Le dernier vivant

Chapter 3

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--Je vois qu'on ne t'a rien dit, reprit-il, je vais donc te renseigner moi-même. Ce sont d'assez braves gens, ici. Le docteur aime l'argent, sa femme adore l'argent, sa fille idolâtre l'argent: c'est une famille très unie. On me soigne juste pour mon argent et je n'en demande pas davantage. Je passe pour fou. C'est peut-être vrai. Peu importe, comme tu vas le voir. Il ne s'agit de moi que fort indirectement, abordons nos affaires.

J'avais essayé de l'interrompre quand il avait prononcé le mot fou, mais j'avais eu la bouche fermée par son geste net et péremptoire. Il voulait la parole, il la garda. Et ce fut pour me demander, les yeux dans les miens, avec une certaine brusquerie:

--Avais-tu entendu parler de ma femme, autrement que par moi, avant d'écrire ton roman?

Il ne faudrait pas que le lecteur prît cette question pour un nouveau symptôme d'aliénation mentale.

C'est ici le cas d'avouer que, tout en me livrant avec assiduité aux rudes travaux qui sillonnent avant l'âge le front des jeunes attachés d'ambassade, j'avais trouvé le temps d'écrire et de publier, sous un pseudonyme suffisamment transparent, un livre très étudié: tableau joliment réussi de nos moeurs modernes.

J'ajoute avec candeur que certain public de choix, le seul auquel j'aie souci de plaire, n'avait pas trop mal accueilli ma tentative.

Je ne me serais donc pas étonné outre mesure de me voir connu ici en qualité d'auteur, lors même que ma mémoire ne m'eût point rappelé à propos l'attention amicale que j'avais eue d'envoyer à Lucien Thibault un exemplaire de ma quatrième édition, avec portrait de l'auteur, photographié dans une pose agréable.

--Bah! fis-je du bout des lèvres et sans me priver de feindre l'indifférence voulue, t'es tu donné le tort de parcourir cette fredaine de jeunesse?

Il sourit pour la troisième fois, mais pour le coup, en vérité, en mélangeant la politesse avec la raillerie aussi correctement qu'eut put le faire un critique régulier du _Figaro_ ou de _Paris-Journal_ à pareille naïve question.

--Mon suffrage n'ajoutera pas beaucoup à ta gloire, répondit-il, mais j'ai lu en effet ton roman depuis la première page jusqu'à la dernière, et tu sauras bientôt, si tu les ignores, les raisons personnelles que j'avais pour trouver ton récit puissamment, cruellement attachant. Réponds à ma question, je te prie: Avant que ton livre fût composé, d'autres que moi t'avaient-ils parlé de Mme Lucien Thibaut?

--Non, jamais, répliquai-je.

Et j'ajoutai après réflexion:

--Je ne connais de ta femme que ce que tes lettres m'en ont dit.

--Je me souviens de mes lettres, fit Lucien qui baissa les yeux. Mes lettres ne disaient rien du tout... rien qui eût trait aux événements, du moins.

--Puisque tu me mets sur ce sujet, voulus-je dire, je me suis souvent plaint en moi-même du vide de tes lettres qui semblaient....

--Elles ne semblaient pas, c'était vrai. Je te cachais quelque chose. Mais ce n'était pas ce dont il est question. À l'époque où je t'écrivais ainsi, j'ignorais tout moi-même... car tu n'aurais pas cru, plus que moi, n'est-ce pas, à des dénonciations anonymes?

Il rapprocha son siège délibérément, en homme qui n'attend pas de réponse, et reprit en affermissant sa voix:

--Je te crois, tu ne savais pas, tu ne pouvais pas savoir. Tu as mis au jour un récit de pure imagination. Si tu avais connu, ne fût-ce qu'une parcelle du mystère si terriblement curieux qui est entré dans ma vie, comme le ver pénètre la saine écorce d'un arbre condamné à mourir; si tu avais entrevu, ne fût-ce qu'un petit coin de ma misère inouïe, ton drame aurait pris tout aussitôt une réalité, une consistance, une passion.... Ne te fâche pas Geoffroy, ton livre est très bien tel qu'il est.

--Par exemple! protestai-je, moi! me fâcher! allons donc!

Il avait toujours ce diable de sourire des princes qui rendent compte dans les journaux.

