Le dernier vivant

Chapter 28

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J'ai tout raconté à Jeanne, sauf mes soupçons au sujet de sa soeur.

As-tu vu une fillette à l'annonce de son premier bal? Amère tristesse du présent, menaces accumulées de l'avenir, où étiez-vous?

Jeanne me fait peur souvent avec ce prodigieux enfantillage. Elle qui est si vaillante et si intelligente! Elle que j'ai vu tenir si dignement une place si difficile à l'hôtel de Chambray, dans les jours qui précédèrent notre mariage! Elle qui a toutes les délicatesses, elle qui devine toutes les sciences qui sont le charme et l'honneur de la femme!

Il y a des instants où je la vois jouant à la poupée.

J'ai cru qu'elle allait m'entraîner à valser autour de sa cellule.

Une évasion! un roman, un mystère, des dangers, la nuit, dans Paris!

Et plus de gendarmes!

Puis elle a cessé tout à coup de sauter, de m'embrasser, de bavarder pour prendre un air plus grave.

--Mais sais-tu, Lucien, m'a-t-elle dit, qu'il va falloir bien de la prudence!

À cette découverte qu'elle faisait, je n'ai pu m'empêcher de sourire. Elle m'a grondé.

--Je suis votre femme, Monsieur, m'a-t-elle dit, c'est mal de me traiter toujours comme une petite fille. Mais grand Dieu! comment vais-je faire pour attendre? Je grille déjà. Et la soeur! la bonne soeur! comme je l'aime! Qui se serait douté?... Je vais la regarder si bien dans le blanc des yeux.... Mais non, au contraire. Ne faisons semblant de rien, n'est-ce pas? c'est la consigne. Peut-être qu'on me déguisera en soeur de charité, moi aussi, ou en porte-clés.... Enfin, on ne sait pas. Attendons.

Oh! celle-là sera prête à l'heure, elle va compter soixante secondes dans chaque minute!

Celle-là, c'est Jeanne Péry, Geoffroy, la fille sanglante dont parlent tous les journaux, le monstre qui fait frissonner les familles!

Quand j'ai été pour m'en aller:

--Dis au docteur que je l'aime bien, et à la dame que je l'adore! Oh! il y a encore de bons coeurs! mais tâche qu'ils se dépêchent. Qu'est-ce que ça leur fait d'avancer un petit peu?

Pièce numéro 105

(Même écriture que les deux lettres de la quêteuse. Sans signature. Sans date.)

_À M. L. Thibaut, avocat, etc._

Rien pour vendredi. Samedi soir au plus tôt.

Pièce numéro 106

(Même écriture que la précédente.)

Samedi. 6 octobre 1865.

C'est pour ce soir, veillez.

Pièce numéro 107

(Écriture de Lucien.)

Samedi, 3 heures du soir.

Je pars, Geoffroy. Il est trop tard pour prévenir Jeanne, mais je sais que c'est inutile. Depuis qu'il est question de notre tentative, elle n'a pas eu une heure de sommeil.

Pièce numéro 108

(Écriture de Lucien.)

Dimanche, 1 heure du matin.

Me voilà revenu. Rien.

J'ai veillé dans ma voiture deux heures sur le quai, au coin du Pont-Neuf, deux heures entre le pont Notre-Dame et l'Hôtel-de-Ville, le reste du temps autour de la cathédrale. Vers minuit moins le quart, un homme enveloppé d'un manteau s'est approché. J'étais rue d'Arcole. J'ai reconnu le Dr Schontz. Il m'a dit:

--Vous pouvez aller vous reposer, mais revenez demain. Je suis très inquiet.

Pièce numéro 109

(Écriture de Lucien.)

Dimanche, 2 h, de l'après-midi.

Je n'ai rien dit à Jeanne. Ce serait pour la rendre folle. Elle vit de fièvre.

En quittant Jeanne, je suis monté au palais. Je voulais voir si le greffe était ouvert, ayant une pièce à y prendre. J'ai passé devant le cabinet de M. le conseiller Ferrand qui doit présider les assises. Au moment où je tournais l'angle du corridor, la porte du cabinet s'est ouverte. Une femme en est sortie. J'ai regardé de tous mes yeux, car je pensais à Olympe. Mais ce n'était pas Olympe.

