Chapter 29
La conversation aurait langui sans ma mère qui m'a raconté les événements d'Yvetot. Mlle Agathe a épousé M. Pivert, mon remplaçant. Elle a eu deux cachemires, et le meuble de sa chambre à coucher est lilas. Mlle Maria se marie la semaine prochaine avec un baigneur d'Étretat, pas le duc. Il n'y a que la longue Sidonie qui reste pendue au portemanteau.
--Et les deux pauvres minettes! a ajouté ma mère en étouffant un gros soupir à l'adresse de Célestine et de Julie qui m'ont tendu la main noblement.
Geoffroy, ce serait une amère tristesse pour moi si je me sentais cause de leur condamnation au célibat. Mais il n'y avait aucun mariage sur le tapis.
Je trouve un peu injuste la responsabilité dont on m'accable, et j'avoue que je supporte impatiemment la clémence de mes deux chères soeurs. Au moment où ma mère a fait mine de se lever, M. Ferrand l'a prévenue. Il m'a pris par la main et m'a conduit dans une embrasure.
--Mon cher Thibaut, m'a-t-il dit, nous avons été confrères, et j'espère que nous sommes toujours amis.
J'ai répondu:
--Du moins n'ai-je aucune haine contre vous, M. Ferrand, je l'affirme. Il a retiré sa main en murmurant:
--C'est peu dire.
Nous nous regardions en face. Je ne t'ai pas encore assez répété, Geoffroy, que je tiens M. Ferrand pour un homme d'honneur.
Cela implique-t-il qu'il soit un juge impeccable? Non. Il n'y a point de juge comme cela.
Nos convictions ne descendent pas du ciel, elles naissent sur la terre.
Tout ce qu'on peut demander à un homme juge ou non, c'est d'agir selon sa conviction.
M. Ferrand a repris:
--Je ne croyais pas qu'ayant été magistrat et me connaissant, vous pussiez garder contre moi de la rancune ou de la défiance. J'ai accompli un devoir.
--C'est ainsi que je l'entends, ai-je répondu. Seulement il doit m'être permis de déplorer que vous vous soyez trompé en accomplissant votre devoir.
Il a gardé un instant le silence.
J'entendais ma mère et mes soeurs qui discutaient tout bas, mais avec énergie, la question de savoir si on irait au sermon ou à la Porte-Saint-Martin.
Le père Lavigne prêchait, mais on jouait les _Mousquetaires_.
--Mon cher Thibaut, poursuivit M. Ferrand, il est superflu de vous dire que j'ai écouté ma conscience. Voici maintenant pourquoi j'ai voulu vous entretenir en particulier. J'ai le désir, le grand désir d'être ramené à un autre sentiment. La condamnation n'est pas définitive. Il se peut que, volontairement ou par suite des circonstances, l'accusée Jeanne Péry revienne devant nous. Savez-vous quelque chose de particulier qui puisse m'éclairer?
--Oui, répartis-je sans hésiter, je sais beaucoup de choses.
--Voulez-vous me les dire?
Nous nous touchions. Le grand jour nous enveloppait. Mes yeux étaient dans les siens.
J'aurais surpris dans son regard la plus fugitive des pensées.
Je n'y vis rien, sinon ce qui était exprimé par ces paroles: le loyal désir de savoir.
Et aussi, peut-être, car ses paroles impliquaient également cela: la certitude qu'il n'avait plus rien à apprendre.
--M. Ferrand, répliquai-je, je prends votre démarche comme elle doit être prise, en bonne part. Mais je refuse de vous dire ce que je sais jusqu'au moment où je jugerai utile ou nécessaire de rompre le silence. Vous avez raison, je puis vous l'affirmer: l'affaire n'est pas finie. Si Dieu me laisse l'existence et la faculté de penser, je m'engage à consacrer ce qui me reste de vie à la manifestation de la vérité.
Je devinai une question sur ses lèvres. Il ne la proféra pas.
