Le dernier vivant

Chapter 35

Chapter 354,046 wordsPublic domain

Dès qu'il fut dehors, l'idée me vint de me sauver. J'aurais bien fait. Mais ma bourse était si plate! Et puis, où aller dans ce pays? À Paris, quand on fuit, il suffit de tourner le coin de la rue pour être dans un autre monde.

À Méricourt, il fallait des lieues pour être hors du voisinage.

L'hiver me fit peur.

M. Louaisot revint comme il l'avait annoncé, entre huit et neuf heures du soir.

Il n'avait plus l'enfant.

Personne ne lui demanda ce qu'il en avait fait, parce que la bonne femme seule aurait eu ce droit, et qu'elle s'était endormie, sous le manteau de la cheminée.

Quand elle s'éveilla pour souper, c'était l'heure où le petit Lucien était couché depuis longtemps d'ordinaire.

Elle le crut au lit, ou plutôt elle ne s'inquiéta point de lui. Et ce fut tout.

Louaisot mangea comme un ogre et but à proportion. C'était un vrai souper cauchois. Le patron me soignait et me caressait à ce point que je connus une fois ce que c'est que de quitter la table avec un poids sur l'estomac.

Après le repas, Louaisot me mena dans sa chambre et me donna un cigare à fumer. Je prenais une espèce d'importance.

Il était agité, inquiet.

Il avait absolument besoin de parler à quelqu'un.

--Est-ce que tu serais bien à plaindre, petiot, me dit-il, d'épouser cette bonne Stéphanie, avec mille écus de rente à vous deux? Elle _bambane_ comme un canard en marchant, mais tu n'es pas le plus bel homme de ton siècle, dis donc! Eh bien, c'est possible que, sous trois ou quatre mois d'ici, on te flanque soixante mille francs dans le creux de la main.

J'essayai de me réjouir à cette proposition vraiment féerique, mais je ne pus pas. J'avais sur la poitrine un poids qui m'étouffait,--indépendamment même de mon premier souper de Gargantua. Le patron ne parlait point de se coucher. Qu'allions-nous faire cette nuit? Au moment où onze heures sonnèrent à la pendule, M. Louaisot se leva brusquement, rabattit son gilet, remonta son col et donna le coup de doigt à ses lunettes.

Chacun a sa façon de «retrousser ses manches».

--En avant marche! dit-il, c'est l'instant, c'est le moment! le spectacle va commencer!

Il prit dans la valise le trousseau de clefs et une petite trousse microscopique qu'il glissa dans sa poche, puis nous sortîmes.

Maman Louaisot habitait l'ancienne maison de campagne de la famille, située à quelque distance du bourg.

L'étude, occupée maintenant par Me Pouleux, était sur la place de la mairie.

Ce fut vers cet endroit que Louaisot dirigea notre course.

La nuit était très noire. Il n'y avait pas une seule fenêtre éclairée dans tout le village.

Comme nous passions au bout de l'avenue de Chambray, nous vîmes au contraire des lumières briller à la façade du château.

Louaisot pressa le pas, mais il s'arrêta tout à coup en me faisant signe de l'imiter: on courait précipitamment sur les feuilles sèches de l'avenue.

C'était Louette qui se jeta presque sur nous, tant elle était troublée.

--Où vas-tu? lui demanda M. Louaisot.

--Jésus Dieu! Jésus Dieu! fit la chambrière, quelle nuit!

--Est-ce que ce serait déjà fini, ma fille?

--Je viens chercher le vicaire pour la veillée des morts.

Elle voulut poursuivre sa route, tout essoufflée, et tremblante qu'elle était. Louaisot l'arrêta par le bras.

--Ta commission est faite, dit-il. Retourne au château.

--Et que dirai-je à Mme la marquise?

--Tu lui diras que tu m'as rencontré et que je t'ai dit: il n'est pas temps encore d'amener le vicaire.

--Mais il est mort! s'écria Louette, faisant effort pour se dégager, vous ne me comprenez donc pas: il est mort! mort!

Je pense que Louaisot lui serra le bras un peu dur, car elle ajouta en baissant la voix:

--Vous savez bien qu'on fera ce que vous voulez!

Louaisot l'attira sur le bord de la grande route et se mit à lui parler tout bas.

C'était par habitude de cachotterie ou pour la frime, car, cette nuit, je devais avoir sa confidence toute entière.