--Je dis très bien, répéta-t-il, comme je le pense. L'histoire a de l'originalité. Tu l'as faite avec quelques réminiscences d'Edgar Poe....

--Je te jure... m'écriai-je.

--As-tu lu, par hasard, interrompit-il à son tour, un livre anglais qui laisse peut-être quelque chose à désirer sous le rapport de l'ordonnance et de la clarté, mais qui offre une des charpentes dramatiques les plus étonnantes qu'on ait assemblées de nos jours? La _Woman in White_ de Wilkie Collins?

--_La Femme en blanc_?... répétai-je, non sans rougir un peu.

--Je ne t'accuse pas de plagiat, Geoffroy, ton livre ressemble encore à bien d'autres livres, mais tel qu'il est, il me suffit. Il me prouve que tu es mon homme.

Je relevai sur lui mon regard inquiet et plein de points d'interrogation, car je ne savais pas si j'allais recevoir encore quelques pierres dans mon pauvre jardin d'auteur.

--Je dis, répéta-t-il gravement, que tu es mon homme, si toutefois tu veux être mon homme, bien entendu. Ce que tu as fait une fois avec ton imagination toute seule, tu peux le refaire, aidé de renseignements, de pièces....

Tout en parlant, il avait reculé son fauteuil de façon à se mettre à portée d'un coffre qui était derrière lui, et dont il prit la clef dans un petit trou pratiqué sous un des pieds de sa table.

--Je suis entouré d'espions, me dit-il, en forme d'explication, et tous ces gens-là voudraient bien me voler mon roman!

La serrure du coffre fut ouverte sans bruit. Il en souleva le couvercle avec lenteur.

Il faut pourtant bien dire ce que j'éprouvais. Je croyais son accès revenu. L'idée d'accepter une besogne littéraire frivole dans cette chambre qui était comme le tombeau d'un charmant esprit et d'un noble coeur m'inspirait une répugnance dont aucun mot ne saurait rendre l'amertume.

--Mais, continua Lucien avec une fermeté solennelle, je veille. Ils ont beau faire. Je ne perds jamais de vue cette malle qui contient, il est vrai, toutes mes misères mais qui renferme aussi mon dernier espoir!

VII

Jeanne

Le coffre était plein de papiers en liasses. La main de Lucien s'y plongea avec une sorte de frémissement nerveux. Il poursuivit:

--Laisse-moi te dire ceci qui a son importance: le roman de Wilkie Collins m'a beaucoup frappé, frappé jusqu'à l'angoisse. Il y a dans son récit des lacunes qui me donnaient la chair de poule, parce que je les remplissais avec ce qui m'appartient de douleurs et de terreurs. Il y a aussi des invraisemblances si naïves qu'on les croirait préméditées pour prêter à la fiction une couleur entière de vérité. Je connais ces invraisemblances. Elles abondent dans ma propre histoire qui est vraie.

Il mit sur moi son regard fixe et demanda:

--As-tu rencontré de ces gens nerveux qui ne peuvent entendre parler d'une maladie sans en ressentir aussitôt les symptômes? Moi, je suis comme cela, non pas pour ma santé, mais pour mes aventures, on plutôt pour _mon_ aventure, car je n'en ai eu qu'une seule en toute ma vie. J'y rapporte ce que je lis, ce que j'entends, ce que je vois, j'y rapporte tout. Il y a des moments où il me semble que mon aventure m'a poursuivi jusqu'au fond de ce refuge, et que j'y suis entouré par de misérables subalternes à la solde du démon en chef qui a joué le principal rôle dans la comédie de mon malheur. Ce M. Wilkie Collins n'a jamais entendu parler de moi, c'est certain; il ignore le premier mot de ma triste biographie, et pourtant, j'ai nourri souvent et longtemps la fantaisie de l'aller trouver en Angleterre, de l'interroger pour savoir si, derrière le travail de son imagination, il y a un fait, un tout petit morceau de mon fait à moi.... Veux-tu voir Jeanne?

Ces derniers mots me donnèrent un tressaillement.

Je ne sais pourquoi ils ramenèrent devant mes yeux l'image charmante de l'inconnue qui tout à l'heure s'était montrée au seuil de l'appartement voisin.

