Le dernier vivant

Chapter 25

Chapter 253,907 wordsPublic domain

--Quand je dis course inutile, reprit le docteur, ce n'est pas poli pour ces dames, à qui je vais avoir le plaisir de vous présenter. Léocadie, ma bonne, et toi, Zuléma, M. Geoffroy de Roeux! Mon cher M. Geoffroy de Roeux, Mme et Mlle Chapart. C'est fait! à l'anglaise! Vous allez maintenant l'amitié de prendre une tasse de thé avec nous, du thé-Chapart, mon cher Monsieur. Ceux qui en ont goûté ne veulent plus d'autre thé. Ça rime.

Mon premier mouvement avait été de refuser, mais j'étais dans un de ces cas où l'on ne doit négliger aucune occasion d'écouter ou de voir. Je m'assis entre Mme Léocadie et Mlle Zuléma.

Le docteur me fit remarquer d'abord une théière qu'il avait inventée et qui portait naturellement son nom, après quoi il me versa une tasse de thé-Chapart que je ne trouvai pas bon.

--Parfait! répondis-je à la question qui me fut adressée à ce sujet.

La glace était rompue. Léocadie me dit aussitôt qu'elle se faisait fort de m'en procurer au même prix que le simple thé de la caravane.

--Voyons, voyons, Mesdames! s'écria Chapart, il ne s'agit pas de caravane! Profitez de ce que vous avez un des mystérieux sous la main pour tâcher de savoir quelque petite chose sur le mystère. Figurez-vous, M. de Roeux que mes deux femmes en perdent le boire et le manger par rapport à M. Thibaut!

--C'est si drôle aussi! s'écrièrent ensemble les deux dames.

Puis la mère seule:

--Ce jeune homme si doux et si beau, on peut le dire, que personne ne vient voir, pas même sa famille....

La fille seule:

--Excepté pourtant cette belle dame dont papa ne veut pas dire le nom et qui vient le regarder dormir....

--Un garçon qui rêve tout éveillé de meurtres, de millions, de cour d'assises!

--Et qui chante toute la sainte journée sa petite Jeanne chérie....

--Une personne qui le trompait, à ce qu'il parait, Monsieur!

--Excusez! et condamnée pour meurtre!

Ensemble la mère et la fille:

--C'est aussi par trop drôle!

--Pif! paf! brr! conclut le docteur. Ah! elles n'ont pas leurs langues rue Coquenard! Le fait est que vous devez en savoir joliment long, M. de Roeux si vous avez lu ce que vous avez emporté hier?

--Lire me fatigue, murmurai-je.

--Prenez les conserves-Chapart!... Mesdames, vous êtes tombées sur un diplomate discret, vous ne saurez rien, même sur les millions du Dernier Vivant. Le fait est, mon cher M. de Roeux, que mes pauvres femmes portent à votre ami un intérêt extraordinaire. Ça ne se paye pas en sus de la pension, au moins! Zuléma lui brode une chancelière-Chapart à double concentration de chaleur naturelle. Il est tout à fait de la famille, et si on venait nous dire... qu'est-ce que c'est, Bruno?

Le domestique à tournure d'infirmier qui m'avait introduit auprès de Lucien lors de ma première visite, entra et vint parler à l'oreille du docteur. Celui-ci sauta sur ses pieds en criant:

--Pas possible! Par où aurait-il passé?

Il ajouta:

--Vois le livre, Léocadie; étions-nous en avance avec le pensionnaire?

Cette façon de parler donnait à entendre que la maison Chapart n'avait pas deux pensionnaires.

Mais, en vérité, je ne songeais guère à cela. L'inquiétude me prenait.

--Serait-il arrivé quelque chose à M. Thibaut! m'écriai-je.

Le docteur haussa les épaules.

Léocadie qui avait consulté le livre dit:

--Il ne doit rien, sauf le mois courant qui a commencé ce soir à dix heures. Chapart tira sa montre impétueusement.

--Dix heures 25! proclama-t-il d'un accent triomphal. Le mois est dû! Partez muscade!

Cette gaieté-Chapart achevait de m'épouvanter, mais j'eus toutes les peines du monde à obtenir réponse à mes questions. Quand on m'eut enfin avoué que Lucien Thibaut n'était plus dans sa chambre, je m'y fis conduire d'autorité. Le docteur était là qui tournait, qui boulait, qui criait de sa voix essoufflée:

--C'est imaginable! j'avais fait mettre une serrure-Chapart à la porte du pensionnaire. S'est-il envolé par la fenêtre?

Il n'y avait, en effet, aucune trace d'évasion: tous les meubles étaient dans leur ordre accoutumé. Le lit n'avait pas été défait.

--Est-ce que cette dame est venue ce soir? demandai-je: la dame qui le regarde dormir?

Les trois membres de la famille Chapart se regardèrent.

Puis Léocadie prit un air déterminé et dit:

--C'est égal, le mois est dû.

--Intégralement, ajouta le docteur.

Il me restait un espoir. Lucien avait pu se réfugier chez moi. Mon adresse lui était dès longtemps connue.

Je pris congé assez brusquement de la famille Chapart et je me remis dans ma voiture en recommandant au cocher de brûler le pavé.

Quand j'arrivai chez moi, il était près de minuit. Bébelle, ma petite amie du cinquième étage était encore dans l'escalier où elle s'occupait à faire les montagnes russes en se laissant glisser le long de la rampe.

--Bonsoir, Monsieur, me dit-elle, tu rentres tard. Papa et maman ont été au restaurant et puis au spectacle. Je suis toute seule, ça m'amuse. Le restaurant et le spectacle venaient ordinairement après la bataille. Cela faisait partie de la réconciliation.

Bébelle, qui avait regagné le haut de sa montagne, fila près de moi comme un trait, sur la rampe, et ajouta:

--Il y a une femme chez toi, Monsieur. Tu sais, je ne dis pas une dame.

En effet, je trouvai Guzman en grande conférence avec une superbe coiffe de dentelles, sous laquelle éclatait la santé de Pélagie. Aussitôt que la Cauchoise me vit, elle dit à Guzman:

--Vous êtes bien honnête de m'avoir tenu compagnie. On ne s'ennuie pas avec vous.

Puis s'adressant à moi.

--Le patron m'avait donné ordre de faire faction jusqu'à votre retour. Vous me remettez bien, pas vrai? C'est moi qui vous ai donné l'adresse de la rue des Moulins, à Belleville.

Je pris la lettre qu'elle me tendait. Le regard que j'avais jeté à mon Guzman en entrant n'était pas exempt de défiance. Je n'aimais pas voir cette brave Pélagie dans ma maison. Sa présence arrêtait d'ailleurs sur mes lèvres la question qui les brûlait. Je n'osais prononcer le nom de Lucien devant elle. La lettre de M. Louaisot était ainsi conçue:

«Ci-joint, mon cher Monsieur, quelques épreuves du roman nouveau. Il a du succès dans un certain monde, et sa publication va engraisser l'affaire.

Va bien le Dr Chapart? Et l'incomparable voyageuse des Missions étrangères? Qu'est-ce qu'elle vous aura dit de moi? Vous voyez si on s'occupe de vous! Vous ne faites pas une enjambée sans que vos amis ne le sachent.

Vous devez être assez avancé dans votre dépouillement pour qu'on puisse causer _utilement_. Voulez-vous bien me faire dire par ma mule à quelle heure je pourrai avoir l'honneur de vous rencontrer demain dans la journée.

À moins que vous ne préfériez passer chez moi?

J'ai à vous parler de M. L.... T....

Mes respectueux compliments, etc.»

--Voici ma réponse, dis-je à Pélagie: je serai chez moi demain toute la journée.

--Alors, j'ai campo? fit-elle, bonsoir!

Puis, se tournant vers Guzman, qu'elle enveloppa d'une oeillade séduisante, mais modeste, elle ajouta:

--Je ne me plains pas d'avoir attendu avec une personne bien élevée, mais quand vous viendrez faire une commission à la maison, nous offrons à rafraîchir.

Guzman rougit jusqu'aux oreilles.

Au moment où Pélagie passait la porte, mes voisins du cinquième remontaient chez eux en chantant des hymnes patriotiques.

--Est-il venu quelqu'un? demandai-je vivement dès que la Normande fut partie.

--Monsieur, me répondit Guzman, vous avez tout de même de drôles de connaissances!

Il était tout à fait en colère.

--Si Monsieur me laissait du Vespétro, poursuivit-il, pour rincer le bec aux demoiselles qui viennent chez lui comme au cabaret à des heures indues....

Je lui saisis le bras et répétai:

--Est-il venu quelqu'un?

--Oui, il est venu quelqu'un. Encore un drôle de pistolet!... Mais cette Normande-là, voyez-vous....

--Qui est venu? m'écriai-je en le secouant.

--Croyez-vous qu'ils disent leur nom, ceux qui viennent vous voir! Il a laissé un mot sur la table de Monsieur.

Je le repoussai et je m'élançai dans ma chambre.

Une lettre cachetée était sur ma table, en effet. Du premier coup d'oeil, je reconnus l'écriture de Lucien. Guzman poussa la porte derrière moi, et je l'entendis qui disait:

--Monsieur sait ce qu'il fait, mais, moi, je ne le sais pas!

La lettre de Lucien ne contenait que quelques lignes. Elle disait:

«Ne t'inquiète pas de moi. J'ai la tête froide et calme. Je ne cours aucun danger.

Demain, tu auras peut-être de mes nouvelles.»

--Guzman! appelai-je.

Car je l'entendais toujours grommeler à travers la porte.

--Monsieur?

--Celui qui a écrit la lettre s'est-il rencontré avec la Normande?

--Non, Monsieur.

--C'est bien, va te coucher.

Je déposai sur ma table de nuit les épreuves dont l'envoi était une obligeante attention de M. Louaisot, ainsi que la liste des histoires que mon pauvre petit Martroy devait m'apporter le lendemain. Par-dessus le tout, je posai le dossier de Lucien,--et je me mis au lit.

J'étais disposé à faire une longue et laborieuse séance. La lettre de Lucien me disait: «Hâte-toi.» Et j'étais de son avis: pour agir il faut savoir. Or, j'étais encore loin de savoir.

Ainsi, pour ne citer qu'un exemple, il y avait sur la liste de Calvaire-Martroy un titre ainsi conçu: _Histoire de l'enfant d'Ida_.

Ida, c'était Olympe. Je n'avais jamais entendu dire que Mme la marquise eût un enfant....

Je me remis donc à dévorer mon dossier, désirant ardemment avoir achevé cette part de travail quand arriverait l'appoint promis par Martroy.

Je me disais: J'en saurai alors plus long que Lucien lui-même, et mon brave M. Louaisot ne compte pas là-dessus!

_Note de Geoffroy_.--J'en étais resté au n°91 bis, qui était un permis de visiter l'accusée Jeanne Péry, femme Thibaut, délivré à maître L. Thibaut, son défenseur.

Pièce numéro 92

(Écriture de Lucien.--Non signé.)

29 septembre.

Geoffroy, j'ai vu Jeanne. Je craignais de la trouver bien plus changée. Elle m'a grondé parce que je pleurais. Elle veut que j'aie confiance en Dieu.

J'avais passé toute la soirée d'hier, toute la nuit, toute la matinée d'aujourd'hui à méditer sur ce grand acte que j'allais accomplir. Prendre sur moi la défense de Jeanne! J'étais bien heureux, mais j'avais grand peur.

Je comptais l'interroger minutieusement. Ne savais-je pas que la lumière sortirait de ses réponses tout naturellement?

Je ne l'ai pas interrogée. Le temps nous a manqué pour cela. Elle a mis sa tête sur mon épaule et nous avons parlé de sa mère.

Mon Dieu! je ne demande pas mieux que d'avoir confiance en vous! Mais à voir cette tête suave, miroir d'une âme angélique, prise dans ce sombre cadre d'une cellule de prison, que croire de votre justice?...

Je disais cela. Elle a posé ses deux mains sur ma bouche. Elle m'a dit:

--Au-delà de ce monde, il y a autre chose....

Et puis elle s'est mise à sourire, ajoutant:

--D'ailleurs, je ne serai pas condamnée, puisque tu es mon avocat.

Et son front a remplacé ses deux mains sur ma bouche, pendant qu'elle répétait en extase:

--Mon mari, mon mari, mon mari! Tu es mon mari!

Nous nous aimons, Geoffroy, nous sommes heureux. Elle a raison. Il faut croire à la miséricorde de Dieu.

Changerais-je mon sort contre celui d'un roi?...

Elle est à moi, elle est ma femme. Ils ne peuvent pas faire qu'elle ne soit pas ma femme. Voilà où Dieu est grand! Voilà où Dieu est bon! Que son nom soit mille fois béni!

Dans la petite maison du Bois-Biot, du temps de Mme Péry, il y avait une chambre qui donnait sur l'ancienne avenue du manoir. Le manoir a disparu, mais les grands chênes restent.

Mme Péry avait son piano dans cette chambre. Elle chantait bien rarement. Une fois pourtant, j'entendis le piano en passant dans l'avenue, et la voix de notre chère jeune mère descendit parmi les branches.

Elle chantait la chanson normande, la pauvre _Chanson du Poirier_.

_Au bas de not'village,_ _Ma lon lan la,_ _Ma tour la-i-la,_ _Au bas de not'village_ _Il était un poirier._

_Il était un poirier (bis)_ _Tous deux sous son ombrage_ _Nous venions nous aimer._

_Perrine, ma Perrine,_ _Ma lon lan la_ _Ma tour la-i-la,_ _Perrine, ma Perrine,_ _Veux-tu nous épouser?..._

Dans la cellule de la prison où nous étions. Jeanne s'est mise à chanter cela. Sa mère bien-aimée revivait et souriait entre nous deux.

Nous nous tutoyons maintenant. Jeanne m'a dit:

--Toi, tout te fait pleurer!

Elle n'a plus voulu chanter.

Je n'ai pas insisté. Les gens de la prison trouveraient peut-être que c'est mal. Il vaut mieux qu'elle ne chante pas.

C'est une histoire touchante que la _Chanson du Poirier_. Perrin et Perrine sont des fiancés. Ils sont trop pauvres pour faire des noces, mais ils soupirent sous le poirier. Perrin tire au sort. Il a un bon billet, quelle joie! Mais il part tout de même parce que François, son frère de lait est tombé soldat et que la vieille mère de François pleure.

Le poirier est tout en fleurs. Perrin et Perrine y viennent une dernière fois. Ô Perrin! mon ami bon et brave! je t'attendrai, je t'attendrai! C'est Perrine qui dit cela. Et Perrin:

_Quand ce fut à la guerre,_ _Ma lon lan la Ma tour la-i-la,_ _Quand ce fut à la guerre,_ _Je me sentis trembler_

_Je me sentis trembler, (bis)_ _Je voyais par-derrière,_ _Je voyais le poirier...._

Et sous le poirier tout ce qu'on regrette: la brise du pays, l'herbe de la prairie, et Perrine si jolie!

Mais une voix a parlé au-dessus du canon. En avant! c'est l'empereur qui passe.

--Tu as peur, conscrit?

--Non, sire.

--Comment t'appelles-tu?

--Perrin.

--Perrin, je te fais brigadier....

Si Perrine savait cela! Que c'est facile, la guerre! Une, deux, droite, gauche, et ne jamais reculer! Comme cela, on arrive le premier à la brèche.

--Tiens, c'est toi, brigadier?

--Oui, sire.

--Ramasse une épaulette, lieutenant!

Oh! Perrine! Perrine! Une, deux, droite, gauche, toujours, toujours--jusqu'à Moscou!

Mais pas plus loin!

On recule à travers les plaines glacées.

--Capitaine! le dernier à la retraite! Voici ma croix.

--Sire, merci.

Mais reverra-t-il Perrine, après tant de fatigues et de blessures? Une--mais pas deux!

Droite--mais pas gauche! Il reste une de ses jambes dans la neige, sur la route qui revient vers la patrie.

Il y serait resté lui-même sans une vision qui réchauffa le sang de ses veines:

_Perrine, ma Perrine,_ _Ma lon lan la,_ _Ma tour la-i-la_ _Perrine, ma Perrine,_ _Priait sous le poirier...._

La guerre est finie. L'heure du retour a sonné. Comme il se hâte! Voici déjà le village. Mais le poirier?

C'est le printemps. Le poirier devrait être en fleurs.

Ils ont coupé le poirier!

Le clocher est resté debout, lui, car les cloches sonnent. Pourquoi sonnent-elles? Pour une noce.

--Qui se marie?

--Regardez! Voilà les fiancés.

Les fiancés montaient les marches de l'église: Perrine et François. C'est triste la guerre.

Perrin entre, clopina clopant, derrière eux dans l'église. Il se cache à l'ombre d'un pilier. Que va-t-il faire? Essuyer une larme et prier,

_Prier pour sa Perrine,_ _Ma lon lan la_ _Ma tour la-i-la,_ _Prier pour sa Perrine_ _Et son frère de lait...._

Geoffroy, Geoffroy, moi, je suis aimé. Ne cherche pas pourquoi je t'ai dit la chanson normande. C'est pour me vanter de mon bonheur.

Je me trouve si heureux, si heureux!

Pièce numéro 93

(Écriture de Lucien, non signé.)

30 septembre.

J'y suis retourné ce matin. J'y peux aller tous les jours. Les gens de la prison sont bons pour moi. Dans la pitié qu'on me témoigne, il y a presque du respect.

Personne, du reste, n'est méchant avec elle. Depuis qu'elle est arrivée d'Yvetot, elle a subi deux interrogatoires. Le juge lui parle avec douceur. Seulement il lui laisse voir qu'il ne croit pas à ses réponses.

Elle me disait hier: «Il prétend que j'ai _un système_. Tout ce qui me sort de la bouche fait partie de mon système. Le greffier, tout en écrivant, marmotte le mot système entre ses dents...»

_Le système de l'accusée_, Geoffroy! Je connais trop cela. Au Palais, nous nous blindons sans cesse contre le crime. Si l'innocence entre chez nous, tant pis pour elle!

Il est bien certain que le crime est savant et que tout criminel a un système parfois très profondément combiné.

Et ici même, Geoffroy, dès les premiers pas que je fais dans l'instruction, mon sens de juge démêle la science d'un scélérat hors ligne.

La pauvre Jeanne n'a pas de système, quoi qu'ils en pensent ou quoi qu'ils en disent. Mais autour d'elle, un filet à mailles serrées, oeuvre d'un véritable docteur ès-scélératesses, a été lancé et retombe, l'enveloppant de ses plis.

Il y a là ce que les Anglais appellent une _regular roguery_, seulement le _rogue_ n'est pas sous la main de la Justice.

Le docteur ès-crimes a échappé par sa science même aux investigations du parquet. Il a fui comme le sauvage de l'Amérique du Nord, usant tous les calculs de sa tactique à dissimuler sa retraite.

Chacun de ses pas en arrière a été un mensonge et une déception.

Il est là quelque part, ce virtuose de l'assassinat. Parmi ceux qui suivent l'instruction, il est le plus attentif et le plus curieux, sans doute. Il faut t'en fier à lui, Geoffroy, de tous les détails de la prison, il n'ignore rien. C'est lui qui voit, c'est lui qui sait. Il rit du juge, il défie l'avocat et sa compassion railleuse insulte à la victime.

Oui, le crime est savant, le crime est prudent. De nos jours, il va à l'école. Des gens se rencontrent qui dépensent à faire leur cours de crimes autant de volonté, autant d'assiduité que nous mettons de mollesse et de paresse à suivre notre cours de droit.

Ils connaissent mieux que nous ce que nous connaissons, et nous ne savons rien de ce qu'ils savent.

Dans notre sac, il n'y a qu'un tour. Aussitôt qu'un accusé est sous notre main, aussitôt qu'une série de preuves ou de vraisemblances nous indique _qu'il y a lieu de suivre_, un singulier phénomène s'opère en nous, magistrats insuffisants, amenés à la routine par la paresse.

Nous voulons bien nous efforcer, mais nous ne voulons rien perdre de notre premier effort.

Le commencement de notre besogne est sacré, nous élevons un autel à notre peine, qu'elle ait enfanté la vérité ou l'erreur.

Il est à nous ce travail. Nous défendons qu'on y touche.

Le seul moyen de ne perdre aucune parcelle de nos efforts, c'est d'en consacrer provisoirement le résultat bon ou mauvais. Ainsi faisons-nous. Par je ne sais quel travail de chimie intellectuelle, deux choses absolument opposées se mêlent en nous et se confondent. Nous faisons de l'hypothèse une réalité pour dormir dessus. Nous avons dit d'abord: supposons que l'accusé soit coupable. Voilà bientôt un point réglé. Il n'y a que le subjonctif à remplacer par l'indicatif: _L'accusé est coupable._

Or, un coupable est nécessairement retors.

Et voilà comme quoi ma pauvre petite Jeanne a un système!

Chaque profession a son écueil. C'est ici l'écueil du juge, chargé d'une instruction criminelle.

Dès qu'on s'est dit en désignant un être humain: voici le coupable, la conscience est entraînée sur une pente terrible.

Comme nous avons consenti à tout voir au travers d'un certain milieu qui est notre hypothèse même, élevée à la hauteur d'un fait, toutes choses prennent pour nous la couleur de ce fait.

Nous avons mis au-devant de nos yeux des lunettes vertes, bleues ou jaunes, nous voyons tout jaune, bleu ou vert.

Les faits se façonnent: ils entrent par le trou qu'on leur ouvre, ils se groupent dans le moule qu'on leur présente....

Et tout cela de bonne foi, Geoffroy, voilà le grand, le vrai malheur. Je n'ai jamais rencontré dans ma vie un seul juge qui fût de mauvaise foi. S'il en est, j'affirme qu'ils sont très rares.

Mais ceux qui ne savent pas et qui ne peuvent pas sont nombreux. Or, le crime est là d'un côté, la Société, de l'autre. La Société paye le juge pour la garder contre le crime.

Pour chaque crime elle a droit à un coupable.

Ils savent cela, les autres licenciés, les autres docteurs, ceux qui, au Moyen âge, écoutaient les professeurs de la Cour des Miracles. Crois-tu donc bonnement, Geoffroy, qu'une institution comme la Cour des Miracles puisse jamais tomber? Elle s'est transformée comme l'Université, mais elle existe.

Elle ne mourra pas plus que l'Université. Les grandes choses ne meurent jamais, surtout les choses gothiques. Certes, on ne passe plus sa thèse à l'école du grand Coësre d'Égypte en dévalisant un mannequin garni de clochettes, mais c'est qu'on fait mieux. Il y a de hautes études. Quelque part, à de mystérieuses profondeurs, le vol a ses conférenciers, l'assassinat ses philosophes. Pas de paresse ici! On étudie pour sa peau.

Jamais Toullier ni Delvincourt ne furent écoutés comme les maîtres de cette faculté redoutable où s'enseigne l'envers de la loi.

Ils sont forts, ils sont habiles, ils sont hardis, ils jouent du code comme Liszt pétrissait l'ivoire de son piano. Rien ne les arrête puisqu'ils ne croient à rien. Ils se sont dit, tout comme les autres: Il faut un coupable. Ils en font un--qu'ils tendent aux autres au bout d'une ficelle. Et les autres mordent à l'hameçon.

Geoffroy, parlerais-je ainsi si je n'avais pas intérêt? Aurais-je parlé ainsi hier?

J'ai dépouillé la robe du juge. La femme que j'aime au-dessus de tout en ce monde est une accusée. Puis-je être impartial?... Quand j'étais magistrat, j'ai fait de mon mieux, toujours. Je pense que mes collègues sont de même.

Seulement, ce pauvre être sans défense, Jeanne, ils disent qu'elle a un système! quelque chose en moi s'est révolté. Qu'on la charge, qu'on l'accable, tout est possible excepté l'impossible. L'impossible, c'est que Jeanne ait un système!

Elle m'a accueilli ce matin d'un air tout pensif. C'est à peine si elle m'a demandé de mes nouvelles.

--Lucien, je voudrais savoir une chose: Qu'est-ce que c'est qu'un système?

J'ai senti froid dans mon sang, parce que je me suis dit: Si elle osait leur faire une question de ce genre, comme ils crieraient à l'hypocrisie! Je lui ai expliqué ce qu'on entend par système quand on est juge d'instruction. Elle a réfléchi.

--Est-ce que je ferais mieux d'en avoir un? m'a-t-elle demandé.

J'ai repris ma place d'hier, et sa tête est revenue sur mon épaule.

Mais elle n'était plus si gaie. Il y avait de gros embarras dans sa chère petite cervelle.

--Enfin, a-t-elle répété plusieurs fois, enfin, ils me croient donc vraiment capable de cela!

J'ai répondu la première fois, et c'était la première fois aussi que j'essayais de savoir d'elle quelque chose ayant trait au procès:

--Qu'est-ce que cela nous fait, puisque tu n'étais même pas à Paris au moment où le meurtre a été commis?

--Mais si fait! s'est-elle écriée. Tu ne te souviens pas bien. Nous étions venues pour les affaires de pauvre papa. Et ce fut pendant ce voyage qu'on me vola mes ciseaux dans mon vieux nécessaire. Je leur ai dit cela. M. Cressonneau a souri, et le greffier aussi. Je n'aime pas quand ils sourient....

--Jeanne, lui ai-je dit, mon bon petit amour, je vais t'interroger, moi aussi, parce qu'il faut que je sache bien tout pour te défendre. Veux-tu me répondre?

--C'est donc vrai, alors! s'est-elle écriée. J'irai-là! avec des gendarmes! maman aurait voulu venir avec moi. Ah! je suis contente qu'elle soit morte!

Elle n'aurait pas pleuré, je crois, car elle est brave plus que je ne puis le dire. Mais ses larmes sont venues quand elle a vu les miennes couler.

Elle a essuyé mes yeux avec son mouchoir.

--Eh bien, après! s'il faut aller, j'irai. Tu seras-là. Mon Dieu! comme je te fais du chagrin!

J'ai poursuivi mon interrogatoire:

--Jeanne, tu ne connaissais pas du tout le comte Albert de Rochecotte, n'est-ce pas?

--Si, Lucien, je l'avais vu une fois quand pauvre maman me mena à l'Opéra. Notre cousin Rochecotte était là avec papa et des dames. Il me parut qu'ils se moquaient de papa, comme s'ils le trouvaient trop vieux pour être avec eux. Il y avait d'autres jeunes gens.

--Et Albert te vit-il?