Pour mon malheur, il le fallait bien. J'étais un outil. Le voleur ne peut rien cacher à la clef qui lui sert pour forcer la serrure.

J'étais la clef cette nuit.

Louette était une fille forte qui ne s'épouvantait de rien, sauf de la mort.

Mais l'idée de la mort la tenait à la gorge.

--Quand Madame est revenue du bois, dit-elle, elle l'a trouvé sur son séant, tout dressé. Il cherchait sur ses draps des deux mains, ramenant, des choses invisibles.... C'est la fin cela, vous savez bien: quand ils ramassent leurs draps, c'est pour se raccrocher à quelque chose. Que Dieu ait pitié de nous quand nous en serons-là!

Madame lui a donné sa potion et l'a recouché plus tranquille. Puis elle s'est assise à sa place.

Le _grolet_[2] a commencé vers huit heures, et le bain de sueur en même temps. Il n'y voyait plus rien depuis le midi.

[Note 2: Le râle.]

On ne pouvait pas savoir s'il avait perdu la parole, car voilà bien huit jours qu'il n'avait prononcé un mot, sauf pour son testament et sa confession.

À dix heures le grolet a cessé. Il a essayé encore de se mettre sur son séant et il a parlé.

Ça peut-il s'appeler parler? Jésus Dieu! ce que c'est que de nous! J'ai vu cet homme-là si vivant! J'ai compris qu'il demandait le grand tiroir où il mettait ses médailles. J'ai couru le chercher. Il n'a pas vu. J'ai dit: «Voilà le médailler.» Il n'a pas entendu.

Il a pris ses draps à poignées.

Sa figure a ressuscité un petit peu et il a soulevé sa tête à plus d'un pied de l'oreiller; alors il a dit presque avec sa voix de vivant: «--Madame, Dieu me fait la grâce de ne pas vous maudire!»

Et sa tête a retombé comme coupée, car elle a rebondi sur le traversin deux fois.

--Et bonsoir! il n'y avait plus personne? interrompit Louaisot qui avait donné des marques d'impatience pendant le récit. Louette se détourna pour faire un signe de croix.

--Que Dieu ait pitié de nous à notre heure! répéta-t-elle.

--Mais d'ici là, ma grosse, interrompit encore Louaisot, faisons notre ouvrage comme de jolis enfants. Tu n'as qu'à retourner à la maison. J'espère que Mme la marquise sera sage. Si elle n'est pas sage, tu lui diras que j'ai fait une petite course en carriole avec l'enfant, ce soir.... Un joli petit gars, ma parole!

--Et où l'avez-vous mené?

--Voilà ce que je dirai moi-même, si ça me plaît de le dire. Pour le moment, il lui suffira de savoir que son garçonnet n'est plus à Méricourt.

--Elle qui disait déjà, soupira Louette, que l'enfant coucherait au château demain soir!

--Ça dépendra d'elle. Dans une heure d'ici, j'aurai fait une fière besogne. Je verrai Mme la marquise dans une heure. Qu'elle m'attende. Va.

Louette remonta l'avenue.

Je n'étais pas sans me douter de l'endroit où nous allions, car j'avais reconnu le trousseau de clefs: nous étions sur le chemin de l'étude.

Mais au lieu d'y arriver par-devant, du côté de la place de l'Église où sont les deux écussons dorés. M. Louaisot fit un grand détour par les ruelles. Il aborda ainsi le mur du jardin. La clef de la petite porte de derrière était dans le trousseau, nous entrâmes. La nuit se gâtait. Il tombait une neige fine qui fondait à mesure. M. Louaisot regarda le jardin et dit:

--C'est mal tenu. Cet imbécile-là a abîmé mes espaliers! Et il haussa les épaules avec une véritable colère.

Nous traversâmes le jardin sans bruit. Un chien aboya.

--Loup! fit Louaisot assez haut, ici, mâtin!

Quelque chose rampa entre les buissons et une vieille, vieille bête vint se frotter contre Louaisot en remuant la queue.

--Je n'y avais pas pensé, tout de même! dit-il, si l'animal avait été remplacé, nous étions frits. Est-ce que je baisse?

Il caressa le chien et passa.

Le trousseau ouvrit encore deux portes. Nous montâmes un escalier de service, puis une quatrième clef joua. Nous étions dans l'étude.

