Le dernier vivant

Chapter 24

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D'Albert, tout m'était familier: non seulement son écriture, mais son style, ses plaisanteries courantes--sa façon de commencer la marge étroite, pour la finir large, ce qui faisait surplomber ses pages comme des maisons du XVe siècle,--tout, jusqu'à son papier....

C'était bien l'écriture d'Albert, je l'aurais affirmé sous serment. C'était son style, c'étaient ses plaisanteries. C'était sa façon de marginer, sa plume, son encre, son papier et sa ponctuation qui différait bien un peu de celle de tout le monde.

La lettre était d'Albert.

Y croyais-je.

Je la rendis à Mme la marquise qui me dit:

--Vous vous étonnerez après cela de la part que je pris au mariage de Lucien avec ma cousine Jeanne.

--En effet, murmurai-je, de deux choses l'une....

--Non, M. de Roeux, interrompit-elle. Il y a trois choses: Lucien m'avait menacée.

Cela était vrai. La parole qu'il eût fallu dire ne me venait pas.

--Oh! fit-elle, Dieu n'a pas voulu me prendre!

--N'avez-vous point fait usage de ceci devant les tribunaux? demandai-je un peu au hasard.

--Jamais.

--Et vis-à-vis de Lucien?

--Dieu m'en garde! ç'aurait été le tuer.

Cela était vrai encore.

Pendant que je songeais, elle déchira la lettre et en jeta les fragments dans le foyer.

--Que faites-vous! m'écriai-je.

--Vous l'avez vue, cela me suffit. Je n'ai pas.... Je n'avais pas de haine contre ma cousine Jeanne, et maintenant, cette lettre est inutile.

Le soupçon qui naissait en moi par rapport à l'authenticité de la lettre m'empêcha de donner attention à ces paroles dont le sens devait m'être bientôt expliqué.

III

L'incomparable Olympe

--M. de Roeux continua la marquise après un silence, ce n'est pas seulement Lucien qui m'a calomniée près de vous.

--Madame, répondis-je, Lucien ne s'appartient plus à lui-même. Moi, je n'ai qu'un désir, c'est de vous trouver telle que les amis de votre enfance, Lucien lui-même et Albert, vous dépeignaient à moi autrefois.

Elle eut un sourire fier et triste qui fit tout à coup éclater sa beauté comme la couche de vernis illumine, sous le noir, les splendeurs inconnues d'un tableau de maître.

--Je ne suis pas adroite, moi, M. de Roeux, me dit-elle, je n'essayerai pas de lutter avec vous. J'ai un secret, vous le savez, et il est bien pesant, puisque j'ai prêté un jour ma maison à ma rivale pour y célébrer les fêtes de son mariage.... Vous pensez à l'arrestation de Jeanne? Je lis cela dans vos regards. Vous vous trompez, l'arrestation de Jeanne me surprit, me frappa tout autant que Jeanne elle-même. Je la croyais à l'abri: j'avais des raisons de croire cela, Monsieur....

Elle s'interrompit parce que mon regard, peut-être, était incrédule.

--Non! reprit-elle, ne cherchez rien en dehors du secret que je confesse avoir. Malheur ou faute, ce secret me livre en proie à un tyran sans pitié, qui ne se contente pas de m'opprimer, qui travestit mes actes et ma pensée, qui me perd--qui me déshonore!... On vous a dit que j'étais l'héritière, après cette malheureuse enfant, Jeanne, qui venait elle-même après Albert de Rochecotte, l'héritière de la tontine, de cette fortune immense et infâme dont Paris commence à s'occuper... on vous a dit cela, n'est-ce pas?

--On me l'a dit, Madame.

--On vous a menti. Cela n'est pas vrai. Ou plutôt, s'il est vrai que je sois l'héritière, il est faux que je poursuive l'héritage. Un autre est là derrière moi qui fait agir mes mains garrottées.... On vous dira demain que j'ai fait interdire un vieillard,--le _dernier vivant_... ce n'est pas vrai! ce n'est pas moi! c'est mon secret qui agit malgré moi. Moi, je n'ai jamais fait que porter les aliments à la bouche de ce misérable vieillard, dont la folie consiste à se laisser mourir d'inanition au milieu de ses richesses. Mais à quoi bon me défendre? Personne ne m'attaque, n'est-ce pas M. de Roeux?

--Madame, répondis-je avec beaucoup de respect, si je dois apprendre plus tard les choses auxquelles vous venez de faire allusion, au moins n'en suis-je pas encore là de ma lecture.

Elle me regardait d'un air vraiment désespéré.

--Que faire? murmura-t-elle, sans savoir qu'elle parlait; vous avez entre les mains ce que vous croyez être mon écriture! chaque parole qui tombe de mes lèvres doit être pour vous un mensonge. Il y a quelque chose de plus odieux que le crime, c'est l'hypocrisie. Moi, pour vous, je suis à la fois hypocrite et criminelle....

Sa belle tête s'était courbée, elle la redressa.

--Mais dites-moi donc ce que vous pensez de moi, Monsieur! s'écria-t-elle avec plus de douleur encore que de colère.

Et, sans attendre ma réponse qui, peut-être, aurait été difficile, elle reprit brusquement:

--Laissons cela. Il y a longtemps que je n'espère plus rien, pas même justice. J'aurais voulu seulement qu'il fût heureux.... Vous savez de qui je parle... car le sentiment que j'ai pour lui survit à tout, chez moi, M. de Roeux, je l'emporterai avec moi hors de ce monde. Je n'ai pas été exaucée. Il est malheureux et son malheur va s'aggraver jusqu'au désespoir. J'ai désiré une entrevue avec vous pour savoir si vous voudriez vous charger d'apprendre à M. Lucien Thibaut une mauvaise, une cruelle nouvelle.

Son regard qui couvrait le mien s'imprégnait d'une dignité grave.

--Quelle nouvelle? balbutiai-je, car les paroles prononcées naguère me revenaient et je craignais de deviner.

--C'est bien cela, me répondit-elle, comme si j'eusse exprimé ma crainte.

Puis elle ajouta d'une voix étouffée, mais sans baisser les yeux.

--Jeanne est morte.

À cette sinistre déclaration mon fauteuil recula malgré moi.

--J'avais fait mon devoir, poursuivit Mme la marquise, vous verrez plus tard, si vous ne l'avez pas encore vu, que j'avais contribué à l'évasion... j'avais donné asile à ma cousine, à la femme de mon seul ami dans mon château près de Dieppe.... Pourquoi je n'avais pas prévenu Lucien? Ah! c'est bien vrai! mais demandez-moi aussi pourquoi je ne suis pas depuis un an au fond d'un cloître? Esclave! esclave! j'espérais pourtant donner cette grande joie à celui qu'un peu de joie ferait renaître. Je me disais: Je le prendrai par la main, bientôt.... Bientôt, je le conduirai à celle qu'il aime....

Elle avait des larmes plein la voix. Encore de vraies larmes.

Je l'écoutais, je l'examinais de toute ma faculté de juger. Eh bien! non, je ne la condamnais pas sans appel! Le juré ne doit compte de ses impressions qu'à sa conscience. Je gardais un doute....

Mais il y avait quelque chose de plus étrange encore. La mort de Jeanne qui m'avait d'abord porté un si rude coup, laissait à peine une trace dans ma pensée. Était-ce que je n'y croyais déjà plus?... Mme la marquise me tendit une lettre timbrée de Dieppe en ajoutant:

--Voici l'annonce que je reçois du malheureux événement.

Je pris la lettre et je la parcourus des yeux. Je ne crois pas que Mme la marquise eût conscience du motif de ma froideur.

--Vous chargez-vous de la triste commission, M. de Roeux? me demanda-t-elle quand je lui eus rendu la lettre mortuaire.

Il me sembla que la lettre était d'un médecin ou du curé: un témoignage impossible à suspecter. Mais ce n'était ni le curé ni le médecin que je soupçonnais de mensonge en moi-même.

--Puisque vous le désirez, Madame, répondis-je, je m'en chargerai.

Elle me remercia. Je vis bien que l'entrevue, pour elle, n'avait plus de raison d'être. Mais moi, je n'avais pas fini.

--Madame, lui dis-je, en continuant de parler dans le diapason ému qu'elle avait choisi elle-même, auprès de cette pauvre jeune tombe, me permettrez-vous de vous adresser une question?

--Faites, Monsieur.

--Dans votre pensée, à vous.--avec ou malgré le témoignage apporté par la lettre de Rochecotte--dans votre conscience, Madame, oui ou non, cette malheureuse enfant était-elle coupable?

Mme la marquise ne s'attendait pas à cette question; elle fut quelque temps avant de me répondre. Je la vis, je la sentis encore bien mieux se recueillir. Je ne me suis pas chargé d'expliquer cette âme. Elle se détourna pour cacher une larme qui jaillissait de ses yeux.

--Non! répondit-elle avec force et comme si sa conscience eût fait explosion.

--Non! répétai-je.

Son regard revint à moi. Elle avait déjà l'oeil sec.

--M. de Roeux, poursuivit-elle avec une froideur soudaine, s'il m'était permis de parler, ce serait la fin de mon supplice. Ne m'interrogez plus, je ne pourrais pas vous répondre. Personne n'est coupable. Il y a un démon. Un seul démon suffit pour un monceau de crimes.

Elle se leva. Je l'imitai aussitôt.

--Épargnez Lucien, me dit-elle, pendant que je saluais pour prendre congé. Qu'il apprenne cela lentement, peu à peu. Un choc trop brusque pourrait le tuer.

Elle me reconduisit jusqu'à la porte. Ses derniers mots furent ceux-ci:

--M. de Roeux, je voudrais bien être à la place de Jeanne!

Était-ce une comédienne très habile? En regagnant ma voiture, j'avais la tête pleine. Je cherchais en vain à mettre de l'ordre parmi la révolte de mes pensées. Avais-je eu tort ou raison de ne point prononcer les deux noms qui tant de fois étaient venus jusqu'à mes lèvres? Celui du président Ferrand--et surtout M. Louaisot de Méricourt. J'avais souhaité cette entrevue. Je m'étais préparé pour une lutte d'où, selon moi, il était impossible que la lumière ne jaillit pas dans une certaine mesure. Et en effet, tant que le regard triste de Mme la marquise Olympe était resté sur moi, il m'avait semblé que je soulevais un coin du voile. Je croyais comprendre ou du moins deviner.

Une explication voulait naître en moi. J'entrevoyais à tout le moins, pesant sur le coeur de cette femme, une oppression qui me semblait lourde comme la fatalité. Mais dès que je fus seul, rien ne resta, sinon l'image de cette incomparable beauté qui me poursuivait mystérieuse, énigmatique comme le sphinx. Je sautai dans ma voiture et je dis au cocher:

--Belleville, rue des Moulins.

Aussitôt assis, je crus entendre un soupir--ou un éclat de rire étouffé dans l'air qui m'environnait. Pendant mon absence, l'intérieur de la voiture avait pris une odeur de pipe.--De pipe pauvre. Car l'odeur des pipes a des degrés. J'ai dit qu'il pleuvait. Je pensai que mon cocher avait pu chercher un abri dans la voiture. Mon pardessus avait glissé de la banquette parterre, où il formait tas.

Comme j'avançais la main pour le relever il s'agita.

Je crus qu'il y avait un chien dessous.

--N'ayez pas peur, dit une pauvre voix cassée, pendant que la maigre figure de mon protégé du trottoir,--celui à qui j'avais donné une pièce de vingt sous--sortait de dessous le paletot.

Jamais de ma vie je n'ai vu rien de si plat que ce pauvre petit homme. En vérité, sous le pardessus, un chien eût paru davantage.

--Monsieur, ajouta-t-il quand il fut débarrassé, je ne suis pas ici dans de mauvaises intentions.

Je le regardais profondément ahuri. L'idée lui vint que je ne le reconnaissais pas.

--Calvaire! me dit-il d'un ton de professeur bienveillant qui fait la leçon à son élève. Vous avez ma carte. C'est un pseudonyme analogique pour remplacer Martroy. Calvaire, Martroy (place du), à Orléans. Loiret, pour rappeler le supplice de Jeanne d'Arc, dite la Pucelle, qui est la honte de l'Angleterre!

--Ah! ça, m'écriai-je, qu'est-ce que diable vous me voulez, vous?

Je ne savais, en vérité, si je devais rire ou me fâcher. Ses yeux myopes, montés sur antennes, jaillirent hors de son front et vinrent me regarder avec un certain effroi.

--Je ne veux pas de scandale, reprit-il précipitamment. Je n'ai pas le moyen de le supporter. Ma position est irrégulière et me commande la prudence la plus scrupuleuse.

Il mit sa main au-devant de sa bouche en manière de porte-voix et ajouta:

--Vous n'avez donc pas lu ma carte? Je suis obligé d'emprunter le voile du pseudonyme, Monsieur. Mais je vous en donne la clef: Calvaire-Martroy!

--Martroy! répétai-je.

Un vague souvenir me reportait au dossier de Lucien.

--J'ai vu ce nom là quelque part! fis-je en me parlant à moi-même.

--Je crois bien! s'écria mon petit homme, qui ramena ses yeux d'escargot à leur place normale. Monsieur, vous avez vu mon nom; car il est à moi, soit dans les lettres de M. Mouainot de Barthelémicourt (pseudonyme), soit dans celles de Mme la marquise (pseudonyme) Ida de Salonay. Ida pour Olympe, deux montagnes de l'antiquité, Salonay, pour Chambray, salon, chambre, analogie raisonné série des pseudonymes logiques, tous inventés par moi, bon monsieur, comprenez-vous?

IV

Le petit clerc

Je comprenais, en effet. Le souvenir me revenait peu à peu. J'avais devant moi l'homme qui avait écrit à Lucien pour lui proposer dix louis de renseignements.

Absolument comme un tas de pommes.

Et aussi l'homme qui effrayait tant Louaisot et Mme de Chambray, celui qu'ils appelaient «le petit clerc». Je n'en restais pas moins tout stupéfait à contempler mon étrange compagnon de route. Cela le redressa dans sa propre importance. Mon étonnement, du moment qu'il ne l'effraya plus, le satisfit.

Il drapa sur ses épaules pointues le quart de carrick en toile cirée blanche qui lui servait de gilet, d'habit et de paletot, pour prendre, à ce qu'il me parut, la pose la plus solennellement oratoire dont il fut capable.

--Il ne s'agit que de s'expliquer, commença-t-il, Monsieur; les intentions ne sont mauvaises ni d'un côté ni de l'autre. Quand je vous ai entendu dire à votre cocher: hôtel des Missions étrangères, j'ai pensé: c'est bon, il va chez elle. C'était l'heure de mon dîner, puisque vous veniez de me donner vingt sous; eh bien! j'ai mis un frein à mon appétit et j'ai grimpé sur le siège de derrière.

Quelqu'un ici-bas saurait-il dresser la liste des signes qui nous servent à juger nos semblables? Souvent nous passons dédaigneux à côte d'un gros symptôme, tandis qu'une bagatelle décide notre verdict. Il avait bien dit cela, le pauvre petit hère: «C'était l'heure de mon dîner, puisque vous veniez de me donner vingt sous.»

Il l'avait dit sans fanfaronnade de mendicité, mais aussi sans aucune nuance de respect humain. Il m'avait plu en le disant. Il m'avait presque touché.

--Asseyez-vous, M. Martroy, lui dis-je.

--Monsieur, me répondit-il, je parle avec plus de facilité debout, et j'ai préparé quelques paroles, dans le but de les prononcer devant vous.... Monsieur!...

Il toussa sec pour s'éclaircir l'organe.

--Monsieur, je ne me donne pas pour un homme de lettres. Mes humanités ont été négligées et l'état d'esclavage où s'est écoulée mon adolescence,--pas dans les colonies, Monsieur, en pleine France!--me rend excusable de n'avoir pas poussé plus loin les langues mortes. Je ne veux même pas me targuer de posséder une imagination plus dévorante que celle de mes semblables.

Non, au contraire, je n'en ai pas du tout. Pourquoi donc ai-je pris la plume? Parce que je n'ai pas trouvé d'outil meilleur marché, Monsieur, comprenez-vous?

Il me lança ce dernier mot par-dessous sa main arrondie en porte-voix, et de la façon la plus confidentielle.

J'écoutais patiemment. C'était ici tout l'opposé de mon entrevue avec Mme la marquise. D'instinct, je sentais que j'allais faire une récolte.

--Monsieur, reprit J.-B. Martroy, dissimulé sous le pseudonyme de Calvaire, pour un sou j'eus quatre plumes d'acier au bas des marches du passage du Saumon. Et voulez-vous savoir ce que j'ai écrit? Rien que des choses authentiques. C'est tout simple, manquant d'imagination, je dis seulement ce que je sais. Et je sais des tas de choses, des grosses! J'ai été petit-clerc là-dedans. J'ai été esclave,--en France, Monsieur, le pays de la liberté. Ce serait moins étonnant si c'était à Saint-Domingue, avant Toussaint Louverture.

Il sourit, et je le félicitais d'un signe de tête sur ses connaissances historiques.

--C'est comme ça, Monsieur, poursuivit-il, la mémoire est bonne. Mon raisonnement n'était pas maladroit. Je me disais: les petits journaux me donneront tout aussi bien quatre sous la ligne qu'à leurs fabricants ordinaires de crimes. Ils ne sauront même pas que c'est du vrai crime, le mien, bon teint, tout laine, du crime qui est arrivé. Je gagnerai honorablement ma vie.

Monsieur, çà paraissait tout simple. Mais je suis un garçon tranquille. Une première réflexion me chiffonna: je suis seul à savoir toutes ces histoires-là, seul avec les scélérats que je démasque. Bon! alors les scélérats devineront du premier coup qui a vendu la mèche. C'est clair. Et gare à toi, J.-B Martroy!

Oui, mais M. J.-B Calvaire! comment trouvez-vous la parade? À l'instant même le système des pseudonymes raisonnés analogiques sortit tout complet de mon cerveau. Oui, Monsieur, tout complet.

Le système englobait non seulement l'auteur, mais encore les personnages. C'est par suite d'une idée à peu près semblable que je me suis introduit dans votre voiture pendant que le cocher sifflait un canon. Je ne le blâme pas. Craignant les curieux, je suis venu ici pour causer plus à l'aise.

Voilà un point établi, Monsieur. Revenons au système qui me permettait de mettre mes scélérats dans les feuilletons sans risquer ma peau, car ils m'étrangleraient comme un poulet, je ne vous le dissimule pas, s'ils me mettaient la main dessus.

Le système est une clef, je le trouve ingénieux. Vous connaissez déjà Ida de Salonay. Prenons mon ancien patron: Mouainot, Monsieur, pour Louaisot. Même genre d'animal, mêmes originalités d'orthographe. Au lieu de Méricourt, Barthelémicourt. L'allusion saute aux yeux: Méry, Barthélémy. Ces deux grands poètes, Monsieur, étaient frères en Apollon!

Quelque chose de délicat, tenez: président Ferrand se change chez moi en président Maréchal.

Maréchal Ferrand. C'est joli.

Et ce vieil olibrius, le baron Péry de Marannes? le baron Mouru, Monsieur, même participe--inusité,--verbe analogue, _mourir, périr._ Seulement, j'ai été forcé de mettre Étangannes, au lieu de Marannes: mare-étang.

C'est un peu tiré par les cheveux.

Et ainsi de suite, Monsieur. Vous baillez? C'est un avertissement, j'ai fini. _Stop!_

Il s'assit brusquement sur la banquette, vis-à-vis de moi. Il avait l'air d'une petite marionnette taillée dans du carton et vue de profil. On en aurait mis six comme lui dans la largeur du coussin.

--Et après, M. Martroy? demandai-je: je fais une longue course, et je ne voudrais pas vous mettre trop loin de chez vous.

--Monsieur, répliqua-t-il, ça ne me dérange pas du tout d'aller à Belleville, je demeure aux Prés-Saint-Gervais.

Bon air, mais éloigné du centre. Après? Je n'étais pas mécontente du système, mais je n'ai pas osé aller dans les journaux. Les coquins, Monsieur, je ne parle pas des journaux, mais de mes ennemis: je les sentais sur mes talons! Alors, j'ai songé à vous, parce qu'en rôdant autour de la maison de santé de M. Thibaut, l'autre jour, je vous avais vu entrer et sortir.

Monsieur, voulez-vous m'acheter en bloc mes histoires à quatre sous la ligne, comme le _Petit Journal_? ou même à deux sous? ou même....

--Je ne dis pas non, M. Martroy, interrompis-je.

Ses yeux firent une véritable cabriole en dehors de ses paupières.

--Calvaire, s'il vous plaît, Monsieur, rectifia-t-il d'une voix très émue. Ça m'offre plus de sécurité. J'ai l'honneur de vous remercier de tout mon coeur. Je vais donc enfin voir luire des jours plus heureux! Je ne suis pas seul, Monsieur: j'ai Mme Martroy, légitime, préférablement Mme Calvaire. La pauvreté n'empêche pas l'attachement réciproque. Je suis encore plus content pour elle que pour moi. Vous serait-il égal de m'avancer trente francs sur le marché?

Je lui donnai les trente francs et même quelque chose de plus. Il se redressa aussitôt et me dit d'un air noble:

--Monsieur vous avez mérité le titre de mon bienfaiteur. Grâce à cette faible somme, Stéphanie pourra passer la tête haute devant notre propriétaire!

Quand Calvaire-Martroy eut son argent, il souleva sa pèlerine de toile cirée blanche et exhiba une redoutable liasse de papiers qu'il portait tout simplement passée entre sa bretelle et sa chemise.

--Mon bienfaiteur, me dit-il, tout cela est à vous. Nous réglerons quand vous voudrez et comme vous voudrez. Il y a longtemps que Stéphanie Calvaire n'a vu plusieurs pièces de cinq francs à la fois, pauvre compagne! Ces papiers demandent à être remis en ordre, vous les recevrez demain. En attendant, je puis vous offrir un spécimen des titres, si vous êtes curieux de les connaître.

Sans attendre ma réponse, il déplia un chiffon et se mit à lire, les yeux sortis tout ronds de leurs orbites:

--_Histoire du baron Mouru d'Étangannes et de la mère d'Ida._ N'oublions pas les pseudonymes! Ida pour Olympe,--_Histoire du mariage d'Ida..._ à seize ans; Mme la marquise était un coeur, Monsieur!--_Mémoires d'un petit clerc,_ ou _Biographie de maître Mouainot de Barthelémicourt, notaire,--Du sang et des fleurs,--Le testament du marquis de Salonay,--Le codicille._

J'avançai la main vivement à ce dernier titre.

--Mon bienfaiteur, me dit-il en éloignant de moi les papiers, vous aurez tout, en bloc, avec un rabais important puisque l'affaire est faite en gros. Mais je ne veux pas vous livrer cela comme une poignée de sottises, pas vrai? Ce sera propre et bien rangé.

--Mais vous pouvez me dire, du moins....

--Ça nuirait à l'intérêt, Monsieur! j'ai mon amour-propre tout comme les autres auteurs!

Ceci fut déclaré d'un ton péremptoire.

--Pendant que j'étais sous votre pardessus, là, reprit Martroy, en replongeant ses paperasses sous sa pèlerine, vous parliez un petit peu tout seul, dites donc? J'ai cru deviner....

--Un seul mot, interrompis-je, est-elle complice ou victime?

--Qui ça? la marquise? Dame! le patron est un coquin comme on n'en a jamais vu, mon bienfaiteur. Complice? victime? Il y a de ci et de ça. Je parie qu'elle vous aura dit que la petiote Jeanne était morte?

--En effet... serait-ce vrai?

--Je vous dis que c'était un coeur.... Olympe... jusqu'à quinze ans, quinze ans et demi, mais pas plus tard. Pourquoi tuer la petiote, puisqu'elle est morte civilement par sa condamnation? Elle ne peut plus hériter, c'est clair. Seulement, il faut la bien tenir pour qu'elle ne vienne pas un matin purger sa contumace, comprenez-vous?... Voilà le haut de la butte, Monsieur, les jambes me grillent d'aller porter à Mme Calvaire le premier argent que j'aie gagné avec ma plume. Permettez-moi d'ouvrir la portière; je sais descendre d'omnibus... grand merci encore, et au plaisir de vous revoir!

--La liste, fis-je, donnez-moi au moins la liste des titres!

--On ne peut rien vous refuser mon bienfaiteur. C'est griffonné, ça fait pitié... mais vous aurez tout demain et vous en verrez de drôles! Il me mit la liste dans la main et se laissa glisser dehors.

Je le vis un instant, pauvre chétive créature, sautiller dans la boue à la lueur des réverbères, puis disparaître dans l'ombre des maisons. Il était environ dix heures du soir quand ma voiture s'arrêta rue des Moulins, à la porte de la maison de santé du Dr Chapart. Mon cocher, à moitié endormi, me demanda:

--Qu'est-ce que vous avez donc jeté tout à l'heure par la portière, bourgeois? Je ne vous avais vu embarquer ni chat, ni chien.

V

La famille Chapart

Le Dr Chapart était en famille. Ce fut chez lui qu'on m'introduisit, quoique j'eusse demandé au concierge M. Lucien Thibaut.

--Ah! ah! jeune Talleyrand! s'écria le docteur du plus loin qu'il m'aperçut. Course inutile! Trop tard! Les pensionnaires sont couchés, surtout ceux qui ont besoin de calme comme notre ami commun, car j'ai tout plein de sympathie pour ce garçon là, moi, ces dames aussi. De la part de leur sexe, c'est tout simple, puisqu'il s'agit de peines d'amour!

Il s'était levé, roulant, tournant et ronflant, pour venir à ma rencontre.

Les deux dames Chapart, une mère laide et prétentieuse, une fille laide et insignifiante, m'adressèrent un cérémonieux salut.