Le dernier vivant

Chapter 34

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Je ne sais pourquoi ce fut à M. Ferrand que le marquis de Chambray s'adressa quand il prit la détermination de solliciter la main d'Olympe. M. Ferrand le trouva trop âgé. Ils étaient amis, le marquis et lui.

M. Ferrand parla à Louaisot qui porta parole à Olympe. Stéphanie sut par Louette qu'Olympe ne voulait pas épouser le marquis, mais Olympe dit oui tout de même parce que Louaisot le voulait.

Il y avait l'enfant, désormais Louaisot était le maître.

Le fils Jacques avait dit à Louaisot l'ancien, dix ans auparavant: Olympe aura un enfant du marquis de Chambray, _son premier mari_.

Olympe avait un enfant,--car toutes les portions du plan s'exécutaient une à une avec une rigueur mathématique.

Rouage à rouage, la machine se montait.

Il fallait maintenant que M. de Chambray fût le mari d'Olympe et que l'enfant fût à M. de Chambray.

L'enfant de Louaisot. C'était là le principal. Dans la main de Louaisot l'enfant était un noeud coulant, passé autour du cou d'Olympe.

L'enfant se nommait Lucien, par une effrayante moquerie--et il ressemblait à Lucien Thibaut, en même temps qu'à Olympe.

C'était le fils d'un rêve.

M. le marquis de Chambray était déjà un vieillard, mais un très beau vieillard. Par sa naissance et par sa fortune il avait droit à être considéré comme le personnage important du pays. Sa passion pour Olympe datait de plusieurs mois déjà. Il aimait Olympe jusqu'à l'excès, comme on aime à son âge quand on aime une Olympe. Tous les préliminaires du mariage furent réglés aisément. Le marquis ne demandait qu'à combler sa fiancée.

La veille de la signature du contrat Louaisot me mit entre une fenêtre et lui et me demanda:

--Petiot, est-ce que je suis bien pâle?

--Oui, patron, bien pâle.

C'était vrai. Sauf son regard qui restait clair comme celui d'un aigle, il avait l'air d'un condamné à mort.

--Je ne peux pourtant pas me farder! grommela-t-il entre ses dents.

Puis il ajouta:

--J'ai beau faire, je sais que cette fois, je risque ma peau!

On sonna à la porte de l'étude.

--C'est lui, fit Louaisot qui se redressa de son haut, tout tremblant qu'il était. Jouons serré. Jacques ma vieille....

Il s'interrompit pour me dire rudement:

--Allons! ouvre et file!

J'ouvris--mais je restai à portée de voir et d'entendre.

Pour se cacher, c'est commode d'être gros comme un rat.

C'était M. le marquis de Chambray. Il tendit la main à Louaisot qui retira la sienne.

Et comme le marquis s'étonnait, Louaisot tomba sur ses deux genoux, disant:

--M. de Chambray, faites de moi ce que vous voudrez, je vous appartiens!

Le vieillard resta tout interdit.

--Je vous supplie de parler, M. Louaisot, dit-il, si je devais la perdre, il ne me resterait qu'à mourir. Louaisot murmura d'une voix sourde:

--C'est moi qui dois mourir.

Et il ajouta en courbant la tête jusqu'à terre.

--Il y a un enfant....

Le marquis chancela. Je crus qu'il allait tomber à la renverse.

Dans sa stupéfaction, cependant, il ne comprenait pas tout à fait, car Louaisot fut obligé d'ajouter:

--Si on ne reconnaît pas l'enfant, elle se tuera!

Le marquis s'appuya au dossier d'un fauteuil et resta muet.

La foudre l'avait touché.

Tout à coup. Louaisot entrouvrit sa redingote, prit un pistolet sous le revers et le mit dans la main du vieillard en criant:

--Punissez-moi!

--Toi! fit le marquis, reculant comme s'il avait en devant lui un reptile. Ce serait toi.... Elle!!!

--C'est moi, mais je suis plus infâme que vous ne le croyez.... C'est moi... moi seul... elle est pure comme les anges!

Le marquis dont la main tremblait convulsivement, appuya le pistolet sur la tempe de Louaisot.

En sentant le froid de l'acier, Louaisot eut une grimace autour de la bouche, cela ne dura pas la dixième partie d'une seconde. Il se redressa, regarda le marquis en face et croisa ses bras sur sa poitrine. Le souffle me manqua.