Je reconnus l'odeur de renfermé qui emplissait d'un bout de l'année à l'autre cette grande pièce poudreuse où j'avais passé des heures si tristes. Le portrait de M. Louaisot l'ancien, oeuvre d'une cliente qui avait eu le prix de dessin aux Oiseaux de Rouen, pendait encore à la place d'honneur. Nous le vîmes dès que le patron eût allumé de la lumière.

Car aussitôt entré, il fit comme chez lui.

Et réellement, il courait peu de risques. Toutes les chambres à coucher étaient de l'autre côté de la maison.

Quant à la lumière, les volets bien clos de l'étude la mettaient à l'abri de tous regards venant du dehors.

Louaisot fit un signe de tête amical au portrait et lui dit:

--Salut, papa. C'est cette nuit qu'on va voir lequel de nous deux avait raison pour la mécanique.

Nous connaissions les êtres de l'étude. Sur l'ordre du patron, j'atteignis le carton de la famille de Chambray qui fut ouvert et fouillé. Nous n'y trouvâmes pas l'ombre d'un testament.

--Je m'en doutais fit Louaisot. C'est trop récent. La pièce est encore dans le tiroir de Pouleux.

Une cinquième clef fit jouer la serrure du cabinet. Louaisot, que l'impatience commençait à prendre, marcha droit au bureau du titulaire et introduisit la sixième clef dans la serrure d'un tiroir. Elle entra franc,--mais elle tourna sans rien rencontrer. Un juron gros comme toute la maison jaillit de la bouche de Louaisot. Ses deux bras tombèrent.

--Gredin de sort! s'écria-t-il avec un désespoir mêlé de rage: l'imbécile a changé la serrure! Ce n'était pourtant pas la plus grande preuve de sottise que pût donner ce Pouleux.

Si un regard flamboyant pouvait incendier un meuble en noyer, je jure que le bureau de Pouleux aurait pris feu. Mais les terribles lunettes eurent beau lancer des chandelles romaines, le bureau ne fuma même pas. Et ce puissant Louaisot restait là, jurant et geignant comme un simple apprenti.

Il avait bien une petite trousse, mais nous allons voir tout à l'heure que ce n'était point un nécessaire de serrurier. Le bon La Fontaine a montré dans ses fables le rat venant au secours du lion. Je ne me vante pas d'être un homme de génie comme le patron, mais je sais regarder autour de moi.

--Sous la pomme!... dis-je.

Je désignais en même temps du doigt une pomme de marbre qui avait servi de presse-papier à la dynastie des Louaisot de père en fils.

Les yeux du patron ne firent qu'effleurer la pomme. Il se précipita sur moi, il m'enleva dans ses bras et me serra sur son coeur.

Il y avait, en effet, sous le presse-papier et dissimulée par un fragment de lettre destiné à la protéger contre la poussière, une large enveloppe scellée de trois cachets: celui du centre aux armes de Chambray, ceux des côtés au timbre de l'étude.

Ce fut alors que vit le jour la trousse qui ne contenait pas d'outils de serrurier.

C'était un nécessaire de _décacheteur_. Louaisot prétendait l'avoir acquis d'un employé du Cabinet Noir, ce laboratoire mystérieux situé dans le septième dessous de l'hôtel des postes, cet autre que les républiques reprochent à bon droit aux monarchies et les monarchies aux républiques avec la même juste raison.

La politique est une belle chose pour laquelle on a bien raison de se faire tuer!

Il y avait dans cette trousse tout ce qu'il fallait pour faire l'autopsie d'une enveloppe et recoudre le cadavre.

En dix minutes, Louaisot, qui était maître à ce jeu comme à tous autres, eut mis à jour et fermé de nouveau le testament dont il me montra l'enveloppe qui paraissait intacte et toute neuve.

Le testament déshéritait, dans toute la mesure du possible, Mme la marquise et son fils. Il disposait en faveur de la jeune Jeanne Péry, fille de M. le baron Péry de Marannes, qui était la nièce de M. de Chambray à la mode de Bretagne.

Il spécifiait «que les droits éventuels à la succession des Rochecotte et des Péry étaient dans sa volonté, réservés exclusivement à ses _véritables héritiers_, les collatéraux».

Or, les droits éventuels à la succession des Rochecotte et des Péry, c'était précisément ce que voulait M. Louaisot, puisque les Rochecotte d'abord et les Péry ensuite se trouvaient placés entre M. le marquis de Chambray et ce futur-contingent, encore enveloppé de nuages: les millions du vieux Jean Rochecotte-Bocourt, dernier vivant présomptif de la tontine.

La machine Louaisot craquait misérablement, attaquée dans ses oeuvres vives.

Et pourtant Louaisot ne paraissait pas malheureux du tout; quand il eut replacé l'enveloppe sous le presse-papier, il se frotta les mains en me regardant.

--Hein! fit-il. Si nous avions découvert ce pot aux roses après l'arrivée du vicaire! On n'éloigne pas ces oiseaux-là comme on veut. Nous allons fabriquer de la bonne besogne cette nuit, petiot, et demain matin ta fortune sera faite.

Le cabinet fut refermé, la lumière éteinte et nous laissâmes l'étude dans l'état exact où nous l'avions trouvée.

Quand Louaisot repassa la petite porte du potager après avoir donné une dernière caresse au vieux Loup, minuit sonnait à l'horloge de la paroisse. Notre expédition avait duré un peu plus d'une demi-heure. Méricourt tout entier dormait comme un seul Normand. Nous prîmes par la traverse et en cinq minutes nous avions atteint le château. Louette vint nous ouvrir à la grille du parc. Louaisot se fit introduire aussitôt auprès de la marquise Olympe qui était dans la chambre du mort.

Ici, et pour la première fois, je cesse d'être un témoin ayant vu de ses propres yeux, entendu de ses propres oreilles.

La lacune va être courte et ne comprendra que la scène entre la marquise Olympe et Louaisot.

Je la raconte sommairement, d'après ce que je sus par Louaisot lui-même que son émotion et l'extrême besoin qu'il avait de moi rendaient communicatif, cette nuit.

Le défunt était sur son lit, la tête couverte d'une mousseline.

Olympe restait assise à la place qu'elle avait tenue fidèlement pendant la maladie.

En entrant, Louaisot lui dit:

--Chère Madame, je viens de prendre connaissance du testament: ceci entre nous, car je me suis passé de l'aide de M. Pouleux. Vous et votre fils, vous êtes déshérités.

La marquise resta froide. Louaisot ajouta:

--Chère Madame, je ne veux pas que cela soit.

--Et comment pourrez-vous l'empêcher maintenant? demanda Olympe.

--Maintenant? répéta Louaisot. Vous voulez dire: Maintenant qu'il est mort, je suppose?

Elle répondit oui d'un signe de tête.

--Voilà, fit le patron. Je suis un garçon de ressources. Ce n'est pas pour le roi de Prusse que j'ai empêché le vicaire de venir.

Elle leva sur lui son regard inquiet où il y avait déjà de l'horreur.

--Vous comprenez bien, reprit Louaisot, que si ce pauvre homme qui est là ne m'avait pas forcé de vendre mon étude et chassé du pays, tout se serait passé autrement. D'abord, je vous aurais guidée de mes conseils, et je veux être pendu si vous eussiez commis la faiblesse de vous faire prendre en grippe par un si excellent mari! Mais ne parlons point du passé. Ce qui est fait est fait. Il s'agit uniquement de faire autre chose--à côté--qui nous remette dans la très bonne position où nous étions avant ce scélérat de testament.

--Expliquez-vous, prononça tout bas la marquise. Sa voix tremblait.

--Je n'ai pas besoin de m'expliquer, répartit le patron. Je vous demande seulement de quitter cette chambre et de m'y laisser libre pendant une heure ou deux.

Olympe frissonna.

--Vous allez commettre un sacrilège! balbutia-t-elle.

--Je vais commettre ce que je voudrai. J'ai mon plan établi, ma route tracée, un obstacle la barre, je l'écarte.

Olympe demeurait immobile.

--Qu'avez-vous fait de mon fils? demanda-t-elle avec des larmes dans la voix.

--Vous le saurez demain matin, si vous m'obéissez tant que durera cette nuit.

--Et qu'aurai-je à faire?

--Rien.

--Et si je ne vous obéissais pas?

--Le petit Lucien est frais comme une rose. C'est pitié de voir comme ces chérubins sont emportés par le croup....

--Jacques! fit la marquise qui se leva toute droite, l'éclair de la haine dans les yeux, vous venez de l'enfer!

--Non pas! je viens de la rue Vivienne où j'ai monté un établissement utile pour remplacer mon étude que je vous ai sacrifiée. Je veux que mon fils soit riche, Mme la marquise, je veux que vous soyez riche, et je veux être riche. C'est réglé. Riches, entendez-vous, et heureux, ensemble, tous les trois!

