Chapter 27
Je suis sûr que tu t'es déjà dit: le but est dépassé.
Eh bien! non! le docteur ès-crimes connaît son monde. Il sait que le public et les juges seront d'accord ici. Après ce festin de preuves, après cette curée de témoignages accablants, s'il prenait envie au docteur ès-crimes de leur servir encore quelque grosse pièce, ils l'avaleraient du même appétit.
La cour d'assises est une bête insatiable, et le public est plus affamé qu'elle.
Ne crois pas que je récrimine ou que j'insulte. Je suis brisé, je suis anéanti. Je vais te montrer d'un mot ce qui reste de moi: à leur place, je penserais peut-être comme eux!
Une machine créée dans le but exprès de trouver des coupables ne peut pas produire d'autre fonctionnement que celui-là.
Souviens-toi qu'il y a eu un examen préparatoire, et qu'une voix autorisée a déjà dit: il y a lieu de suivre....
Nous sommes perdus, Geoffroy. Il faudrait un miracle rien que pour nous obtenir des circonstances atténuantes. Le coeur me manque....
J'ai été regarder la Seine couler, mais je ne veux pas mourir avant Jeanne.
Deux fois, je suis revenu vers l'église Notre-Dame-des-Victoires. À quoi bon entrer?
Une évasion de la Conciergerie! Tu connais la prison. C'est purement un rêve ou un leurre. D'ailleurs, je ne veux pas d'évasion.
Et Jeanne! Est-ce que Jeanne consentirait jamais à une évasion!
Ce n'est pas qu'elle soit gardée aussi étroitement qu'au début. Elle n'est plus au secret. La soeur l'aime et les employés de la prison la protègent....
La troisième fois, je suis entré dans l'église--par la porte de droite. C'est à la porte de gauche que la quêteuse devait m'attendre.
Ceux qui prient sont bien heureux. Les murs de l'église disparaissent sous les _ex-voto_ de marbre qui disent merci à la Vierge pour une grâce accordée. Il y en a des milliers et des milliers. Tous ceux-là étaient aux abois. Ils ont crié à l'aide. L'aide est descendue du ciel. C'est vrai, puisqu'ils remercient. J'ai eu l'idée de faire un voeu, moi aussi. Que donnerais-je! Tout, et ma vie!... L'église était pleine. Je me suis agenouillé derrière un pilier. Le chant des orgues me fendait le coeur. J'ai traversé le bas de la nef. Mon regard a glissé jusqu'à la quêteuse: Une femme en deuil dont le visage disparaissait entièrement sous son voile. Je ne puis dire que j'ai cru reconnaître Olympe. Mais le nom d'Olympe est tombé dans ma pensée, et j'ai pris la fuite.
Geoffroy, comment serait-il possible de s'évader de la Conciergerie? Et quel moyen prendre pour amener Jeanne à consentir?
Et moi? Est-ce que je pourrais me résoudre à cela?
J'ai passé une terrible nuit. J'ai vu la cour d'assises en rêve. Tous ceux qui viennent là se chauffer ou se divertir étaient à leur poste. Sous le crucifix, les robes rouges siégeaient. Les jurés regardaient avec un étonnement plein d'horreur une enfant--Jeanne me paraissait toute petite--qui essayait de se cacher au banc des accusés.
Moi, j'avais aussi ma robe. Et je faisais des efforts sans nom pour porter haut ma tête qui me pesait comme un fardeau de plomb.
C'était vaste, cette salle, c'était immense, cette foule.
Les juges écarlates me semblaient d'une taille surhumaine.
Tout était grand, presque colossal,--excepté Jeanne, pauvre petite chérie, qui rapetissait devant ces ennemis géants!
On s'agitait sans accomplir aucun des actes réglementaires qui constituent une séance, mais la séance allait tout de même. J'entendais autour de moi un murmure d'une profondeur inouïe qui m'enveloppait de ces mots:
--Les ciseaux, les ciseaux, les ciseaux!
Et de temps en temps une voix éclatait, criant:
--Elle a tué son amant!
Il y avait des rires qui grinçaient:
--Et c'est son mari qui va la défendre....
Ma mère et mes soeurs étaient là; elles se détournaient de moi.
À côté de ma mère, je voyais un visage de marbre, blême, mais rayonnant de lueurs étranges et qui rejetait Jeanne dans un abîme de nuit.... La bouche d'Olympe ne s'ouvrait pas; aucun son ne s'échappait de ses lèvres, et pourtant je l'entendais qui me disait:
--Comment trouvez-vous que je me venge!