Je l'ai dit, je ne croyais pas que ce fût Jeanne, et pourtant ce nom, prononcé à l'improviste, me fit revoir le visage noble et triste de celle qui venait voir Lucien, mais qui ne voulait pas être vue.

Lucien me tendait un portrait, je le pris avec empressement. C'était une simple carte photographique, encadrée de papier verni.

Jamais je n'avais rien vu de si joli que la fillette qui me souriait dans ce pauvre cadre.

Celle-là était bien «la petite Jeanne.»

Et certes, elle n'avait rien de commun avec la belle dame inconnue.

Pourquoi le regard doux et profond de cette dernière restait-il entre moi et la gaieté enfantine du portrait?

Je fus longtemps à regarder Jeanne, détaillant avec un intérêt que je ne pouvais définir l'exquise délicatesse de ses traits. J'avais plaisir à admirer la bonté vraiment angélique de sa joyeuse figure. Chez Jeanne tout était bon, même sa petite pointe d'espièglerie.

La main de Lucien remuait les papiers du coffre, et il disait:

--C'est ce mois-ci qu'elle va avoir ses vingt ans.

Il ajouta d'un accent impatient:

--Dis donc au moins comment tu la trouves?

Le mot ne me vint pas, et je répondis:

--Comme on doit bien l'aimer!

Il fit mine d'activer sa recherche parmi les papiers.

Je ne pouvais voir l'émotion de son visage qu'il détournait avec une sorte de honte.

Sa voix trembla quand il reprit:

--Oui, on l'a bien aimée!

Il s'interrompit, puis ajouta:

--Trop aimée!... mais ce portrait ne dit rien. C'est du noir et du blanc. Qui pourrait deviner, en voyant cette chose muette et morte, la vie du regard, la grâce du mouvement, l'attrait du repos? et la voix? et l'accent? et l'ineffable harmonie de l'ensemble? qui pourrait deviner cela?

--Moi, murmurai-je involontairement, les yeux toujours fixés sur le portrait de Jeanne.

Certaines vues ont la faculté de produire, par l'intensité du regard, le phénomène stéréoscopique.

Je voyais la photographie s'arrondir et prendre des reliefs comme si un souffle mystérieux eût soulevé et gonflé les plans de la pauvre chère image. J'avais devant moi la ravissante enfant, et je ne mentais même pas en parlant de vie, de mouvement, d'harmonie, car il me semblait que ma volonté pouvait animer les divins contours de la statue. Lucien ne se tourna pas encore de mon côté, mais tout son corps avait des frémissements, et il balbutia d'un accent troublé:

--Toi! toi aussi, Geoffroy! Rends-moi ma petite Jeanne!

Puis, riant péniblement et, à ce que je crus, refoulant un sanglot, il ajouta:

--Non, garde-la. Je ne suis pas jaloux. Qui sait? Il y a peut-être de la terre dans ces cheveux blonds si doux, si parfumés, qui remuaient leurs boucles flexibles au moindre mot de sa bouche plus rose que les roses. Qui sait? Ses grands yeux bleus comme le ciel ont peut-être éteint la flamme adorée de leurs prunelles. Ma Jeanne! ma Jeanne! Oh! qui sait? Dieu ne veut rien me dire! Peut-être que son pauvre mignon petit corps est rongé par les vers au fond d'une tombe. Non, non, je ne suis pas jaloux. Je suis mort, si elle est morte!

Il avait quitté son siège pour s'agenouiller auprès du coffre sur lequel il se penchait.

Je croyais qu'il continuait sa recherche parmi les papiers, mais bientôt, je le vis immobile, puis tout à coup il chancela, et je n'eus que le temps de le prendre dans mes bras pour l'empêcher de s'affaisser sur le plancher.

C'était un fardeau, hélas! bien léger: tout au plus le poids d'une femme.

Quand je l'eus relevé, il resta un instant appuyé contre ma poitrine. Il respirait avec effort. Sa parole était celle d'un agonisant.

J'eus peur. J'avais vu mourir quelqu'un ainsi debout.

Mais, s'il est possible, quelque chose me frappait plus douloureusement encore que cette pâleur menaçante, c'était le _vieillissement_ soudain, extraordinaire, je dirais volontiers magique, qui s'était opéré dans tout son être.

J'ai dû dire que, contre la coutume, les années avaient rajeuni mon malheureux camarade de collège jusqu'à lui donner presque la tournure d'un enfant. Tout en lui, au premier aspect, m'avait paru amoindri, effacé, réduit à ces apparences indécises qu'on retrouve parfois dans l'extrême vieillesse, mais qui sont surtout le propre de l'adolescence, luttant contre le travail de formation.

Maintenant il avait son âge.

Plus que son âge: c'était un homme mûr. La crise d'angoisse qui tendait chaque fibre de son être lui restituait la virilité et la fierté.

Ce n'était pas la force revenue qui le faisait homme, c'était la douleur.

Son aspect éveillait l'idée de cet héroïsme passif qui est la gloire des martyrs.

J'essayais de le réchauffer contre ma poitrine, car son contact me faisait froid et j'étais secoué par ses frissons.

Il me dit, et je n'oublierai jamais cela:

--C'est bon de s'appuyer sur un coeur.

Pauvre, pauvre Lucien! J'eus remords comme s'il m'eût reproché sa solitude.

Au bout d'un instant, ses paupières humides découvrirent le profond regard de ses yeux. Il essaya de sourire, et reprit doucement:

--Je ne mourrai pas encore de cette fois. Merci, Geoffroy. Je n'ai pas le droit de mourir. Tu peux me lâcher maintenant, je me tiendrai bien debout. En effet, il se mit sur ses pieds sans trop d'effort, après quoi il me serra la main en murmurant:

--Ce n'est pas gai un ami comme moi. Merci encore. Je veillerai à ne plus t'effrayer ainsi; car tu es tout blême, Geoffroy, mon bon Geoffroy.

Je pressai sa main entre les miennes sans répondre. Son sourire persistait. Il se figeait sur ses lèvres et faisait mal à voir.

--N'est-ce pas, demanda-t-il tout à coup en prenant un ton dégagé qui sonnait faux, n'est-ce pas qu'il est gentil mon cher petit portrait? C'est tout ce qui me reste d'elle. On ne devinerait guère que c'est le portrait d'un assassin.

Je crus avoir mal entendu.

Et pourtant, j'avais ouï dire... Était-ce donc vrai?

Des lèvres, plutôt que de la voix, je répétai ce mot: _Assassin_!

Lucien détourna la tête, ne pouvant plus garder son navrant sourire. L'effort qu'il faisait pour ne pas pleurer le brisait.

VIII

Assassin

--Voyons, dis-je, je suis là, moi, ce coeur où il est bon de s'appuyer.

--Merci, fit-il encore, merci! Ah! je ne me croyais pas si faible. C'est que j'étais bien heureux, vois-tu, Geoffroy, si heureux que le pressentiment de mon malheur tournait sans cesse autour de moi. On ne peut pas avoir tant de joie sur la terre.

Ses larmes enfin venues dégonflèrent sa poitrine.

--Mon Dieu! reprit-il en me laissant l'asseoir dans son fauteuil, mon pauvre Geoffroy, ce n'est pas que je sois tombé de bien haut: un juge de première instance, ce n'est certes pas le Pérou. Mais si on tient compte de l'allégresse bien aimée qui débordait de mon coeur, personne au monde, entends-tu: personne n'était au-dessus de moi.

Cette façon énigmatique d'exposer non pas même des faits, mais je ne sais quels résultats indirects d'une catastrophe encore inconnue, me faisait souffrir plus que je ne puis l'exprimer. Chacune des paroles de Lucien avait un arrière-goût de résignation si touchant et si terrible à la fois que l'esprit ne pouvait s'arrêter à la pensée d'un malheur ordinaire. Il y avait d'ailleurs ce mot _assassin_, appliqué à Jeanne.... Je n'osais pas interroger. Mon malaise était si intense que l'envie de fuir me venait.

--Patiente encore un peu, Geoffroy, me dit-il affectueusement comme s'il eût surpris ma conscience, tu mettras peut-être du temps avant de me retrouver dans l'état où je suis aujourd'hui. Il faut profiter. Ce n'est pas que j'aie précisément une maladie du cerveau, non, je ne le crois pas, mais il y a des moments où je m'éveille d'une sorte de rêve qui supprime pour moi des heures de la journée et même des jours de la semaine. Tel dimanche est pour moi le lendemain du jeudi. Comprends-tu cela? Pourtant, je suis bien sûr de n'avoir jamais dormi deux jours et deux nuits de suite.

--Je comprends, répondis-je, que dans l'état nerveux où tu es....

Il m'interrompit pour dire avec une ironie pleine de tristesse:

--Ah! oui, état nerveux, c'est bien cela. Les médecins emploient ces mots quand ils sont au bout de leur latin. Mais en tout cas, aujourd'hui, mon _état nerveux_ fait relâche. Tout est clair dans ma tête. J'y vois. Je peux même établir nettement dans ma pensée de certaines distinctions très subtiles. Te souviens-tu comme j'étais un garçon studieux? Je n'ai pas fait beaucoup de folies dans ma jeunesse, tu pourrais en porter témoignage. Eh bien! en quittant les écoles, je restai le même, absolument. Je fis mon stage pour tout de bon, et, après avoir été un jeune avocat acharné au travail,--un piocheur.--je devins un jeune magistrat, pas bien fort, je le crains, mais solide à la besogne et d'une bonne volonté infatigable.

Mon amour même, le grand, l'unique amour qui décida de toute ma vie ne changea rien à tout cela. On me reprocha bien quelques voyages, deux absences... mais pouvais-je faire autrement? Et on était injuste; loin de me ralentir, quand je songeai à me marier, je fus pris d'ambition et je travaillai double, voyant déjà ma petite Jeanne honorée et renommée à cause de son mari....

Un soupir, ici, souleva sa poitrine. Ses yeux, tout à l'heure si francs, se détournèrent de moi, et il regarda le tapis à ses pieds.

Évidemment, une hésitation le prenait. Il avait crainte de quelque chose.

Cependant, sa voix resta calme et il continua:

--Je sens que _cela_ vient. J'aurai juste le temps de te dire pourquoi je ne suis plus juge, mais ce sera tout. Ne m'interromps pas, je commence:

Pour le juge il y a deux sortes de certitude qui se combattent parfois l'une l'autre, et c'est la grande misère d'une conscience de magistrat.

Il y a la certitude _personnelle_ qui naît de l'intelligence, celle en un mot qui est humaine, c'est-à-dire commune à tous les hommes.

Et il y a la certitude _technique_, particulière aux gens du métier, qui a son origine dans les instruments et agissements judiciaires.

Au palais on regarde cette dernière certitude comme la meilleure, ou plutôt comme la seule authentique.

Je ne saurais dire si on a raison ou tort.

Je donnai un jour ma démission de juge parce qu'une instruction criminelle conduite avec soin, minutieusement, selon les procédés mathématiques de notre science à nous autres magistrats avait fourni la certitude judiciaire de ce fait que Jeanne Péry, ma chère petite femme, avait commis un meurtre, je dis un meurtre prémédité, dans des circonstances qui faisaient d'elle _a priori_ une fille perdue d'abord, ensuite une sorte de bête féroce.

Voilà pour la certitude technique: Jeanne était coupable et infâme.

Au contraire, ma certitude personnelle me criait: Jeanne est innocente et plus pure que les anges.

Il fallait choisir entre ces deux certitudes, dont l'une mentait.

Je crus à mon intelligence, à mon instinct, à mon coeur. Et j'aimai Jeanne cent fois, mille fois davantage.

Tout ceci fut dit avec une extrême simplicité. J'avais écouté, retenant ma respiration.

Ma poitrine était serrée si violemment que ma gorge restait incapable de livrer passage à un son. Lucien, attendait pourtant une parole. Il fronça le sourcil avec colère.

--Toi, Geoffroy, demanda-t-il, est-ce que tu aurais écouté la voix du métier plutôt que celle de ta conscience?

--Dis-moi, dis-moi, m'écriai-je, que tu parvins à la sauver!

Sa figure s'éclaira, pour se couvrir bientôt après d'un plus douloureux voile.

--Je fis de mon mieux, prononça-t-il d'une voix qui voulait être ferme, oui, un instant, j'ai cru que je sauverais ma Jeanne bien aimée et respectée. Mais je n'ai pas pu, et je suis devenu fou.

Son regard me provoquait en quelque sorte pendant qu'il accentuait cette dernière parole.

Mais en même temps sa figure pâlissait et les traits s'en effaçaient comme si une lumière intérieure se fût éteinte au-dedans de lui.

Il put dire encore de sa pauvre voix déjà changée:

--Geoffroy, tu ne m'as pas cru quand je t'ai dit: je ne suis pas fou. Tu savais que je mentais, je lisais cela dans tes yeux. Tu avais raison, je suis fou. Je ne puis plus rien pour elle....

Il se tut. C'était comme un charme rompu. Cette énergie virile dont j'avais admiré en lui la renaissance presque miraculeuse, s'affaissait d'un seul coup.

J'avais devant moi le malheureux enfant au sourire timide et sans pensée, dont l'aspect avait effrayé mon premier regard.

Je voulais réagir contre cette perclusion morale, je lui parlai, je l'encourageai, je touchai même à dessein et brutalement la plaie saignante de son âme, tout fut inutile.

Lucien Thibaut n'était plus là. J'avais affaire à son ombre.

Cela est vrai si rigoureusement, qu'au bout de quelques minutes il se reprit à parler de lui-même à la troisième personne et comme d'un absent.

--Te voilà revenu? me dit-il, M. Thibaut ne pourra pas te recevoir aujourd'hui, parce qu'il est indisposé; mais je le remplacerai.

--Quelle est son indisposition? demandai-je.

Il prit un air naïvement rusé pour me répondre:

--La migraine. J'espère que ce ne sera rien.

Son regard fit le tour de la chambre avec inquiétude.

--Le moment est bon, murmura-t-il. Je n'entends personne dans le corridor, mais on ne saurait prendre trop de précautions quand il s'agit d'affaires si graves.

Il alla jusqu'à la porte qu'il ouvrit pour regarder au dehors.

Puis, satisfait de cet examen, il revint vivement vers le coffre, qui restait ouvert.

Cette fois, sans chercher aucunement, il y prit un assez volumineux dossier, tout bourré de papiers, qu'il tint à la main d'un air indécis.

--Consentez-vous à vous charger de cela? me demanda-t-il, cessant de me tutoyer.

--Volontiers, répondis-je.

--C'est un dépôt, reprit-il. Promettez-moi de le défendre s'ils essayent de vous l'enlever.

--Je le promets, dis-je encore.

Il remit le dossier entre mes mains. Puis avec une politesse cérémonieuse:

--M. Thibaut vous fait bien tous ses compliments et ses excuses. Il aura l'honneur de vous écrire dès que sa santé le permettra. Il vous recommande ces papiers tout particulièrement, n'en ayant point de double. Tâchez de vous retrouver là-dedans, c'est difficile, mais votre roman était encore plus embrouillé. Il y a une dame qu'il faut tuer, vous savez, parce que la pauvre petite morte ne serait pas en sûreté sans cela. C'est malheureux, mais on ne pouvait les garder toutes les deux, M. Thibaut a dû choisir entre l'ange et le démon.

Il me salua profondément et de cette façon qui désigne la porte sans équivoque aucune.

Je sortis. Quelque chose me résista quand je poussai la porte, quelque chose qui obstruait le seuil.

C'était le Dr Chapart, auteur du sirop, qui venait d'arriver là aux écoutes et que le battant, en s'ouvrant, avait sévèrement souffleté. Je refermai aussitôt la porte pour que Lucien ne s'aperçût de rien et je demandai tout bas:

--Que faisiez-vous là, Monsieur?

IX

Ce qui me resta de l'entrevue

Le Dr Chapart ne fut pas déconcerté le moins du monde. Il me tendit la main comme un effronté gros petit homme qu'il était.

--Bien le bonsoir, me dit-il en portant l'autre main à sa joue, vous avez failli m'assommer. J'étais là pour ausculter, parbleu! pour ausculter la situation à travers le trou de la serrure. Allez-vous me reprocher mon trop de soins? Ça s'est vu: les clients sont si drôles!

Je fis un geste pour l'inviter à me livrer passage. Il tenait toute la largeur du corridor.

Mais il ne bougea pas. J'avais cru voir son regard piqué un instant sur le dossier que j'emportais sous ma redingote où je l'avais dissimulé de mon mieux pour plaire à Lucien. Le docteur poursuivit: