Chapter 26
--Oh! non, Maman et moi nous nous mîmes dans un endroit sombre. Maman était fâchée d'être venue.
--Remarquas-tu la dame qui était avec Albert?
--Quand maman me le montra, elle me dit: «C'est le beau, celui qui est tout seul.» Il n'avait pas de dame avec lui.
--Tu es bien sûre de cela Jeanne?
Une nuance rosée vint à ses joues pendant qu'elle réprimait un sourire espiègle.
--Bien sûre, répondit-elle, puisque la dame que papa avait amenée était pour le comte Albert.
--Toute jeune, celle-là, n'est-ce pas, Jeanne?
--Mais du tout. Une grande brune, très belle, trop forte, et qui paraissait bien près de ses trente ans. Ce n'était pas Fanchette. Je repris:
--Jeanne, veux-tu me dire l'histoire de ton enfance?
--Je veux bien, mais elle n'a pas beaucoup d'histoire, mon enfance. Nous habitions une grande maison de campagne, presque un château, près de Dieppe. Notre plus proche voisin était le marquis de Chambray qu'Olympe épousa plus tard.
--Te souviens-tu bien d'Olympe en ce temps-là.
--Non, très peu. J'entendais dire qu'il n'y avait rien de si beau qu'elle, mais elle était trop grande pour moi.
Nous vivions comme des riches, seulement il arrivait du matin au soir des gens qui voulaient être payés.
Pauvre papa n'était pas méchant, au moins. Il ne grondait jamais maman que pour avoir de l'argent. Maman l'aimait bien. Une fois pourtant, elle se fâcha contre lui. Cela m'est resté. Je la trouvais trop sévère. Pauvre papa s'en alla, et maman ne mit plus jamais son cachemire de l'Inde.
--En s'en allant, le baron l'avait emporté?
--Oui, et les bracelets, avec la broche et les boucles d'oreilles. Maman m'a dit depuis que c'était à lui, tout cela, et qu'il n'avait pas volé.
--Mais qu'avait-il fait pour fâcher ta chère mère?
--Dame... nous ne pûmes pas rester dans le pays.
--Où allâtes-vous, Jeanne?
--Partout. J'étais encore bien petite. J'ai été dans plus de dix pensions à la queue leu leu. Pauvre papa venait toujours, et alors nous partions.
--Tu étais déjà grande quand vous vîntes au Bois-Biot?
--Oh! bien grande. Ce fut quinze jours après notre arrivée que pauvre maman me dit: «Il y a ici un jeune substitut qui est notre ennemi.» Sais-tu que je te détestais? c'est pauvre maman qui t'excusa près de moi quand tu nous eus fait condamner. Et puis je te vis, et puis je t'aimai.
Je l'attirai contre mon coeur.
Nous n'en avons pas dit plus long pour aujourd'hui.
Je saurai tout en l'interrogeant ainsi petit à petit.
En la quittant, aujourd'hui, j'ai salué une soeur dans le corridor; elle m'a dit:
--C'est véritablement une enfant. Est-il vrai, Monsieur, que vous ayez possibilité d'établir un alibi?
J'ai répondu non.
La soeur a secoué la tête.
--On annonce que ce sera la troisième affaire de la session, a-t-elle ajouté. Probablement le 17 ou le 18 octobre. Nous ne sommes pas dans les secrets de Dieu, Monsieur, mais je prie pour vous deux tous les matins et tous les soirs.
--Eh bien? et cet alibi! m'a demandé la femme du concierge.
Là-bas, le mot _alibi_ jouit d'une grande popularité. Je n'ai pas cru devoir être aussi explicite qu'avec la soeur. J'ai répondu:
--Nous avons bonne espérance.
--Bravo! mais vous feriez peut-être bien de prendre avec vous, pour vous aider, un de nos messieurs à la mode. Ça enlève une histoire. Un jury et une crêpe, voyez-vous, c'est deux choses qui se retournent sur le feu.
Je te l'ai dit, Geoffroy, on est très bon pour nous.
Pièce numéro 94
(Anonyme. Écriture inconnue.)
Paris, 30 septembre.
_À M. L. Thibaut, avocat._
Une personne à qui M. Thibaut a fait du bien pendant qu'il était juge, désire lui rendre la pareille.
La personne est placée de telle façon qu'elle peut affirmer à coup sûr que l'accusée Jeanne P., innocente ou coupable est condamnée d'avance. Plus M. Thibaut étudiera l'affaire, plus il partagera cette malheureuse conviction. En ce moment les recours en grâce n'ont aucune chance.
La personne pense qu'une évasion ne serait pas impossible dans les conditions où se trouve l'accusée Jeanne P. La question des frais ne devra pas arrêter M. Thibaut.
M. Thibaut pourrait faire tenir sa réponse d'une manière sûre à la personne en employant le moyen suivant:
Écrire une lettre d'avance, aller à Notre-Dame-des-Victoires demain dimanche à huit heures du soir: se servir de la lettre pour envelopper une pièce de monnaie, et la jeter dans la bourse de la quêteuse qui se tiendra à la porte de gauche en entrant. Bien entendre _la porte de gauche,_ c'est-à-dire la plus voisine du passage des Petits-Pères. Il serait peut-être encore temps le dimanche suivant, mais des heures précieuses auraient été perdues.
Pièce numéro 95
(Écriture de Lucien, sans signature.)
1er octobre.
Non, il n'est pas possible que la vérité reste ainsi enfouie!
Ce sont d'honnêtes gens, Geoffroy. Ils se couperaient les deux mains avant d'accomplir ce crime horrible qui s'appelle un meurtre judiciaire.
Je les éclairerai, je ferai passer dans leur esprit la lumière qui éblouit le mien. Ce doit être facile.
Une évasion! jamais! je flaire un piège. Et puis, une évasion est un aveu. Jeanne ne doit pas avouer puisque Jeanne n'est pas coupable.
Les vois-tu autour de nous, dans le noir, ces misérables qui ne trouvent pas suffisant le mal qu'ils nous ont déjà fait?
Je l'ai bien dit: ce sont des docteurs. Ils ont passé tous leurs examens. Ils savent le mal comme aucun de nous ne sait le bien.
Quel est leur but? Je l'ai cherché. Chez eux, il n'y a jamais deux mobiles. Toujours le même: l'argent. Il y a quelque part une montagne d'argent qui a déjà tué Rochecotte, et qui va me tuer ma petite Jeanne.
Oh! qu'ils le prennent, cet argent maudit! Qu'en a-t-elle besoin? Aujourd'hui, je l'ai interrogée au sujet de cette succession qui est, pour moi son malheur. Je croyais qu'elle allait me répondre: «Je ne sais pas.»
Mais ici, comme pour sa présence à Paris à l'époque du meurtre, comme aussi pour le fait de s'être rencontrée au moins une fois avec Albert de Rochecotte, sa réponse a trompé mon espoir.
Elle sait. C'était une de leurs naïves gaietés entre la mère et la fille: aux heures de misère, elles se moquaient souvent de leurs millions à venir.
Elles n'y croyaient pas, mais elles savaient.
Et le vieux baron faisait mieux que savoir. Parmi ses dettes il y en avait bon nombre de contractées à intérêts exorbitants qui étaient garanties par ses droits éventuels à la succession du dernier vivant de la tontine.
Mais que prouve cela? s'ils sont des hommes, s'ils sont des juges, ils verront bien avec moi la toile d'araignée où l'on a pris cette pauvre petite mouche. Les fils en sont déliés, c'est vrai, les rets ont été fabriqués par un ouvrier-maître, mais enfin il y a des fils, je les ai dans ma main et je les montre.
Le plus apparent, c'est celui qui a coûté la plus grande dépense d'habileté.
Il ne faut pas trop bien faire.
C'est là le défaut des docteurs.
Le détail des ciseaux est _trop bien fait_. À lui tout seul il forme un roman.
C'est une boîte à ouvrage de la fabrique de Samuel Worms, Londres-Birmingham, que la mère de Mme Péry avait rapportée de l'émigration. Selon l'accusation, Jeanne aurait pris les ciseaux de cette boîte, le jour du meurtre, et s'en serait servie pour assassiner Albert de Rochecotte pendant son sommeil.
Car une petite fille ne tue pas un grand et fort jeune homme avec une mignonne paire de ciseaux, quand il a l'usage de ses facultés et de ses mouvements.
Tu connaissais Albert aussi bien que moi. À ton idée, combien aurait-il fallu de fillettes pour avoir la fin de lui? De fillettes comme Jeanne?
Il parait établi, d'après l'accusation, qu'un narcotique avait été versé soit dans le vin d'Albert, soit dans son café, et qu'il s'était endormi après le dessert.
Mais je dis, moi, que cette circonstance même étant admise, on ne tue pas avec des petits ciseaux,--à moins d'avoir une raison pour cela.
Et la raison, la voici: elle appartient au docteur ès-crimes, la raison!
La raison, c'est qu'il fallait faire retomber le meurtre sur une jeune fille.
Suis bien: une paire de ciseaux, c'est une arme de jeune fille.
Tout le monde a dit cela, dès le début.
C'est la comédie.--Voici la réalité: les ciseaux sont volés dans la boîte à ouvrage de Jeanne, précisément pour que la comédie puisse avoir lieu.
Par qui, volés?
Est-ce que je sais? Par Louaisot, si Louaisot est le docteur ès-crimes?
Cependant Louaisot n'est pas héritier. Non. Mais il connaît un héritier.
Souviens-toi de la personne pour laquelle il me quitta, le jour où il me vendit le talisman.
La femme au codicille était là. Elle est héritière, elle!...
Je me suis arrêté, Geoffroy, c'est du délire. Je ne voulais assurément rien dire de tout cela. Ne crois pas que je le pense. Est-ce ma folie qui me prend?
Je veux finir mon raisonnement et mon histoire. J'aurai le temps avant ma crise.
Les ciseaux sont volés, voilà le fait certain. Où? dans la chambre vide où est morte la pauvre jeune mère. Personne ne défend plus cet asile. Mme Péry est au cimetière et Jeanne au couvent de la Sainte-Espérance.
Volés par qui? je répète la question.
Par celui ou par celle qui va s'en servir au restaurant du Point-du-Jour.
Par Fanchette, si tu veux, car elle existe, après tout, cette Fanchette, puisque Rochecotte avait une maîtresse, et que cette maîtresse n'était pas Jeanne.
L'accusation dit le contraire. Il faudra qu'elle le prouve....
Le meurtre est accompli. Les ciseaux restent au pouvoir de l'accusation.
Que devient la boîte?
La boîte est vendue avec le pauvre mobilier. On n'entendra plus jamais parler de cette boîte, achetée à l'encan, comme le reste par des juifs inconnus.
Voilà le vrai. Cela aurait dû être ainsi.
Mais la comédie judiciaire a besoin de la boîte, la boîte reparaîtra.
Tu te souviens, quand Jeanne retourna au Bois-Biot en sortant de mon cabinet de toilette? Elle trouva dans sa chambre une surprise. Elle croyait, la pauvre chérie, que j'avais eu cette attention délicate de racheter le petit meuble de famille: son cher nécessaire dont sa mère et son aïeule s'étaient servies avant elle.
Ce n'était pas moi qui avais eu cette attention délicate.
Quelqu'un avait racheté la boîte à ouvrage tout exprès pour que les badauds pussent dire, après l'arrestation de Jeanne et au moment de la perquisition: _le doigt de Dieu est là_!
Et ils n'ont pas manqué de le dire, les badauds! C'est ici la maîtresse preuve et le principal témoin. L'affaire s'appelait déjà l'_Affaire des ciseaux_.
Un vrai docteur ès-crime mêle toujours à sa combinaison un élément de gros drame--pour le public.
Car le public est juge d'instruction aussi. Et l'histoire des pesées que la foule opère sur la conviction du vrai juge serait une longue suite de pages en deuil.
Je crois au doigt de Dieu. Il m'est arrivé de le voir en ma vie. Le doigt de Dieu n'est pas fait ainsi.
Le doigt de Dieu, c'est la foudre. Le doigt de Dieu ne monte pas péniblement, une à une, les pièces d'une misérable mécanique.
C'est le doigt du démon ici. Je me lèverai seul contre tous et je leur prouverai cela!
Désormais, je vois ma cause si claire qu'il me suffira d'ouvrir la bouche pour dissiper les ténèbres. J'ai grandi avec la nécessité. Je suis éloquent, je suis fort. Je ne me reconnais plus moi-même. Ils trembleront devant moi. Leur prétendue vérité qui n'est que mensonge et artifice....
_Note de Geoffroy_.--L'écriture devenait subitement illisible.
Pièce numéro 96
(Écriture de Lucien altérée et méconnaissable. Sans date.)
M. L. Thibaut a toujours eu des sentiments d'estime et même de respect pour la magistrature française. Depuis qu'il fait partie du barreau cette opinion n'a pas changé. Sa position particulière est difficile. Sa santé n'est pas bonne. Depuis sa maladie, il se laisse aller à des mouvements de violence qu'il déplore ensuite.
Mais M. Geoffroy de R. peut être tranquille. Cet état de fièvre s'explique par beaucoup de souffrances. Il n'est pas incompatible avec la mission que M. L. Thibaut a sollicitée, obtenue et acceptée. L'étude de sa cause est le travail de ses jours et de ses nuits. Sa jeune et malheureuse cliente sera bien défendue.
Pièce numéro 97
(Écriture ordinaire de Lucien. Sans signature.) Dimanche.
J'ai eu ma crise. J'en laisse ici la marque.
Mes crises sont plus rares et moins fortes. Celle-ci n'a pas duré plus d'une heure et ne m'a laissé qu'un peu de fatigue. J'ai bien dormi cette nuit. Jeanne a été à la messe, ce matin. Pauvre chérie! c'est elle qui dit cela. La soeur lui a prêté un paroissien et elles ont prié ensemble dans la cellule. Cette soeur est une douce sainte. Je la vois souvent triste. Quand elle sourit, elle est jeune et très belle.
Jeanne était toute gaie. Elle ne voulait pas causer de l'affaire. Nous apercevions sur le mur qui fait face un rayon du beau soleil d'octobre.
Notre haie du Bois-Biot doit être riante, ce matin. On a sans doute labouré les deux champs. Celui où passe le sentier qui descend à la ferme a de grands pommiers qui doivent perdre leurs feuilles.
--Je parie, m'a dit Jeanne, que les enfants sont sous notre châtaignier à abattre des châtaignes.
--Il faut travailler, Jeanne, ma petite Jeanne. Les jours passent, et mon plaidoyer n'est pas achevé. Elle s'est assise auprès de moi. Elle a mis sa blonde tête à sa place, sur mon coeur.
--Eh bien, travaillons, Lucien, mon mari. Elle sait que ce mot-là me rend heureux.
--L'année dernière, reprit-elle, à cette époque-ci, il faisait froid. Pauvre maman et moi nous nous levâmes de bon matin pour porter du bouillon au vieux Jean Étienne qui avait gagné les fièvres à la battée. Les prés étaient déjà tout blancs... mais travaille donc, Lucien, puisque tu veux travailler!
--À quelle date furent volés tes ciseaux, Jeanne?
--Je ne m'en aperçus peut-être pas tout de suite. Je brodais si peu! Je passais mes jours auprès du lit de pauvre maman; elle voulait toujours mes mains dans les siennes. Il me semble bien que ce fut le jour où le Dr Schontz t'écrivit de venir.
--L'avant veille de?...
--Oui. Oh! tu peux bien dire de la mort. Maman ne m'a pas quittée. Elle vient toutes les nuits.... Ce jour-là, je voulus prendre mes ciseaux pour arranger une de ses camisoles de malade. Je ne les trouvai plus.
--Qui vous servait alors?
--Une femme de ménage. Nous n'avions plus de domestique.
--Et tu rachetas d'autres ciseaux? quand?
--À l'instant même. J'envoyai la femme de ménage en lui disant d'en prendre à bon marché. Maman était en train de me parler de toi. Cent fois par jour, elle prenait la résolution de ne plus prononcer ton nom. Et elle me défendait bien doucement de penser à toi. Mais ton nom revenait toujours, toujours.
--Est-ce que tu emportas la boîte à ouvrage avec toi au couvent?
--Tu sais bien que non, puisque tu me la rendis à Yvetot.
--Ce ne fut pas moi. Jeanne.
--Qui donc aurait songé à me faire plaisir?
Elle a de ces mots là qui me navrent tout en faisant que son innocence est pour moi plus claire que l'évidence. S'ils l'interrogeaient au-dehors de leur parti pris... mais leur siège est fait. Je connais cela.
Moi, je tâche de savoir, je fouille les détails, je fais la chasse aux dates.
Certain que je suis de l'impossibilité du fait principal, je crois à chaque instant qu'un fait accessoire va venir appuyer ma thèse, ou plutôt lui fournir un point de départ tangible, qu'on puisse prendre en main et présenter à la discussion.
Mon espoir est sans cesse trompé. Tout se groupe contre moi. Est-ce le hasard? Est-ce la perfection même de ce travail diabolique que je suppose accompli par un scélérat parvenu au _summum_ de la science criminelle?
J'ai été chez Nadar. J'ai acquis la certitude que les épreuves photographiques ont été livrées le jour même du crime. Il est donc naturel que Fanchette les eût sur elle au restaurant.
Qu'espérais-je en prenant ce renseignement? En vérité, je ne saurais le dire.
J'ai demandé au commis à qui il avait livré les épreuves. Il m'a répondu: à la personne elle-même.
Dès que l'esprit trouve une voie par où s'échapper dans un champ d'hypothèses nouvelles, un obstacle sort de terre: un rempart d'acier: le témoignage de Jeanne elle-même.
Car il est certain qu'une idée s'obstine en moi, depuis qu'elle y est née. Je cherche Fanchette.--Peut-être sont-elles deux....
Mais alors tous ces témoins qui ont reconnu la photographie! car tous l'ont reconnue. Tous et moi-même!
Et Jeanne déclare qu'elle a posé!
Il y a pourtant une circonstance. Dans la lettre où Jeanne me racontait sa sortie du couvent de la Sainte-Espérance, tu dois te souvenir de ce détail: _on lui avait fait changer d'habits_....
Elle ne m'aide pas. Je ne peux pas dire qu'elle ne se doute de rien, puisqu'elle sait tout. Elle sait absolument ce dont on l'accuse et ce qui la menace. Mais elle ne tient état de rien. On dirait qu'elle fait un mauvais rêve,--et qu'elle n'y croit pas. Tout doit disparaître au réveil.
C'est avec une résignation fatiguée qu'elle répond à mes inutiles interrogatoires. Dès qu'elle le peut, elle se réfugie dans les souvenirs de sa mère et dans la mémoire de nos jeunes amours. Elle me l'a dit une fois: «Qu'est-ce que cela fait puisque ce n'est pas moi?» C'est bien le mot de l'enfant qui laisse à Dieu le soin de garder son sommeil. Qu'est-ce que cela fait?
On pourrait amonceler bien plus de calomnies encore et serrer le réseau des ruses savamment nouées, certes, l'oeil de Dieu passe au travers de tout cela. Mais nous sommes devant des juges qui sont hommes.
Geoffroy, j'ai peur. La gaieté de Jeanne et son insouciance me font mal horriblement. Tout éveillé, j'ai des rêves qui me la montrent condamnée. Je repousse cependant l'idée d'une évasion. C'était aujourd'hui qu'on m'avait donné rendez-vous à l'église Notre-Dame-des-Victoires. Je n'irai pas.
Pièce numéro 97 bis
(Écrit par Lucien.)
Chaque fois que j'interroge Jeanne, je perds un espoir. Ne l'ayant jamais vue qu'au Bois-Biot, pour moi, elle et sa mère étaient des habitantes de la campagne d'Yvetot.--ce qui rendait matériellement impossibles les relations suivies entre elle et Rochecotte.
Cela n'influait en rien sur ma conviction qui existe indépendamment de tout, mais cela me fournissait des armes.
De loin, je voyais une foule d'obstacles matériels entre elle et le crime.
De près, je ne vous plus rien. Elle n'est plus gardée que par ma foi profonde.
En réalité, c'étaient deux pauvres créatures errantes. Elles venaient d'arriver au Bois-Biot quand je les y rencontrai. Elles étaient là pour le procès que je leur fis perdre. Elles vivaient d'ordinaire à Paris où la misère se cache aisément.
Elles travaillaient de leurs mains.
Elles vivaient dans la position exacte où M. Cressonneau aîné doit voir celle dont le pauvre Albert disait: «On n'épouse pas Fanchette!»
Restait la lettre de ce même Albert, celle où il m'affirmait ne pas connaître sa cousine Jeanne Péry.
Mais cette lettre laissait voir des répugnances qui avaient pu porter Jeanne à prendre un masque--pour s'approcher de lui.
Aux yeux de Cressonneau, cette lettre devait précisément expliquer pourquoi la maîtresse de Rochecotte ne s'appelait pas Jeanne, mais bien Fanchette!
On en trouverait des traces, d'ailleurs, de cette Fanchette, à moins que la terre ne se fût ouverte pour l'engloutir!
Jeanne dit: «Il faut bien qu'il y ait contre moi des apparences, mon pauvre Lucien chéri, sans cela, ils ne m'auraient pas mise en prison.»
Et elle prend mes deux mains qu'elle appuie sur son coeur en appelant mon regard sur ses yeux, qui laissent voir le fond de son âme.
Pendant que nous restons ainsi, les heures s'écoulent.
Je me vois au banc de la défense. Le jury me regarde et m'écoute. L'auditoire attend.
Dirai-je à tous ceux-là: elle est innocente précisément parce qu'elle vous paraît coupable? Il n'y a ici que mes yeux pour ne point porter le bandeau qui aveugle tous vos regards? Vous subissez l'influence d'un mauvais génie....
C'est l'exacte vérité, Geoffroy, mais on ne plaide pas ces mystiques visées. Je passe déjà pour avoir le cerveau frappé. On me taxerait d'incurable folie.
Et le ministère public viendrait, les mains pleines de preuves mathématiques. Il jouerait avec les dates qui sont pour lui: il s'appuierait sur un ensemble concordant de témoignages....
L'entends-tu? moi, il me semble que j'y suis, et que tout mon sang est parti de mes veines!
Voilà ce qu'il dira:
--Messieurs les jurés, malheureusement, ma tâche est trop facile. Laissant de côté les antécédents de l'accusée et ceux de sa famille, qui militeraient contre elle, j'arrive tout de suite aux faits de la cause. (Ici, le récit du crime.) Depuis que j'ai l'honneur de porter la robe, il ne m'était pas encore arrivé de rencontrer une cause où l'ensemble des circonstances produisit une somme d'évidences, équivalente au flagrant délit.
Voici une jeune fille qui est la cousine et l'héritière d'un jeune homme, au point de vue d'une immense succession à échoir. Cette jeune fille se rapproche du jeune homme sous un faux nom; sous un faux nom, elle devient sa maîtresse.--et le jeune homme est assassiné.
Le jeune homme était de ceux qu'on aime, noble, brillant et beau. La jeune fille eût consenti à partager: elle se fût contentée du mariage. Mais le jeune homme avait conservé assez de sens moral pour ne pas choisir sa femme là où il avait pris sa maîtresse. Il était sur le point d'épouser une jeune personne pure par elle-même et par sa famille, «On n'épouse pas Fanchette!» disait-il souvent au rapport des témoins. Fanchette est jalouse, elle parle de vengeance.--et le jeune homme est assassiné.
Comment est-il assassiné? Fanchette avait perdu sa mère. Une main secourable la place dans une maison pieuse. Va-t-elle dire à l'accusation: «À l'heure du crime je pleurais au pied des autels»?... Non, il y avait sept jours qu'elle s'était évadée du couvent de la Sainte-Espérance quand le jeune homme a été assassiné.
Elle est faible, le jeune homme était fort. On a trouvé sous la table de l'orgie un flacon de substance narcotique, destiné à égaliser les forces.
Et comme Fanchette était troublée, en sortant le flacon de sa poche, elle a laissé tomber deux objets:
Un paquet de cartes photographiées représentant Mlle Jeanne Péry.
Un mouchoir taché de rouge aux initiales de Mlle Jeanne Péry.
Est-ce tout? Non. Et déjà, cependant, ne peut-on pas dire que le flagrant délit existe?
Mais il y a autre chose; je n'ai pas parlé de l'arme qui a servi pour commettre le crime.
Fanchette est de famille noble. Ses ancêtres avaient émigré en Angleterre à l'époque de notre glorieuse révolution. De l'émigration, son aïeule avait rapporté une boîte à ouvrage ou nécessaire, de fabrication anglaise et remarquable en ceci que toutes les pièces en étaient burinées au même signe. Ai-je dit Fanchette? C'est Mlle Jeanne Péry qu'il fallait dire.
Fanchette, en effet, et voilà l'étonnant, a accompli son oeuvre effroyable, un meurtre ayant nécessité plus de vingt blessures, avec les ciseaux de Mlle Jeanne Péry comme elle lui avait déjà emprunté son mouchoir et ses photographies!
Et quand la justice, égarée par ce nom de Fanchette, est arrivée enfin chez Mlle Jeanne Péry, qui venait, par un déplorable hasard, de changer son nom contre un autre jusqu'alors universellement estimé, la justice a trouvé chez elle Mlle Jeanne Péry, la propriétaire du mouchoir de Fanchette, l'original du portrait de Fanchette et la boîte à ouvrage de fabrique anglaise où manquaient les ciseaux, arme révoltante, qui a servi au meurtre accompli par Fanchette!
Pièce numéro 98
(Écriture de Lucien.)
Dimanche, 9 heures du soir.
Je suis sorti: j'étouffais. J'ignore quel est l'avocat général qui prendra la parole dans ce procès, mais je l'ai entendu d'avance.
Il a tout cela à dire. Il en dira peut-être plus, il n'en dira pas moins.
C'est trop de preuves, n'est-ce pas, réponds franc? Pour toi qui es de sang-froid, pour toi qui est un homme du monde, pour toi qui es parmi les délicats, c'est trop!