Je ne croyais pas qu'une chose pareille fût possible.

Et pourtant, Louaisot devait faire encore plus fort que cela dans l'affaire du codicille. C'était un grand, un immense comédien! Au moment où j'attendais l'explosion, voyant déjà la cervelle du patron jaillir contre la muraille. M. de Chambray jeta au loin le pistolet.

Louaisot avait joué son va-tout avec une audace sans nom.

Mais il avait gagné.

Le fils d'Olympe allait être le légitime héritier du marquis.

Et les huit millions de la tontine marchaient, lointains encore, mais se rapprochant à vue d'oeil.

Le marquis resta un instant silencieux, puis, sans demander aucune sorte d'explication, il dit:

--Vous allez vendre immédiatement votre étude.

--Oui, répondit Louaisot.

--Donner votre démission de maire.

--Oui, M. le marquis.

--Et de conseiller général.

--Oui, M. le marquis.

--Quitter le pays....

--Oui, M. le marquis.

--La France....

--Oui, M. le marquis.

M. de Chambray aurait pu continuer sa litanie, Louaisot n'eût rien refusé. Mais M. de Chambray se borna à conclure:

--Et si jamais vous reparaissez, je vous tue comme un chien!

--Oui, M. le marquis.

Voilà pourquoi Louaisot n'assista point au mariage d'Olympe. Il avait conquis ce qu'il voulait. Son étude et le reste lui importaient peu.

Ce fut M. Ferrand qui servit de père à Mlle Barnod.

Quand le marquis reconnut et par conséquent légitima l'enfant, Olympe resta froide comme un marbre.

Il n'y avait eu aucune explication auparavant, il n'y en eut aucune après.

Olympe fut avec son mari indifférente et douce. Elle ne remercia même pas.

La chose fit du reste peu de bruit. Les efforts de M. de Chambray pour l'étouffer réussirent dans la mesure du possible.

Le soir des noces, M. Ferrand dit tout bas à Olympe en l'embrassant:

--Soyez maintenant une bonne femme. Elle répondit:

--Mon père n'était pas là pour me défendre.

Et M. Ferrand chancela comme si une main l'eût frappé au visage. Olympe dansa. On ne l'avait jamais admirée si belle.

Entre les divers concurrents qui se disputèrent l'étude dès que l'intention du patron fut connue, celui qui l'emporta fut un clerc entre deux âges, nommé Pouleux qui passait pour un parfait imbécile.

Le patron avait pensé à moi un instant, car je savais mon affaire sur le bout du doigt et il croyait me tenir dans ses mains. Je n'aurais eu que les inscriptions à prendre et l'examen à passer, mais la bonne femme dit que je ne pesais pas assez lourd.

D'ailleurs, on me destinait d'autres fonctions.

Quand M. Louaisot eût choisi entre tous et pour cause cet imbécile de Pouleux, il exécuta loyalement son engagement. Il laissa la bonne femme à Méricourt, gardienne de l'enfant qui ne mit jamais les pieds au château de Chambray, mais que sa mère, désormais, pouvait voir autant qu'elle le voulait.

M. Louaisot, lui, partit pour Paris, après avoir résigné ses fonctions de maire et de conseiller général.

Il n'emmena que moi et Pélagie.

De nature, c'était un assez bon vivant qui s'amusait de peu. Il se mit d'abord tout uniment à vivre de ses rentes, et les fredaines qu'il faisait ne le ruinaient pas.

Mais son activité le mordit bientôt. Il fonda son bureau de renseignements où j'ai été commis principal et dont je n'ai rien à dire. L'argent qu'on gagne là-dedans n'entre jamais que par les portes de derrière.

C'est du patron lui-même que je veux parler.

J'ai ouï dire que certaines gens se balafraient à coups de bistouri ou se brûlaient le visage avec de l'acide prussique pour changer leur physionomie. Ça ne m'irait pas du tout.

Et ce n'est pas nécessaire.

On avait promis à Louaisot qu'on le tuerait comme un loup partout où on le rencontrerait. Il se doutait bien que la nouvelle marquise ne diminuerait pas par ses caresses la rancune de son mari. En conséquence, Louaisot avait besoin de changer de peau, surtout pour le cas où il voudrait pousser une pointe du côté de Méricourt.

Ce fut pour lui la chose du monde la plus simple. Il ne se fit pas le moindre bobo, n'arbora aucun emplâtre et garda tout jusqu'à son nom.

Le lendemain de notre arrivée, je vis un homme à côté de moi dans ma chambre d'hôtel, et je lui demandai ce qu'il faisait là.

C'était M. Louaisot.

Quand il me l'eût dit, j'eus encore peine à le reconnaître.

C'était M. Louaisot qui avait rasé sa beauté en un tour de main, comme on se fait la barbe.

Il avait arraché son grand air, éteint sa jeunesse, alourdi sa grâce et mis je ne sais quoi d'épais à la place de son élégance.

Tout cela par sa volonté plus que par aucune transformation matérielle.

C'était, en dehors du _grimage_ moral dont l'habitude s'établit chez lui en quelques jours, c'était surtout une affaire de coiffure et de toilette.

Ses yeux seuls se cachèrent derrière des lunettes qui flamboyaient d'une façon singulière. L'éclair même de son regard--par sa volonté,--était devenu ridicule.

Pendant cela, le ménage de M. le marquis allait comme il pouvait. Je ne sais pas si la belle Olympe ignorait une partie de ce qu'elle devait à son mari, mais elle ne pouvait passer pour l'ange de la reconnaissance.

Aux yeux du monde elle se conduisait bien, elle rendait même la quantité suffisante de soins à son vieil époux; mais elle ne lui donnait rien de son coeur.

Rien. Quelques-unes font semblant. Elle ne daignait pas.

C'était dans toute la rigueur du terme, une soeur de charité qui s'asseyait au chevet du pauvre homme.

Car au bout de quelques mois, la maladie le mit au lit ou peut-être le chagrin.

Nous recevions des nouvelles fort exactement. Louaisot avait un chroniqueur à Méricourt: Louette, la femme de chambre qui était une peste perfectionnée.

J'ai peu de choses à raconter sur notre vie à Paris. Pélagie me donnait un peu plus à manger que la bonne femme, mais quand elle allait d'un côté et le patron de l'autre, il n'y avait qu'à se coucher sans souper.

Pour me faire partir avec lui, Louaisot m'avait pourtant promis des appointements superbes.

Ce n'est pas qu'il fût avare. Un jour je l'ai vu donner un billet de mille francs à l'Homme à la poupée pour une seule leçon de ventriloquie. Il voulait tout savoir.

Le lendemain de ce jour là il me fit courir cinq fois de suite à la cuisine où j'entendais le porteur d'eau lancer des _fouchtrrra_!

Aussitôt que j'étais à la cuisine où je ne trouvais personne, une dispute s'élevait dans la salle à manger entre le patron et Pouleux, son successeur à l'étude.

J'arrivais, étonné que Pouleux eût quitté Méricourt et je trouvais le patron mangeant tranquillement son talon de pain avec son veau rôti sous le pouce.

C'était lui qui faisait sur moi l'épreuve de son nouveau talent. Il était trois fois plus fort ventriloque que l'Homme à la poupée.

--À quoi ça pourra-t-il bien vous servir, patron?

--L'affaire mange de tout, petiot. Ça lui fera son souper un jour ou l'autre. Et ça ne manqua pas. Un rude souper! vous verrez bien.

Louette écrivit vers ce temps-là que Simon Roux, l'ancien soldat déserteur, était venu à l'étude dans un triste état. Il avait eu toutes les dents de devant cassées dans une bagarre, et il se plaignait de ses entrailles, disant qu'on l'avait soigné dans une grange où Joseph Huroux venait coucher, et qu'il avait crié deux nuits durant, demandant le repos de la mort, parce que quelqu'un avait jeté du verre pilé dans sa soupe.

Le _post-scriptum_ de la lettre ajoutait que le déserteur n'avait pas été bien loin au sortir de la maison. Il était mort contre le banc qui est au coin de la mairie.

Le bruit courait bel et bien qu'il avait fini empoisonné, mais c'était un si pauvre malheureux qu'on le jeta tranquillement dans la fosse.

«Si on ouvrait tous les chiens crevés pour voir s'ils ont avalé des boulettes, ajoutait gaiement la femme de chambre de Mme la marquise, ça serait encore un bel embarras!»

Louaisot rit de cela, mais il dit:

--Ce Joseph Huroux va bien! Je vais lui mettre un fil à la patte, sans ça il m'abîmerait mon oncle Rochecotte. Voici un autre incident qui me revient.

Une après-dînée que nous traversions le jardin du Palais-Royal, le patron, les mains dans ses poches, et moi chargé comme un mulet, car je portais les registres de sa nouvelle administration, je reconnus tout d'un coup la petite baronne Péry qui était toujours bien jolie, mais toute maigre et toute pâle. Je la montrai au patron qui s'écria en même temps:

--Est-ce que le baron les aurait mises si bas que cela! Voici la fillette qui est marchande de plaisirs!

--Mais du tout, fis-je, sa fillette est avec elle.

À quelques pas de la baronne, la petite Jeanne jouait en effet avec d'autres enfants. Elle était très bien mise, quoique le costume de la mère annonçât déjà quelque gêne,--et jolie! mais jolie à croquer! Le regard du patron suivit mon indication, tandis que le mien cherchait ce qui avait pu causer son erreur. Nous nous écriâmes en même temps:

--Elles sont deux!

Le patron venait de découvrir la petite Jeanne, sautant à la corde comme une fée, et moi, mes yeux étaient tombés sur une petite marchande de plaisirs, coquettement habillée à la cauchoise et portant avec une gracieuse crânerie sa corbeille enrubannée. La petite marchande de plaisirs et Jeanne se ressemblaient comme deux gouttes d'eau. Louaisot s'arrêta et mit la main à son gousset. La petite marchande s'approcha aussitôt. Louaisot prit dans sa corbeille une poignée de plaisirs et lui dit:

--Comment que ça va, Fanchette?

L'enfant le regarda en riant:

--C'est donc que vous êtes aussi de là-bas par _chais_ nous? demanda-t-elle avec le pur accent de la campagne de Dieppe.

Louaisot voulut savoir où elle demeurait et si quelqu'un lui servait de père ou de mère, mais Fanchette prit son argent et alla à d'autres pratiques en chantant.

--Voilà le plaisir, Mesdames, voilà le plaisir!

Le patron prit sa mine de mathématicien qui hache des chiffres.

--Est-ce que c'est encore un souper pour l'affaire cette rencontre-là? demandai-je.

Il me répondit:

--Cette rencontre-là peut fournir un dîner à trois services, petiot, me répondit-il.

Les circonstances qui entourèrent l'événement dont je vais parler n'étaient pas nées. Je ne dis pas même que ce fût M. Louaisot qui les fit naître, car j'affirme seulement ce que je sais.--Mais ce qui est bien certain c'est qu'il emmagasina cette ressemblance dans le tiroir de son cerveau où étaient les provisions à l'usage de _l'affaire_.

Et qu'un jour venant, cette rencontre au Palais-Royal, soigneusement gardée dans sa mémoire, fut le point de départ de la combinaison diabolique dont Paris n'a vu que les apparences et que tout le monde connaît sous le nom de l'Affaire des ciseaux.

J'aurai à revenir, dans un autre récit, sur l'assassinat du jeune M. Albert de Rochecotte.

Quatrième ouvrage de J.-B.-M. Calvaire

Le Codicille

Depuis deux semaines environ, les bulletins de Louette constataient que la santé de M. de Chambray déclinait.

Selon Louette, le médecin augurait très mal de la maladie, dont il ne désignait point clairement la nature.

Moi qui n'étais ni médecin, ni présent sur les lieux, j'aurais pu aider le médecin, je connaissais la maladie de M. le marquis. M. le marquis avait tout uniment changé une vie tranquille et un peu végétative contre une existence pleine d'humiliations, de désappointements, et de douleurs.

La maladie de M. le marquis s'appelait le chagrin. Louaisot, en lui révélant le funeste secret d'Olympe, l'avait frappé au coeur. Et cette blessure, la froideur d'Olympe l'avait envenimée au lieu de la guérir.

M. le marquis aimait sa femme à l'adoration, mais il la haïssait à la folie.

On meurt de cela.

Personne ne me demandant mon avis, je le gardai pour moi.

Un dimanche du mois de novembre au matin, l'employé du télégraphe apporta la dépêche suivante:

«Marquis plus mal a mandé Pouleux. Testament dicté. Madame ne veut s'occuper de rien. Arrivez. _Signé_: Louette.»

Bien entendu, le patron ne me communiquait pas ses dépêches, mais je les lisais tout de même.

M. Louaisot ne réfléchit pas longtemps. Il me fit faire sa valise. Pendant que j'y travaillais, il se promenait de long en large et je l'entendais qui pensait tout haut:

--Olympe a tout gâté! Ce sera dur. Plus dur encore que l'histoire de l'enfant!

Ordinairement M. Louaisot ne faisait jamais allusion à l'histoire de l'enfant. En parlant ainsi il était tout défait, comme ce soir où il m'avait demandé: Petiot, est-ce que je suis bien pâle? Mais sa physionomie exprimait une indomptable résolution. Tout à coup, il me dit:

--Mets une chemise à toi et une paire de bas dans la valise. Je t'emmène.

Je ne sais pas pourquoi je me mis à trembler comme la feuille. Je n'aurais pas pu expliquer mon impression, mais j'avais idée qu'il allait se passer là-bas quelque chose de terrible.

--Patron, répliquai-je humblement, je ne suis pas bon pour les choses où il y a du danger.

--Qui t'a dit qu'il y aurait du danger?

Sa voix menaçait. C'était rare. Je ne l'avais jamais vu bon, mais il ne se montrait pas souvent dur. Comme je ne répondais pas il ajouta:

--Est-ce que tu as à choisir ta besogne à présent?

--Pour ce qu'on me paye... murmurai-je.

Il s'approcha de moi et m'attrapa par le cou avant que je pusse me garer. Il était agile comme un tigre sous son air de lourde bonhomie.

--Petiot, me dit-il en faisant de ses deux mains un collier, j'ai l'intention de t'assurer une jolie aisance quand je vais être un homme riche. Je serai un homme très riche. J'ai de l'affection pour toi. Je suis une bête d'habitude, et voilà longtemps que tu es dans la boutique. Ne me résiste pas, vois-tu petit, parce que, tu sens bien que je ne peux pas te mettre à la porte, tu en sais beaucoup trop pour cela.... Et alors, je serais obligé de te placer dans le coin où ceux qui savent trop ne peuvent plus rien dire.

Il me parlait posément, mais son oeil m'aveuglait. Je me mis à grelotter convulsivement.

--N'aie donc pas peur! reprit-il. Tu sais bien que je suis un bon enfant. Mais il y avait ta soupente là-bas dans la chambre du papa; et puis, je cause quelquefois tout seul: et puis ta Stéphanie bavardait dans tous les coins avec Pélagie et Louette, après cette nuit de Noël... tu sais?

Je ne peux pas dire jusqu'où m'entraient ses yeux.

--Tu sais? répéta-t-il. C'est dangereux de savoir.... Et puis il se trouve justement que nous avons à faire là-bas une besogne pour laquelle tu es particulièrement propre. Tu m'entends: tout particulièrement. C'est-à-dire qu'il n'y en a pas six dans tout l'univers qui soient aussi propres que toi à cette besogne. Et, sois juste, petiot, je suis pris de trop court pour me mettre à courir ce matin après un des cinq autres.

Il me tenait toujours à la gorge, mais sans me faire aucun mal.

--Tu n'es pas sans intelligence, petiot, poursuivit-il encore, tu comprends tout ça parfaitement, j'en suis sûr. Voyons, sois sage, dis-moi: «Patron, je ferai tout ce que vous voudrez», sinon....

Il n'acheva pas la phrase, mais il resserra ses mains--un peu.

Et il vous a des mains!

C'était la terreur qui m'empêchait de répondre, car je déclare que je n'avais pas la moindre idée de lui résister.

--As-tu vu, gronda-t-il, tandis que ses sourcils se rabattaient sur ses yeux, mettant du noir dans ses lunettes, as-tu vu tordre le cou d'un canard?

--J'irai, j'irai! m'écriai-je!

Car j'étais positivement certain qu'il allait m'assassiner Il lâcha prise aussitôt et me donna un petit coup sur la joue.

--À la bonne heure, fit-il. Tu ne seras pas fâché de ton expédition, c'est moi qui te le dis. Je mettrai la main à la pâte comme toi, plus que toi, et ce sera excessivement curieux.

Il jeta un trousseau de clefs dans la valise au moment où j'allais la fermer. Je reconnus très bien ces clefs pour celles qu'il portait quand il était notaire à Méricourt.

Nous fîmes le voyage en train express. Il pouvait être quatre heures du soir quand nous descendîmes à la station de Méricourt.

Je fus chargé d'aller chercher la marquise au château où M. Louaisot ne voulut pas entrer de jour.

Mme la marquise quitta le chevet de son mari pour me suivre; Louaisot et elle se rencontrèrent dans le parc, au milieu d'un fourré.

