Chapter 23
Son chien lui fait peur, sans ça il le tuerait.
Il ramasse des croûtes de pain dans les chiffons.
Pélagie va toujours le voir et lui porte des petits morceaux de sucre. Il les met en tas dans son armoire. Il en a haut comme moi.
Et il tousse à faire trembler. Ce n'est plus le squelette d'un vieux coquin, c'est l'ombre d'un singe.
J'ai l'honneur, Madame et incomparable suzeraine, de solliciter vos instructions. Faut-il tendre une ratière? Martroy est un retors, mais si l'argent ne manque pas....
Envoyez donc une bonne fois ce qu'il faut, sans liarder, ô reine!
C'est ce Martroy qui satisferait bien la curiosité de l'agneau au sujet de Fanchette!...
Pièce numéro 85
(Anonyme. Écriture complètement déguisée. Sans date.)
_À M. Louaisot, à Paris._
Vous aurez été mon mauvais génie depuis mon enfance jusqu'à la fin. Vous ne manquerez pas d'argent.
Puisque je ne peux pas être heureuse, je veux être riche. Rien ne m'arrêtera, cette fois, je le veux!
Pièce numéro 86
(De la main d'un écrivain public, signée d'une croix, par François Bochon, valet de chambre.)
Yvetot, 16 septembre 1865.
_À M. L. Thibaut, démissionnaire, à Paris._
La présente est pour vous faire savoir que ça ne me chausse qu'à moitié de supporter les raisons de Madame et de ses demoiselles, du matin jusqu'au soir, par la mauvaise humeur qu'elles ont de ne pas pouvoir taper sur vous.
J'y mets encore de la patience assez, parce que je ne peux pas dire le contraire que c'est maladroit à Monsieur d'avoir lâché un bon état pour se mettre à rien faire à la suite d'une bêtise comme celle que Monsieur a faite. N'empêche que, trouvant une bonne place en ville, avec un particulier seul et garçon, pas marié, je prie bien Monsieur de me payer mon compte en me disant qu'il n'a plus besoin de moi et un certificat.
Rien de nouveau d'ailleurs, si ce n'est que Madame et ses deux demoiselles parlent du matin au soir de vous faire interdire de vos droits dans la société. Comme elles n'osent plus sortir dans la rue, rapport à ce qu'elles croient que les polissons vont les suivre au doigt, elles sont toujours à la maison, et c'est pour ça que je m'en vas.
Mme la marquise de Chambray est partie hier avec Louette. En voilà une qui chante partout que Monsieur n'a point d'esprit. Dame! Elle a ses raisons pour ça, moi, je ne me mêle que de mes affaires. Et bien juste.
Le nouveau M. le président est arrivé. C'est un petit sec, gravé de la vérette. Il n'y a plus rien pour ceux de Normandie. C'est un Picard.
Quant à la chose de vos noces, ça ne faiblit pas, on en parlera longtemps.
De cette histoire-là, ils disent que le petit M. Pivert va enfler et se marier. Ce qui casse les uns raccommode les autres.
Rien autre à vous marquer que mon dévouement et mes gages à me payer.
Pièce numéro 87
(Écriture de Lucien, pénible et altérée.--Sans adresse.)
Paris. 22 septembre.
J'ai cru que j'allais mourir. C'est toi Geoffroy à qui j'aurais légué la continuation de ma tâche. J'avais fait, moi-même, à ma dernière heure de force, le paquet qui devait t'être adressé.
Je le défais aujourd'hui. Le recueil n'est pas complet. Dieu veut que j'y ajoute encore.
Pendant ma maladie, je n'ai pas eu une minute de trouble mental. Je me sentais mourir. J'en éprouvais une grande joie--et un inexprimable chagrin.
Mon chagrin était pour Jeanne que je laissais en péril.
Ma joie était pour moi. Je m'en repens. J'ai bien souffert, mais je n'ai pas plus souffert que la plupart des autres hommes. Et j'ai fait mon devoir.
J'ai eu autour de moi, à plusieurs reprises, pendant ma maladie, M. Louaisot, l'homme de la rue Vivienne, sa gouvernante Pélagie et un médecin qu'il avait amené. Mes papiers étaient à l'abri. Une seule lettre m'a manqué que j'avais entrevue sur ma table de nuit.
C'était moi qui avais mandé Louaisot, mais je ne l'avais pas appelé en qualité de garde malade.
Ma mère et mes soeurs ne m'ont pas écrit. Je n'ai aucune nouvelle de Jeanne, sinon par M. Cressonneau qui, par deux fois, a eu l'obligeance de me faire dire que la santé de ma femme bien-aimée n'était pas mauvaise.
Je ne suis pas encore bien fort. La plume tremble dans ma main.
Et pourtant Geoffroy, l'heure de travailler arrive. Jeanne m'attend. Je vais me mettre à l'oeuvre. Je sens que je serai courageux et patient.
Dieu est bon de m'avoir conservé pour ma tâche.
Les assises me trouveront prêt, Geoffroy. Jeanne n'y viendra pas seule.
Pièce numéro 88
(Extrait du _Moniteur universel_, partie officielle. Numéro du 24 septembre 1865.)
M. Pivert (A), substitut du procureur impérial à Yvetot, est nommé juge, près du même siège, en remplacement de M. Lucien Thibaut, dont la démission est acceptée.
Pièce numéro 89
(Extrait de la _Gazette des Tribunaux_. Numéro du 24 septembre 1863.)
Le tirage du jury pour la prochaine session de la cour d'assises de la Seine a donné le résultat suivant:
(Liste des jurés.)
C'est à cette session que doit venir, selon toute probabilité, la trop fameuse affaire du Point-du-Jour dite l'_Affaire des ciseaux_.
On désigne pour présider la cour d'assises, le conseiller nouvellement nommé, M. Ferrand, qui passe pour un magistrat de haut savoir et d'avenir.
Pièce numéro 90
(Du bâtonnier de l'ordre des avocats de Paris, signée par lui, écrite par un expéditionnaire.)
Paris, 26 septembre 1865.
_À M. L. Thibaut, avocat à la Cour impériale._
(Avis officiel de son inscription au tableau.)
Pièce numéro 91
(Écrite par un expéditionnaire. Signée par le président des assises.)
Paris. 28 septembre 1865.
_À M. L. Thibaut, avocat et Cie._
(Envoi d'une carte spéciale pour entrer à la prison.)
Pièce numéro 91 bis
Carte d'admission
Prison de la Conciergerie
Service des accusés au secret
Laissez entrer dans la chambre de l'accusée Jeanne Péry, femme Thibaut, M. Lucien Thibaut, avocat, son défenseur.
DEUXIÈME PARTIE
Le défenseur de sa femme
Récit de Geoffroy
I
J.-H.-M. Calvaire
Je ne lisais plus. Mes yeux restaient fixés sur le petit carré de papier qui portait l'estampille de la Conciergerie. Et mes yeux étaient mouillés.
Se peut-il qu'un laissez-passer libellé selon la formule morne des actes de cette sorte, produise ainsi une profonde, une enthousiaste émotion!
Mon âme vibrait, je puis le dire, pendant que je lisais le dernier mot, écrit sur ce pauvre carton: «Défenseur»!
Une fois, Lucien me l'avait dit dans le lyrisme de sa tendresse si belle. Il m'avait dit: «Rien n'est pour moi au-dessus de cette fable splendide: Orphée allant chercher sa femme aux enfers!»
Aussi comme cette grande fable nous fait rire à gorge déployée, nous, le siècle contempteur des géants, nous les impuissants et les railleurs, nous, les pitres de la décadence!
Et Lucien avait ajouté:
«Ma femme était dans l'enfer, je suis allé l'y chercher.»
À l'heure où il m'avait dit cela, je ne l'avais pas compris, mais je comprenais, maintenant.
Le mari de l'accusée était le défenseur de l'accusée.
Du bord où marche l'homme d'honneur, il se penchait, devant tous et sous le soleil, vers le gouffre où l'infamie se débat dans le sombre. Sa main s'y plongeait, frémissante d'orgueil généreux; il y cherchait, il y trouvait une main déshonorée et il la ramenait à lui, criant à la foule:
«Je suis le mari de cette femme, et je suis son défenseur!»
C'est grand, le mariage, allez, les petits ont beau rire!
Et c'est grand aussi l'oeuvre d'avocat, quoi que fassent certains avocats.
Y eût-il, autour de ces deux nobles choses, plus de misères grotesques qu'on n'y en amoncelle à plaisir: j'entends les avocats et les maris eux-mêmes, collaborateurs de toutes les comédies, ces deux choses seraient grandes encore, parmi ce que le monde garde de plus grand.
J'étais avec Lucien. Je le connaissais si bien depuis vingt-quatre heures! Je voyais battre à nu son excellent coeur si naïf et si brave! Je devinais quelle allégresse avait rempli tout son être en lisant ce mot _défenseur_ à la suite de son nom.
Pour certains, il y a de profondes jouissances dans le sacrifice, mais pour Lucien, ce n'était pas cela.
Lucien ne sacrifiait rien.
L'héroïsme s'exhalait de son amour comme le souffle sort de nos poitrines. Il vivait de tendresse. Pour employer son expression qui, pour nous, serait prétentieuse, mais qui devenait si juste entre ses lèvres: «Jeanne était son âme.»
Je n'eus pas le temps de poursuivre plus loin ma lecture. Au moment où j'allais prendre le numéro suivant, mon domestique Guzman rentra. Il venait me rendre compte des deux commissions que je lui avais données.
Mme la marquise de Chambray me faisait dire qu'elle m'attendrait, selon mon désir, ce soir, à huit heures.
Ce devait être la fameuse femme de chambre Louette qui avait transmis cette réponse, du moins je crus la reconnaître à la description que m'en fit Guzman.
Quant à Mme la baronne de Frénoy. Guzman l'avait vue elle-même.
C'était, au dire de Guzman, une forte femme très brune, au teint presque gris et aux yeux brillants, pris en quelque sorte dans un réseau de rides. Il me sembla que je la revoyais. C'était une créole. Les créoles sont souvent jolies dans leur jeunesse.
Mais l'âge les masque d'une étrange façon.
Mme de Frénoy, veuve de Rochecotte, avait fait entrer Guzman dans sa chambre à coucher, où elle était étendue sur un canapé.
--Pas belle, pas belle, me dit Guzman. Des rides faites avec de la peau de serpent, des cheveux gris de fer et des yeux taillés à pointes, comme les cristaux de lustres. Et tout ça dans du lait, car elle est entourée de mousseline blanche. Elle m'a dit du premier coup:
--Dites donc, là-bas, vous, ce gamin de Geoffroy aurait bien pu venir lui-même et tout de suite. Je lui ai assez donné de fessées quand il faisait le méchant,--et des dîners aussi, les jours de sortie. Mon pauvre Albert avait de bien mauvais sujets pour amis. Guzman n'était pas sans éprouver un certain plaisir à me rapporter ces paroles.
--La demoiselle de compagnie, reprit-il, la même qui est venue ici ce matin chercher la réponse de Monsieur, pauvre diablesse, a voulu mettre son nez à la porte; Mme la baronne lui a dit d'aller voir à ses affaires et qu'elle était curieuse comme une pie. J'aimerais mieux être bourreau que demoiselle de compagnie, ça, c'est sûr. Mme la baronne m'a donc continué:
«--Vous direz à M. Geoffroy de Roeux que je pleure toujours mon fils Albert, le jour et la nuit. C'est en automne qu'il aurait eu ses trente ans. Je suis obligée de partir parce qu'on m'a invitée en vendanges, mais je compte sur M. de Roeux pour se mettre à la recherche de cette drôlesse de Fanchette. On l'a laissée partir. La justice est une bête. M. de Roeux nous doit bien ça à mon fils et à moi. L'autre ami de mon fils, l'avocat Thibaut, s'est mis du côté de la coquine. Il y a des hommes bien abominables! Quand je reviendrai de la Bourgogne, je verrai votre maître. Dites-lui qu'il peut s'adresser à M. le conseiller Ferrand pour les démarches. C'est un aimable homme, et fort au whist. Si on retrouve la créature, je la déchirerai de mes propres mains, allez!»
Ce compte-rendu fidèle de la mission de Guzman ne me donna pas beaucoup à regretter le départ de Mme la baronne pour les vendanges.
Dans mes souvenirs, c'était une très bonne femme, mais fantasque et impérieuse. Je n'avais ni le temps, ni la volonté de m'atteler à sa vengeance.
S'il m'eût été donné de la voir, j'aurais essayé de changer son sentiment par rapport à Jeanne, mais c'aurait été là une rude besogne.
Mon dîner, lestement pris, pourtant, me mena jusqu'à l'heure de partir pour le rendez-vous de Mme la marquise. Il pleuvait. Guzman mit mon pardessus dans la voiture fermée qu'il m'avait fait avancer.
Au moment où je traversais le trottoir pour monter, j'aperçus un malheureux petit homme maigre et plat comme un couteau à papier qui me tira son vieux chapeau rougeâtre d'un air de connaissance.
Je croyais pourtant être bien sûr de n'avoir jamais rencontré en ma vie ce pauvre petit homme-là.
Il était vraiment fait de manière à ce qu'on pût se souvenir de lui.
Parmi les marchands de lorgnettes il y a de ces maigreurs, mais le marchand de lorgnettes prend l'usage du monde, à force d'accoster les Anglais. Son abord n'est ni emprunté, ni timide.
En outre, il parle généralement la langue de Moïse.
Mon petit homme parlait normand, comme je pus l'entendre au seul mot qu'il prononça en me tendant discrètement sa carte: un petit carré de papier écolier, sur lequel étaient tracées, en belle écriture ronde de copiste, ces trois lettres majuscules: J.-B.-M.
--Calvaire! me disait-il tout bas; Calvaire!
Il avait arrondi ses deux mains autour de sa bouche pour former porte-voix.
Il y a des heures de danger et d'embarras où les choses qu'on ne comprend pas font peur. Je regardai le petit homme avec défiance.
C'est bien, en apparence, la plus inoffensive et la plus pauvre créature qu'on puisse imaginer. Outre son chapeau roussi qui ruisselait de pluie, il portait un pantalon de casimir gris perle dont les lambeaux faisaient frange sur des bottes désastreuses, et si longues qu'elles se relevaient à la poulaine.
Par-dessus son pantalon, il avait, au lieu de redingote, un petit collet de toile cirée blanche qui avait dû être la partie supérieure d'un carrick de cocher.
Une assez forte liasse de papiers relevait le pan de ce manteau--comme une épée.
Avez-vous vu parfois de ces yeux myopes qui s'allongent et se raccourcissent comme des lunettes d'approche? Mon pauvre petit homme avait cela de commun avec les escargots.
--Calvaire! murmurait-il en agitant sa carte, Calvaire!
Je voyais sortir d'entre ses paupières et se tendre vers moi, en même temps que sa carte, deux prunelles ternes qui me semblaient supportées par des tentacules en caoutchouc. Ces prunelles avaient une expression suppliante. Quand j'eus pris la carte, les prunelles rentrèrent chez elles et s'abritèrent derrière deux touffes de cils blondâtres, pendant que le petit homme répétait:
--Calvaire, mon bon Monsieur. Vous comprendrez l'analogie. Ça fait partie de la série de mes pseudonymes raisonnés.
Ses mains faisaient toujours porte-voix.
J'étais pressé, je lui offris vingt sous et je montai en voiture.
--Hôtel des Missions étrangères, dis-je au cocher, rue du Bac!
Mon petit homme m'adressa un gracieux salut; mais il n'avait pas encore tout ce qu'il voulait, car je le vis gesticuler sur le trottoir et, au moment où ma voiture s'ébranlait, j'entendis sa voix grêle qui m'envoyait ce mot cabalistique:
--Calvaire!
À dix secondes de là, je ne songeais plus au petit homme. J'essayais de recueillir ma pensée pour ne pas arriver sans préparation au rendez-vous de Mme la marquise de Chambray.
Tout d'abord, j'étais bien forcé de m'avouer qu'en risquant cette démarche, je n'avais aucune intention précise, aucun but qui se pût formuler.
J'ai écrit le mot _risquer_, non pas assurément que je crusse à la possibilité d'aucun danger personnel, mais parce que je me sentais étroitement chargé des intérêts de Lucien Thibaut et que vis-à-vis d'une femme comme Mme la marquise--comme je la jugeais du moins--il y a toujours péril à laisser entamer une situation.
J'avoue que j'avais grande idée des capacités diplomatiques de cette belle Olympe.
Lucien avait eu raison d'elle un jour, mais ç'avait été par un coup de massue.
En diplomatie, puisque j'ai prononcé le mot, une démarche n'est pas toujours inopportune parce qu'elle n'a pas de but actuel ni d'utilité apparente. Il y a des démarches qui coûtent un prix fou sans autre avantage que de «voir venir». Demandez aux joueurs d'écarté ce que rapporte le _voir-venir_, quand on a le roi et le valet contre la dame seconde.
À mes yeux, Mme la marquise de Chambray était une de ces personnes qu'il est impossible de lire. Il faut les entendre et les voir.
Mon rôle était évidemment la réserve. Ma chasse ne quêtait aucun gibier particulier: tout m'était bon. Je faisais une battue générale sur les terres de cette belle Olympe.
Et plus la voiture mangeait de pavés sur la route du faubourg Saint-Germain, plus je prenais assurance, certain de rapporter quelque chose dans mon sac, en revenant de cette guerre.
II
Une lettre du comte Albert
L'hôtel des Missions étrangères est un logis de prêtres et de grandes dames départementales. On y voit des évêques et des duchesses. Les curés et les châtelaines de seconde qualité vont rue de Grenelle, à l'hôtel du Bon-Lafontaine, qui est également bien célèbre.
Mais que Dieu me garde de dire ou de penser que dans l'une ou dans l'autre de ces deux pieuses hôtelleries il y ait beaucoup de clientes comme Mme la marquise de Chambray!
Je la trouvai dans une grande chambre assez belle, mais singulièrement triste, et qui me rappela, par le contraste, les enchantements du petit salon Louis XV, où ce vieillard amoureux, M. le marquis de Chambray, avait entassé tant de merveilles artistiques.
Il faisait froid là-dedans, malgré le plein Paris et la saison, comme dans un vieux château du fond de la Bretagne.
Du reste, il y avait du feu dans la cheminée.
Mme la marquise était assise auprès de sa table, un peu en avant, de manière, à ce que la lueur du flambeau à deux branches qui brûlait à côté d'elle glissât de biais sur ses traits. Pour les mettre tout à fait dans l'ombre, elle n'avait à faire qu'un tout petit mouvement en avant.
Sur la cheminée, il y avait deux autres bougies. En tout quatre. Dans cette pièce morne et sombre, cela donnait un crépuscule. Les ténèbres étaient visibles.
Mme la marquise portait le deuil, un deuil très sévère et très élégant. Je la trouvai moins belle qu'au sortir de l'Opéra, mais plus jeune.
Ce fut ce qui me frappa en ce moment: son extraordinaire jeunesse.
Elle se leva pour me recevoir et je pus admirer la gracieuse noblesse de sa taille.
J'ai toujours pensé que certaines femmes peuvent, quand elles le veulent, mettre une sourdine à leur beauté.
Mais la beauté n'est rien, puisque cette merveilleuse Olympe avait été vaincue par Jeanne.
--M. de Roeux, me dit-elle quand je fus assis en face d'elle avec les deux bougies de la table dans les yeux, nous sommes, vous et moi, de bien vieilles connaissances. J'ai sollicité le plaisir de vous voir parce que je vous crois le meilleur ami de M. Lucien Thibaut.
--Vous ne vous êtes pas trompée, Mme la marquise, répondis-je. J'ignore si Lucien a un meilleur ami que moi, mais je sais que je l'aime de tout mon coeur.
Elle s'inclina. Il me sembla déjà qu'elle cherchait ses paroles.
--Hier matin, reprit-elle, à la maison de santé de Belleville, vous m'avez surprise au moment où j'accomplissais un singulier pèlerinage. Je ne me cache pas de cela, ou plutôt je ne me cache de cela que vis-à-vis de Lucien lui-même. Je suis l'amie de son enfance. Quoi qu'il arrive, je resterai fidèle à cette tendresse. Puisque je ne peux pas être la femme de Lucien, M. de Roeux, et j'avoue que c'était là mon rêve le plus cher, je veux être la soeur de Lucien, toujours.
À mon tour, je m'inclinai.
Ses doigts, qui frémissaient malgré elle, tourmentaient son mouchoir.
--Lucien est bien malade, dit-elle encore, et bien malheureux.
--Je crois qu'il peut guérir, répondis-je. Quant à son malheur, je vous demande pardon, Madame, mais je n'en connais pas encore toute l'étendue.
--C'était la première fois que vous revoyiez Lucien, M. de Roeux?
--Depuis les jours de notre enfance, oui, Mme la marquise, la première fois.
--Mais vous saviez tout ce qui le concernait depuis longtemps?
--J'ai commencé cette nuit seulement à lire son histoire.
Elle témoigna de l'étonnement, mais comme si elle se fût dit: il faut bien être un peu étonnée.
--Oserais-je vous demander, M. de Roeux, poursuivit-elle comment vous avez trouvé l'adresse de Lucien?
--Par un M. Louaisot de Méricourt qui me l'a vendue trente francs, répondis-je.
Elle porta son mouchoir à ses lèvres.
--Et que pouvez-vous croire de moi? prononça-t-elle tout à coup à voix basse, pendant que la lueur oblique des bougies allumait deux étincelles aux bords de ses paupières, que croit-il lui-même? Que croirais-je si j'étais à votre place à tous les deux!
Les larmes qui tremblaient à ses cils roulèrent lentement sur sa joue. Quelque chose remua tout au fond de mon coeur.
Je me raidis. Je sentais l'influence de la sirène.
Mais je ne me raidis pas jusqu'à repousser de parti pris la vérité, si elle venait en contradiction avec mes impressions ou mes sentiments acquis. J'avais un doute qui ne naissait pas ici. Il était préexistant.
L'idée que les événements m'imposaient au sujet de cette admirable créature était si horrible qu'un instinct surgissait au-dedans de moi pour la repousser. Elle pleurait. J'ai vu des comédiennes pleurer au théâtre et dans le monde.
Mais elle souffrait si terriblement qu'aucune comédienne n'aurait pu rendre un pareil martyre, sans paroles ni gestes, en laissant seulement une goutte d'eau aller le long de la pâleur de ses joues.
--M. de Roeux, reprit-elle en affermissant sa voix par un grand effort, je ne vous ai pas appelé ici pour vous parler de moi. Je suis enserrée dans un tel lacet d'apparences mensongères--et calomnieuses, que je n'espère ramener ni Lucien ni vous qui ne pouvez voir que par lui....
--Vous vous trompez, Mme la marquise, interrompis-je. J'essaye de voir par mes propres yeux.
--Plût à Dieu! fit-elle, mais sans chaleur ni espoir.
Elle poursuivit:
--Je sais ce que vous valez, M. de Roeux. Outre ce que M. Lucien Thibaut me disait autrefois, j'avais souvent, bien souvent entendu parler de vous par un autre ami qui nous fut commun, à vous et à moi: le brave, le bon, le cher Albert de Rochecotte.
Il me déplut de l'entendre prononcer ce nom. Je restai muet. Le sentiment qui était en moi se lisait sans doute sur mon visage, car elle devint plus pâle. Auprès d'elle, sur la table, il y avait une lettre que je n'avais point remarquée. Elle la prit et me dit:
--Je l'ai cherchée et retrouvée pour vous. Elle fut écrite bien peu de jours avant la mort d'Albert. Vous savez qu'il avait demandé ma main. Dans cette lettre, il m'annonçait son mariage prochain. Lisez seulement le dernier paragraphe. Je pris le papier qu'elle me tendait, et je lus à l'endroit qu'elle me désignait.
«.... Vous savez de quel coeur je radotais ce cri de guerre: _On n'épouse pas Fanchette!_ Cela reste vrai, au fond, je ne l'épouserai pas, puisque j'en épouse une autre; mais il n'en est pas moins vrai que ma position devient gênante.
Est-ce un coup monté par la cousine Péry, j'entends la mère? ou même par ce vieux farceur de baron de Marannes? Je parie bien que vous ne devinerez pas? Il faudra vous mettre les points sur les i....
Fanchette elle-même ne sait pas que je sais cela. Mais je le sais, morbleu! et cela me met aux cents coups.
Aidez-moi donc, huitième merveille, vous devez bien aussi être un peu devineresse! Eh bien, Fanchette n'est pas Fanchette. Quoi! voilà le mot lâché!
Qui est-elle, alors? Voilà que vous devinez.
Mon Dieu, oui, c'est elle! ils ont joué ce jeu. C'était assez facile, je n'avais jamais vu ma cousine Jeanne.
Et le diable, c'est que la pauvre chérie m'aime comme une folle! Et moi donc!
Quand je pense que j'avais écrit à ce bon Lucien dans le temps pour lui dire....
Voulez-vous parier une chose avec moi, cousine? c'est que tout cela finira mal.
Si je pouvais, comme indemnité, céder à ces Péry--quels coquins!--mes droits à la succession tontinière et fantastique! Je ris, mais j'ai envie de pleurer. Après vous, c'est la plus jolie du monde. Et bonne, comme une petite panthère privée! Mais ma mère ne consentirait jamais!
Je baise le bout de vos doigts, déesse...»
Mes yeux restèrent cloués au papier longtemps après que j'en eus achevé la lecture.
Le fait révélé dans cette lettre, à savoir que Jeanne et Fanchette ne faisaient qu'une, m'était venu à l'esprit bien des fois depuis la veille.
Y croyais-je?
Tout ce que mon cerveau peut comporter d'attention se concentrait dans l'examen de la lettre.