Je ne voyais pas le visage de la femme qui portait un voile-masque de dentelle noire, et qui, d'ailleurs, me tournait le dos, en se dirigeant rapidement vers l'escalier de sortie. Je n'ai jamais vu le visage de la quêteuse: c'est pour cela que je la reconnais plus aisément sous le voile. C'était elle, j'en suis certain. Le son sec de son talon sur les dalles m'a frappé comme une voix qu'on reconnaît. Et je n'ai pas été surpris de la rencontrer au palais. C'est quelque chose comme cela que je m'étais figuré. Je pars pour ma faction. Vais-je encore attendre en vain? Quelque chose me dit que c'est aujourd'hui le grand jour.

Pièce numéro 110

(Extrait de la _Gazette des Tribunaux_--imprimé.)

Lundi, 3 octobre 1865.

Au moment de mettre sous presse, on nous annonce une nouvelle que nous accueillons sous toute réserve.

L'accusée Jeanne Péry, femme Thibaut (affaire de l'assassinat du Point-du-Jour), se serait évadée de la prison de la Conciergerie. Le fait nous est affirmé par une personne digne de foi, mais le temps nous manque pour contrôler son dire.

(Même numéro. Coupé dans les faits divers.)

On a trouvé, ce matin, sur le quai de l'Horloge, aux environs de la maison Lerebours, le cadavre d'un jeune homme paraissant être un étudiant. La mort parait être le résultat d'une rixe. Il y a des traces de strangulation. Le corps a été déposé à la Morgue.

Pièce numéro 111

(Extrait de la _Gazette des Tribunaux_--imprimé.)

Mardi, 9 octobre.

La nouvelle que nous avons donnée hier, concernant l'évasion de l'accusée Jeanne Péry est malheureusement trop exacte et un pareil événement, survenu à la veille de l'ouverture des assises, n'a pu que produire une profonde émotion au palais.

Nos lecteurs comprendront l'extrême réserve que nous voulons mettre à parler de cet incident. La justice informe, l'administration fait une enquête. Nous n'avons pas à contre-carrer l'une ou l'autre dans leurs efforts.

Il doit nous être permis, cependant, de consigner les bruits très vagues et parfois contradictoires qui circulent dans la ville.

Tout d'abord, nous sommes autorisés à démentir le dire d'un journal d'hier soir, selon lequel une soeur de Saint-Vincent-de-Paul aurait été arrêtée. La soeur M. J. n'a pas quitté son poste à l'infirmerie de la prison et n'est compromise en rien dans cette affaire.

Nous donnons ici le résultat de nos informations:

Depuis quelques jours, la surveillance, sans se relâcher, autour de l'accusée Jeanne Péry, lui laissait la possibilité de traiter une légère affection des bronches, pour laquelle l'infirmerie lui fournissait des médicaments par l'entremise de la soeur de service.

Elle était toujours au secret, mais l'instruction se trouvant absolument complète, les précautions, comme il arrive en pareil cas, ne gardaient plus le même degré de minutie.

Cependant, elle ne voyait, et elle n'a jamais vu, pendant tout le temps de son séjour à la prison que, Me Thibaut, son avocat, qui est en même temps son mari.

Me Thibaut n'est d'ailleurs jamais entré dans sa cellule qu'aux heures réglementaires et ne parait pas avoir prêté la main à l'évasion.

Dimanche soir, c'est ici le dire intérieur de la prison, l'accusée se sentit plus souffrante et demanda les soins d'un médecin.--D'autres prétendent que la soeur Marie-Joseph prit sur elle de la conduire à l'infirmerie, où M. le Dr Schontz venait justement d'être appelé pour un cas grave.

L'accusée grelottait la fièvre en arrivant à l'infirmerie. Elle était gardée par deux employés, dont l'un fut requis pour tenir le malade dont le docteur s'occupait en ce moment et qui était en proie à un accès de délire.

L'autre employé a disparu en même temps que l'accusée elle-même.

Maintenant, par quel moyen l'employé et l'accusée, ensemble ou séparément, sont-ils parvenus à gagner la sortie de la prison, puis l'une des issues du Palais de justice? nous ne pouvons, à cet égard, satisfaire la curiosité de nos lecteurs.

La soeur Marie Joseph avait quitté l'infirmerie avant le départ de l'accusée et vaquait à son service ordinaire.

Le Dr Schontz est sorti seul. Plusieurs témoins sont là pour l'affirmer.

On peut dire, du reste que, l'accusée a glissé comme une ombre à travers la prison, car personne n'y a rien vu de suspect. Les gardiens des différentes portes sont unanimes. Personne n'est passé au moyen de leurs clefs, sinon ceux qui avaient droit.

L'absence de Jeanne Péry n'a pu être constatée qu'à la visite de nuit.

On a pris immédiatement toutes les mesures nécessaires, mais elles sont restées jusqu'à présent sans résultat.

Dernière information.

On pense que l'accusée a pu sortir par la partie du Palais qui avoisine la Préfecture de police et qui est en reconstruction.

Une échelle a été trouvée contre le mur, et les maçons ont déclaré ne l'y avoir point dressée.

Mais resterait toujours à savoir par quel miracle la fugitive aurait pu voyager sans être aperçue, depuis l'infirmerie jusqu'à cette portion des bâtiments.

Pièce numéro 112

(Extrait du journal _Le Moustique_--imprimé.)

Mercredi, 10 novembre 1865.

_Morituri te salutant, Caesar!_

César, c'est vous, ô bon public! ceux qui vont mourir vous font la révérence.

Ceux-là, les moribonds, c'est nous, la rédaction du _Moustique_.

Rendez le salut, car nous allons trépasser pour vous.

La chose triste, c'est que ça vous est bien égal.

Nous agonisons sous les coups du parquet. Le parquet nous traque parce que nous disons la vérité. Voilà un crime qui ne se pardonne pas en l'an de grâce 1865.

Tuez votre amant dans un bouge, à petits coups, j'entends dans un bouge élégant, à Ville-d'Avray ou au Point-du-Jour, et on vous laissera vous évader, si vous êtes jeune, gentille et de bonne maison, mais imprimez la vérité, on vous mettra à la lanterne.

Voyons! à quoi va-t-on nous condamner parce que haute et puissante demoiselle Jeanne-Hildegonde-Ermengarde Péry, dame de Marannes et autres lieux a jugé à propos de prendre la clé des champs?

Nous ne lui en voulons pas pour cela, mais on va nous condamner à quelque chose, c'est certain.

Nous avons déjà eu quinze jours de prison et 2.000 francs d'amende pour avoir osé dire autrefois que dame Justice faisait exprès de ne pas mettre la main sur cette noble demoiselle.

Quel supplice va-t-on inventer à notre usage! car nous sommes bien forcés de murmurer que dame Justice a fait exprès d'ouvrir les doigts pour permettre à l'oiseau en question de prendre sa volée.

Ce n'est pas une pauvre ouvrière de nos faubourgs qu'on aurait mise à même de pratiquer une si miraculeuse évasion!

Vous savez, personne ne s'en est mêlé. Les employés de la prison sont tous des anges de vigilance et de fidélité. La soeur Marie-Joseph a fait pour le mieux. Le Dr Schontz n'avait pas mission de fermer les portes à double tour, que diable!

C'était dimanche, M. le directeur faisait son whist dans une bonne maison, M. le sous-directeur mangeait la chasse de M. l'économe, M. l'inspecteur avait mené quelqu'un--ou quelqu'une--à la seconde de l'Ambigu. Quoi de plus légitime?

Les concierges? ils dînaient en famille. Défend-on l'oie maintenant?

Et M. le Président des assises... mais chut! veux-tu décidément sauter, ô ma tête!

Ils ont tous fait leur devoir. Demoiselle Jeanne aussi, qui s'en est allée, dit-on, finir sa soirée au bal Valentino....

Coups d'aiguillon. (Même numéro.)

--Le _Moustique_ voudrait bien savoir, avant sa dernière heure, s'il est vrai que M. le Dr Schontz soit entré dans le service de la Conciergerie par les soins d'un éminent magistrat, arrivé depuis peu de Normandie et qui va faire ses premières armes, comme président de la cour d'assises à la prochaine session. Réponse, SVP.

--Le _Moniteur universel_ annonce qu'on va faire à la chambre une demande de crédit pour remplacer le carreau par où Mlle Jeanne Péry a passé.

--L'Affaire des ciseaux s'appellera désormais l'Affaire du carreau.

--Il y a une dame en noir dans l'histoire. Elle a été vue dans la cour du palais.

Soupirait-elle une sérénade sous les balcons de certain conseiller qui était justement dans son cabinet à cette heure?

--On offre de parier que la dame en noir n'est pas celle qui se glissait quelquefois le long des corridors austères et qu'on appelait _Mam'zelle la Présidente_.

Pièce numéro 113

(Extrait du _Moniteur universel_--imprimé.)

12 novembre 1865. _Partie non officielle._

Nous rougirions de mettre en garde nos lecteurs contre les fausses nouvelles, les insinuations ridicules, les détails controuvés qui défraient certaine presse à propos de l'évasion de dimanche dernier.

L'enquête sévère à laquelle on se livre découvrira sûrement la vérité.

L'employé fugitif qui était le gardien même du secret, a été manqué de quelques minutes à la frontière. Tout porte à croire qu'il a reçu une forte somme d'argent.

Quant à l'accusée elle-même, nos renseignements particuliers nous permettent d'affirmer qu'il lui a été impossible de quitter Paris, où elle n'échappera pas longtemps désormais aux investigations de la police.

Pièce numéro 114

(Extrait de la _Gazette des Tribunaux_--imprimé.)

Paris, 13 novembre 1865.

Le journal _Le Moustique_ vient d'être déféré en parquet, dans la personne de son gérant, pour un article contenant des outrages à la magistrature.

On pense que l'affaire du Point-du-Jour (Jeanne Péry) sera renvoyée à une autre session.

M. L. Thibaut qui devait débuter comme avocat dans cette cause, est, dit-on, gravement malade. Sa famille l'a fait entrer dans la maison de santé du Dr Chapart, médecin aliéniste.

(Même numéro. Coupé dans les _faits divers.)_

Le cadavre, trouvé devant la maison Lerebours, et qu'on supposait appartenir à un étudiant, a été reconnu par les agents du service de sûreté. C'est celui d'un repris de justice. On ignore la cause de ce meurtre, qui a été accompli sans armes d'aucune sorte, par simple strangulation.

Pièce numéro 115

(Écriture de Lucien, très altérée.)

Belleville, 2 décembre.

M. L. Thibaut n'a pas perdu la raison. Il a perdu le repos après une déception terrible. Voilà bientôt un mois que Jeanne a quitté la prison. Depuis lors, M. L. Thibaut n'a reçu aucune nouvelle de Jeanne. L'opinion d'un ami lui serait bien précieuse. Y eut-il de sa faute? Aurait-il pu prévenir ce grand malheur? Dès qu'il aura un peu de force, il essayera de raconter, d'expliquer....

Les assises sont closes. C'est aujourd'hui qu'on a jugé Mme Thibaut par contumace. M. Thibaut n'a pu la défendre. Oh! non, il n'a pas pu!... Il ne connaît pas le résultat de l'audience. Mais il le devine. Il est seul horriblement. Ceux qui ont un ami ne sont jamais tout à fait malheureux.

Pièce numéro 115 bis

(Anonyme.)

Salle des Pas-Perdus, 5 h, du soir, 2 décembre.

_M. L. Thibaut_

_As pas peur!_ Elle est condamnée à mort, mais par contumace. On en revient.

Nous allons bientôt commencer à nous revoir, Monsieur et cher client. L'affaire maigrit, il faut mettre ordre à cela. Portez-vous bien.

La santé de notre chère petite amie n'est pas trop mauvaise. Elle vous dit mille choses aimables.

Pièce numéro 116

(Extrait de la _Gazette des tribunaux_--imprimé.)

Paris. 3 décembre.

La fameuse Affaire des ciseaux, qui menaçait d'encombrer la salle des assises pendant plusieurs séances et qu'on disait remise à une autre session, a été jugée aujourd'hui presque à huis-clos. L'absence de l'accusée avait découragé la curiosité publique. M. L. Thibaut, dont on dit la santé à tout jamais perdue, ne s'est pas présenté. La défense avait été confiée d'office à Me Moreau qui n'a pas eu à plaider. La cour, présidée par M. le conseiller Ferrand, a condamné Jeanne Péry, femme Thibaut, à la peine capitale par contumace.

Pièce numéro 117

(Écriture de Lucien.)

Belleville, 15 février 1866.

Geoffroy, aujourd'hui, pour la première fois, je suis sorti dans le jardin. Je pense avoir été bien près de la mort, et cela me fait peur.

Il me semble que je n'ai pas le droit de mourir.

Voici maintenant trois mois que j'ai perdu Jeanne. D'autres à ma place la croiraient morte, mais je suis sûr qu'elle vit.

Pendant ces trois mois, je me suis éveillé rarement, et chaque fois pour un instant bien court. Mon état ordinaire était celui que M. le Dr Chapart désigne sous le nom de _métapsychie_.

Le mot n'est pas mal choisi. En cet état, je ne suis pas moi, je suis à _côté de moi_.

Je ne puis l'expliquer par moi-même puisque mon retour ne garde aucun souvenir de mon absence, mais ceux qui m'entourent me renseignent et j'ai un moyen de contrôler leurs informations.

Dans mon état d'absence, j'écris une considérable quantité de lettres, où je parle toujours de moi--tu sais déjà cela--à la troisième personne.

Je sais donc que, pour moi, je ne suis pas moi. Qui suis-je? Rien dans mes lettres ne me l'indique, et il paraît que dans les paroles assez rares que j'échange avec les gens de la maison, rien non plus ne peut le faire deviner.

Les premières fois, je me refusais à reconnaître mon écriture, tant elle est changée en ces moments où la crise physique accompagne sans doute l'aliénation morale. Il a fallu les assertions de ceux qui m'entourent.

--C'est vous qui avez écrit cela, me disent-ils.

Et une fois, le garçon de chambre m'a demandé:

--Où donc le prenez-vous ce M. Geoffroy, à qui vous écrivez? Dans la lune?

Car c'est là une chose qui me frappe fortement. Tu es chez moi le lien entre la réalité et le rêve. Dans l'un et l'autre de ces états tu ne m'abandonnes jamais.

Quand je suis moi ou quand je suis l'autre, c'est toujours, toujours à toi que j'écris.

Jeanne qui est ma vie, et toi qui es mon espérance, voilà ce que je garde.

Cela me donne une foi superstitieuse en toi. Mon amitié s'obstine, mon espoir grandit au lieu de s'éteindre.

Quand je perds courage, il y a un coin de mon coeur où je me réfugie. Ce coin, c'est celui qui me parle de toi.

J'ai détruit les innombrables pages où ma plume avait tracé de confus griffonnages--parfois des hiéroglyphes que je ne pouvais déchiffrer moi-même.

Je n'ai gardé qu'un seul spécimen, que j'ai classé sous le n°115 ci-dessus et qui remplacera pour toi tous les autres.

Car ils se ressemblaient tous. C'était toujours une timide protestation contre la folie, un remords exprimé au sujet de la tentative d'évasion.

Et la pensée de Jeanne.

Tu remarqueras que tout ce qui concerne Jeanne est net et lucide. En moi, l'idée de Jeanne n'a jamais été folle.

Je dois dire pourtant que le billet classé sous le n°115 était de beaucoup le plus raisonnable. C'est pour cela que je l'ai conservé.

Il y a une chose qui m'effraie, c'est le récit que j'ai à te faire de la nuit du 7 au 8 octobre,--du dimanche au lundi: la nuit de l'évasion.

Je sens qu'il le faut.

Mais si tu savais combien mes souvenirs sont à la fois vagues et douloureux?

Cette nuit-là, j'ai tué un homme.

Et j'ai perdu Jeanne!

J'essaierai demain.

Pièce numéro 118

(Écrite et signée par Louaisot de Méricourt.)

Paris. 15 février 66.

_À M. L. Thibaut, maison de santé du Dr Chapart...._

Eh bien! mon pauvre cher Monsieur, vous allez donc un peu mieux? J'en suis vraiment tout à fait content.

On s'attache, vous savez. J'ai envoyé plus d'une fois ma mule savoir de vos nouvelles. (Mule, employé ici par métaphrase pour signifier Pélagie et sa coiffe.) Elle aime monter chez vous parce qu'on passe par la Courtille. Ça n'a pas fait son éducation première au Sacré-Coeur, mais c'est libertin tout de même.

Quand vous allez vous repiquer tout à fait, comme je l'espère, passez donc chez moi, rue Vivienne.

Vous me devez 3.000 francs, mais ce n'est pas pressé, ne vous gênez pas de cela.

Nous jabotterions tous deux amicalement. On peut avoir besoin l'un de l'autre. L'affaire se porte diablement bien, la gaillarde! Mon cabriolet n'est pas loin et il pourrait bien se changer en calèche.

Dame! je ne l'aurais pas volé!

Venez, quand vous aurez un quart d'heure à jeter par la fenêtre. Ce n'est pas que j'aie rien à vous vendre pour le moment, mais la semaine prochaine, qui sait? Peut-être demain, dites donc!

Dans les maisons de curiosités comme la mienne, on trouve quelquefois de drôles d'occasions.

Meilleure santé et à bientôt.

_P. S._--J'ai ouï dire par-dessus les moulins que certaine jeune personne était établie tranquillement en Amérique, pays tout neuf et remarquable par la croustillance de ses demoiselles honnêtes. Moi, ça m'est égal.

Pièce numéro 119

(Écriture de Lucien.)

16 février.

Ce ne sera pas encore pour aujourd'hui, l'histoire de ma terrible nuit.

Je suis trop ébranlé. J'ai eu des visites auxquelles je ne m'attendais pas.

Ils sont venus tous ensemble. Tu ne devinerais pas qui. Je parie que tu penses à la quêteuse? Celle-là, je l'ai attendue nuit et jour pendant trois mois. Elle n'est jamais venue.

Le Dr Schontz, lui, s'est présenté deux fois, pendant que j'étais hors d'état de le recevoir. Je lui ai écrit depuis, il ne m'a pas répondu. Je sais qu'il est absent pour un grand voyage.

Non, ceux qui sont venus aujourd'hui, tous ensemble, c'est M. le conseiller Ferrand, ma mère et mes deux soeurs.

Comment t'exprimer le sentiment que m'a fait éprouver la vue de M. Ferrand? Quoique ma famille fût là, il était pour moi le personnage principal.

Te voilà bien avancé dans ta lecture. Tu touches aux dernières pages de mon dossier. As-tu jugé cet homme comme moi?

Je l'ai sincèrement aimé, et beaucoup estimé.

Tu as pu voir par les articles des journaux qu'il est soupçonné de n'avoir pas été étranger à l'évasion de Jeanne.

Ces choses me touchent peu. La magistrature qui mérite souvent d'être blâmée est constamment relevée et sauvée par la calomnie stupide.

Loin de poursuivre certaines feuilles, moi, je leur payerais une prime. Elles rehaussent si bien ce qu'elles croient outrager!

Tu verras d'ailleurs demain ou après qu'il y a deux choses dans l'évasion de Jeanne: un effort loyal et secourable d'abord, ensuite une trahison.

À supposer que M. Ferrand, à son insu, comme cela arrive, ait contribué à ouvrir une porte, à décrocher une serrure, il était du côté de Schontz et de la quêteuse, c'est-à-dire du parti loyal et généreux.

Mais je suis bien sûr qu'il n'a rien fait, sinon regarder avec faveur une jeune et jolie personne.

Comme beaucoup d'hommes graves, il a une façon dangereuse d'être galant.

Je te demandais comment tu le juges. Moi, je le juge ainsi, de ce seul mot: il est austère et regarde les femmes.

Il n'y a plus de mousquetaires. Pour eux, ce n'était pas péché de boire, de jouer, d'aimer. Leur vie était une chanson et un éclat de rire.

Mais les gens qui ne chantent pas, les gens graves, les magistrats, surtout, ces demi-prêtres, j'ai peur d'eux quand ils ont un roman d'amour.

M. le conseiller Ferrand a été l'esclave d'Olympe. Il l'est peut-être encore: je jurerais sur mon propre honneur qu'il est resté honnête homme dans le sens bourgeois du mot.

Quand je dis esclave, cela implique-t-il nécessairement amour? Il fut fait grand bruit de la passion d'Olympe pour moi, et M. Ferrand ne parut pas m'en vouloir à cause de cela.

Au contraire, il était partisan de mon mariage avec Olympe.

Tu comprends ces choses-là bien mieux que moi, qui te les explique.

Caprice inamovible, galanterie du XIXe siècle!

Nous ne sommes ni vertueux, ni poètes.

Aussi le _Journal officiel_ est presque toujours aussi coquin que le journal insulteur. Il ment par l'admiration salariée comme l'autre ment par l'outrage qui rapporte.

Ni ces excès d'honneur ni cette indignité ne sont mérités par nos pères conscrits, qui sont parfois de très remarquables esprits, sans avoir droit par leur caractère, à la moindre statue.

Revenons à la visite que j'ai reçue.

Il y avait de la tendresse vraie dans le baiser théâtral que ma pauvre maman m'a donné en entrant. Mes soeurs étaient plutôt curieuses qu'émues. Elles n'ont pu s'empêcher de me dire qu'elles avaient renoncé au mariage à cause de moi.

Ma mère a mis ses deux mains sur mes épaules pour me regarder longuement.

--Ton éducation a pourtant coûté les yeux de la tête! a-t-elle fait entre haut et bas.

--Vas-tu revenir avec nous en Normandie, Lucien? m'a demandé Célestine.

Et Julie a ajouté:

--Tu pourrais trouver peut-être un emploi dans le commerce. M. Ferrand m'a donné la main comme si nous nous étions quittés de la veille.