Le dernier vivant

Chapter 32

Chapter 324,069 wordsPublic domain

Que voulez-vous! Quand je vois ces gens-là c'est comme si j'entendais crier les âmes des tourlourous qui sont morts de froid et de faim tout exprès pour leur fourrer du foin dans leurs bottes!

Il n'y avait pas que moi à taper sur les quatre fournisseurs.

Ordinairement, ces gens-là sont gardés par leur coquin d'argent. Ceux-ci n'avaient pas d'argent pour se garder, on les menait à coups de fourches.

Mais le plus drôle c'est qu'ils se battaient entre eux partout où ils pouvaient se rencontrer. Ils essayaient de s'entretuer, c'est sûr, et ça se conçoit puisqu'ils devaient hériter les uns des autres.

Ils se cherchaient quand ils avaient bu par hasard. C'était chez eux une idée fixe qu'un verre de cidre éveillait. Joseph Huroux qui buvait un peu plus souvent que les autres parce qu'il était bon mendiant, passa trois fois à la police correctionnelle d'Yvetot pour avoir essayé d'assommer avec ses sabots, savoir: Jean-Pierre Martin à deux reprises, et une fois Simon.

Il faut se rendre compte de ceci que la farce durait déjà depuis _trente ans,_ en 1843.

Non seulement il n'y en avait pas un de mort, mais ils se portaient tous comme des charmes, excepté Jean Rochecotte qui s'en allait vieux et qui était tout malingre.

On aurait dit que leur misère les conservait comme du vinaigre.

C'est sûr qu'ils devaient être enragés.

III

Coup d'oeil sur la belle société des environs de Méricourt

Voilà donc que le fils Jacques resta à Caen deux années au lieu d'une pour se faire recevoir _capax_. Il mena là une vie assez luronne, et le vieux se plaignait qu'il dépensait beaucoup d'argent.

Lors de son retour, c'était le plus beau gars que j'aie jamais vu de ma vie. Il ne faudrait pas le juger par ce qu'il est maintenant. Quand il quitta le pays, longtemps après, ce ne fut pas tout à fait de bon gré; il se cacha de ci de là pendant plusieurs années, et _il_ _se fit une tête_ qu'il a gardée.

Ce qu'il n'a pas pu changer, c'est son polisson de regard qui vous poignarde derrière ses lunettes. Quand il revint de Caen, tout son individu était comme ses yeux: brillant et tranchant.

Il portait moustache, s'il vous plaît, et ses cheveux bouclés tombaient sur ses épaules. Il y avait encore des romantiques en Normandie. Il fut chez nous l'élégant des élégants.

Mme Barnod, la mère de la petite Olympe, était une très jolie femme, sévère, dévote, mais qui aimait bien les beaux gars. Elle avait une des meilleures maisons de campagne du canton. Elle faisait de la musique et parlait littérature.

Elle attira chez elle le fils Jacques, qui avait grand goût pour les maisons de gentilhommerie. Le fils Jacques se rencontra là et se lia avec deux personnages que nous reverrons plus d'une fois: le baron Péry de Marannes et M. Ferrand, le juge.

Je pense bien que le bonhomme Barnod n'était pas encore défunt. Celui-là ne faisait pas grand bruit dans le monde. Il avait le goût de la minéralogie. Je me souviens de l'avoir rencontré souvent avec son sac et son marteau. Jamais il n'entrait au salon gêner sa femme. Il était de Genève et protestant. Mme Barnod parlait toujours de lui comme d'un grand savant, mais elle le laissait aller par les chemins sans chaussettes.

Il avait un ami, presque aussi original que lui, qui ne ramassait pas des pierres, mais bien des bahuts et de la faïence: M. le marquis de Chambray, l'homme riche du pays. Ils allaient parfois ensemble faire des courses énormes. M. de Chambray pouvait avoir alors la quarantaine bien sonnée. Il ne fréquentait pas le salon de Mme Barnod.

Le juge Ferrand avait dans les trente ans. C'était aussi un joli homme, mais pas romantique. Il passait pour avoir devant lui un brillant avenir.

Mais quelqu'un qui plaisait aux dames, surtout à Mme Barnod, c'était ce farceur de baron: M. le baron Péry de Marannes. Il devait bien friser la quarantaine, sinon la dépasser, c'est égal, c'était toujours un chérubin pour la gaieté et la folie. Il faisait la cour à tout le monde, même à Mme Louaisot--la propre femme de Louaisot l'ancien, dont je n'ai pas eu encore occasion de parler.

