Chapter 31
Pour faire, moi aussi, mon petit bout de préambule, j'annonce que je supprime le système des pseudonymes analogiques et que je modifie légèrement le style de J.-B. Martroy, dans l'intérêt raisonné du lecteur.
Et j'ajoute que nul poète, en le supposant même juge d'instruction, n'aurait pu résoudre d'une façon plus lumineuse les énigmes posées par le dossier de Lucien.
Cela dit, je donne son oeuvre telle quelle.
OEuvres de J.-B.-M. Calvaire
I
Le Fils Jacques.
_Avis pour M. de Roeux_.--Vous êtes prié de commencer par le commencement, dans votre propre intérêt, quand même vous seriez alléché par quelque titre particulier, comme par exemple l_'Aventure du codicille_ ou l'_Histoire de l'enfant d'Olympe_. Ça viendra à son tour, et vous y gagnerez de mieux comprendre.
Je suis natif des environs de Dieppe, dans le département de la Seine-Inférieure. Mon père était un vieil homme qui s'était marié sur le tard à une femme presque aussi âgée que lui. Mon père tenait l'emploi de clerc-expéditionnaire chez M. Louaisot l'ancien. Ma mère polissait des couteaux à papier d'ivoire en chambre.
Je ne leur en veux pas de ce qu'ils me firent chétif. On va selon ses moyens. Les voisins croyaient qu'ils ne m'auraient pas fait du tout, et ma naissance fut regardée comme un tour de force.
Voilà déjà où vous pouvez juger que je ne suis pas un charlatan de romancier ordinaire, puisque je ne me donne pas une taille de cinq pieds six pouces, sans souliers et la figure agréable d'un archange.
Le mariage ne réussit pas à mon père qui laissa là au bout d'un an son buvard et ses fausses manches pour s'en aller en terre. Je l'ai peu connu à vrai dire. J'avais trois mois quand il décéda; mais je respecte sa mémoire.
Ma mère, infirme, obtint un lit à l'hôpital et je fus mis dans un asile de petits pauvres. Ce début-là n'est pas gai, mais j'ai mangé mon pain encore plus dur par la suite, et plus sec aussi.
M. Louaisot l'ancien vint un fois à notre hospice chercher un petit saute-ruisseau «pour le pain» comme on dit à Dieppe. Je n'avais jamais vu d'homme si imposant que lui, quoiqu'il portât un bonnet de coton blanc par-dessous son chapeau et que ce bonnet ne fût pas propre.
On fit ranger les petits de huit à dix ans dans la cour et M. Louaisot l'ancien nous passa en revue. Quand il arriva à moi, il me donna un soufflet parce que je me mouchais avec ma manche.
--Comment s'appelle ce polisson-là?
--Jean-Baptiste Martroy.
--Martroy! J'ai été pendant quarante ans le bienfaiteur de ton père. Jean-Baptiste, à ton tour, je vais te donner une position. Veux-tu venir avec moi?
Ça m'était bien égal. Je ne pensais pas qu'on pût être plus mal quelque part qu'à l'asile. On me fourra dans la carriole de M. Louaisot l'ancien qui dormit pendant toute la route, parce qu'il avait déjeuné deux fois et dîné trois--chez des clients.
Moi, j'avais faim, aussi on m'envoya coucher sans souper.
M. Louaisot l'ancien était notaire royal au gros bourg de Méricourt-lès-Dieppe. J'entrai chez lui maigre comme un coucou et j'y devins étique. Il faisait de nombreuses affaires dans les campagnes. Il trouvait toujours que je mangeais trop et que je ne voyageais pas assez. J'étais en route depuis le point du jour jusqu'au soir. Cela ne me fit pas grandir à cause de mon ordinaire, qui était le jeûne.
Après avoir tiré la jambe toute la semaine, on me mettait le dimanche, pour me reposer, à «curer l'étable», comme le bonhomme appelait lui-même son étude.
Je suppose qu'il pensait aux écuries d'Augias, car il était facétieux et instruit, autant que pas un notaire de la campagne normande, où ils sont tous pétris d'esprit.
Le fils Jacques, héritier unique de M. Louaisot, était en ce temps-là au collège. C'était un grand et beau garçon d'une quinzaine d'années, très luron, très gai, très gourmand, très voleur, et que les clercs regardaient comme un demi-dieu.
Le bonhomme l'adorait. Je l'ai vu lui donner dix sous pour son dimanche!
Il lui donnait, mieux encore que cela: il le comblait de leçons dont le fils Jacques a bien profité depuis.
Je ne comprenais pas beaucoup ces leçons où l'on parlait d'honnêteté; mais, petit à petit, j'en vins à regarder l'honnêteté comme l'art d'être filou sans qu'il en résultat aucun désagrément.
Il y avait un nom qui revenait presque aussi souvent que le mot honnêteté dans les leçons du bonhomme: la Tontine.
Quand le fils Jacques eut fini ses humanités, vers ses dix-huit ou dix-neuf ans, il vint passer ses vacances à Méricourt, avant de partir pour l'école de droit, car il fallait qu'il fût reçu _capax pour_ prendre l'étude de son père.
On causa de la Tontine depuis le matin jusqu'au soir.
Qui donc était cette Tontine dont les fonds étaient déposés chez M. Louaisot? Cela m'intriguait au plus haut point. Vingt fois, j'avais entendu le bonhomme dire au fils Jacques:
--Il faut que la Tontine fasse ta fortune.
Je pensais que ce devait être une vieille rentière, facile à paumer.
Le plus ancien de mes souvenirs date de cette époque. Je pouvais bien avoir douze ans. Le fils Jacques était en vacances depuis une quinzaine. La veille, son père lui avait dit:
--Trouve une combinaison, Fanfan, tu me la soumettras et je te la corrigerai. Ces mécaniques-là, c'est comme les versions et les thèmes.
Le fils Jacques avait répondu:
--Je chercherai.
Donc, ce soir-là, je venais de monter dans ma soupente, où j'étais à portée de la voix du vieux. Le vieux s'occupait à compter sa recette après souper. Tout à coup le fils Jacques fit irruption dans sa cabine en criant:
--Papa, je viens de trouver le joint!
Le bonhomme ferma sa caisse et rabattit son bonnet de coton sur ses oreilles en regardant son héritier du coin de l'oeil.
--Si tu as vraiment inventé une mécanique, garçon, dit-il d'un ton encourageant, je n'y vas pas par quatre chemins: je te flanque trente sous pour ton dimanche! Le fils Jacques répondit avec fierté:
--Je veux trente francs!
Pour le coup, le vieux se mit à rire. Mais le fils Jacques frappa du pied, disant:
--Ça vaut un million comme un liard! deux millions! trois millions! et le reste!
--Alors, garçon, on t'écoute!
--Le saute-ruisseau dort-il dans son trou?
--Comme une marmotte. Cause, je te dis!
J'étais en effet bien près de m'endormir, mais quand je vis qu'ils craignaient d'être entendus, je me frottai les yeux et j'écoutai de toutes mes oreilles.
Le fils s'assit auprès de son père. C'était vraiment un joli gars. Il avait de la flamme dans les yeux.
Ce qu'il conta, je ne le comprenais pas bien alors, et pourtant je m'en souvins mot pour mot quand il fut temps pour moi de le comprendre.
--Papa, dit le fils Jacques, les jeunes ramassent ce que les vieux laissent tomber. Tu baisses et moi je monte.
--Prends garde de glisser, Fanfan, dans l'escalier!
--Allons donc! j'ai étudié l'affaire à fond et je la sais mieux que toi. Sur les cinq membres il n'y en a qu'un de commode pour mon idée. Le bedeau, le pauvre, le maquignon et le déserteur ont des familles auxquelles le diable ne connaîtrait goutte. Quand on aurait bien travaillé, quelque va nu-pieds de cousin ou quelque drôlesse de cousine sortirait de terre au moment où l'on s'y attendrait le moins, et adieu mon argent!
--Le fait est, Fanfan, que les familles des malheureux sont bien gênantes à cause de ça. On les croit seuls ici-bas. Dès qu'ils meurent, vous voyez tout un régiment autour de leur paillasse,--quand il y a quelque chose dedans.
--Au contraire, poursuivit Jacques, Jean Rochecotte, tout facteur rural qu'il a été, est sorti d'une maison de gentilhommerie. Ses parents sont connus. On les compte, et puis on se dit: «Voilà, c'est tout, il n'y en a pas d'autres.» Le vieux fit un signe de tête qui voulait dire: «Fanfan, tu m'étonnes par ta capacité.» Il demanda tout haut:
--Et combien en comptes-tu de parents au facteur rural?
--Rien que trois _têtées_. C'est avantageux.
--Tu trouves?
--Un marquis, un comte, un baron.
--C'est vrai, pourtant! grommela le vieux.
Le fils Jacques poursuivit:
--Première têtée, première ligne, le comte de Rochecotte, à Paris; seconde ligne et seconde têtée, le baron Péry de Marannes, à Lillebonne; troisième ligne, M. le marquis de Chambray, à la porte de chez nous.
--Juste, Fanfan, je vois le château de Chambray de ma fenêtre, quand il fait jour. Après!
--Ça tombe sous le sens, papa. Pour le bien de la combinaison, il faut que Jean-Pierre Martin, le bedeau; Vincent Malouais, le maquignon; Simon Roux, dit Duchêne, le déserteur; et Joseph Huroux, le mendiant, passent de vie à trépas avant Jean Rochecotte.
Le vieux se gratta l'oreille sous son bonnet de coton et dit:
--Diable! diable! tu en juges quatre d'un coup!
--C'est tout simple, papa, puisque Jean Rochecotte doit rester le dernier vivant.
--J'entends bien, mais....
--Il n'y a pas de mais: tout part de là.
--Soit. Voyons d'abord le thème tout entier, nous marquerons les fautes après.
--Il n'y a pas de fautes, papa.
--Et ensuite?
--Ensuite, il faut que j'hérite du dernier vivant.
--Vraiment!
--Dame! Sans ça, ce ne serait pas la peine de se creuser la cervelle!
--Et tu as un moyen d'hériter du dernier vivant?
--Parbleu!
--Quel moyen?
--Un mariage.
--Jean Rochecotte n'a pas de fille.
--Je sais bien, et c'est dommage. D'un autre côté, je ne peux pas épouser M. le comte de Rochecotte à Paris.
--Ça paraît clair, Fanfan. Sais-tu que tu m'amuses?
--Ni le baron Péry non plus.
--Ni le marquis de Chambray, je suppose?
--Celui-là, si fait, papa.
--Comment! s'écria le bonhomme qui se mit à rire.
--Ne riez pas, la langue m'a fourché. Ce n'est pas moi qui épouserai M. le marquis.
--À la bonne heure!
--Ce sera ma petite amie Olympe Barnod.
--Beaucoup plus tard, alors? Elle n'a que six ans.
--Oui, plus tard, papa. Le temps ne fait rien. Je suis jeune.
--Et puis encore?
--Le reste n'est pourtant pas bien difficile à deviner.
--Tu épouses Olympe Barnod, je parie?
--Parbleu!
--Mais il faut au moins qu'elle soit veuve!
--Ça tombe sous le sens, papa. Elle le sera.
Il y eut un silence pendant lequel ils se regardèrent fixement tous les deux. Le bonhomme baissa les yeux le premier.
--Mais, reprit-il, d'une voix que je trouvais singulièrement changée: Olympe Barnod ne sera pas héritière si elle devient veuve.
--Elle aura un enfant, repartit le fils Jacques sans hésiter.
--Si le bon Dieu le veut, oui, mais en ce cas-là même, il y aura toujours deux lignes entre elle et l'héritage du dernier vivant: la têtée Rochecotte et la têtée Péry de Marannes.
--Papa, répondit le fils Jacques, il suffira peut-être du temps pour éteindre ces deux lignes-là.
Le bonhomme, au lieu de répliquer, prit la lampe qui était sur sa table et monta l'escalier de ma soupente.
Heureusement que j'entendis son pas. Je me retournai le nez contre le mur. Cette position ne lui permit point de passer la lampe au-devant de mes yeux.
Il redescendit. Le fils Jacques sifflait auprès de la table. Le vieux se rassit. Il était tout pensif.
--Garçon, dit-il enfin, tu n'es pas de mon école.
--Non, papa, je suis de la mienne.
--J'ai pourtant assez bien mené ma barque, garçon!
--Dans votre mare, oui, papa, mais moi, je veux aller au large.
--Prends garde de te noyer! Tu as de l'intelligence, mais tu n'as pas de sens pratique.
--Qu'est-ce que c'est ça, papa, le sens pratique?
--Fanfan, c'est l'intelligence qui ne s'égare pas du côté de la cour d'assises.
--Tu sais où elle est, papa, la cour d'assises, répondit cet effronté fils Jacques. Alors, selon toi, ma combinaison ne vaut rien?
--Non.
--Moi, je la trouve bonne; qui vivra verra.
Le vieux lui prit la main et l'attira contre lui.
--Voyons, garçon, fit-il en essayant un peu d'attendrissement paternel. Je t'ai pourtant donné des principes. Tu m'affliges véritablement. Tu vas là, et du premier coup en dehors de l'honnêteté, qui est proverbiale dans notre profession! Le fils Jacques se mit à chanter:
_Ah! vous dirais-je maman...._
--Réponds, au moins, garçon!
--Ah ça! papa, est-ce que vous avez la prétention d'être honnête, vous?
Le vieux se redressa.
--Fils Jacques, fit-il sévèrement, nous ne nous entendons plus tous deux. J'ai une prétention, en effet, c'est de mourir dans mon lit. Je ne suis pas un grand philosophe, moi. J'appelle honnête tout ce qui peut passer à côté d'un gendarme sans mettre un faux nez et des lunettes vertes. Tu finiras mal, fils Jacques. Je te souhaite de n'avoir rien de plus fâcheux en ta vie que les lunettes vertes et l'emplâtre sur l'oeil.... Ne répliquez pas! Vous êtes un méchant blanc-bec, allez vous coucher!
II
Les revenus de la tontine.
Quand Louaisot l'ancien le prenait sur ce ton-là, il ne faisait pas bon continuer de rire. Le fils Jacques alla se coucher l'oreille basse.
Le fils Jacques est devenu avec le temps le grand M. Louaisot de Méricourt que nous voyons un peu tombé dans sa boutique de renseignements, mais qui a eu vraiment son jour,--un jour où il a pu croire que Louaisot l'ancien était une ganache.
Au pays, là-bas, il n'y avait pas beaucoup de gentilshommes qui eussent une posture meilleure que le jeune M. Louaisot, notaire, membre du conseil général, maire de Méricourt, tuteur de Mlle Olympe et oracle de toutes les familles à vingt lieues à la ronde.
Ce jour-là ne dura pas. Le pied de M. Louaisot glissa parce qu'il avait voulu grimper trop vite, mais il se raccrocha lestement aux branches.
Il ne tomba pas plus bas que mi-côte.
Et jusqu'à ce moment, la prophétie de Louaisot l'ancien ne s'est pas encore réalisée. Le fils Jacques a passé souvent auprès de la cour d'assises et n'y est pas entré.
Mais il continue sa route le long de cette haie dangereuse. Il n'a pas atteint son but. Il y marche sans que rien l'en puisse détourner.
Il se peut encore que Louaisot l'ancien se trouve avoir été bon prophète.
Cette combinaison, en apparence si folle, dont j'entendis l'exposé sans le comprendre, ce fut la première idée de M. Louaisot de Méricourt.
Il n'a jamais eu que cette idée-là en toute sa vie.
C'est ce qu'il appelle l'_affaire_ par excellence.
Quand il parle «d'engraisser l'affaire», il s'agit de cette idée là.
Elle a déjà marché considérablement entre ses mains. Elle est parvenue, on peut le dire, aux trois quarts et demi de la route qui conduit au succès.
Mais le dernier demi-quart restant est toujours le plus difficile à faire.
Voyez au mât de cocagne! Combien dégringolent au moment même où ils avancent la main pour saisir la montre ou la timbale?
J'ai aidé--que pardonne au pauvre esclave!--j'ai aidé parfois à faire avancer l'idée de quelques pas, mais en ce moment je suis en train de lui passer la jambe, comme on dit dans les milieux vulgaires.
Ceci, j'espère, servira d'expiation à cela.
Je la connais sur le bout du doigt, l'affaire. Elle est loin d'être aussi absurde que Louaisot l'ancien le supposait. Elle est une dans sa complication et si le principal rouage de la mécanique--_la femme_--ne s'était pas montré rétif dans une certaine mesure, l'idée serait peut-être parvenue à exécution depuis longtemps.
Elle peut encore réussir. Si je n'étais pas là, moi que je désignerai--l'expression est assez heureuse--par le nom de vermisseau providentiel, je dirais qu'elle _doit_ réussir.
En somme, n'exagérons rien: étant donnée la valeur intellectuelle de M. Louaisot, on pouvait trouver mieux comme idée.
Mais l'idée étant admise pour ce qu'elle vaut, tous ceux qui connaissent un peu la partie vous diront, s'ils sont de bonne foi, que M. Louaisot de Méricourt a dépensé pour la réaliser des trésors de patience, d'audace, d'activité et de scélératesse et même de génie. Vous allez voir.
Le fils Jacques partit pour l'École de droit sans se réconcilier avec son père. Son absence ne fit ni chaud ni froid à ma situation, qui était celle d'un petit noir dans les colonies, avant l'émancipation. Tout y était, même le fouet. Louaisot l'ancien aimait à donner le fouet quand sa digestion ne réussissait pas comme il voulait.
Je ne sais comment exprimer cela: je ne me déplaisais pas chez lui--à cause de la tontine.
La conversation entre le père et le fils m'avait ouvert l'esprit d'une façon singulière. Je ne prenais plus la tontine pour une vieille dame. Je savais que c'était un tas d'or qui allait grossissant incessamment--comme les boules de neige qu'on roule au dégel.
Elle valait déjà, la boule de neige, en l'année où nous étions alors--1843,--plus de quatre millions.
Avais-je, du fond de ma misère, une notion bien exacte de ce que pouvait être un million, je n'en sais rien, mais on peut affirmer que chez les enfants l'idée du million est plutôt au dessus qu'au-dessous de la réalité.
La première fois qu'on essaie de l'évaluer, on a peur que le monde ne contienne pas assez d'or pour parfaire cette énormité.
La tontine, quand je voulus la définir, fut donc pour moi une bourse de quatre millions, devant doubler dans une période de quinze années et qui avait cinq propriétaires.
Était-ce bien cela? Si c'eût été cela, les cinq propriétaires auraient pu partager. Or, les cinq propriétaires mouraient de faim en regardant au loin ce festin, gardé par une barrière magique et auquel leurs longues dents ne pouvaient atteindre.
Non, ce n'était pas cela. L'essence de la tontine est de n'appartenir qu'à un seul. Tant qu'ils étaient cinq ayant droit, elle n'appartenait donc à personne.
Ou plutôt elle appartenait à M. Louaisot l'ancien, dragon de ce trésor, qui avait mission de le garder captif sous une demi douzaine de clefs.
Mais j'ai déjà dit combien ce vieux Normand de notaire qui faisait entrer la cour d'assises dans la définition de l'honnêteté, était fanatique partisan du travail. Je ne me couchais jamais le soir sans être à moitié expirant de fatigue.
M. Louaisot usait du même système vis-à-vis de ses autres clercs. Pourquoi, faisant exception pour l'argent de la tontine, l'aurait-il laissé honteusement se reposer?
Comme il ne se mettait jamais en dehors d'une certaine régularité, rogue comme le puritanisme coquin, il faisait grand bruit de l'immaculée candeur de sa caisse. Je penche à croire que sa caisse était en état, mais il s'y faisait des affaires à la petite semaine sur une échelle vraiment imposante. On venait lui chercher des sous jusque de l'autre côté de Rouen.
Les paysans normands sont très fins, mais très nigauds. L'idée de posséder les affole; ils ne savent pas résister aux attraits d'un lopin de terre. Aussitôt qu'un paysan a emprunté vingt écus, il est pris. M. Louaisot le tient par la patte et ne le lâche plus. En Normandie, M. Louaisot l'ancien se nomme légion. Je ne veux même pas dire ce qu'une pièce de 5 francs peut rapporter au bout de l'an à ces monts-de-piété campagnards. On ne me croirait pas.
Mais, soit qu'on les nomme banques, études, agences, soit même qu'on les appelle cabarets, si le titulaire vend du cidre, échoppes s'il raccommode des savates ou s'il fait la barbe en foire, je puis bien constater que ces boutiques de liards pullulent à tel point chez nous qu'il faut compter au moins un bourreau pour chaque douzaine de victimes.
Aussi les bourreaux eux-mêmes commencent à maigrir. On rencontre de ces sangsues toutes plates et qui languissent. Le métier ne va plus.
Le métier allait toujours pour Louaisot l'ancien qui était le dieu de cette arithmétique rabougrie. Il faisait en grand. Banquiers, perruquiers, agents, rebouteurs, usuriers de tout poil et de toute engeance étaient ses tributaires. C'était moi qui faisais circuler les capitaux, et sous ma petite houppelande en guenilles, je portais une vieille sacoche où il y avait parfois plus que la recette d'un garçon de banque.
J'ai souvent galopé derrière la diligence en demandant un petit sou, avec des paquets de billets de banque entre ma houppelande et ma peau,--car Louaisot l'ancien disait que les chemises enrhument la jeunesse.
Quoique le principal du métier soit de prêter aux pauvres, les pauvres étant la seule espèce humaine qui puisse payer trois ou quatre cents pour cent d'intérêt par an. Louaisot l'ancien aussi prêtait aux riches. Je garantis que l'argent de la tontine ne moisissait pas.
Il y avait pourtant quatre gaillards de mauvaise mine à qui M. Louaisot ne prêtait jamais. Quand ils venaient, on les mettait à la porte, quoiqu'ils offrissent de donner vingt francs pour cent sous. Je fus du temps à apprendre leurs noms, parce que ma vie se passait par vaux et par chemins.
Mais je finis bien pourtant par savoir que ces quatre déshérités à qui Louaisot l'ancien ne voulait pas prêter--même à la demi-semaine--étaient Jean-Pierre Martin, l'ancien bedeau, Vincent Malouais, le maquignon démissionnaire. Simon Roux, dit Duchesne, le soldat déserteur et Joseph Huroux, le seul des quatre qui eût gardé un état, car il tendait la main sur les routes:
C'est-à-dire quatre des ayant droit aux millions que M. Louaisot tenait sous son pressoir et dont il tirait tant de bon jus!
Le cinquième membre de la tontine. Jean Rochecotte, vivait heureux en comparaison des autres. Son cousin, le Rochecotte de Paris lui faisait une pension de sept francs par semaine, qui se payait chez nous. Aussi, à celui-là on avançait tout ce qu'il voulait, jusqu'à concurrence de 3 fr. 30 c, le reste étant pour l'intérêt.
On s'étonnera peut-être que, dans ce pays de tripotage, des héritiers présomptifs de plusieurs millions ne trouvassent pas à emprunter une pièce blanche. Il y avait plus d'une raison pour cela. D'abord Louaisot l'ancien leur tenait la tête sous l'eau tant qu'il pouvait, sachant bien que si la voix leur poussait une fois, ils hurleraient comme des diables autour de sa caisse; ensuite, ils avaient pris soin eux-mêmes d'épaissir un tel brouillard autour de leur association que les trois quarts et demi du monde regardaient la tontine comme une pure menterie.
Ils avaient eu si grande frayeur au début des poursuites du gouvernement! Et M. Louaisot avait exploité si savamment leur épouvante!
«Argent volé ne profite pas», dit le proverbe. Je ne sais pas si jamais on put en rencontrer preuve plus lamentable que celle qui était offerte par ces quatre malheureux.
Excepté Joseph Huroux qui savait son état de mendiant, les autres mouraient littéralement de misère. Quoiqu'on ne crût pas à la Tontine, le souvenir des méfaits qui avaient donné naissance à la rumeur courant depuis tant d'années, au sujet de cette même prétendue Tontine, s'était perpétué de père en fils dans la campagne cauchoise. Ces gens-là étaient, pour tous, des voleurs.
Et non pas des voleurs ordinaires, mais des voleurs sur l'autel!
Des fournisseurs!--chose qui accumule sur soi plus de mépris et plus de haine que toutes les autres infamies rassemblées en monceau!
Je n'en sais pas bien long. J'ignore si cette haine est méritée et si ce mépris est toujours équitable. Je suppose qu'il peut se trouver un honnête homme par ici, par là dans la partie.
Mais quand on songe que dans toutes nos guerres c'est la même farce! L'ennemi est bien nourri et bien couvert: ah ça! ils n'ont donc pas de fournisseurs, les Russes ou les Prussiens?
Nos soldats, eux, arrivent à la bataille sans souliers, sans culottes, l'estomac creux et souvent la giberne vide.
Et c'est bien rare qu'on entende dire qu'il y a eu un fournisseur écartelé à quatre chevaux. Je n'en ai jamais vu.
J'en connais un, un gros, qui passe pour avoir _fourni_ la dysenterie à tout un corps d'armée avec de la viande, mort dans son lit. Eh bien! l'autre jour, il a condamné aux galères, comme juré, un méchant gars qui avait passé une brèche pour tirer un lièvre dans un bois réservé.
Bien sûr le méchant gars avait eu tort, mais le gros fournisseur! Peut-être qu'il n'y aura plus de révolutions le jour où on fera juger les fournisseurs par les braconniers.
Dame! et tenez, je rencontrai, moi, un jour Jean-Pierre Martin, le bedeau, qui dormait au coin d'un mur. Ce ne fut pas bien brave: je lui donnai mon pied quelque part.