--Au revoir donc, mon cher Thibaut, me dit-il en me tendant de nouveau sa main que je pris, je ne regrette pas ma démarche qui aurait pu être mieux accueillie. Quand vous jugerez à propos de venir à moi, souvenez-vous que ma porte--et ma main--vous seront ouvertes à toute heure.
Je remerciai et nous rejoignîmes ces dames.
Le sermon avait eu tort. On s'était décidé pour la Porte-Saint-Martin.
Mère m'embrassa de bon coeur et sans même m'appeler _imbécile_. Mes deux soeurs me concédèrent l'accolade chrétienne que le martyr doit à son bourreau.
Et je restai seul, brisé comme si je m'éveillais d'un cauchemar.
Pièce numéro 120
(Écriture de Lucien.)
18 février.
Je vais réellement beaucoup mieux, M. Chapart, mon docteur, a inventé un sirop. Il me vend de ce sirop qui n'est pas plus mauvais à boire que les autres sirops.
Il attribue _ma cure_ à son sirop.
J'en jette un verre le matin et le soir par la fenêtre.
Cela consomme les bouteilles.
Hier, j'ai commencé le récit que je t'avais promis. Je n'ai pas pu. J'ai lancé au feu trois ou quatre pages.
Je recommence aujourd'hui. Si je ne réussis pas, je n'essaierai plus.
Nuit du 7 au 8 décembre: évasion de Jeanne
Récit fait par Lucien de ce qui se passa sur le Quai de l'Horloge
J'avais pris la même voiture que la veille. Le cocher était déjà habitué à la manoeuvre. Je lui avais dit qu'il s'agissait d'un enlèvement et je le payais en conséquence. Depuis trois heures de l'après-midi jusqu'à onze heures de nuit, nous fîmes quatre stations en gardant notre distance de cinq ou six cents pas autour de la Conciergerie. Notre dernière station fut au coin du quai de l'Horloge et du Pont-Neuf, vis-à-vis de la maison Lerebours. Il faisait un temps froid et noir. La neige tombait par intervalles. Quoique ce fût dimanche, le pont était presque désert. Mon cocher me dit:
--C'est à ne pas jeter un étudiant dehors!
Moi, je remerciais le hasard. Pour nous, c'était un bon temps.
Vers minuit moins le quart, les voitures roulèrent. La sortie de l'Odéon mit une cinquantaine de groupes grelottants sur le pont, puis les autres théâtres vinrent en sens contraire.
Cela dura une demi-heure. Les cafés de la rue Dauphine et du quai de l'École s'étaient fermés. À minuit et demi, il ne passait pas une âme devant la statue.
Ce fut juste à ce moment, l'horloge des bains sonnait la demie de minuit, que cinq ou six jeunes gens qui me parurent être des étudiants ou des commis, ayant passé leur soirée du dimanche dans un lieu de plaisir, arrivèrent de la rue Dauphine, longèrent le pont et tournèrent l'angle de la maison Lerebours pour prendre le quai de l'Horloge.
Ils allaient le nez dans leurs collets relevés, et ne semblaient pas du tout d'une gaieté folle.
Ils passèrent. Un seul d'entre eux parut remarquer la voiture.
Moi, je remarquais tout. Je crus voir qu'ils s'arrêtaient le long d'une maison en réparation, située à égale distance de la rue Harlay-du-Palais et du magasin Lerebours.
Ils étaient entrés quelque part, peut-être, car j'eus beau écouter et regarder, je ne vis plus aucun mouvement, je n'entendis plus aucun bruit.
Dix minutes tout au plus s'écoulèrent.
Au bout de ce temps, et précisément à la hauteur de cette maison du quai de l'Horloge qui était en réparation, et où j'avais vu les jeunes gens disparaître, des cris de femmes retentirent.
Un homme s'élança hors de la place Dauphine, dit en passant près de la voiture: «Ce sont elles!» et disparut au détour du pont, dans la direction de la rue de la Monnaie.
Cet homme était enveloppé dans un manteau. Je ne suis pas sûr d'avoir reconnu le Dr Schontz.
Il n'avait pas fini de parler que j'étais déjà hors de la voiture.
Deux femmes, toutes deux vêtues de noir, arrivaient en courant, poursuivies de près par les six jeunes gens qui se donnaient maintenant des airs de gens ivres.
L'une des femmes était bien ma Jeanne, car sa pauvre chère voix, brisée par l'épouvante, criait:
--À moi, Lucien! au secours!
Je n'avais pas d'armes. Je n'ai jamais d'armes. Je méprise et je hais les armes.
J'aurais donné dix ans de vie, non pas pour tenir en main un pistolet, mais une massue.
L'autre femme ne criait pas. Elle était voilée. Je savais que c'était la quêteuse.
Je m'élançai en avant, la tête basse et les poings fermés.
Il me semblait simple et facile de tuer ces six jeunes gens avec mes mains.
La quêteuse était serrée d'un peu plus près que Jeanne. Son voile volait au vent derrière elle.
La main de celui qui la poursuivait put saisir la dentelle.
Il tira--mais la dentelle lui resta dans les doigts.
Et la figure de la quêteuse fut découverte.
Elle arrivait juste sous le réverbère.
C'était Jeanne!
Et pourtant, l'autre Jeanne qui venait de trébucher contre un tas de neige criait de sa pauvre douce voix en détresse:
--Lucien! au secours! au secours!
J'hésitai l'espace d'une seconde, ne sachant à laquelle aller.
Le son peut tromper.
Celle qui avait appelé entra à son tour dans la lueur du réverbère.
C'était Jeanne aussi!
Je les vis toutes deux pendant un instant.
Il y avait deux Jeanne!
Je me crus fou, mais cela ne m'arrêta pas.
Jamais je ne m'étais battu. Je pense que je ne me battrai plus jamais.
Je plantai ma tête dans la poitrine de celui qui avait arraché le voile. Il fut enlevé de terre et retomba en poussant un râle sourd.
Je me retournai sur celui qui allait atteindre l'autre Jeanne, et je le précipitai le front sur le pavé.
En ce moment, je me souviens bien que j'entendis la voix de la quêteuse qui disait, à moi, sans doute:
--Nous sommes trahis! c'est un guet-apens!
Je ne la vis plus après cela.
Je ne vis plus que ma petite Jeanne, entourée par trois hommes.
Le quatrième, car ils restaient quatre debout, me barrait le passage.
Je bondis à sa gorge comme un loup. Nous luttâmes. Il était fort. Il me mit dessous.
Pendant que nous luttions,--et que je ne voyais plus rien, car le corps de mon adversaire me couvrait,--j'entendais la voix de Jeanne qui s'éloignait, criant:
--Au secours, Lucien, au secours!
Mes doigts se crispaient autour de cette gorge que j'avais entre les mains. Je ne me défendais pas, j'essayais d'étrangler.--La gorge râla.
J'entendis le pavé qui sonnait sous les roues d'une voiture.
Les mains qui me garrottaient se lâchèrent et le corps devint plus lourd.
Je parvins à le soulever. Il retomba inerte....
Je me remis sur mes pieds.
--Jeanne! Jeanne! où es-tu?
Pas de réponse.
--Jeanne! Jeanne!...
Le silence.
Tout était désert autour de moi.
La voiture elle-même était partie et c'était elle sans doute qui avait servi à emmener Jeanne.
Il n'y avait plus là que l'homme mort--et moi dont le cerveau chancelait comme une ruine.
Ma dernière lueur de raison fut d'écouter attentivement pour saisir au loin le bruit des roues.
Mais je n'entendis rien, sinon ce murmure uniforme que rendent les quatre aires de vent dans les nuits de Paris.
Je retombai sur le pavé et je restai assis dans la neige à côté du mort.
Je ne tâtai pas si son coeur battait.
Je me souviens que j'entendais sonner les heures.
Quand le jour vint, j'étais encore là. Je vis la figure du mort.
Il me regardait.
Je m'enfuis pour éviter ce regard qui me blessait. Je marchai longtemps dans les rues,--et je vins tomber au seuil de ma porte où je m'évanouis.
Pièce numéro 121
(Écriture de Lucien.)
30 février.
Je ne reçois aucune nouvelle.
Le plus étrange pour moi, c'est que je n'ai plus entendu parler de cette femme: La quêteuse.--S'ils l'avaient tuée!
Tu comprends bien que j'ai méfiance de moi-même et que je ne crois pas complètement au témoignage de mes sens.
Je viens de relire ce récit qui a déjà deux semaines de date. Je n'avais pas espéré l'écrire si clair, mais ai-je vu réellement deux Jeanne?...
Geoffroy, la question qui va suivre, te l'es-tu adressée?
Si j'ai vu deux Jeanne, l'une d'elles est Fanchette.
L'une d'elles a poignardé Albert de Rochecotte, son amant.
L'une d'elles a réfugié son crime derrière l'innocence de l'autre!
À quoi croire? À qui se fier? Où porter son regard et sa pensée? Le cercle des menaces se resserre.
Je ne sais rien de plus mortel que de découvrir un ennemi sous l'apparence d'un bienfaiteur.
S'il y a du sang aux mains de la quêteuse, si elle est Fanchette, qu'a-t-elle fait de Jeanne?
Pièce numéro 122
(Même écriture que les deux billets anonymes, attribués à la quêteuse de Notre-Dame des Victoires. Sans signature.)
Londres, 30 février 1866.
_À M. L. Thibaut._
Il se peut, il se doit même que vous ayez défiance de moi. Vous avez vu mes traits. C'est un très grand malheur _pour vous,--et pour elle._
Vous en savez assez pour condamner. Vous ignorez trop pour juger.
J'avais accompli un acte très difficile, presque impossible, dans la nuit du 7 au 8 décembre. On m'a volée du résultat de mes efforts.
Ce qui avait été fait pour elle a tourné contre elle.
Je ne me suis pas découragée. Mon devoir reste le même: mon devoir impérieux.
J'arrive de New York. Une fausse indication m'avait dirigée sur l'Amérique où je croyais trouver Jeanne.
Jeanne n'a pas quitté la France, peut-être même n'a-t-elle pas quitté Paris. J'y retourne.
Ne craignez aucune catastrophe immédiate. _Quelque chose protège Jeanne._
_Et quelqu'un aussi_.
N'avez-vous pas des amis? N'avez-vous pas au moins un ami? Personne n'est sans avoir un ami.
Appelez à votre aide. Tout n'est pas désespéré.
Il serait de la plus haute importance de trouver un homme du nom de J.-B. Martroy, qui doit être à Paris en ce moment.
J'ai lieu de croire qu'il se cache. Encore une fois, appelez à votre aide. Efforcez-vous.
La protection qui couvre Jeanne peut faiblir--ou disparaître.
_Mention de la main de Lucien_.--Cette lettre fut trouvée par moi à mon ancien logement, lors de ma première sortie. On m'y demandait si j'avais un ami, Geoffroy, je songeai à toi.
Pièce numéro 123
(Écrite et signée par Lucien.)
Belleville, rue des Moulins, maison de santé du Dr Chapart.
4 avril 1866.
_À M. le chef du personnel au ministère des Affaires étrangères, à Paris._
Monsieur,
J'ai recours à votre obligeance pour connaître la résidence actuelle de M. Geoffroy de Roeux, récemment attaché à l'ambassade de Turquie.
J'aurais une communication importante à lui adresser. L'affaire est urgente.
Veuillez agréer, etc.
Pièce numéro 124
Du ministère des Affaires étrangères. Division du personnel (2e bureau).
Paris. 9 avril 1866.
_M. L. Thibaut, avocat._
Monsieur,
En réponse à la demande que vous m'avez adressée, j'ai l'honneur de vous informer que M. Geoffroy de Roeux, attaché à la légation d'Italie, est rappelé à Paris, où il a reçu l'ordre de se tenir à la disposition de S. Exc. M. le ministre des Affaires étrangères. Veuillez agréer, etc.
Pièce numéro 125
(Écrite et signée par Lucien.)
Paris, 10 avril 1866.
_À M. Geoffroy de Roeux, attaché à la légation d'Italie, rue du Helder, à Paris._
Mon cher Geoffroy,
J'ai grand besoin de toi. Tu m'entends: besoin, besoin! Viens _tout de suite_ ou écris-moi un mot qui me dise où je pourrais te trouver. La chose presse, malheureusement. Viens vite.
_Note de la main de Geoffroy_.--Cette lettre, exactement semblable à celle que je reçus en Irlande et qui interrompit mes excursions autour du lac Corrib, ne fut pas envoyée, puisque je la retrouvais au dossier. Si elle eût été envoyée chez moi, elle m'eût rencontré lors de mon passage à Paris où je touchai barre en revenant de Turin, vers le 15 avril. Ce retard va être expliqué dans la suite de la correspondance.
Pièce numéro 126
(Écriture de Lucien.)
14 avril.
J'ai eu trois jours de crise. La crise va revenir. Elle n'est pas loin, je la sens, elle me guette.--Depuis quinze jours, j'en ai souvent.
Je n'étais pas assez misérablement impuissant! Il me faut ce surcroît.
Ta lettre est encore sur mon bureau: la lettre que je t'ai écrite.
Que vais-je te demander, si tu viens? que peux-tu faire? Tu as une carrière. Puis-je exiger de toi que tu me donnes ta vie?
Et sur quels indices te mettrais-je en campagne?
Un billet anonyme, écrit par cette femme qui m'a déjà trompé....
Je suis découragé jusqu'à l'agonie.
Ta lettre est là. Elle y reste....
Te souviens-tu? Ce Martroy dont parle la quêteuse s'est présenté à moi de lui-même au moins deux fois, peut-être trois fois....
Je viens de feuilleter tout le dossier: c'est trois fois.
La dernière fois, qui est assez récente, il prenait le nom de J.-B. Calvaire et me disait de lui écrire poste restante. C'était vers la fin de septembre.
J'ai écrit ce matin poste restante et j'ai mis un bon dans la lettre.
Mais de septembre en avril! sept mois! Il a dû se fatiguer d'aller au bureau de poste sans y jamais rien trouver.
J'ai remords de ma négligence. Que de fautes il y a dans mon malheur!
Et d'un autre côté, puis-je accorder confiance à un avis qui me vient de cette femme!
Que le bon Dieu ait pitié de moi!
Pièce numéro 127
(Écriture de Lucien.)
16 avril.
Je me suis levé avec l'idée d'aller chez toi, rue du Helder. Cela vaudrait bien mieux qu'une lettre. Pourquoi ne l'ai-je pas tenté plus tôt?
Ma détresse a quelque chose de misérable et de ridicule à cause de ma lâcheté. Je ne m'aide pas. Quand je pense que tu es peut-être à deux pas de moi, et que j'ai un si ardent désir de te voir!
J'ai demandé une voiture. M. le Dr Chapart est venu lui-même. Il m'a tâté le pouls. Défense de sortir. Double dose de sirop-Chapart. Calme absolu. Rien que des potages. Le fait est que je suis cruellement malade, Geoffroy. Je n'aurais pas pu aller, ma tête se brouille. Je n'ai pas reçu réponse de J.-B. Martroy.
Pièce numéro 128
(Écriture de Lucien.)
30 avril--Rien de ce Martroy. Plus rien de la quêteuse. La lettre à ton adresse est toujours là. Mes crises se rapprochent d'une façon effrayante.
Il me semble que je me sauverais moi-même si je pouvais travailler à la sauver.
Je ne peux pas. Je ne peux rien. J'ai toujours été un être faible. Même quand je tue un homme, cela ne sert à rien.
L'homme que j'ai tué, je le revois quelquefois dans la neige, avec sa face terreuse et presque noire. Il était tout jeune. Il avait les cheveux blonds. Les journaux ont dit que c'était un malfaiteur. Tant mieux. Je n'aurais pas eu de remords, même sans cela.
Voici juste vingt jours que ta lettre est là. Je n'ai plus l'idée de te l'adresser. À quoi bon?
Pièce numéro 129
(Écriture de Lucien.)
1er mai.
À quoi bon! Oh! tu es jeune, toi, tu es fort, tu connais la vie--et tu as des amis!
Je me déchirerais la poitrine avec mes ongles! _À quoi bon?_ C'est moi qui ai écrit cela! Mais elle se meurt, peut-être!
Je suis dans mon lit. J'ai soif, je brûle. Je la vois si pâle! Où s'est envolé son sourire? Il y a de grosses larmes qui roulent lentement le long de ses joues. Je les vois.... De mon lit je vois Paris par ma fenêtre. Elle est là. Où? Il y a des moments où mon oeil se dirige comme si une voix l'appelait. C'est qu'elle m'appelle, va, Geoffroy!
Vais-je mourir sans combattre! Ma force! Ma jeunesse! Moi, je ne me sers pas d'armes. Que Dieu me montre l'ennemi de Jeanne, j'irai à lui, fût-il Satan, et je l'étranglerai!
Pièce numéro 130
(Écriture de Lucien, mais pénible et altérée.)
17 mai.
Ces deux semaines ont été comme un rêve douloureux.
Ma mère est venue hier, toute seule. Elle a pleuré en me voyant. Je dois être bien changé. Elle m'a demandé si je répugnerais à voir un prêtre. J'ai écrit à Jeanne, comme je t'écris à toi, pour laisser mon coeur parler. Si nous devions nous retrouver dans l'autre vie....
Voilà maintenant dix-neuf jours que je ne me suis levé. Mes yeux faiblissent; je ne vois plus bien Paris.
Quand ma mère est partie, elle a parlé au docteur dans l'antichambre. J'ai entendu qu'il lui disait: «Ça peut durer un mois, deux mois, mais ça peut finir brusquement.» Il me semble que Jeanne est morte. J'ai hâte de mourir aussi.
Pièce numéro 131
(Écriture de Lucien.)
18 mai.
Je suis debout! je vois Paris! Jeanne y est. Jeanne m'a écrit, Jeanne m'a parlé. Bonté de Dieu! moi qui désespérais!
Ce matin, on a laissé entrer chez moi un beau jeune garçon de douze à treize ans. J'ai cru au premier aspect que c'était Olympe déguisée, tant il lui ressemble.
Il venait de la part de M. Louaisot de Méricourt, dont il est le neveu.
M. Louaisot m'envoyait des compliments, et désirait avoir de mes nouvelles.
Le beau jeune garçon n'est pas resté plus de deux minutes. J'étais à me demander pourquoi M. Louaisot me l'avait envoyé lorsque j'ai vu une petite enveloppe sur ma table de nuit. Je l'ai prise. Il n'y avait rien à l'extérieur.
J'ai déchiré le cachet. Tout ce qui me reste de sang s'est précipité vers mon coeur. J'avais reconnu l'écriture de ma Jeanne.
Rien que deux pauvres petites chères lignes:
_Je ne peux pas te dire où je suis. Je me porte bien. Je t'aime de tout mon coeur. Je ne serais pas malheureuse, si je n'étais loin de toi...._
Cette lettre ne peut avoir été apportée que par le jeune garçon!
Avant son arrivée je suis sûr qu'il n'y avait aucun papier sur ma table de nuit.
Olympe n'a pas de frère--ni de fils. Elle est d'ailleurs trop jeune pour avoir un enfant de cet âge-là.
Il lui ressemble étrangement!
A-t-il apporté cela de lui-même?
Est-ce un envoi de Louaisot qui voyait de loin que la lampe allait s'éteindre?...
Je crois être sûr qu'il a besoin de moi vivant--pour nourrir l'affaire.
Ce qui est certain, c'est que les deux lignes sont de Jeanne.
Je les défie bien de me tromper en contrefaisant son écriture? Je les ai baisées, ces deux lignes, cent fois, mille fois. Il reste quelque chose de son âme à mes lèvres.
Je suis ressuscité.
J'ai recopié ta lettre--ta lettre qui attendait là depuis trente-huit jours. Je te l'ai adressée.
Elle est à la poste. Tu l'as déjà peut-être.
Tu vas venir, je le devine, je le sens. Un bonheur n'arrive jamais seul.
Ma mère est revenue. J'étais si mal hier qu'elle avait peur de ne pas me retrouver vivant.
Quand elle m'a vu, elle a crié au miracle.
Le Dr Chapart a brandi la bouteille de médicament qui est toujours sur ma commode.
--Madame, s'est-il écrié, vous avez dit le mot: c'est un miracle. J'espère que vous répandrez parmi vos amis et connaissances qu'il est dû au sirop-Chapart!
C'est une effrontée boule de chair que ce gros petit homme! Il sait que son sirop me sert à arroser la plate-bande qui est sous ma fenêtre,--et qu'il n'y vient jamais rien....
Voilà midi. Tu as ma lettre. Je suis seul. Je veux préparer notre causerie de tantôt.
Car tu vas être ici vers deux heures. C'est si loin, Belleville! Je changerai de logement pour me rapprocher de toi, quand même je devrais perdre le sirop Chapart.
Je te disais l'autre jour que j'ignorais ce que tu pourrais faire pour moi. J'étais mort. Je suis vivant aujourd'hui. Je sais ce que tu feras.
Ou plutôt ce que nous ferons, car je veux travailler avec toi nuit et jour.
Il y a une Fanchette! Nous possédons un point de départ.
Mais d'abord, retrouvons Jeanne. C'est facile. Quand je tiens quelqu'un à la gorge, c'est un collier de fer. Louaisot sait où est Jeanne. Je le lui demanderai dans le langage que j'ai tenu à l'homme étranglé.
Tu verras le trésor de renseignements que j'ai amassé. Nous sommes dans les délais pour former opposition à l'arrêt du 2 décembre. Jeanne sera réhabilitée,--quand je devrais traîner Fanchette aux pieds de la Cour!
Et quand même rien de tout cela ne serait possible, quand notre dernière ressource serait la fuite, partout où elle sera, j'aurai ma patrie.
Deux heures qui sonnent! la route est longue et la grande rue monte. Je t'attends.
J'ai fermé ma fenêtre. L'air est froid. Ou bien, c'est moi peut-être qui ai des frissons....
Deux heures et demie! Aujourd'hui tu viendras trop tard, Geoffroy. Je sens _l'autre moi_ qui pousse ma pensée hors de mon cerveau. Le voilà. Ma plume tombe....
Pièce numéro 132
(Écriture de Lucien.)
19 mai.
Tu n'es pas venu Geoffroy. Je fais ce que j'aurais dû faire dès hier: j'envoie chez toi.
Je suis bien, très bien. J'ai la lettre de Jeanne....
Ma crise d'hier a été longue, mais elle ne touchait que l'esprit. Le corps ne souffre plus.
Pourtant, je ne retrouve pas toute ma vaillance d'hier. Les ennemis que nous aurons à combattre toi et moi sont bien résolus et bien puissants....
Mon messager revient de chez toi. Tu n'es pas à Paris. Où ma lettre te trouvera-t-elle?
Ces gens sont de bien habiles faussaires. Il y a des moments où je me demande si ma chère lettre est bien de Jeanne....
Le temps est sombre. Ma crise vient à l'heure ordinaire.