C'était celle-là qui me coupait mon pain bis et mon petit morceau de viande. Je ne me souviens pas d'avoir rencontré une plus vilaine bonne femme en toute ma vie. Le fils Jacques en fit pourtant un beau jour une manière de grande dame qui mettait de la dentelle sur ses sales cheveux gris, mais c'était le sorcier des sorciers. Nous verrons la chose en son lieu.

Pendant que je suis au pain bis et à la viande, je peux bien parler un peu de moi. Je courais entre quatorze et quinze ans, la deuxième année du retour du fils Jacques. Je n'avais pas grandi d'un demi-pouce ni grossi d'une demi-livre. Mon père et ma mère m'avaient peut-être fait ainsi étant par trop anciens: j'étais de la vieille étoffe. Mais il est sûr que dans la maison Louaisot on ne me donnait pas assez à manger. Par contre, ils me faisaient trop travailler. Il y avait des temps de presse où la bonne femme venait me réveiller la nuit.

Le vieux Louaisot et elle faisaient bon ménage. Elle le respectait beaucoup pour un motif qu'elle exprimait ainsi:

--Depuis trente ans que nous sommes mariés, M. Louaisot en est encore à lever la main sur moi!

Son air peignait sa reconnaissance profonde et solennelle quand elle disait cela. On voyait bien qu'elle pouvait vivre cent ans et qu'elle ne guérirait jamais de son étonnement.

Elle buvait du cidre avec plaisir, mais sans se déranger, se lavait les mains les jours où elle allait en ville, et obtenait quelquefois--pas souvent--des écus de cinq francs pour le fils Jacques qui la traitait par-dessous la jambe en toute occasion.

Si j'étais maigre comme un petit clou, je n'étais pas faible. J'accomplissais une somme de besogne qui eût découragé un homme fort. Outre mon état de petit clerc et mes fonctions de saute-ruisseau, j'étais le valet de chambre des deux Louaisot père et fils et la camériste de la bonne femme.

Faut-il l'avouer? Dès cet âge si tendre j'avais un talisman: l'amour. Stéphanie, jeune paysanne un peu plus âgée que moi et légèrement disloquée, qui raccommodait le linge et les vêtements tout en faisant la cuisine, avait su me plaire.

Je n'ai pas un tempérament à m'étendre sur les secrets de ma vie privée. Qu'il me suffise de dire qu'un coeur content fait passer par-dessus bien des désagréments matériels, et que Stéphanie, sans manquer à l'honneur, me donnait bien quelques rogatons et quelques caresses.

Le fils Jacques chantait très bien. Mme Barnod aimait à dire des morceaux d'opéra devant le baron de Marannes, qui l'écoutait religieusement en faisant des mines à la femme de chambre. Le fils Jacques s'insinua surtout en proposant ses services pour le duo de _Guillaume Tell_. Les choses suisses avaient une plus-value dans le salon Barnod.

Jacques fut en outre chargé d'apprendre le solfège à la petite Olympe, qui attrapait ses douze ans et qui était jolie comme les amours.

Je ne saurais pas trop dire comment elle était avec le fils Jacques. Des fois--c'était beaucoup plus tard, il est vrai,--j'ai cru qu'elle l'adorait. D'autres fois, il m'a semblé qu'elle le détestait comme la colique.

Elle avait, en ce temps-là, un petit ami de son âge, un vrai séraphin, qui s'appelait Lucien Thibaut. Je crois bien qu'ils s'aimaient comme deux enfants qu'ils étaient, si toutefois Mlle Olympe Barnod a jamais été un enfant.

Ce Lucien Thibaut est tombé par la suite des temps dans un trou de malheur qui semble sans fond. J'ai essayé de lui porter secours, moyennant rétribution, bien entendu, mais il ne me connaissait pas, il n'a pas voulu de mes services.

Il a eu grand tort.

Pour le moment, il ne s'agit pas de lui, ce que je veux raconter, c'est le mariage de ce polisson de baron, et je me souviens bien maintenant que le pauvre bonhomme Barnod n'était pas mort, car on se moquait assez de lui.

Le baron Péry de Marannes avait beau écouter chanter Mme Barnod, tout en faisant des signes à sa domestique, cela ne l'empêchait pas de courir encore ailleurs. C'était un séducteur n°1. Il m'a fait peur une fois au sujet de Stéphanie.

Pauvre ange, elle était bien au-dessus de cela!

Voilà donc que tout d'un coup Mme Barnod abandonna le duo de _Guillaume Tell_ pour jaunir et maigrir que ça faisait peine à voir. Je rencontrais le fils Jacques qui riait sous cape, car il a toujours aimé plaies et bosses, et un jour, de ma soupente je l'entendis, qui disait à Louaisot l'ancien:

--Tu es bien heureux d'avoir épousé une honnête femme, toi, papa!

--Le fait est, répondit le bonhomme, que Mme Louaisot, ta mère, ne m'a jamais donné lieu de concevoir le moindre soupçon. Je suis d'un caractère vif, garçon, et je n'aurais pas toléré de certaines manières.

Ce gueux de fils Jacques avait grand peine à s'empêcher de rire.

Moi, l'idée ne m'était pas encore venue que Mme Louaisot eût été, en son temps, une personne du sexe capable d'avoir de certaines manières et d'inspirer de certaines inquiétudes. C'était pour moi Mme Louaisot: une laideur à la fois auguste et redoutable. Elle me suffisait comme cela.

--Papa, reprit le fils Jacques, aimes-tu les cancans?

--Je les ai toujours méprisés, Fanfan, mais, si tu en sais, dis-les moi.

Le fils Jacques se mit à rire.

--Je n'en ai qu'un, dit-il, mais il se porte bien! Tu sais, ma combinaison? Elle n'est pas cause si tu ne l'as pas comprise. Je la mûris depuis le temps et je te préviens qu'elle a déjà une certaine tournure. C'est pour ma combinaison que je fréquente la maison Barnod, et sans ma combinaison je t'aurais déjà dit de veiller à ta balance avec le baron Péry... mais tu n'as pas besoin de conseils, papa.... Il y a donc que Mme Barnod est partie ce matin pour Vichy.

--Avec M. Barnod?

--Ah! mais non!

--Serait-ce avec le baron de Marannes?

Louaisot l'ancien dit cela avec indignation. Il était filou mais chaste.

--Non plus, hélas! répondit le fils Jacques. Ce monstre de baron se marie.

--Qui épouse-t-il? demanda vivement l'ancien.

--Une jeune personne du pays, qui a une fort jolie fortune et qu'il rendra malheureuse comme les pierres.

L'ancien dit:

--Ça regarde la jeune personne. D'où est-elle?

--Du côté de Rouen, je crois.

--Et c'est avancé, le mariage?

--On les publie dimanche.

--Fanfan, fit observer M. Louaisot, je ne vois pas là de cancan.

--Ce n'est pas là non plus qu'est le cancan, papa. Il roule sur la route de Vichy.

--Voudrais-tu me donner à entendre?...

--Voilà. Si tu ne veux pas savoir, papa, il est encore temps de te boucher les oreilles.

Le bonhomme posa son bonnet de coton sur l'oreille et dit:

--Il est bon d'être au fait de toutes circonstances dans une localité. Cause mais sois bref. Ces faridondaines là ne valent pas la peine d'être délayées.

--Eh bien donc, papa, le cancan, c'est cet affreux baron! au moment où l'affaire de son mariage prenait tournure! Je crois même qu'il a dû emprunter deux ou trois centaines de louis dans la maison Barnod pour faire les beaux bras, auprès de sa nouvelle famille!

--Satané farceur! dit l'ancien d'un ton presque caressant. J'aimerais encore mieux être à la place de Mme Barnod qu'à la place de la pauvre petite qu'il épouse.

--On dit que c'est l'ange du bon Dieu!

--Raison de plus!

--Mais d'un autre côté, papa, cette pauvre Mme Barnod est bien empêchée, va! Il paraît que M. Barnod ne donne plus, depuis longtemps, aucun prétexte de supposer qu'il ait pu contribuer....

--Fanfan, je vous engage à ne pas entrer dans ces détails!

--Papa, c'est Louette, la bonne d'Olympe, qui me les a confiés sous le sceau du mystère le plus absolu. Tu comprends bien que Mme Barnod a été obligée d'emmener Olympe avec elle pour garder une contenance....

--Puisque c'est un fait accompli....

--Mais non, papa... j'ai cru pouvoir dire à Louette... je sais que tu aimes à rendre des services quand ça te procure une influence.... Notre maison est grande....

--Les points sur les i, s'il vous plaît, Fanfan! interrompit l'ancien. Qu'est-ce que Mme Barnod va faire à Vichy?

--Ses couches, papa, mais elle n'ira pas jusqu'à Vichy. Louette a trouvé un nid à deux heures de Dieppe.

--Et sous quelle couleur cette femme coupable dissimule-t-elle le projet de son voyage?

--Des coliques hépatiques, papa. Les eaux de Vichy font dégringoler les calculs biliaires....

--Elles en ont la réputation. Fanfan... et alors la fille Louette viendrait ici pendant ce temps là avec la petite?

--Si tu veux bien le permettre.

--Laisse-moi réfléchir jusqu'à demain, garçon.

--Bien, papa. Je vais les rejoindre au salon. J'ai fait préparer la chambre bleue, car elles ne peuvent pas coucher dehors... et j'espère qu'au dîner tu vas être aimable.

Ce terrible baron, pendant cela, était à choisir la corbeille de sa future. Il fut charmant, il donna des chiffons d'une fraîcheur étourdissante. Il fit des mots qu'il plaçait comme cela depuis vingt ans, mais que sa nouvelle famille ne connaissait pas encore.

Nous avions un client à l'étude qui était de ce monde-là et qui disait:

--Voilà une petite demoiselle qui a péché le gros lot à la loterie du mariage. Avec un pareil homme, on ne peut pas s'ennuyer!

Mme Barnod revint de Vichy le lendemain du mariage.

M. Barnod, en sa qualité de minéralogiste eut quelque envie de voir les calculs, mais sa femme l'envoya paître.

Olympe dit à sa mère que M. Jacques Louaisot l'avait fait travailler et promener comme s'il avait été son grand frère.

Ce fut l'origine de la grande influence du fils Jacques dans cette maison-là.

Au bout de huit jours, cependant, M. le baron était à son poste dans le salon Barnod, ne pouvant plus écouter Mme Barnod qui n'avait garde de chanter, mais faisant toujours des signes à Louette.

Il était triste, le salon. M. Ferrand ne savait rien, ou du moins ou ne lui avait rien confié, mais il devinait et se sentait mal à l'aise. C'était un véritable ami. Malheureusement, il avait l'air d'avoir été davantage. Le fils Jacques observait et jouait au professeur avec Olympe. Mme Barnod se livrait à cette joie rancuneuse des femmes sur le retour qui croient faire peser l'abandon sur une jeune rivale.

Car ce baron se moquait déjà très agréablement de son petit ménage.

Il avait l'air, le vieil étourdi, de faire l'école buissonnière loin de sa femme de dix-neuf ans.

Celui-là était-il un fripon ou un misérable vieil enfant?

Je fus choisi une fois, car on me mettait à toute sauce, de conduire la carriole, prêtée par le fils Jacques à Mme Barnod pour une expédition tout à fait caractéristique.

Mme Barnod et M. le baron Péry allaient visiter un enfant du sexe féminin qui était en nourrice dans une ferme de l'autre côté de Dieppe, tenue par des métayers du nom de Hulot.

J'étais chargé par le fils Jacques, qui passait décidément à l'état de confident, de dire, au retour, que j'avais conduit Mme Barnod toute seule faire une visite sur la route.

La mère Hulot, forte nourrice, exhiba une belle petite fille qu'elle appelait Fanchette. Le baron Péry la dévora de baisers. Mme Barnod pleurait comme une Madeleine.

En revenant, on causa. Dans les carrioles du pays de Caux, le siège du cocher est tout bonnement la banquette. J'étais donc avec eux, et cela gênait bien Mme Barnod.

Rien ne gênait jamais le baron Péry qui avait le plus heureux des caractères.

Il était à son aise comme s'il se fût appelé M. Barnod ou que Mme Barnod eût été la baronne Péry.

Il y eut pourtant un moment où il baissa la voix presque aussi bas que sa compagne. Mme Barnod parlait de l'avenir de cette pauvre petite créature, placée entre deux familles, mais qui n'aurait point de famille. Tout à coup, j'entendis le baron qui murmurait d'une voix religieusement émue:

--Cinquante mille francs! Ah! c'est joli!

Je crus d'abord qu'il promettait, comme on dit chez nous, une _indépendance_ de cinquante mille francs à la petite, et je pensais en moi-même: Mon gaillard, voilà deux mille cinq cents livres de rentes qui ne te coûteront pas cher à payer. Mais je me trompais. L'indépendance était constituée par Mme Barnod elle-même. Comment elle avait pu se procurer pareille somme, cela ne me regarde pas. Elle l'avait, la somme, sur elle, dans un portefeuille, et c'est pour cela que la voix de l'excellent baron avait tremblé de tendresse. Rien ne put l'empêcher de se jeter au cou de Mme Barnod. Il l'aurait embrassée devant la terre entière tant il trouvait son procédé délicat. La pauvre femme se tuait à dire:

--Cet argent-là m'appartient en propre. Ce n'est pas une fortune, mais en le plaçant dès aujourd'hui chez un notaire, notre petite Fanchette aura une aisance à sa majorité.

--Parbleu! répondait le baron. Si elle se plaignait, elle serait bien difficile! Vous êtes la plus généreuse des mères. Ce qui me vexe, c'est de n'en pas pouvoir faire autant.

Le portefeuille passa dans sa poche.

Il fut convenu entre Mme Barnod et lui que la somme serait placée dès le lendemain. Pendant toute la route, le baron se prêta avec une charmante obligeance à la fantaisie qu'avait Mme Barnod de bâtir des châteaux en Espagne pour la petite Fanchette. Ce cher baron ne demandait jamais mieux que de faire plaisir aux dames.

Figurez-vous que le lendemain je guettai à l'étude pour voir arriver le dépôt. Ça m'intéressait. J'étais un peu de l'affaire.

Mais la dot de Fanchette n'arriva pas ce jour là, ni le lendemain.

Pauvre Mme Barnod! Le baron devenait enragé quand il avait des billets de banque. Il abandonna en même temps sa jeune femme et sa vieille maîtresse pour un voyage de Paris, où il mena la vie d'étudiant tant qu'il y eut un écu dans son escarcelle.

Voilà où fut déposée la dot de Fanchette.

Et c'est ainsi qu'entra dans la vie la soeur cadette de Mme la marquise Olympe de Chambray, la soeur aînée de Mlle Jeanne Péry.

IV

Changement de règne.

Pendant que le baron éblouissait ainsi le Quartier latin par ses fredaines, la pauvre petite baronne restait toute seule à la maison. Il n'y avait aucune mésintelligence entre elle et son mari. Celui-ci ne l'avait jamais vue que pour l'adorer à genoux.

C'était bien le mari le plus aimable qui se puisse imaginer.

Seulement à quarante et quelques années, il avait juste dix-huit ans, et je ne sais pas si il y a au monde une infirmité plus fâcheuse que celle-là.

Il fut dix ou onze mois à manger la dot de Fanchette. Quand il revint, la jeune baronne avait mis au monde une jolie petite fille que le baron dévora de baisers.

Il était comme cela, le coeur sur la main.

Quand Mme Barnod voulut lui faire des reproches, il pleura à chaudes larmes, et je crois qu'elle lui donna dix louis pour qu'il eût du moins de l'argent de poche.

Il promit du reste, sur son honneur, de faire six cents francs de pension viagère à Fanchette--qu'il allait voir avec Mme Barnod et à qui il ne gardait pas la moindre rancune.

Pendant les années qui suivirent, il venait comme cela de temps en temps voir la petite baronne qu'il aimait beaucoup et Mme Barnod à qui il témoignait son estime en acceptant d'elle quelques cadeaux. Il embrassait Fanchette et Jeanne du même coeur innocent et ouvert aux joies de la nature.

Je ne sais ce qu'il avait conté à sa petite femme, mais c'était généralement celle-ci qui venait porter à l'étude les deux semestres de 300 francs constituant la pension de Fanchette.

Je me souviens de Jeanne Péry, en ce temps-là comme d'un petit chérubin de trois ou quatre ans. Elle était gentille à croquer. Mme Barnod la suivait partout à la promenade pour l'embrasser.

Le fait est qu'on aurait dit Fanchette, habillée en petite demoiselle.

Fanchette était toujours chez maman Hulot sa nourrice, et portait des habits de paysanne.

Aux environ de 1850, la petite baronne et Jeanne quittèrent le pays. Le bruit courut que le cher baron les avait saignées à blanc et qu'elles avaient gagné du côté de Rouen pour cacher la grande gêne où elles étaient.

Chez nous, les choses avaient bien changé, non pas pour moi: je ne sais pas quelle révolution il aurait fallu pour qu'on me donnât mon content de soupe, mais pour les maîtres.

Louaisot l'ancien baissait, le fils Jacques haussait.

La bonne femme tenait son ancien niveau, juste, qui l'avait mise autrefois au-dessous de l'ancien, au-dessus du fils Jacques, et qui la mettait maintenant au-dessous du fils Jacques, au-dessus de l'ancien.

Cela ne s'était pas produit sans de terribles batailles intérieures. Le vieux était titulaire, en définitive et tenait ferme à son autorité. Je crus un instant qu'il allait gagner la partie.

Mais voyez ce qui se passe quand un roi tombe ou qu'une république s'en va. C'est toujours de l'intérieur de la boutique que part le mauvais coup. Et qui nous trahirait si ce n'étaient les nôtres? Quand la bonne femme vit que l'ancien dégringolait et que le fils Jacques montait elle se mit à taper sur l'ancien pour le compte du fils Jacques.

Le vieux se débattit puis resta tranquille. On se comporta du reste décemment avec lui. La bonne femme lui ravaudait toujours ses bonnets de coton et il restait le maître à la condition de faire tout ce que le fils Jacques voulait.

La dernière fois que l'ancien se mit en colère pour tout de bon, ce fut un soir ou le fils Jacques apporta une robe de soie à la bonne femme.

La bonne femme en robe de soie! Le fait est que ça me parut une drôle d'idée. Du premier coup le vieux parla de les jeter tous deux à la porte.

Le fils Jacques dit à sa mère de s'en aller, et resta seul avec son père.

--Papa, demanda-t-il tranquillement, qu'est-ce que vous fîtes jadis quand feu mon grand-père tomba en enfance?

Le vieux leva la main. Le jeune la lui prit et la serra sans méchanceté.

--Il n'y a rien de bête comme de se fourrer des attaques d'apoplexie foudroyante, lui dit-il. Voilà vos deux grosses veines qui se gonflent et votre cou qui enfle comme celui d'un dindon.... Vous dites à feu mon grand-père, c'est ma grand'mère qui me l'a raconté: «Papa, chacun son tour. Vous avez mené l'attelage tant que vous avez eu bon oeil et bon poignet. Maintenant vos lunettes n'y voient goutte et votre moignon tremble. Vous verseriez la diligence, papa, je prends les guides et le fouet.» Il paraît tout de même que c'était vrai car le père mit son menton dans son giron.

--Moi je ne vous dis pas ça, papa, reprit le fils Jacques, parce que je vaux mieux que vous. Je vous dis: restez sur votre siège, mais laissez-moi manier le fouet et tenir les chevaux en bride. Comme ça, vous vivrez et vous mourrez tranquillement.

L'ancien ne répondit pas tout de suite. Il savait bien que la résistance était impossible à cause de la défection de sa bonne femme. Aussi sa rancune alla contre la bonne femme.

--Je veux bien que tu mènes les affaires, Fanfan, dit-il, mais pourquoi acheter de la soie à la vieille?

Le fils Jacques se redressa.

--Papa, fit-il, vous n'avez jamais été en état de me comprendre. Vous souvenez-vous d'un soir où vous me refusâtes trente sous d'une mécanique que j'avais inventée? C'était pour la tontine.... Oui? Vous vous en souvenez, pas vrai? C'est vrai qu'il y manquait quelque petite chose. Un premier jet n'est pas complet. Mais voilà sept ans que j'y travaille et que je la perfectionne. C'est déjà un joli ouvrage maintenant et ça deviendra encore un plus joli ouvrage plus tard. Le temps importe peu quand on est jeune. J'y mettrai tout le temps qu'il faudra, et toutes les herbes de la Saint-Jean aussi pour que l'affaire devienne la reine des affaires. La robe de soie que j'ai donnée à Mme Louaisot, mon papa, est une herbe de la Saint-Jean destinée à nourrir l'affaire.

Depuis ce soir-là, le vieux ne remua plus. Je n'y gagnai pas, car n'ayant plus personne à mener il prit l'habitude de me battre. Le fils Jacques et la bonne femme pensèrent qu'on ne pouvait lui refuser cette satisfaction-là.

Mais d'un autre côté, comme je fus bientôt seul à le servir, l'idée me vint de lui voler une part de son manger, et je ne m'étais jamais vu à pareille fête. Je sus vers cette époque ce que c'était qu'un blanc de poulet!