se tenait debout au chevet de _son malade_. Les bonnes gens le regardaient avec une superstitieuse terreur. Louette leur avait dit: «Vous verrez un médecin de Paris!»
Valets et servantes faisaient le signe de la croix en entrant. Quant aux gens de la ferme ils s'agenouillèrent sur le plancher. Et de tout ce monde qui allait sans cesse augmentant, car on avait prévenu les voisins comme pour une fête, un murmure sourd se dégageait disant:
--Il est comme s'il était déjà un défunt!
Le célèbre médecin de Paris se pencha et demanda d'une voix basse, mais intelligible:
--M. le marquis, sentez-vous l'effet de votre potion?
Le marquis ne répondit pas, mais sa tête remua si ostensiblement que la foule des serviteurs et des fermiers ondula. Il y eut une paysanne qui dit:
--Ça a l'air d'un bon sorcier tout de même, ce vieux-là.
Me Pouleux arriva, suivi de son clerc et d'une fournée de paysans qu'on avait réveillés en route.
Dans la campagne normande, l'agonie d'un être humain est un irrésistible attrait. Ces braves gens, hommes et femmes, étaient tous reconnaissants du service qu'on leur avait rendu en les amenant.
Me Pouleux avait sa grosse face couleur de chandelle toute bouffie de sommeil. Il traversa la foule des assistants avec l'air d'importance que lui donnait sa position sociale et vint s'aplatir devant le fauteuil de la marquise, qui avait sa tête entre ses mains et ne le voyait pas.
--C'est donc bien pressé? demanda-t-il.
Olympe le regarda d'un oeil égaré et resta muette. Me Pouleux se retourna du côté du lit et dit:
--Eh bien! M. le marquis, vous voilà qui avez meilleure mine....
Il s'arrêta bouche béante parce qu'il venait de rencontrer l'oeil vitreux du cadavre.
Les notaires sont comme les prêtres et les médecins: ils connaissent intimement la mort.
--Mais... mais... mais... fit-il par trois fois.
Les paysans comprirent. Il y en eut qui dirent.
--Oh! allez, il bouge encore bien!
Le médecin de Paris s'était incliné jusqu'à mettre son oreille sur la bouche du mort. En se relevant il dit:
--M. le marquis demande qu'on éloigne un peu les lumières. Et la tête de M. le marquis remua en signe d'assentiment.
--Ma foi, oui, ma foi oui, dit Pouleux, il bouge encore bien.
La voix du célèbre médecin ne ressemblait pas à celle de M. Louaisot. Il la prenait je ne sais où dans sa tête. C'était la voix que les ténors ont en parlant. Me Pouleux appela son clerc qui portait sous le bras une serviette de cuir.
--Alors, Madame, dit-il, M. le marquis a manifesté le désir de me voir?
--Me Pouleux! appela en ce moment le marquis.
Ce fut un son très faible, mais on l'entendit de toutes les extrémités de la chambre. Dans mon trou, je reconnus la voix du mort.
Le notaire s'était vivement retourné.
Le marquis ne parlait plus, mais sa main droite, qui était sur le devant du lit, fit un mouvement comme pour désigner le docteur de Paris.
Celui-ci prit aussitôt la parole.
--Mme la marquise, dit-il depuis mon arrivée, est dans un état de prostration qui doit inquiéter. Quand on m'a montré pour la première fois le malade, j'ai cru qu'il était trop tard, mais le spasme a cédé à une médication énergique.
--Puis-je demander le nom de M. le docteur? interrogea timidement Pouleux.
--Chapart, Dr Chapart, directeur de la maison Chapart, rue des Moulins à Belleville. C'est un établissement qui jouit de quelque notoriété.
--J'en ai beaucoup entendu parler, dit Pouleux qui salua d'un air aimable.
Le médecin de Paris rendit le salut et reprit.
--Au lieu et place de Mme la marquise, dont la santé personnelle va nécessiter tout à l'heure de grands soins, puis-je rendre compte de ce qui a nécessité l'envoi d'un message à M. le notaire? Est-ce légal?
--Mais parfaitement, mais parfaitement, répondit Pouleux. Ah! je crois bien! Pourquoi pas?
--D'ailleurs poursuivit le médecin, Mme la marquise pourra me rectifier si ma mémoire s'égare. Et il y avait en outre ici une servante... je ne la vois plus.
--Si fait présent! dit Louette en masculin.
--Très bien. Voici donc les faits: Aussitôt que M. le marquis de Chambray a repris connaissance, c'était il y a une heure environ, il a regardé tout autour de lui, disant--si on peut appeler cela _dire_,--murmurant plutôt:
--Ai-je rêvé que j'ai fait mon testament?
Je ne pouvais pas répondre, puisque je l'ignorais. D'un autre côté, Mme la marquise restait muette et insensible, comme vous la voyez. C'est la servante qui a répondu:
--Vous n'avez pas rêvé M. le marquis; vous avez fait votre testament.
Je serais bien aise que la servante déclarât si mon souvenir est fidèle.
--Ça y est! fit Louette.
--Merci, ma fille. Mon rôle ici est délicat. Je me mêle de choses qui ne me regardent absolument pas, mais je le fais dans le pur intérêt de la vérité.
--Quant à ça, c'est certain, dit-on de toute part. Il ne lui en reviendra ni froid ni chaud à ce vieux bonhomme-là! Avant de poursuivre, le médecin tâta le pouls du malade,--c'est-à-dire mon propre pouls, à moi, J.-B-. M. Calvaire.
--Il y a des moments dit-il à Pouleux, où la circulation est presque normale. Voyez! On ne voyait qu'un coin de mon poignet, ma main était sous la couverture.
Pouleux me tâta le pouls d'un air entendu.
--Quel pauvre poignet maigre! chuchotait l'assistance. Lui qui était si bien en point quand il venait fureter pour les bahuts ou les vieux plats.
--Ma parole, ma parole! s'écria Pouleux, ça bat encore assez raide!
--Parlez moins haut, je vous prie, continua le docteur. Où en étais-je? à la réponse de la servante. Bien. Cette idée d'avoir fait un testament paraissait préoccuper M. le marquis excessivement; je dirai presque jusqu'à l'angoisse. Cela ne valait rien. Il fallait le calmer. Je lui demandai s'il voulait du papier, une plume et de l'encre. Il secoua la tête. Alors je songeai au notaire....
--Il faut toujours en venir là! dit Pouleux. Pensez-vous qu'on puisse adresser une question au malade?
--Attendez!
Le docteur prit dans sa poche une petite fiole et un pinceau.
Il trempa le pinceau dans la fiole après l'avoir secoué énergiquement et promena les poils de blaireau ainsi humectés sur les lèvres du malade.
Dans la chambre tous les yeux étaient ronds à force de s'écarquiller.
Pouleux cligna de l'oeil en regardant l'assistance.
Toute sa physionomie disait:
--Les docteurs de Paris sont comme ça!
--Interrogez! dit alors le médecin.
En même temps, il se pencha pour mettre ses deux mains en bandeau sur le front du marquis, dont la figure fut ainsi plongée dans l'ombre.
--Voilà le notaire demandé, dit aussitôt Pouleux. J'ai le testament avec moi. M. le marquis voudrait-il y ajouter ou en retrancher quelque chose? Le mot _codicille_ partit comme une explosion faible et sourde. On voyait que ce pauvre homme de marquis avait fait grand effort pour le prononcer. Olympe se leva. Tout le monde crut qu'elle allait parler.
Mais le docteur parisien se tourna vers elle, et Olympe retomba sur son fauteuil.
Il y a des mots qui chantent dans l'oreille des notaires. Du moment que le mot _codicille_ eût été prononcé, Me Pouleux ne vit plus rien et n'entendit plus rien. Son clerc et lui étaient déjà à la besogne. Le testament fut ouvert. Le clerc se mit à une table et trempa sa plume dans l'écritoire.
--Permettez! dit le médecin de Paris, Mme la marquise vient de faire un mouvement qui pourrait être interprété comme une protestation. Je marche ici à l'aveugle. Je suis arrivé de cette nuit. Peut-être le testament qu'il est question de changer était-il en faveur de Mme la marquise....
--Mais du tout! mais du tout! interrompit Pouleux. Au contraire! y sommes-nous?
Le docteur renouvela la scène du pinceau. L'assistance était positivement aux anges. Chacun retenait son souffle pour écouter mieux. De mémoire de Normand méricourtin, jamais personne n'avait pénétré dans la chambre d'un marquis à l'heure où il testait. Et ici tout le monde y était. Liesse!
--Parlez, Monsieur dit le médecin qui imposa les mains de nouveau, remettant ainsi tout naturellement le visage du malade dans l'ombre. Il y eut un silence.
--Il ne peut pas! Il ne peut pas! disaient les bons Cauchois dont le coeur battait.
--La paix! fit le notaire. Eh bien! M. le marquis... un peu de courage!
--Je donne... et lègue, prononça faiblement, mais nettement le malade, tout... tout... à ma femme... et à mon fils. Un immense soupir souleva les poitrines.
--La paix, bonnes gens, répéta le notaire, on va rédiger.