Tout à coup, il y eut un grand mouvement. Quelque chose de long était sur l'estrade au devant des juges. Cela s'ouvrit. Albert de Rochecotte était couché, la tête dans ses cheveux blonds épars.
--Les ciseaux, les ciseaux, les ciseaux!
--Comme il était beau!
--Et si jeune!
--Elle a tué son amant, son amant, son amant!
--Et voilà son mari qui parle pour elle!
Jamais je n'entendrai plus ce silence effrayant. Tous les bruits étaient morts. On m'écoutait. Je parlais. L'attention de cette foule muette m'écrasait comme le poids d'un monde. Je parlais, mais comment dire cela? ma parole était muette aussi.
Toutes les facultés de mon être, mon coeur et mon âme s'élançaient impérieusement hors de moi, mais ne franchissaient pas le seuil de mes lèvres. Les pensées, les mots, l'éloquence, la colère, la passion jaillissaient pour retomber inertes et insonores. Mes efforts se débattaient en vain contre cette impuissance. Le cauchemar, cette hideuse caricature du désespoir, m'enchaînait dans ses morts embrassements....
La foule ondula comme une mer. Les murailles de la salle chancelèrent, et un cri grave s'éleva:
--Condamné! condamnée! condamnée!...
Pièce numéro 99
(Anonyme. Même écriture que celle du n°94.)
Paris, lundi, 2 octobre 1865.
_À M. L. Thibaut, avocat._
La personne qui a écrit à M. L. Th..., vendredi dernier, l'a attendu toute la soirée d'hier, dimanche, au rendez-vous de l'église Notre-Dame-des-Victoires. Elle l'a vu s'approcher, mais M. L. Th... a eu défiance sans doute.
La personne n'a pas dit toute la vérité dans sa première lettre. Elle ne croyait pas avoir besoin d'insister.
Ce n'est pas à M. L. Th... surtout que la personne porte intérêt, c'est bien davantage encore à la malheureuse fille du baron Péry de Marannes. Si M. L. Th... gardait des doutes, s'il voulait s'entretenir avec la personne--la voir,--il serait sûr de la trouver demain mardi à la consultation de M. le Dr Schontz, rue de la Pépinière, n°.... Dimanche prochain il serait désormais trop tard, les événements se précipitent. M. L. Th... est supplié de ne plus hésiter. Il n'a pas le droit de refuser. La malheureuse J. P. est perdue sans ressource.
Pièce numéro 100
(Écriture de Lucien.)
Mardi matin.
Je n'ai pas pu écrire hier au soir. La nuit de dimanche à lundi m'a laissé tellement brisé de corps et d'esprit que je n'ai pu tenir la plume.
C'est peut-être vrai, Geoffroy. Peut-être n'ai-je pas le droit de refuser l'offre de cette personne inconnue. Du moins est-il de mon devoir de m'informer, de savoir, de me rencontrer avec elle.
Le nom du Dr Schontz est fait pour me donner confiance. Je le connais; je crois que tu le connaissais aussi. C'est lui qui m'avait écrit cette lettre quand Mme Péry fut à l'article de la mort. C'est grâce à lui que j'ai pu la revoir une dernière fois.
Qui sait? peut-être que le baron de Marannes a laissé des amis.
Je suis résolu cette fois à ne pas manquer au rendez-vous.
Mais Jeanne? vas-tu demander. Il faudrait le consentement de Jeanne.
Et Jeanne, ne consentirait jamais....
Mon Dieu! c'est une bien faible chance. Je ne crois pas, moi, à la possibilité d'une évasion.
En outre, je ne suis pas toujours dans mes accès de mortel découragement. Tout n'est pas perdu. J'ai vu M. Cressonneau. J'ai plaidé près de lui ma théorie du docteur ès-crimes. Il a ri comme un bossu. Jamais il n'avait rien entendu de si drôle,--mais j'ai vu qu'il était frappé dans une certaine mesure.
Quand je lui ai dit: «Il y a trop de preuves», il a repris un instant son sérieux.
Fais bien attention que c'est là surtout un argument d'homme du métier. Les jurés n'y entendraient goutte, mais cela fait réfléchir un magistrat, parce que cela en appelle à son expérience et à sa science.
À son intelligence surtout.
M. Cressonneau est très intelligent. Son intelligence fait mauvaise route, voilà tout.
Il y a dans la vérité une force latente qui peut éclater à l'improviste.
Elle n'a pas encore éclaté pour M. Cressonneau aîné, c'est certain, car il m'a dit quand j'ai eu fini:
--Si vous plaidez cela, cher M. Thibaut, on vous mènera tout doucement à Charenton à l'issue de l'audience.
Mais sous sa fanfaronnade officielle, je te réponds qu'il a été touché. Il y a trop de preuves. Ce serait à dire que l'accusée a rassemblé à grands frais pour les déposer bien en vue, derrière elle, sur le chemin, toutes les circonstances compromettantes qu'il était possible de se procurer.
Je disais tout à l'heure: Jeanne qui se sent innocente, rejetterait bien loin toute pensée d'évasion.
Est-ce qu'on sait jamais avec Jeanne? Je le croyais, je me trompais.
Elle me met en colère et je l'admire.
Son innocence est au-dessus de ce qu'on rêve. On pense savoir à quel point ce coeur enfant est en dehors du Mal et des craintes que le Mal inspire. On en est à cent lieues.
Hier matin, soucieux, malade, gêné par cette responsabilité nouvelle à propos d'une entreprise dont je ne connais ni la nature ni les garanties--s'il y en a,--je l'aurais bien défiée de m'égayer.
Je n'étais pas avec elle depuis trois minutes que je souriais à son sourire.
Tu penses bien que je n'avais pas le coeur de lui raconter mon rêve.
Mais elle me racontait les siens: de l'herbe verte, du soleil, du vent de campagne qui a si bonne odeur! Et des fossés sautés, et des sentiers qui tournent dans les taillis!
--Ils m'ont le jour, ici, disait-elle; mais la nuit, je me sauve.
L'occasion était bonne, j'en ai profité.
--Est-ce que tu te sauverais, Jeanne, si tu en avais le moyen?
Elle s'est arrêtée au milieu d'un sourire argentin qui scandalisait ces murailles de prison. Puis elle s'est levée brusquement. Elle avait envie de bondir.
--Écoute, m'a-t-elle dit, essoufflée déjà par la joie, je te connais. Si tu me parles de cela, c'est que tu y as pensé, mon Lucien chéri, c'est que c'est une chose possible!
Je restais devant elle tout décontenancé.
--Oh! que tu es bon! que tu es bon! Je ne pense qu'à cela, moi, mais je n'osais t'en parler. J'aurais bien fini pourtant par te le demander. J'avais déjà songé à ce que ça coûterait. Je suppose que ça doit coûter très cher.
--Je ne sais pas, voulus-je dire.
--Qu'est-ce que cela fait? interrompit-elle. Je ne connais pas très bien cette affaire-là, vois-tu, mon Lucien, mais pauvre maman m'avait dit souvent que si notre cousin Albert de Rochecotte mourait....
Je devins pâle.
--Qu'as-tu donc? fit-elle. Il est mort, nous n'y pouvons rien, et puisqu'il est mort, je suis l'héritière du vieil homme qui a des millions. Eh bien, si tu veux, nous donnerons la succession aux pauvres, puisqu'on dit que c'est de l'argent mal acquis. Car on dit cela. Nous donnerons toute la succession, excepté ce qu'il faudra pour payer ma liberté. Vois-tu, mon Lucien, l'idée d'aller là-bas, devant le monde, entre les gendarmes, me rend folle. Oh! je ris quand tu es là, mais c'est pour que tu n'aies pas de la peine. Les gendarmes! les gendarmes!
J'étais émerveillé. Je suis toujours émerveillé près d'elle.
Les paroles ne peuvent pas exprimer pour toi tout ce que cette horreur des gendarmes avait d'enfantin.
--Mais, dis-je, ce n'est donc pas d'être condamnée que tu as peur Jeanne?
--Puisque je n'ai rien fait, Lucien.
Elle revint auprès de moi pour ajouter:
--Si fait, pourtant, j'ai peur un peu. Ceux qui m'interrogent ont bien l'air de me croire coupable. Si je ne t'avais pas pour me défendre... mais tu ne peux pas m'empêcher d'aller entre deux gendarmes. J'ai vu passer une fois une pauvre fille qu'ils conduisaient. Oh!...
Elle cacha sa figure dans ses mains. Puis, tout à coup souriant:
--Et le temps que je perds ici sans toi, loin de toi! Et nos champs! Si je pouvais encore courir, courir avec toi, sous les arbres où pauvre maman aimait tant à se promener....
Elle mit sa tête sur mon coeur et je vis une larme, un diamant qui tremblait au bord de sa paupière. Il est deux heures et demie. Je pars pour mon rendez-vous chez le Dr Schontz.
Pièce numéro 101
(Écriture de Lucien.)
Mardi, 5 heures du soir.
Je reviens de la consultation du Dr Schontz.
Ce n'est pas Olympe. Cette frayeur restait en moi, mais je suis absolument certain que ce n'est pas Olympe. Elle est beaucoup moins grande qu'Olympe. Elle serait plutôt de la taille de Jeanne elle-même. Tu ne l'as donc pas vue? me demanderas-tu. Non, je ne l'ai pas vue. Alors, rien n'est fait?
Je ne sais que répondre. J'ai confiance un peu. Je crois que cela se fera. À tout le moins, cela se tentera. Le Dr Schontz est pour l'évasion.
Il ressemble à la lettre qu'il m'écrivit voici quelques mois, celui-là. Je ne l'aurais pas reconnu. Le travail l'a vieilli. C'est un vrai médecin qui a usé son corps, mais gardé la jeunesse de son coeur. Quand je suis entré, il était là, en compagnie de la quêteuse voilée.
Elle portait le même costume de deuil que la veille, et le même voile épais qui ne laisse pour ainsi dire rien voir de ses traits.
De près, elle m'a paru très jeune: l'âge de Jeanne. Et je ne sais pourquoi ce visage invisible était, dans ma pensée, ressemblant au visage de Jeanne. La voix est bien différente pourtant. Jeanne gazouille comme un cher petit oiseau. Celle-ci parle d'un accent décidé et presque viril. Je me suis assis après avoir salué l'inconnue et serré la main du Dr Schontz. Celui-ci a parlé le premier.
--J'étais l'ami de Mme Péry de Marannes, a-t-il dit. Non seulement je crois à l'innocence de sa fille, mais j'en suis certain.
Ma main, qui venait de quitter la sienne, s'est avancée de nouveau. Il l'a serrée.
--En épousant Jeanne Péry, M. Thibaut, a-t-il repris, vous avez risqué le repos de votre vie, cela est vrai, mais j'espère encore que vous serez récompensé par un avenir de bonheur.
--J'aime Jeanne, répondis-je, et je ne puis être récompensé que par le bonheur de Jeanne.
Schontz approuva du geste. La quêteuse dit:
--Avant de songer à son bonheur, il faut l'empêcher de mourir misérablement.
Schontz s'inclina encore. Il y eut entre nous trois un silence.
--M. Thibaut, reprit la jeune femme, vous voudriez savoir qui je suis?
--Il est vrai, Madame. Votre lettre me disait que je vous entendrais et que je vous verrais.
--Les promesses de ma lettre ne seront pas tenues, Monsieur, à cet égard, du moins; j'ai une raison majeure pour vous taire mon nom et pour vous cacher mon visage. Je vous prie de vous contenter de la garantie du docteur qui va vous affirmer que cette raison n'est point de nature à justifier votre défiance.
--Je l'affirme, en effet, sur l'honneur, a dit Schontz.
--Puis-je au moins savoir, ai-je demandé, quel est le motif de l'intérêt que vous portez à Mme Lucien Thibaut?
Elle m'a tendu à son tour sa main gantée de noir.
--J'aime à vous entendre l'appeler ainsi, Monsieur, a-t-elle dit, et il y avait de l'émotion dans sa voix. Vous êtes un digne coeur!
Elle a repris après un instant:
--Mon motif, c'est mon devoir. Je voudrais vous parler autrement que par énigmes: j'aime Jeanne, mais je ne la connais pas. Je lui ai fait du mal sans le vouloir et même sans le savoir. Je donnerais une part de mon sang pour guérir le mal que je lui ai fait. J'ai pourtant des raisons plus compréhensibles. Vous êtes ici, vous, pour votre femme, le docteur pour Mme Péry, son amie; mettez que, moi, je représente feu M. le baron Péry de Marannes, ce sera vrai dans toute la force du terme. Mais, je le répète: ce qui me fait agir, c'est surtout mon devoir: un devoir impérieux, un devoir sacré!
Sa voix restait grave, mais l'émotion la faisait profondément vibrer. Le Dr Schontz dit:
--Tout cela est l'expression exacte de la vérité, je l'affirme.
Geoffroy, j'avais confiance. D'ailleurs, que risquais-je à entamer les préliminaires? On allait sans doute me soumettre un plan, me détailler les voies et moyens qu'on devait employer pour arriver à un résultat que la première vue montrait presque impossible. Il y avait en moi plus que de la curiosité. Je cédai à ce mouvement et je dis:
--Mettons que nous sommes d'accord. J'admets aussi, je suppose que j'admette la nécessité d'une évasion. Quel genre de concours vient-on m'offrir?
--M. Thibaut, me répondit la jeune femme, je vous offre plus que mon concours. Vous n'aurez à vous mêler de rien; je me charge de tout.
Mon visage dut exprimer de la surprise, car la jeune femme reprit vivement:
--Votre rôle sera de recueillir votre femme après la réussite et de l'emmener dans l'asile sûr que vous aurez choisi.
Elle appuya sur le mot _sûr_. Son ton était redevenu tranchant.
--Pour le reste, poursuivit-elle, j'agirai seule. C'est une condition que je pose rigoureusement.
--Cependant, voulus-je dire, je désirerais connaître....
--Mes moyens? je ne vous les dirai pas. Que savez-vous s'il m'est permis de vous le dire? Il vous importe peu quels soient mes moyens, s'ils rendent votre femme libre. Et moi, il m'importe de ne pas trahir le secret d'autrui.
Sais-tu l'idée qui me vint, Geoffroy? Je connais tout ce qui touche au palais. C'est du palais seulement que peut venir la possibilité d'une évasion.
Si la femme d'un dignitaire, une de ces femmes-maîtresses qui obtiennent tout ce qu'elles veulent, se mettait dans la tête de déménager la Sainte-Chapelle... ma foi....
Que veux-tu? je cherchais. Le dehors ne peut rien, il faut partir de là; le dedans seul a une faible possibilité de s'entrouvrir lui-même.
Le secret d'autrui! Évidemment la serrure qui devait livrer passage était attaquée d'avance.
--Du moment que je n'ai pas voix au chapitre, dis-je, et que ma coopération n'est pas désirée, je ne vois pas pourquoi on a pris mon avis.
--Cher M. Thibaut, répliqua la quêteuse dont la voix s'adoucit encore une fois--on devinait le sourire derrière son voile--vous n'avez pas voix au chapitre, c'est vrai, et je vous en demande bien pardon; mais votre coopération est fort souhaitée, et même formellement réclamée. Je vous connais trop pour ne pas savoir que dans une occurrence si grave, vous mettrez de côté volontiers une vaine curiosité. Je vous déclare que je ne pourrais pas vous donner le plus léger renseignement sur notre manière d'opérer, sans tromper la confiance de quelqu'un, d'abord,--de quelqu'un qui se met en péril pour nous servir, et ensuite sans compromettre gravement le succès de notre entreprise.
Le Dr Schontz approuva d'un geste qui m'était adressé et qui contenait une prière.
--Madame, dis-je, tout sera donc comme vous l'exigez. Je pense pouvoir vous demander maintenant en quoi consistera l'aide que vous attendez de moi?
--Elle aura trait au rôle de Jeanne. Jeanne n'a rien à faire, sinon à se tenir prête de nuit comme de jour au premier signal. L'instant propice sera peut-être court, il faut pouvoir en profiter. Que Jeanne soit donc toujours habillée. Qu'elle veille, et quand la soeur Marie-Joseph lui dira: «Suivez-moi»...
--La religieuse! m'écriai-je, sachant quelle est la position de ces dames dans les prisons, et quelle lourde responsabilité pèserait sur elle.
--Vous voyez bien! fit la jeune femme, dont la patience n'était décidément pas le fort, vous ne savez rien et vous voulez déjà discuter! Que serait-ce si vous saviez? Je veux bien vous dire, mais ce sera le premier et le dernier éclaircissement, que la soeur Marie-Joseph n'est pas complice. Elle ne sait rien, elle ne risque rien. Seulement, la consigne sera de la suivre à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit. Pensez-vous obtenir cela de Jeanne?
--Je l'obtiendrai.
--Merci pour elle, car c'est son salut. Maintenant, passons à ce qui vous regarde personnellement. Vous ne contribuerez pas à la victoire, cher M. Thibaut, mais vous en profiterez. Et votre rôle exige au moins un grand dévouement, une grande patience. Nous sommes aujourd'hui à mardi. À partir de vendredi soir, souvenez-vous bien de cela, toutes les heures du jour ou de la nuit peuvent voir se livrer la bataille. Il faut donc qu'il y ait une voiture, à toute heure, prête à recevoir la fugitive, en un lieu que nous allons choisir tout de suite si vous voulez. J'ajoute qu'il y a vingt chances contre une pour la nuit.
La question du lieu où la voiture devait attendre fut agitée à nous trois. Il fut convenu qu'on choisirait plusieurs places, selon les heures; pour ne pas donner l'éveil par un stationnement trop prolongé.
Les endroits désignés étaient tous à cinq ou six cents pas de la cour du palais.
Aussitôt que ceci fut convenu, la jeune femme se leva.
--À dater de vendredi soir, neuf heures, dit-elle en se résumant, Jeanne prête nuit et jour à suivre la soeur,--à dater du même moment, voiture stationnant aux places désignées, suivant l'échelle d'heures que nous avons réglée et qui vous sera adressée par écrit. Je ne sais pas si nous nous verrons jamais face à face, M. Thibaut, mais je vous offre la main et je vous dis: vous avez en moi une amie.
Elle secoua ma main d'un mouvement bref, salua le Dr Schontz et se retira.
Dès qu'elle fut partie, le docteur me dit:
--Vous n'en saurez pas une syllabe de plus, cher M. Thibaut. Ayez bon courage et faites exactement comme il a été convenu. Excusez-moi, j'ai déjà pris beaucoup sur l'heure de mes visites.
Il était plus de cinq heures. Je pris congé aussitôt.
Pièce numéro 102
(Écriture de Lucien.)
Mardi, minuit.
Je n'ai pas pu revoir Jeanne. J'aurais voulu me consulter avec elle. Il y a une pensée qui tourne autour de mon cerveau. Cette personne accomplit un devoir en travaillant au salut de Jeanne.
Un devoir impérieux!
Elle représente, dit-elle, le père de Jeanne.
Jeanne pourra me dire, peut-être....
Il y a des moments où mon coeur se dilate tout à coup. Je me sens léger et fort. Cette horrible crainte de la justice, entêtée dans son égarement, ne pèse plus sur moi. Je viendrai seul devant les juges, je serai sûr de moi. La vérité jaillira de ma poitrine si haute et si éclatante, dès que le danger de Jeanne ne sera plus là....
Voici une pensée qui a heurté mon esprit comme un choc: il y a bien longtemps que je n'ai entendu parler ni de M. Louaisot ni d'Olympe.
Se reposent-ils dans leur victoire?
Je suis terriblement seul, Geoffroy. Je ne connais pas à Paris une créature humaine à qui je puisse demander conseil!
Pièce numéro 103
(Écriture de copiste. Sans date.)
J.-B.-M. (Calvaire) a déjà eu l'honneur d'offrir ses services à M. Thibaut. Ce nom de Calvaire est un pseudonyme raisonné analogique. Le danger qui menace mon existence m'empêche de m'expliquer plus clairement.
On me traque comme un renard. M. Mouainot de Barthelémicourt et Mme la marquise Ida de Salonay ont juré de faire la fin de moi. Pour des prix relativement doux, je mettrais M. Thibaut à même de terrasser ses ennemis. Écrire poste restante, au nom de Calvaire et mettre un petit bon dans la lettre.
_Mention de la main de Lucien_.--Doit être le même qu'un nommé Martroy, qui m'avait déjà écrit. Tout ce fatras doit être d'un intrigant ou fou.
Pièce numéro 104
(Écriture de Lucien.)
Mercredi.
Voilà tout ce que m'a dit Jeanne quand je l'ai priée de bien interroger ses souvenirs d'enfance:
--Je n'ai pas besoin d'interroger mes souvenirs. Je sais que j'ai une soeur. Et j'ai pensé bien souvent à ma soeur depuis que je suis accusée. J'étais debout et je la tenais dans mes bras. Le souffle m'a manqué. J'ai été obligé de m'asseoir.
--Et quel nom a-t-elle, ta soeur, Jeanne?
--Pour nous, elle n'avait pas de nom. Pauvre maman l'appelait «la fille de mon mari».
--Tu ne l'as jamais vue?
--Jamais. J'entendais parler d'elle quand père venait chercher de l'argent pour payer sa pension. Je me souvins alors de cette pension de 600 francs que le baron servait à un enfant. Je ne sais pourquoi j'avais cru dans le temps que cet enfant était un fils.
--Et c'était Mme Péry qui payait cela! m'écriai-je.
--Pauvre maman était bien bonne.
Geoffroy, le baron avait deux filles. Fanchette doit exister. Fanchette existe!
Je sais maintenant de quel impérieux devoir me parlait hier la jeune femme voilée.