Je faisais sentinelle.

Louaisot dit en commençant:

--Le petit Lucien ne va pas mal, je viens de le voir en passant. C'est un beau gamin. La bonne femme prétend que vous l'aimez comme une folle. Moi, je refoule un peu mes sentiments, c'est une nécessité de situation. Mais j'ai le coeur tendre au fond, Madame et chère ancienne pupille.

Olympe demanda d'une voix sourde:

--Que voulez-vous de moi?

--D'abord des nouvelles de ce bon M. de Chambray.

--Il se meurt.

--Bien. Nous en arriverons tous là un jour ou l'autre. Savez-vous quelque chose du testament qu'il a fait?

--Je ne sais rien.

--C'est un tort. Il faut toujours savoir. Votre ignorance rend notre présente entrevue inutile. Avant de vous dire comme vous m'avez fait l'honneur de me le demander, _ce que je veux de vous_--il appuya fortement sur ces mots,--il faut de toute nécessité que je sache le contenu de ce divin testament. Vous pouvez donc retourner à votre pieux devoir, Mme la marquise. J'aurai l'avantage de vous revoir dans la soirée, ou dans la nuit.

Il salua. La marquise Olympe se retira sans répondre.

Elle n'avait pas du tout changé pendant notre absence de plus de deux ans. C'était toujours la même beauté incomparable mais froide et triste.

Aussitôt qu'elle fut partie, Louaisot me dit:

--Je n'ai pas menti de beaucoup, car nous allons maintenant faire une visite au gamin et à la bonne femme.... Bonjour Louette, comment va?

Le brun de nuit tombait. Une femme venait de paraître au détour du sentier. Le patron m'ordonna de m'éloigner et de me remettre en faction. Cette fois, on causa tout bas et j'entendis seulement ça et là quelques paroles.

Louette dit:

--Monsieur a trop souffert. Il se serait tué de ses mains si la maladie n'avait pas pris les devants.... Elle n'a plus de goût à rien. Je ne crois pas qu'elle ait revu ce Lucien Thibaut, qui est revenu au pays et qui vraiment est un beau brin d'imbécile. Il n'y a que l'enfant, sans l'enfant, ce serait une morte.

Louaisot bâilla.

--J'ai des crampes d'estomac, dit-il. Je vais me faire une bonne soupe normande par maman. Dépêchons! Le testament....

Ici on baissa la voix tout à fait. Le premier mot que je pus entendre vint au bout de deux ou trois minutes seulement. Louette disait:

--.... Il a été nommé président du tribunal d'Yvetot. Il est venu voici quinze jours. Il a supplié M. le marquis de ne pas déshériter Mme la marquise....

--Et le marquis a répondu? demanda Louaisot.

--Le marquis a gardé le silence.

--On n'a pas parlé du gamin?

--Pas un mot.

--Le testament a-t-il été long à faire?

--.... M. Pouleux l'a emporté. Il est à l'étude j'en suis sûre.

--Nous ne dormirons pas beaucoup d'ici demain matin, ma bonne Louette!... Impossible qu'il passe la nuit.

--En route petiot!

C'était à moi que ce dernier ordre s'adressait.

Louette avait disparu. Nous nous éloignâmes à grands pas.

La vieille mère Louaisot était maintenant une manière de grosse momie lourde et impotente, mais elle buvait toujours du cidre avec plaisir. Elle avait repris ses habits du temps de Louaisot l'ancien: un costume qui ressemblait beaucoup à celui d'une paysanne.

Elle fut contente de voir son fils qui mangea un morceau sous le pouce avec elle à la cuisine sans préjudice du plantureux souper qu'il commanda pour neuf heures du soir. Louaisot prit sur ses genoux le petit Lucien, qui était un charmant démon. Il lui chanta des chansons et le fit aller au pas, au trot, au galop sur sa cuisse. Avant d'entrer, il avait ordonné qu'on mît le cheval à la carriole. Quand on vint le prévenir que c'était fait, la bonne femme demanda:

--Où vas-tu donc si tard, garçon?

--Faire une promenade au gamin, répondit Louaisot.

Le petit Lucien se mit à danser de joie. La vieille mère ne questionna pas davantage. Quand je me levai pour suivre le patron, il me dit:

--Reste et repose-toi. Tu vas fatiguer plus tard.

Et il partit emportant le petit Lucien dans ses bras.