La plume du clerc grinça sur le papier et il lut d'une petite voix aigrelette qu'il avait, la formule qui précède le codicille, puis le codicille lui-même, ainsi conçu: «.... A déclaré donner et léguer par le présent à la dame Olympe-Marguerite-Émilie Barnod, marquise de Chambray et audit mineur légitimé Lucien de Chambray, la totalité de ses biens meubles et immeubles.»
--Est-ce bien cela? demanda Pouleux.
M. de Chambray ne répondit pas.
--Diable! fit le notaire, s'il est parti, ce sera comme on dit, de la bouillie pour les chats!
--Est-ce cela que vous voulez, M. le marquis? demanda le docteur à son tour.
Et il se pencha pour approcher son oreille de cette bouche immobile qui était froide déjà depuis longtemps. Il écouta faisant signe à tous de retenir leur respiration,--et tous obéirent.
La partie que jouait ce Louaisot était audacieuse à un degré qui dépasse la raison. Il eût suffi d'une main qui eût frôlé le cadavre par hasard pour faire écrouler tout l'échafaudage de ses supercheries.... Oui, nous pouvons croire cela.--Mais je parie bien qu'à cette botte-là ou à toute autre, ce démon de Louaisot aurait eu la parade. Quoi qu'il en soit, il dit en se relevant, et au milieu du silence absolu qui régnait dans la chambre:
--M. le marquis est las. Il demande qu'on ajoute après «biens, meubles et immeubles» les mots «présents et à venir».
Pouleux sourit finement.
--Ça n'a pas grand sens grommela-t-il, mais je sais bien ce qu'il veut dire.... C'est la Tontine... et, de fait, ils ne sont plus que deux. Vincent Malouais est décédé hier.... On va mettre la chose puisqu'il le désire. Mais pourra-t-il signer, seulement?
--Je l'espère, répondit le médecin.
Ce galant homme avait tressailli visiblement à l'annonce du décès de Malouais, mais ce mouvement avait passé inaperçu.
Il demanda, en se penchant au-dessus du malade:
--M. le marquis, voulez-vous signer?
M. le marquis remua la tête affirmativement.
Il n'y eut pas dans la salle une seule paire d'yeux qui ne le vit.
Le clerc se leva de son tabouret.
C'était ici l'instant critique.
L'assistance n'était plus agenouillée. Elle se tenait au contraire sur ses pointes. Tout le monde voulait voir la main de «notre monsieur» qui devait être si maigre!
Jamais les coeurs simples qui étaient là rassemblés ne s'étaient tant amusés que cette nuit. Il y en avait pour longtemps à raconter aux veillées.
C'était le cas ou jamais de faire usage du pinceau et du petit flaconnet que les coeurs simples appelaient déjà «la bouteille à la malice».
Toutes les ménagères, toutes les jeunesses à bonnet de coton auraient donné un péché mortel pour voir de près ce brimborion-là.
Et pour savoir au juste ce que ça coûtait d'argent pour faire venir de Paris un médecin pareil!
Le célèbre docteur arrêta le clerc d'un geste et opéra sa mise en scène du blaireau avec un redoublement de gravité.
Dès que les lèvres du malade furent imbibées, sa main remua.
Tout le monde aurait bien pu en jurer au tribunal: la main remua comme si elle allait sortir de dessous la couverture.
Néanmoins le docteur fut obligé d'aider un peu.
On la vit enfin, cette main. Elle était très suffisamment maigre, car en ce temps-là comme aujourd'hui, je n'avais que la peau et les os.
--Elle est déjà grise! dit-on tout bas. Lui qui l'avait si blanchette!
Presque tout le monde avait vu cette main-là de près, car M. le marquis allait souvent dans les fermes marchander un coucou du temps de Louis XIII, un bahut à personnages ou quelque saladier de vieux-croyant. Ils la trouvaient rapetissée. Ils disaient:
--Ce que c'est que la fin d'un quelqu'un!
Telle qu'elle était, cette main-là fut tirée tout doucement hors du lit et on lui mit entre les doigts la plume trempée dans l'encre.
Le clerc fit à haute voix la lecture du codicille.
Puis le papier timbré fut étendu sur la chemise de cuir que le clerc agenouillé tint juste sous le poignet du malade.
Vous eussiez entendu une mouche voler et même marcher au plafond! Toutes les respirations étaient arrêtées, tous les yeux s'écarquillaient.
La main se «mit en mouvance» pour employer l'expression d'une ménagère qui n'aurait pas donné sa place au spectacle pour dix potées de cidre.
J'étais plus mort que vif au fond de mon trou; mais quand le docteur eût dit: «Signez, M. le marquis», je fis aller mes doigts du mieux que je pus,--puis ma main retomba, comme épuisée par ce suprême effort, et je laissai aller la plume.
Pour le coup, il fut impossible de retenir la curiosité générale: on rompit les rangs, et tout le monde se précipita pour voir.
Pour voir cette signature qui venait presque de l'autre monde!
Il n'y avait pas à espérer qu'elle ressemblât beaucoup à celle du marquis en bonne santé. Il avait écrit son nom à tâtons, puisque sa tête n'avait pu quitter l'oreiller.
Elle ne ressemblait pas, en effet, au seing large et hardi du vieux gentilhomme, elle ne ressemblait même à rien du tout, sinon à la maculature que laisserait sur un papier blanc la griffe noircie d'un chat.
Et pourtant, il se trouva là, nombre de gens pour la reconnaître, surtout ceux qui ne savaient pas lire, et Me Pouleux lui-même, essuyant ses bésicles en amateur, déclara qu'il y avait «quelque chose».
Mais le savant médecin de Paris fut plus sévère.
--Puisque je me suis mêlé de cette affaire-là, dit-il, je veux qu'elle soit bien faite. Nous avons ici les témoins et le notaire. Je désire, et ce sera l'opinion de M. le marquis, qu'un acte de notoriété soit dressé pour appuyer cette informe signature. Ces braves gens ne refuseront pas d'affirmer par écrit ce qu'ils ont vu.
--Ah! dame non! firent trente voix empressées, pour quant à ça, je _sons_ des vrais témoins pour du coup! Me Pouleux ne put faire d'objection, c'était un article de plus à ajouter à son mémoire.
Le clerc se remit à sa place et bâcla un acte à joindre au testament qui était une sorte de procès-verbal et certifiait véritable la signature hiéroglyphique de M. le marquis de Chambray. Après lecture, tous ceux qui savaient signer signèrent. Les autres firent leur croix. Seule, Mme la marquise repoussa l'acte en détournant la tête.
--Êtes-vous satisfait, M. le marquis? demanda le célèbre docteur.
M. de Chambray remua la tête.
Puis on vit son corps verser lentement sur le côté gauche, tournant son visage vers la ruelle, comme s'il eût donné congé à tous ceux qui étaient là. La foule s'écoula lentement et silencieusement, mais elle retrouva la voix dans l'escalier qui retentit d'exclamations normandes. Ah! dame! Ah! dame! on n'espérait pas se divertir davantage, même à l'enterrement de «Notre Monsieur!»
Pouleux et son clerc se retirèrent à leur tour, après avoir souhaité meilleure santé à M. le marquis et témoigné au célèbre médecin le plaisir qu'ils avaient eu à faire sa connaissance.
Nous restâmes seuls, Mme la marquise, Louaisot, Louette et moi.
J'étais sorti de mon trou aux trois quarts asphyxié et complètement abêti par l'excès de ma terreur.
Ce que je viens de raconter vient surtout de Stéphanie ma femme, qui était parmi les assistants.
Pendant toute la cérémonie--qui avait duré trois heures d'horloge!--Mme la marquise était restée morne comme une pierre. Louette avait les joues défaites et les yeux creux comme après un mois de maladie.
Pour n'avoir point changé, il n'y avait que le patron et le mort. M. Louaisot était frais comme une rose.
--Mes petits enfants, dit-il, voilà une histoire qui a joliment marché! J'avais peur que notre chère belle Olympe ne commît quelque inconséquence, mais quand je la regardais, je mettais quelque chose dans mon oeil qui disait: «Amour, vous tenez dans vos jolies mains la vie et la mort de votre Lucien!» Le jeune, s'entend, car le grand dadais du même nom vient d'être nommé substitut à Yvetot, et je ne l'ai pas si complètement sous ma coupe..., mais il y viendra.... Dites donc, je grignoterais bien quelque chose, vous autres!
Louette sortit.
Le patron me prit l'oreille amicalement.
--Toi, petiot, me dit-il, tu as été superbe! On fera quelque chose de toi. Seulement, tu as mis trop de force quand tu as retourné le pauvre monsieur dans la ruelle. Un gaillard qui se relève comme ça tout seul aurait pu s'asseoir sur son séant et signer quatre douzaines de codicilles. Mais une autre fois mieux.
Quand Louette fut revenue, M. Louaisot recommença son éternel repas. Rien ne diminuait jamais son implacable appétit.
--Mes enfants, reprit-il la bouche pleine, nous allons régler nos comptes. Je vous ai promis beaucoup, mais je ne vous dois rien parce que désormais vous êtes mes complices et que vous ne pouvez rien contre moi sans vous casser les reins à vous-mêmes; j'ai mis un très grand soin à tout cela: je suis l'homme qui ne néglige aucun détail. Un clou mal attaché peut faire tomber toute une charpente.
Il alla vers le secrétaire de M. de Chambray. La clef était à la serrure. Il ouvrit en disant: