Chapter 21
Vous voyez que ce Me Louaisot n'était pas le premier venu, même en Normandie, où tout le monde a de l'esprit, jusqu'à Gribouille!
Est-ce régulier? moi, je ne suis pas notaire. Ce qui est sûr, c'est que ces messieurs ont toujours du bon papier timbré dans leur poche. L'acte fut libellé sur la table vineuse et daté de Méricourt, pour la due forme.
Puis les cinq ivrognes signèrent avant de glisser sous la table.
Le roman dont j'offre ici aux lecteurs du _Pirate_ le prologue ou l'introduction, et qui commencera demain à cette place même, est l'histoire d'un million placé à intérêts composés pendant quarante-six années, car la tontine fut liquidée le 30 août 1859 par suite du décès de l'ancien mendiant Joseph Huroux, qui était l'avant-dernier vivant.
L'histoire de ce million comporte sa croissance, les dangers qu'il a pu courir, la course au clocher des passions enragées autour de lui, la série des bassesses, des vols, des meurtres dont il a été l'origine.
La cupidité n'est pas comme l'amour qui engendre le Bien et le Mal: notre million, dans sa longue vie, ne conseilla pas une bonne action.
C'est peut-être parce qu'il était le fruit du vol.
Fantaisie est venue au _Pirate_ de se renseigner à cet égard, et nous avons pris des informations sur la biographie des autres millions de notre connaissance.
Les millions sont nos maîtres comme le gouvernement, ils cousinent avec le gouvernement, nous les respectons comme le gouvernement.
Nous ne dirons donc pas qu'ils sont tous plus ou moins le fruit du vol, comme le million qui est le héros de notre drame, mais nous affirmerons qu'après avoir interrogé séparément des douzaines et des douzaines de millions, nous n'en avons pas trouvé un seul qui eût un bel acte--gratuit--à se reprocher.
Pas une tache dans ce livre d'or!
--Ils ne donnent jamais et ils prennent toujours, disait le vieux maître Louaisot. On n'est million qu'à ce prix-là.
Pour aujourd'hui, il ne me reste qu'à effleurer très légèrement un sujet qui sera peut-être l'attrait principal de mon livre: je veux parler de l'_Affaire des ciseaux_.
Ayant mis mon respect très humble aux pieds de l'autorité, de l'intendance, de l'or et généralement de tout ce que j'ai rencontré de saint sur mon passage, vous pensez bien que je ne vais pas prendre la justice au collet pour lui dire maladroitement ses vérités.
Non, je vénère l'habileté, le savoir, le flair, l'infaillibilité et même les bonnes moeurs de la justice française presque autant que l'héroïsme des millions, mais cela ne peut m'empêcher de dire au lecteur que l'affaire du Point-du-Jour est très peu et très mal connue.
L'éminent et jeune magistrat, chargé de l'instruction préliminaire a paru ignorer, le célèbre avocat général qui a pris la parole aux débats n'a même pas mentionné un fait de l'importance la plus considérable et qui présente sous un nouvel aspect le crime de la malheureuse Fanchette Hulot.
Ce fait est à lui seul un témoignage excellent et une explication complète.
Comme il rattache étroitement la biographie du million à l'Affaire des ciseaux, nous allons le révéler d'avance au lecteur:
Fanchette Hulot, ou plutôt Jeanne Péry, femme Thibaut, était non seulement la maîtresse, mais encore la cousine du comte Albert de Rochecotte.
Le compte Albert était l'héritier légal de ce Jean Rochecotte,--l'ancien facteur rural de Lillebonne,--qui reste le dernier vivant des cinq fournisseurs.
Et à qui appartient par conséquent le montant énorme de la tontine!
En seconde ligne, après le comte Albert venait Jeanne _Péry,--à qui la mort de son amant constituait ainsi une colossale fortune en expectative._
La justice française a condamné Jeanne Péry à mort, par contumace, sans faire mention de cela!
Que sait-elle donc, si elle ignore le fond même des causes qu'elle juge?
Après Jeanne, en troisième ligne, arrive...; mais pourquoi parler de cet héritier-là qui va probablement être le seul, le véritable héritier?
Nul n'accuse cette personne, placée dans une position très honorable.
Et il faudrait avoir la folie américaine d'Edgar Poe, pour imaginer ici une main de troisième héritier, tuant le premier par le second, et le second par la loi qui punit le meurtre du premier....
Ce troisième héritier est encore une femme.
(Fin de l'introduction)
Suite du récit de Geoffroy
Dans ce second article, la griffe de M. Louaisot de Méricourt ne se cachait plus.
Il entamait ici, ou poursuivait une véritable bataille. Je le reconnaissais derrière l'auteur comme si le terrible rayon de ses lunettes eût blessé mon regard.
Le nom de son père, car je supposais bien que le vieux Louaisot était son père, écrit en toutes lettres sans nécessité, proclamait sa volonté de se mettre en évidence.
Le second article confirmait pour moi le premier. J'avais bien deviné. Ce roman était une machine de guerre.
Dès les premières pages, cette machine tirait à tort et à travers, sur beaucoup de gens, des vivants et des morts.
Elle atteignait Jeanne rudement en la plaçant sous le coup de la fameuse maxime juridique: _Reus is est cui prodest crimen_ (celui-là est le coupable à qui profite le crime).
Elle atteignait Lucien dans Jeanne, elle le frappait en outre en jetant son nom en pâture à la curiosité publique.
Mais ce n'était ni contre Lucien, ni contre Jeanne que l'artillerie de M. Louaisot était pointée. Elle ne les mitraillait qu'en passant.
On dit que la pensée d'une lettre est dans le post-scriptum.
La pensée de l'article était tout entière dans ses trois derniers alinéas.
La forteresse que l'on bombardait, c'était le troisième héritier,--_qui était encore une femme!_
M. Louaisot avait fait écrire l'introduction et peut-être le roman tout entier pour effrayer--ou pour tuer cette personne, dans une position très honorable «que nul n'accusait...» jusqu'à présent.
J'avoue que cela me troublait. Quoique je ne fusse pas au bout de ma lecture, j'avais chiffré déjà les bases d'un calcul de probabilités. Dans ce calcul, M. Louaisot et Mme la marquise de Chambray étaient des quantités de même nature et placées du même côté de l'équation.
Fallait-il bouleverser tous mes chiffres et changer complètement la position du problème, maintenant que M. Louaisot mettait si ouvertement en joue Mme la marquise de Chambray?
Je mis à part le journal _Le Pirate_ et le paquet d'épreuves sous mon oreiller, pour les reprendre au besoin, et pendant que j'y étais, j'ouvris les deux lettres qui restaient sur le plateau.
La première dont l'enveloppe était bordée d'un large liseré noir, ne contenait que ce peu de mots:
_Mme la baronne de Frénoy présente ses compliments à M. G. de Roeux, dont elle a appris le retour, et le prie de vouloir bien la favoriser d'une visite._
Ce nom n'éveilla en moi aucun souvenir.
L'autre lettre était aussi brève et presque semblable. Elle disait:
_Monsieur,_
_Au nom de notre ami commun, M. Thibaut, je vous prie d'être assez bon pour m'accorder une prochaine entrevue._
_Signé: O. de Chambray._
Ceci répondait à un désir qui était si vif en moi que je sautai hors de mon lit, éparpillant sur le parquet les pauvres pièces du dossier de Lucien.
Mon premier mouvement était de partir ainsi du pied gauche pour me précipiter chez la marquise.
La réflexion seule me suggéra l'idée qu'il était bon de passer au moins mon pantalon et de chausser mes bottes. Je sonnai.
J'ai un valet de chambre qui s'appelle Guzman. Ce n'est pas ma faute. J'ai peine à croire qu'il appartienne à l'illustre famille de celui qui ne connaissait pas d'obstacles. Il est né à Paris, rue Saint-Guillaume, faubourg Saint-Germain, chez mon père, qu'il servait avant moi. Je ne lui sais qu'un défaut, c'est de s'échapper un petit instant pour faire trente points au billard de la rue Taitbout.
Ces petits instants réunis forment à peu près les trois quarts de la journée.
À part cela, c'est un modèle. Et sincèrement fort à la poule.
Guzman était là par hasard. Mon coup de sonnette l'avait pris entre deux petits instants, à la minute précise où, ayant achevé trente points, il n'avait pas encore commencé les trente autres.
La conversation suivante s'engagea entre nous.
--Habillez-moi un peu vite, Guzman, dis-je.
--Oui, Monsieur, me répondit-il; ce n'est pas pour déjeuner en ville, car il est trois heures passées.
--Ces deux lettres sont-elles arrivées de bon matin?
--Distribution de dix heures.
--Et il n'est venu personne?
--Si fait, Monsieur. Il est venu un homme à lunettes qui savait que je fais volontiers mes trente points, car il m'a forcé d'en enfiler soixante quand il a vu que vous n'étiez pas levé. Monsieur prend du corps. Le sait-il? La ceinture de son pantalon tire.... Il joue bien.--les lunettes. Elles sont d'or, heureusement. Sans ça, je n'aurais pas été avec lui au café, rapport à son pantalon dont le bas n'est pas propre.
--Que me voulait-il?
--Rien. Il a déposé un paquet de papiers que Monsieur a dû trouver.
--Je l'ai trouvé. Après?
--J'ai gagné les trente premiers et lui les trente seconds.
--Personne autre?
--Nous n'avons pas fait la belle. Il est venu aussi la dame de compagnie de Mme la baronne de Frénoy.
--Connais pas.
--Par exemple! Monsieur a encore moins de mémoire qu'autrefois. Ce n'est pourtant pas l'âge.
--Ce sont peut-être les infirmités. Guzman. Que voulait la dame de compagnie?
--Réponse à la lettre de sa maîtresse.
--Qu'est-ce que c'est que sa maîtresse?
--Mme la baronne de Frénoy.
--Et qu'est-ce que c'est que Mme la baronne de Frénoy? fis-je avec impatience, cette fois.
Guzman, qui avait achevé de brosser mon chapeau, se mit à ramasser les feuilles du dossier de Lucien, semées sur le parquet. Il me répondit d'un ton de reproche:
--Monsieur a sorti plus d'une fois chez elle quand il était au lycée. C'est la mère de feu M. le comte de Rochecotte. Il m'était tout à fait sorti de l'esprit que la bonne dame avait épousé en secondes noces M. le baron de Frénoy.
--Elle est re-veuve, continua Guzman, et bien seule, depuis que M. Albert s'en est allé.
Au lieu de mettre ma redingote, je passai une robe de chambre et je m'assis à mon bureau.
J'écrivis à Mme la baronne pour lui dire que j'aurais l'honneur de me présenter à son hôtel le lendemain.
Et j'écrivis à Mme de Chambray pour la prier de m'attendre chez elle, le soir même, à neuf heures.
--Prenez une voiture. Guzman, et portez ces deux lettres: celle de Mme la marquise d'abord.
--Ça doit être la plus jeune, fit Guzman.
Je ne le donne pas pour un valet de chambre de la haute espèce.
Il ajouta en sortant:
--J'avais oublié de dire à Monsieur que les lunettes d'or reviendront demain.
--Pourquoi faire?
--Pour faire la belle.
La plus jeune! ce brave Guzman ne savait guère à quel point de pareilles pensées étaient loin de moi en ce moment.
Et pourtant, il est certain que l'idée de voir cette belle marquise m'agitait à un très vif degré.
Il était entré dans mes projets de tout faire pour obtenir une audience d'elle, mais je croyais y trouver des obstacles, et c'était elle qui venait au-devant de moi!
La pensée de la mère d'Albert passait aussi à travers mes préoccupations.
Que de choses, mon Dieu! moi, un oisif de la veille!
Et malgré l'énormité de la besogne qui allait s'amoncelant autour de moi, j'étais en ce moment comme un désoeuvré, je ne savais que faire.
Depuis mon réveil j'étais en quelque sorte dans un autre drame, ou plutôt dans un autre acte du même drame.
Le dossier de Lucien ne m'intéressait plus autant. C'était désormais de l'histoire ancienne.
Je le repris pourtant, mais ce fut par devoir. Je le posai devant moi sur mon bureau, et j'en remis les diverses pièces en ordre.
À mesure que je rangeais les scènes éparses de cette étrange comédie qui, la veille, avait si profondément passionné mon attention, il arriva que je rentrai à mon insu dans la série de mes émotions un instant distraites.
Je ne saurais pas expliquer pourquoi le fait d'avoir un pied dans le passé, un pied dans le présent du drame doubla tout à coup l'intérêt que j'y prenais.
Ma curiosité, réveillée par les faits nouveaux qui facilitaient ou entravaient mes moyens de la satisfaire, se jeta plus avidement que jamais sur la pâture offerte par le dossier.
C'étaient là les éléments mêmes du problème. Pour en obtenir la solution, il était nécessaire de ne rien négliger.
Je repris ma lecture à la fin du n°72, qui était, on s'en souvient, la lettre où Mlle Agathe racontait le mariage et l'arrestation de Jeanne.
Suite du dossier de Lucien
Pièce numéro 73
(Billet de Mlle Agathe Desrosiers. Signé.)
6 Septembre, 8 heures du soir.
_À Mlle Maria Mignet,_
C'est encore moi, ma chère. Vous allez vous étonner de recevoir deux courriers de moi le même jour, mais ma lettre était déjà à la poste, et il m'est venu quelque chose de nouveau à vous dire:
Quelque chose de vraiment étonnant. Le détail m'a été donné par M. Pivert. Vous allez voir comme c'est drôle.
Vous vous souvenez bien des ciseaux? La police avait fait photographier les ciseaux de Fanchette comme Fanchette elle-même.
Voilà une invention que les assassins ne doivent pas prôner, la photographie!
Figurez-vous que ces ciseaux-là n'étaient pas les premiers venus. Ils sortaient de fabrique anglaise. J'ai vu leur portrait. Ils ont une petite estampe damasquinée à la croisure des deux branches, représentant une double palme, et au centre de l'estampe, une marque poinçonnée, celle de la fabrique, probablement: un petit lévrier entre les deux initiales S. W.
Après l'arrestation, M. le président a pris lui-même en main la conduite de l'affaire. Une perquisition a été ordonnée au domicile de l'accusée, qui était, vous le savez, l'hôtel même de Mme la marquise de Chambray.
Là on n'a rien trouvé que des brimborions insignifiants. Vous sentez bien que Mlle Jeanne Péry--ou plutôt Mme Lucien Thibaut, ma chère!--n'avait pas été garder par exemple des lettres de son ancien Rochecotte!
Voyez-vous, mon émotion est passée, et j'ai presque honte de m'être laissé prendre par la pitié.
Il faut un exemple.
Mais une seconde perquisition ayant été faite dans la chambre que l'accusée occupait dans la ferme du Bois-Biot, près de la ville, on a découvert une boîte à ouvrage en chagrin noir, pouvant dater du règne de Louis XVI, et qui aurait maintenant une certaine valeur comme bibelot.
Pourquoi l'avait-elle laissée-là? On ne sait pas encore. Toutes ses autres affaires étaient à l'hôtel de Chambray.
La plaque d'acier de la boîte à ouvrage était ornée de l'estampe dont je viens de vous faire la description, et au centre de l'estampe, il y avait le petit chien entre les deux initiales S. W.
Hein, chérie? le doigt de Dieu!
Ce n'est pas tout.
On a ouvert la boîte. À l'intérieur, aucune pièce ne manquait, pas même les ciseaux, mais attendez!
Les ciseaux étaient de fabrique française et tout neufs.
Tandis que toutes les autres pièces, sans exception, le dé, l'étui, le poinçon, etc., etc., étaient de fabrique anglaise et portaient l'estampe, la même, encadrant le même petit lévrier, entre les deux mêmes lettres S. W.
Est-ce clair? et est-ce curieux? moi, ça m'amuserait de mener des instructions.
M. Pivert dit que ça achève Mme Thibaut,--la jeune.
Selon un bruit qui court, l'autre Mme Thibaut--la mère--et ses deux demoiselles vont faire enfermer le déplorable Lucien dans une maison de fous.
Pièce numéro 74
(Écrite et signée par Mme veuve Thibaut.)
7 septembre au matin.
_À M. L. Thibaut,_
Où te caches-tu, malheureux dindon? Tu n'étais pas chez toi, hier au soir. Je parie que tu rôdais autour de la prison. C'est heureux que je ne t'aie pas trouvé, car je t'arrachais les yeux. Je l'avais promis à Célestine et à Julie.
Oh! les pauvres, les pauvres mères! On devrait vous étouffer entre la paillasse et le matelas de vos berceaux, sacs à chagrin que vous êtes! Et dire qu'on vous aime tout de même! c'est trop bête aussi, je veux te détester et j'y parviendrai.
Si ton père n'était pas mort, et qu'il a bien fait, le cher homme! je lui dirais: casse-lui les deux bras et les deux jambes ou je me sépare de corps et de biens!
Et je le ferais comme je le dis, Mon Dieu! que je suis malheureuse!
Ah ça! tu ne voyais donc rien, toi! Ce n'est pas moi qui ai été trompée. Dès le premier coup d'oeil, j'ai vu que c'était une petite rien de rien. Ça sautait aux yeux, mon pauvre gars. Il fallait être toi pour la gober. Les mères devraient....
Mais non! elles ne peuvent pourtant pas vous noyer.
Moi qui étais si fière de ta conduite! c'est du propre! j'en donnerais douze comme toi pour un mauvais sujet qui aurait le fil et qui ne se laisserait pas prendre à la première gourgandine venue déguisée en colombe.
Qu'est-ce que je dis, une gourgandine! Toutes les gourgandines n'assassinent pas. Mon fils, mon Lucien, un juge, le jeune homme le plus sage d'Yvetot, a été donner son nom à une abomination de guenon qui tue les hommes en cabinet particulier!
Il faut te remuer, dis donc, et plus vite que ça; il faut soulever ciel et terre, casser le mariage, piétiner dessus, le hacher en miettes, ou bien, si ça ne se peut pas, la faire guillotiner en deux temps.... Miséricorde! les mères! c'est mon nom qu'elle porterait sur l'échafaud!
Tu es un coquin! tes soeurs le disent. On ne se conduit pas comme ça avec ses parents!
Jolie! elle! allons donc! Un chiffon: la beauté du diable! Et des manières! Je n'ai jamais pu la regarder en face. Des cheveux jaunes, des yeux de faïence, un nez... enfin, quand même elle aurait été jolie! après?
Qu'avais-tu fait à Olympe? Tu as donc un tour dans ton sac avec ton air d'innocent. Si ça avait été seulement pour t'établir avec avantage! Que lui avais-tu promis? De quoi l'avais-tu menacée? Je veux savoir. Elle avait quelque chose autour du cou que tu lui avais noué et qui l'étranglait. Qu'est-ce que c'était? Tu me le diras ou nous verrons!
Olympe! soixante-dix mille livres de rentes! Les mères! Les mères! ça me revient toujours. J'aimerais mieux être domestique!
Cherche, maintenant! va! fouille! non pas soixante-dix mille francs, mais soixante-dix mille sous! malheureux! Il ne s'agit plus d'Olympe. Demande Mlle Agathe, on te tournera le dos, demande Mlle Maria, on te rira au nez.
Tu n'obtiendrais même pas Sidonie!
D'ailleurs, tu es marié, marié, marié! Je deviens folle.
Écoute, je vais quitter le pays, c'est résolu, reprendre mon nom de Pervanchois qui n'ira pas du moins à la cour d'assises. Je vais me cacher quelque part en Touraine, au fond d'un puits. Et ces demoiselles sécheront vieilles filles! Tu devrais t'empoisonner.
Je ne sais plus ce que je dis. Tu as tué ta mère. Tes soeurs vont t'arranger, je leur cède la place. Je n'en peux plus de mal de tête. Pour un peu, je te maudirais, mais à quoi ça servirait-il?
Pièce numéro 74 bis
De Mlle Célestine.
La sympathie ne se commande pas. Je la devinais criminelle à la répugnance qu'elle m'inspirait. As-tu été assez aveugle! et entêté! Nous avons pu t'épargner la malédiction de notre mère.
Nous n'avions pas envie de nous marier; si nous en avions eu envie, nous aurions trouvé, Dieu merci, bien des occasions, mais enfin, nous n'avions pas prononcé de voeux, et nous voilà condamnées à la solitude. Nous sommes déshonorées.
Pour mon compte, je te pardonne, mais je ne te reverrai de ma vie.
Pièce numéro 74 ter
De Mlle Julie.
Tu nous a déshonorées, c'est vrai, malheureux frère, mais je fais la part de ton peu d'intelligence. J'ai souvent souhaité d'être homme pour te soutenir et te guider dans la vie. Loin de moi la pensée d'écraser ton infortune, je trouve Célestine trop sévère.
Hier au soir, maman voulait te maudire. Cela appartient à la catégorie des opinions surannées. Je préfère, moi, te tendre une main secourable. Si tu m'avais demandé mon avis sur cette fille, je t'aurais dit qu'elle n'avait rien pour elle. Mais il est trop tard. Tu touches au dernier degré de la honte. Moi seule te reste fidèle.
Pièce numéro 75
(Écriture de Lucien, sans signature.)
8 septembre 1865, 6 heures du matin. _(Sans suscription.)_
Je suis à Paris depuis une heure. J'ai la tête froide et calme. Je me porte très bien. Je combattrai vaillamment, j'en suis sûr, et je la sauverai, je l'espère.
Tout conspire pour l'accuser. Son innocence est pour moi claire comme l'existence même de Dieu.
J'ai été frappé au milieu de mon bonheur. Je n'ai pas ressenti le coup aussi cruellement qu'on pourrait le penser. Je ne croyais pas à ce bonheur.
D'ailleurs, moi, je ne suis rien, elle est tout: je ne songe qu'à elle.
Quand on l'arrêta, je la suivis à la prison. Elle y entra. On ferma la porte sur moi. Je m'assis auprès de la porte, parce que mes jambes étaient faibles sous le poids de mon corps.
M. Ferrand voulut m'emmener chez lui, je le remerciai. Je pensais être là à ma place.
Geoffroy, je suis son mari. La loi nous a joints. Rien ne peut briser cette union que la mort.
C'est là ma consolation, ma joie, mon espérance.
Ils sont venus trop tard. Jeanne est à moi devant les hommes, nous étions l'un à l'autre déjà devant Dieu.
Je ne suis pas malheureux: Jeanne est ma femme.
Je pensais à cela, sur ma borne, au seuil de la prison où est Jeanne. Je me disais: Là-dedans, et plus tard, sur le banc des accusés, elle portera mon nom.
Et je remerciais Dieu.
Pendant cela, il venait des gens de la ville pour me regarder. On ne m'insulta pas. Je crois au contraire que tout le monde avait pitié de moi.
Ma mère m'a écrit des choses incohérentes et cruelles, mais il y a dans sa lettre qu'elle m'aime toujours. Elle aurait pu me maudire.
Mais c'est trop vite parler de ma bonne mère: je n'eus sa lettre que le lendemain, c'est-à-dire hier. Je restai à la porte de la prison très longtemps--jusqu'à la nuit tombée. M. le président envoya trois fois pour me chercher.
Louette, la femme de chambre d'Olympe vint aussi--plus de trois fois.
À la nuit noire, je frappai au guichet de la prison. Le concierge vint. Je lui dis:
--Ce n'est pas pour entrer. Je voudrais savoir à quelle heure les prisonniers se couchent.
Il me répondit:
--Elle est couchée depuis longtemps. Je le remerciai et je partis.
Je sortis dans la campagne et je pris le chemin qui mène à la ferme de Bois-Biot. J'allais vite, comme si on m'eût attendu à un rendez-vous.
Dans l'aire de la ferme, les gens étaient rassemblés et causaient tous à la fois. Quelque chose d'insolite s'était passé, je le vis bien et je m'approchai.
--C'est M. le juge. Il va nous dire pourquoi on a mis la petite demoiselle en prison!
--Parce qu'on l'accuse d'avoir tué quelqu'un, répondis-je.
Ils se mirent à rire. Puis un gars dit:
--Dame! il y a de si drôles de choses dans ce monde-ci!
Et un autre demanda:
--Est ce que c'est vous qui la condamnerez, M. le juge?
Je me mis rire à mon tour.
Ils me racontèrent que la justice avait opéré une descente dans l'ancienne chambre de Jeanne. On avait trouvé et emporté une boîte à ouvrage. Parmi les preuves qui accablent ma chère petite femme, celle-ci est une des plus lourdes. Mais Jeanne est innocente.
Je quittai ces braves gens, qui ne riaient plus. J'allai à notre haie. Je m'assis sur l'herbe mouillée.--Pour moi, Jeanne était accroupie parmi les feuilles et cueillait des primevères. Nous fûmes ensemble toute la nuit. Je ne dormis pas.
Je me levai sans fatigue, avec le soleil. En repassant devant la ferme, je dis:
--Non, non, mes amis, ce n'est pas moi qui la condamnerai.
La fermière me demanda:
--Comment ferez-vous, M. le juge, si elle est coupable?
Je me rendis à la porte de la prison pour savoir si Jeanne avait bien dormi. Le guichetier me fit un salut de connaissance et me répondit:
--C'est elle qui voudrait bien avoir de vos nouvelles!
Je lui mis une pièce d'argent dans la main et il me promit de dire à Jeanne que je l'aimais toujours bien.