Le dernier vivant

Chapter 22

Chapter 223,960 wordsPublic domain

M. le président Ferrand ne se lève guère qu'à neuf heures. J'allai chez moi où je trouvai les lettres de ma mère et de mes soeurs. Je les lus. Je préférai bien la colère de maman au pardon de mes soeurs. Je t'assure qu'elle est très bonne. Mes soeurs ne sont pas méchantes, mais elles ont envie de se marier. Je trouvai M. Ferrand à son bureau. Il était entouré des pièces relatives à l'assassinat de Rochecotte.

--Mon pauvre M. Thibaut, dit-il en m'apercevant, c'est épouvantable. Nous avons tous été trompés indignement.

M. Ferrand a toujours été bon pour moi. Il était l'ami de mon père.

--Le mieux pour vous, ajouta-t-il, serait de faire un voyage. Je me charge de vous obtenir un congé.

Je ne m'étais pas assis. J'étais auprès de son bureau, la tête penchée et mes yeux parcouraient la pièce qu'il était en train de lire. C'était une copie de l'acte d'accusation.

--M. le président, demandai-je, est-ce que vous la croyez coupable?

Il eut un sourire de compassion et garda le silence.

Je pris dans mon portefeuille la lettre d'Albert qu'il m'avait écrite en réponse à mes questions au sujet de Jeanne. Tu te souviens, Geoffroy?

C'est la seule fois que j'aie en un soupçon. J'étais affolé par ces dénonciations anonymes, et j'avais écrit à Albert pour lui demander s'il connaissait ma Jeanne.

Sur ma prière, M. le président eut la bonté de lire la lettre. Quand il l'eut achevée, il me dit:

--Mon Dieu, cher M. Thibaut, je savais bien que vous étiez de bonne foi. Je suis content néanmoins d'avoir eu communication de cette pièce, qui excuse jusqu'à un certain point votre erreur.

Il me rendit la lettre.

Cela me donna un grand coup, car cette lettre était pour moi l'évidence, et, je croyais qu'après l'avoir lue, M. le président changerait d'opinion sur Jeanne.

Je demandai encore.

--Est-ce que vous la croyez coupable?

--Mon cher ami, me répondit-il très affectueusement, cela importe peu puisque je ne suis pas chargé de l'instruction. J'ai ici les pièces parce que M. Cressonneau est arrivé hier au soir. Il repart aujourd'hui.

Je relevai la tête. Ces choses accablantes me donnaient du courage et je sentis que ma voix s'affermissait quand je repris:

--M. le président, je vous demande la permission de voir ma femme.

Il répéta ce mot _ma femme_, d'un ton scandalisé, mais doux et plein de compassion. Son regard était moins froid que d'habitude.

--C'est malheureusement vrai, prononça-t-il tout bas. Si je m'étais cru hier, j'aurais battu M. Pivert qui a laissé le fait s'accomplir. Une heure plus tôt, vous étiez sauvé!

Une chaleur monta à mon front et mon coeur battit comme de joie.

--Je remercie Dieu de ce retard, M. le président, puisque ce retard a donné à Jeanne un protecteur. Je vous ai demandé la permission de voir ma femme.

Il se leva.

--M. Thibaut, répliqua-t-il, je suis fâché de vous refuser. Ce n'est pas à vous qu'il faut apprendre la loi. L'accusée est au secret. Il me salua le premier. Je me dirigeai aussitôt vers la porte.

Pendant que j'étais en chemin, il me dit, retrouvant quelque chose de son accent affectueux:

--Mon jeune collègue, vous me pardonnerez si j'ai mis fin à cette scène pénible. Je vous plains de tout mon coeur, et je voudrais vous servir. Faites un voyage. Vous n'ignorez pas que je quitte le ressort. À Paris, où je vais, je vous promets de m'employer activement pour vous obtenir une autre résidence. Désormais, vous ne seriez pas bien ici.

Je l'écoutais, arrêté sur le seuil. J'attendis qu'il eût achevé pour demander:

--Est-ce aujourd'hui qu'elle part pour Paris?

Il secoua la tête affirmativement.

--À quelle heure?

M. le président me tourna le dos et je sortis.

Je retournai à la prison tout exprès pour avoir réponse à la question que M. Ferrand avait laissée sans réplique. Le guichetier me donna un petit bout d'ardoise sur lequel étaient écrits ces mots avec la pointe d'une épingle:

«Merci, Lucien, je voudrais mourir.»

Le départ avait lieu à dix heures du soir.

Quand je rentrai à la maison, ma mère était venue avec ma soeur Julie. Célestine me tenait rigueur.

Je n'avais pas mangé depuis la vieille au matin. Je me fis servir une soupe. Pendant que j'étais à table, Louette, la femme de chambre d'Olympe, entra sans s'être fait annoncer.

--Eh bien! eh bien! me cria-t-elle dès le seuil, voilà de l'ouvrage! Mme la marquise deviendra imbécile de tout ça ou folle. Avez-vous jamais vu rien de pareil? Elle m'a dit: «Louette, il faut que tu le voies, ce pauvre M. Lucien, quand tu devrais entrer par la fenêtre. Et dis-lui bien que je ne lui en veux pas pour tout l'ennui que ça me procure.» Pensez-vous qu'elle soit appelée comme témoin dans l'affaire, vous M. Thibaut? Vous mangez de bon appétit, oui! ça va lui faire plaisir de savoir que vous n'avez pas mal au coeur.

J'appelai mon domestique et je lui dis:

--Tu as eu tort de laisser entrer.

--Alors, vous nous renvoyez! s'écria Louette. C'est bien fait! Il ne faut jamais s'avancer avec certaines gens... À vous revoir tout de même, M. Thibaut. Quand Mme la marquise me consultera, elle choisira autrement, voilà tout.

Elle sortit et ne se priva pas de m'appeler grand bêta dans l'antichambre.

Je bus un verre de vin après ma soupe, je voulais être fort.

La visite de Louette m'avait mis dans l'esprit des pensées dont je n'avais que faire. Je me mis à rêver. D'abord, je songeai à Olympe, ensuite au président Ferrand, ensuite à l'homme qui m'avait vendu le talisman.

Pourquoi mettais-je ici le président en tiers?

Je lui gardais de la rancune pour son refus de ce matin, mais quant à le soupçonner capable d'une mauvaise action, non.

L'accusation vague--le fameux fragment--que tu auras dû trouver dans le dossier ne s'appliquait pas à lui nommément.

Pourtant, il avait servi de tuteur à Olympe, mais seulement pendant les derniers mois de sa minorité, et en remplacement du premier tuteur nommé, qui avait disparu dans une fâcheuse affaire.

J'écartai M. le président.

Restèrent Olympe et M. Louaisot de Méricourt....

J'ai été juge, Geoffroy. J'ai respecté, je respecte encore sincèrement les magistrats dignes de ce nom, mais je suis payé pour m'avoir pas beaucoup de foi dans l'infaillibilité des jugements humains.

En somme, je ne savais rien alors de ce que je sais maintenant. Je regrettais d'avoir été dur envers Louette, c'est-à-dire envers Olympe. Il y avait un fait certain: la justice se trompait.

Mais pour se tromper, la justice n'a besoin que d'elle-même.

Ce sont des hommes qui la rendent.

Je suis un pauvre esprit, tu vas bien le voir. Tout en rejetant sur la justice le fardeau entier de l'erreur, j'étais pris de soudaines et furieuses colères contre Olympe et son Louaisot.

C'étaient eux qui devaient avoir sur la conscience de ces fardeaux qu'on décharge à la cour d'assises. J'en étais sûr, je l'aurais juré.

C'étaient eux que le banc des accusés réclamait. Je les y voyais.

J'étais leur juge et je les condamnais....

Puis je m'effrayais de moi-même et j'avais peur d'être fou.

Je dois constater cependant que je n'avais éprouvé, depuis mon malheur, aucun symptôme du mal mental que tu connais. J'étais absolument moi-même.--_L'autre moi_ n'avait pas parlé.

À six heures du soir, j'avais achevé de préparer mes bagages. Tu comprends bien que ma femme partant je ne pouvais pas rester derrière elle.

À sept heures, je me rendis au chemin de fer pour savoir si la justice aurait un train spécial. J'éprouvai un grand plaisir à apprendre que Jeanne devait prendre le convoi public, où on réservait seulement pour elle et ses gardiens un wagon à part.

J'allais faire le voyage avec elle.

J'avais le temps. Je me rendis encore une fois au Bois-Biot Je priai, agenouillé au pied de la haie, sous le grand vieux châtaignier. J'emportai la dernière fleur du chèvrefeuille....

À dix heures, nous partîmes d'Yvetot pour Paris. J'avais bien regardé tous les wagons composant le train et je m'étais mis le plus près possible de celui où je supposais Jeanne.

À la gare de Rouen, je crus voir une petite main derrière le rideau du compartiment fermé.

Ce fut tout. Si le train avait heurté contre un obstacle et s'était broyé comme il arrive, j'aurais peut-être sauvé Jeanne.

Si nous étions morts tous les deux--ensemble! je songeai à cela.

Mais qu'allais-je donc faire à Paris? Je ne me demandai cela qu'à la gare Saint-Lazare. Jusque-là, j'allais comme un homme sûr de son fait qui croit avoir bien conscience de sa conduite et de son devoir.

À la gare, quand je regardai au dedans moi, j'y découvris le vide. Je voulais faire, faire, faire, mais quoi?

J'essayai en vain d'entrevoir Jeanne. On fit sortir tous les voyageurs avant d'ouvrir le wagon réservé.

Un terrible découragement me prit dans la rue. Il me semblait que j'avais oublié pourquoi j'étais venu.

C'était là mon erreur, je ne l'avais jamais su....

Je descendis à mon hôtel ordinaire. Je tâchai de réfléchir. Après quoi, je me suis mis à t'écrire cette lettre que j'achève.

Cela m'a calmé. Je sais ce que je veux faire.

Pièce numéro 76

(Écrite par Lucien sans signature ni suscription)

Paris. 8 septembre, midi.

Je sors de chez M. Cressonneau aîné, le juge d'instruction. Il est très bien logé dans une des maisons neuves de la place Saint-Michel auprès de la fontaine. Il m'a montré tout son appartement et m'a prié de regarder à sa vue».

Il voit de ses fenêtres le palais, la Sainte-Chapelle et tout un panorama de monuments.

Il y a vraiment une grande différence entre un juge comme moi et un juge comme lui. Il a un boudoir, et sa robe de chambre lui donne l'air d'un petit duc.

J'avais peur d'arriver trop matin à cause du voyage qu'il venait de faire, mais il ne m'a pas fait attendre du tout.

Je suis entré dans sa salle à manger où il déjeunait d'un oeuf frais et d'une côtelette.

Il est jeune encore, assez joli garçon, vif, pétulant, spirituel et un peu bavard. Sous sa calotte de velours il n'y a presque plus de cheveux. Tu vois si je suis froid, j'ai remarqué tout cela.

--Entrez donc, mon cher collègue, entrez donc, m'a-t-il dit en me tendant la main sans se lever. On va vous donner un bon fauteuil, car vous avez passé une mauvaise nuit. Je vous voyais à toutes les gares. Pauvre cher garçon! vous me faisiez l'effet d'une âme en peine! Quel singulier cas que le vôtre! Voulez-vous faire comme moi? un oeuf? une côtelette?

Je remerciai et je pris le fauteuil qu'on avait roulé vers la table à mon intention. M. Cressonneau aîné, quand je fus assis, me serra de nouveau la main le plus cordialement du monde.

--Ma parole, reprit-il, je vous attendais presque. Je suis enchanté de vous voir: sérieusement, je ne mens pas: j'ai beaucoup entendu parler de vous, comme bien vous pensez, depuis l'affaire, mais aussi auparavant et autrement, M. Ferrand vous regardait alors comme très fort. Vous savez que nous l'avons à Paris? Sa nomination doit être au _Moniteur_ d'aujourd'hui.... Connaissez-vous là-bas une demoiselle Agathe? Agathe Desrosiers?

J'aurais voulu l'interrompre, mais ce n'était pas aisé. Il y allait d'une telle abondance! Je répondis affirmativement.

--Voilà! poursuivit-il. J'étais à Étretat. C'est l'affaire qui m'a rappelé ici. Cette demoiselle Agathe est une peste assez réussie. Je plains Pivert. C'est celui-là un vrai naïf! Il fait des mots! La demoiselle Agathe nous avait raconté vos fiançailles. Moi, je ne suis pas de l'école formaliste, vous savez. Les convenances sont du drap dont on habille la sottise. Je ne m'en sers tout juste que pour ne pas aller en chemise. Ne craignez donc rien de moi. Je ne vous méprise pas le moins du monde. Vous êtes un original, eh bien! après?

Il cassa la coque de son oeuf en petits morceaux et se servit la côtelette.

Je ne peux pas te dire l'air que j'avais, mais je ne ressentais pas encore trop d'impatience.

Pendant que M. Cressonneau opérait son changement d'assiettes, je saisis le joint et je dis:

--J'étais venu pour vous demander s'il me serait possible de voir ma femme.

Il s'arrêta de découper pour me regarder.

--Sa femme! répéta-t-il avec une nuance de reproche amical. Comme il vous lâche cela la bouche ouverte! Eh bien! ma parole, je ne déteste pas ça. Nous sommes de la jeune magistrature. Toutes les vieilles précautions oratoires nous ennuient et nous dégoûtent. Moi, par exemple, si je l'appelais Mme Thibaut....

Je l'interrompis pour lui dire:

--C'est son vrai nom, c'est son seul nom.

Son couteau sépara la côtelette en deux d'un geste tout gaillard.

--Au fait, collègue, répéta-t-il, c'est ma foi, la vérité! Seulement, je n'aurais pas cru que la réclamation vint de vous. Mais quant à la voir, impossible! Le secret est une de ces machines surannées qui font honte à la jeune école, mais il faut y tenir. L'accusée est au secret ici comme à Yvetot.

Je courbai la tête.

--Nous changerons tout cela, continua-t-il en manière de consolidation. Je suis pour la méthode anglaise et toute la jeune école avec moi. Nous arrivons, les vieux glissent. Je parie qu'avant vingt ans d'ici tout le code d'instruction criminelle sera démoli. Nous avons déjà bien changé de façons et de tournures, dites donc! Est-ce que je ressemble, moi qui vous parle, à un robin du temps de Louis-Philippe? Excepté la barbe....

--Permettez-moi... commençai-je.

--La barbe! répéta-t-il avec énergie. Voilà ce que je ne conseillerai jamais aux hommes de notre profession. Il faut à chaque état sa physionomie, son caractère. Avec de la barbe on nous prendrait pour des artistes ou des gens de lettres! Vous vouliez faire une question?

--J'en voulais faire plusieurs.

--Ne vous gênez pas! J'écoute.

--D'abord....

--Avec moi, ne vous gênez jamais! J'aurai toujours le plus grand plaisir à vous être agréable, et si vos questions ne me vont pas, je me dispenserai d'y répondre, voilà. Allez.

Il avala un verre de vin en riant d'un air satisfait.

--Ma première question, dis-je, est probablement de celles que vous croirez devoir laisser sans réponse. Je désirerais savoir ce que vous pensez de la position judiciaire de l'accusée.

--Eh bien! collègue, fit-il, en reposant son verre, c'est là ce qui vous trompe! Jeune école des pieds à la tête! Au Palais, je suis bien obligé de suivre une routine: les vieux me mangeraient, mais chez moi, j'agis à ma guise. À quoi bon des cachotteries?... En premier lieu, il n'y a pas à dire, voyez-vous, elle est délicieusement jolie.... Il parait que votre président Ferrand avait vu son portrait. Pivert me l'a dit hier, après la tripotée de reproches qu'il a reçue du même président. C'est son pain quotidien. Il arrivera à force de verges. Vous voyez comme je suis sans façon dans mon langage. Jeune école, Pivert m'a dit: «Puisque M. le président lui servait de témoin, il aurait bien pu la reconnaître.» Dame! ça parait plausible, mais... à quoi pensez-vous donc, collègue?

Je pensais à ce qu'il disait. C'était la première fois que j'entendais parler de cela, car j'eus seulement beaucoup plus tard entre les mains la lettre où Mlle Agathe racontait le mot prononcé par M. Ferrand à la vue du portrait de Jeanne. Mais au lieu d'avouer ma préoccupation, je dis:

--J'attends votre réponse à ma question, Monsieur et cher collègue.

--Alors, fit-il, la... distraction de M. le président ne vous frappe pas? Tant mieux! c'est sans doute qu'elle n'a aucune importance. Je vous disais donc que l'accusée est adorable. Mais ceci n'a pas encore été classé, même par la jeune école, au nombre des circonstances atténuantes. Mon opinion sur la situation, judiciaire de l'accusée, je vais vous la dire sans la mâcher. L'accusée est perdue de fond en comble. Sa culpabilité est plus claire que le jour, ceci ne serait rien, mais en même temps, ce qui est tout, plus facile à démontrer que deux et deux font quatre.

Il repoussa son siège et prit un cure-dents.

J'essuyai la sueur de mon front. M. Cressonneau me tendit la main pour la troisième fois.

--Vous avez voulu savoir et j'ai parlé, me dit-il d'un ton sérieux. Il est bon de ne pas garder d'illusions. L'affaire est simple comme bonjour. C'est Fanchette qui a commis le crime, et Jeanne est Fanchette. Voilà tout.

--Et si Jeanne n'était pas Fanchette? demandai-je.

Il me regarda avec une curiosité qui n'était pas sans inquiétude.

Mais j'avais parlé au hasard.

Il se leva. Je fis aussitôt comme lui. Loin de me renvoyer, il passa son bras sous le mien, et me conduisit voir ses richesses.

Ses faïences lui donnaient beaucoup de fierté. Il en causait presque aussi volontiers que de «sa vue».

--Voyons vos autres questions, me dit-il en toquant une terre cuite qu'il affirma être de Clodion.

--J'ose à peine formuler le désir que j'ai, murmurai-je. Cette fameuse photographie, je ne l'ai jamais eue....

--Ah! parbleu! interrompit-il, la chose sera originale! Je vais non seulement vous la montrer, mais vous faire cadeau d'un exemplaire.

--Est-ce vrai! m'écriai-je tout tremblant.

Il prit dans sa poche une enveloppe de lettre qui contenait deux épreuves du portrait dont il a été si souvent question.

J'en avais déjà vu une chez M. Louaisot, mais il avait refusé de la mettre en ma possession. Je saisis avidement celle que M. Cressonneau me tendait. J'avais un espoir. Il y a de si singulières ressemblances! Mais après avoir fait subir au portrait un minutieux, un douloureux examen, je laissai retomber mes deux bras.

--Oui, oui, fit M. Cressonneau, je n'étais pas fâché de voir votre impression, c'est vrai, quoique le plaisir de vous être agréable m'eût amplement suffi. Vous en étiez toujours à vos idées de séparer Jeanne de Fanchette? Mais maintenant, c'est bien fini, hein?

Je répondis:

--Du moins, ce portrait est bien parfaitement celui de ma femme.

--Est-ce tout ce que vous aviez à me demander, collègue?

--Non, mais ceci est ma dernière requête. Je vous supplie de m'apprendre s'il y a pour moi un moyen quelconque de parvenir jusqu'à ma femme.

M. Cressonneau fut un instant avant de me répondre.

--Vous l'aimez bien! murmura-t-il enfin.

Puis il haussa les épaules et poursuivit du ton qu'on prend pour suggérer les expédients impossibles:

--Je ne vois rien... rien! à moins qu'il ne vous passe par la tête de donner votre démission, de vous faire inscrire au tableau, et de....

Je ne le laissai pas achever. Je lui serrai la main fortement et je m'enfuis.

Pièce numéro 77

(Écrite et signée par Lucien. Copie.)

Paris. 8 septembre 1865.

_À M. le président du tribunal civil d'Yvetot._

M. le président,

J'ai l'honneur de remettre entre vos mains, selon l'usage hiérarchique, ma démission, adressée à M. le garde des Sceaux, et que je vous prie de vouloir bien lui faire tenir. Veuillez agréer, M. le président, etc.

Pièce numéro 78

(Copie de la démission de L. Thibaut, adressée au ministre de la justice.)

Pièce numéro 79

(Écrite et signée par L. Thibaut. Copie.)

Paris. 8 septembre 1865.

_À M. le bâtonnier de l'ordre des avocats, à Paris._

Monsieur et très honoré confrère,

En conformité de ma démission envoyée aujourd'hui même à qui de droit, j'ai l'honneur de solliciter mon inscription au tableau des avocats près la cour impériale de Paris. Je joins mon diplôme de licencié en droit.

L'acceptation de M. le garde des Sceaux vous sera ultérieurement adressée, avec les pièces nécessaires que vous voudriez bien me réclamer. J'ai l'honneur d'être avec respect, etc.

Pièce numéro 80

(Extrait du _Moniteur universel_. Partie officielle du 8 septembre 1865.)

M. C.-B. Ferrand, président du tribunal de première instance d'Yvetot, est nommé conseiller près la cour impériale de Paris.

Pièce numéro 81

(Écriture de femme, sur papier à tête imprimée, portant: «Hôtel de Dieppe, rue d'Amsterdam, à Paris».)

10 septembre.

_À M. Louaisot de Méricourt, rue Vivienne._

M. L. Thibaut ne pouvant ni écrire ni quitter sa chambre, prie M. Louaisot de vouloir bien venir le trouver à l'adresse indiquée ci-dessus.

Pièce numéro 82

(Écrite par Louaisot.--Sans signature.)

Paris. 11 septembre 65.

_À Mme la marquise de Chambray._

L'agneau est bien malade, mais il guérira. Il cherche, il brûle. Il m'a proposé beaucoup d'argent, savez-vous pourquoi? _Pour retrouver Fanchette._ Je vous dis qu'il brûle.

Ce qui reste à fabriquer doit être mis en main lestement.

Et il ne faut pas, croyez-moi, vous faire des ennemis de ceux qui peuvent, à leur choix, vous donner un coup de coude ou un coup d'épaule.

Une femme adroite attendrait encore un peu pour être ingrate envers un vieil esclave comme moi.

Pièce numéro 83

(Écriture de copiste. Anonyme. Papier écolier. Pressée et à suivre, si M. L. Thibaut est absent.)

Paris, 12 septembre.

_À M. L. Thibaut, à Yvetot._

Une personne qui s'est déjà mise en communication avec M. L. Thibaut, en lui proposant des révélations de première importance contre un envoi de dix louis, poste restante, revient à la charge, poussée par le besoin,--et aussi par l'idée qu'elle pourrait empêcher de grands malheurs. La personne a appris que les événements ont marché. Ce n'est pas sa faute. Elle avait de quoi sauvegarder ceux qui ont été frappés. Écrire poste restante à M. J.-B. Martroy, sans même envoyer d'argent. La personne n'est pas dans une position heureuse. Elle n'a pas non plus toute liberté dans ses mouvements. Les ennemis de M. L. Thibaut sont ses ennemis.

Pièce numéro 84

(Écriture de Louaisot. Sans signature.)

Paris. 13 septembre 1865.

_À Mme la marquise de Chambray, en son hôtel, à Yvetot._

Haute et puissante dame, il paraît que vous dédaignez maintenant de répondre aux missives qu'on se fait l'honneur de vous adresser humblement. Seriez-vous malade comme l'agneau? Il a bel et bien une pleuropneumonie. Je l'ai fait visiter par mon illustre ami, le Dr Chapart, qui est le roi des ânes.

Le Dr Chapart avait reconnu du premier coup l'existence d'un rhume de cerveau, compliqué d'un point de côté qu'il attribuait, sauf le respect qui vous est dû, à des gaz. Il a ordonné son sirop-Chapart. L'agneau n'en savait plus bien long, allez!

Mais il se trouve que ma mule, attendrie par sa beauté touchante, a juré de le sauver. Pélagie est comme ça: elle a des goûts de marquise.

Parmi ses honorables connaissances, elle compte un aide-vétérinaire, destiné à un bel avenir. Frauduleusement et sans m'en prévenir, elle a introduit cet artiste à l'hôtel de Dieppe où demeure l'agneau.

Ce qui est bon pour la remonte n'est sans doute pas mauvais pour l'homme, créé à l'image de Dieu, car après avoir pris son remède de cheval, l'agneau s'est repiqué à vue d'oeil.

Il ne s'agit pas du tout de cela, vous savez, ô reine! Envoyez du nerf, comme disait Talleyrand,--_de la braise_ pour employer l'expression favorite de cet ignominieux J.-B. Martroy.

Devinez pourquoi je vous parle de celui-là?

C'est que j'ai eu la chance d'éteindre, ce matin, le feu qui était déjà à la maison, Madame et chère patronne. Non pas chez l'agneau, mais à l'hôtel de Chambray.

Que payez-vous aux pompiers?

_Martroy est à Paris._

Non seulement Martroy est à Paris, mais il cherche à se mettre en relation avec l'agneau.

Et ce n'est pas la première fois à ce qu'il paraît. Du moins sa lettre que j'ai chipée--cachets intacts, rassurez-vous--sur la table de nuit de l'agneau, et lue d'un bout à l'autre avec le plus vif intérêt, se réfère à un autre message dont la date m'est inconnue.

Ce premier message dut rester sans réponse. Pourquoi? Je n'en sais rien. Peut-être parce que Martroy demandait 200 francs. J'ai appris que l'agneau donnait toutes ses petites rentes et une bonne partie de son traitement pour la toilette de ses soeurs.--Et puis, si les gens comme lui savaient s'y prendre, ne fût-ce qu'un peu, on aurait le cou cassé toutes les trois enjambées.

Ci-joint copie de la missive de Martroy.... Vous avez lu? Qu'en dites-vous?

Ce serait dommage d'échouer quand on est si près du port.

Le vieux dernier vivant baisse, baisse, baisse!

Il ne veut plus manger de crainte de dépenser. Depuis qu'il a chassé son dernier domestique, il va chercher son sou de lait, lui-même, dans sa boîte, avec son vieux manteau de chasseur de Vincennes.