Olympe se dirigea vers la porte avec lenteur.

--Je crois au mal que vous sauriez me faire, dit-elle avant de passer le seuil, j'ai peur de vous. Mais si jamais j'ai la main sur vous, ne me demandez pas pitié!

Louaisot salua et sourit.

--Feu Mlle Rachel, de la Comédie-Française, n'aurait pas mieux piqué cette menace! dit-il. Chère Madame, ayez la bonté, je vous prie, de ne pas vous coucher. J'aurai absolument besoin de vous dans une heure.

Louette vint me chercher dans la cuisine où j'attendais en cassant une croûte. On me comblait, cette nuit-là.

À mon tour, je fus introduit dans la chambre du mort.

Je trouvai M. Louaisot occupé à découper un drap de lit avec des ciseaux. Il y taillait des fentes disposées selon une certaine fantaisie bizarre et il rapprochait ces fentes de trous, taillés, également aux ciseaux, dans une chemise de nuit et dans un gilet de laine marqués au chiffre du défunt.

--Allons! allons! fit-il en me voyant, a-t-on bien pansé ce bijou-là? Apporte-nous une bouteille de vieille eau-de-vie, Louette, mon trésor. Il faut de l'avoine aux bons chevaux.

Louette apporta de l'eau-de-vie et voulut se retirer.

Ce n'était pas le compte du patron qui lui dit:

--Ma poule, tu vas mettre la main à la pâte, ou tu diras pourquoi! Nous jouons pour gagner ou pour perdre. Je payerai bien, mais je ne veux pas qu'on raisonne!

Il tira de sa poche, à demi, un revolver de bonne taille.

Je crois bien que Louette était comme moi, sûre qu'il ne lui en coûterait pas plus de faire sauter une cervelle humaine que de casser les reins à un lapin. Elle fit pourtant meilleure contenance que moi:

--Pas besoin de menacer, M. Louaisot, dit-elle. C'est la fortune de Mlle Olympe et de l'enfant. J'appartiens à Mlle Olympe.

Louette appelait souvent la marquise par son nom de demoiselle.

Louaisot lui envoya un baiser et demanda:

--Combien y a-t-il de temps que tu as fait coucher le dernier domestique?

--Au moins une heure.

--C'est bien, tout le monde ronfle. Travaillons!

Je suis un pauvre misérable. Je n'ai pas reçu d'éducation. Je n'ai pas connu mon père; c'est à peine si ma mère m'a dit, quand j'étais tout enfant: ceci est bien ou ceci est mal.

J'ai vécu depuis ma plus petite jeunesse dans cette maison de notaire campagnard où personne n'avait ni foi ni loi. Le père était un coquin prudent, le fils un scélérat audacieux, voilà toute la différence. Je ne connais pas d'être qui ait été plus cruellement abandonné que moi.

Et pourtant, si le patron m'avait dit tout de suite à quel rôle il me destinait dans cette téméraire, dans cette extravagante tragédie où la profanation allait être poussée jusqu'à l'incroyable, j'aurais tendu mon front au canon de son revolver.

Mais il se garda bien d'expliquer son plan tout de suite. Cela vint petit à petit, et tout le temps il me fit boire de l'eau-de-vie.

D'abord, on ne parla que de changer les draps du mort.

Pourquoi? Louette s'en doutait peut-être, moi je ne devinais pas.

On se mit à cette tâche avec une activité singulière. Le corps du marquis fut pris par Louaisot et Louette qui le déposèrent sur un sopha.

Mais au lieu de changer les draps tout simplement, les matelas furent enlevés et Louette fut chargée de les échancrer tous les deux selon un dessin que Louaisot traça sur la toile avec de la craie.

Je puis donner une idée de ce crénelage en le comparant au trou semi-circulaire pratiqué dans certaines tables de travail de l'état de peaussier.

L'ouvrier peut agir ainsi au centre de la table. Il est encastré dans la table.

Aussitôt que cet ouvrage fut fait, on mit le drap découpé sur les matelas recousus et reposés en place, de façon à ce que l'échancrure fût à la tête du lit.

Le traversin et l'oreiller étant aussi replacés, l'échancrure laissait un trou dépassant l'oreiller qui fut lui-même évidé dans une proportion correspondante.

Ces diverses retouches mettaient une véritable ouverture sous le corps de la personne couchée. Cette ouverture prenait à un pied de la chute des reins et remontait jusqu'au dessus de la nuque.

Le traversin était jeté comme un pont sur ce trou, et maintenu par-dessous à l'aide d'une planchette pour qu'il ne s'infléchît pas au milieu sous le poids d'une tête.

Cela fait, on étendit le drap taillé qui était le drap inférieur, bien entendu, et dont les découpures restèrent béantes aux deux côtés du trou, celle de droite plus large que celle de gauche.

Puis on reprit haleine.

Louette dit en caressant un verre de cognac:

--Si le diable veut savoir son métier, il n'a qu'à venir ici à l'école!

Elle suait à grosses gouttes, mais elle allait bravement. Moi, le coeur me manquait. Commençais-je à comprendre? En vérité, je ne sais.

Mais était-il besoin de comprendre? je m'en fiais au patron pour être sûr qu'il s'agissait de quelque effrayant blasphème, mis en scène comme une charade.

En tous cas, si je ne comprenais point encore, l'intelligence n'allait pas tarder à me venir.

--Les fers au feu! cria le patron qui ne perdit pas un seul instant son entrain satanique. Nous avons assez soufflé. Ôte-moi encore ce traversin, Louette. Ce n'était que pour essayer; toi, petiot, apporte la boîte aux outils.

Louette avait monté une boîte de menuisier en même temps que l'eau-de-vie.

--Donne ici, petiot, et reste là. Tu me serviras de coterie. Tu vas voir comment on saborde un lit d'ébène de mille écus sans le faire crier. Belle pièce, parole d'honneur! et curieuse! Ce vieux marquis-là va bien manquer à nos marchands de bric-à-brac!

Je tenais la boîte. Il pratiqua d'abord au ciseau et au marteau un trou carré, juste assez large pour laisser passer la lame d'une scie à main. Et tout en coignant il disait:

--Ceux qui s'éveilleront croiront qu'on cloue déjà le cercueil. Minute! nous n'y sommes pas encore, mes mignons! M. le marquis a encore quelque chose à faire ici-bas.

Il prit la scie à main et la fit jouer avec une vigueur, avec une précision qu'un maître ouvrier lui aurait enviée. Il était bon à tout excepté au Bien.

En quatre traits de scie qui ne prirent pas un demi-quart d'heure, une large ouverture quadrangulaire fut pratiquée au bois du lit, immédiatement au-dessous de la place où s'appuyait l'oreiller. Il me demanda en retirant le carré d'ébène qui était net comme un dessus de table.

--Petiot, je suppose que tu pourras entrer par cette porte-là? Oh! pour le coup je compris.

Et tout mon sang se figea dans mes veines:

--Moi! là! balbutiai-je.

--Est-ce que tu n'auras pas assez de place?

--Mais je serai sous le corps!

--Juste, c'est ce qu'il faut.

Je me laissai aller sur un siège.

Louaisot et Louette se mirent à rire tous les deux.

Cela me transporta de fureur.

--Par le nom de Dieu! m'écriai-je, vous avez raison de rire! Je suis un lâche! Eh bien! frayeur pour frayeur, j'aime mieux avoir la tête écrasée que d'entrer là-dedans quand le mort y sera! Tuez-moi, patron, je ne vous obéirai pas!

Il me pinça la joue avec bonté.

--Mais fais donc attention, petit bêta, me dit-il du ton que prend un papa pour extirper une erreur enfantine du cerveau d'un bambin, que nous serons là, autour de toi, nous tes bons amis, et qu'il ne pourra rien t'arriver du tout. Parbleu! il y aura de la société assez, va! Que diable veux-tu que le mort te fasse? Voyons, nous n'avons pas le temps de nous amuser. Tu es précisément la petite bête qu'il faut pour manoeuvrer dans ce trou à rat. Je pourrais te remplacer à la rigueur en élargissant le trou, mais d'abord, j'ai mon rôle aussi dans la comédie, et ensuite, je ne pourrais pas te reprendre mon secret. Il faut être complice ou avaler ta langue.

Il prit un verre d'eau-de-vie d'une main et son revolver de l'autre.

Si j'avais réfléchi, j'aurais bien pensé qu'il ne pouvait s'exposer à réveiller toute la maison en tirant un coup de pistolet à cette heure de la nuit. Mais il m'aurait tué autrement, voilà tout. Ses yeux le criaient.