Chapter 20
Il y avait ici deux plausibilités: l'une qui résultait du drame apparent, au point où j'en étais de la représentation, l'autre qui devait surgir peut-être d'éclaircissements ultérieurs, mais qui n'était pas encore née.
Je ne négligeais pas la seconde, je l'ajournais: elle avait trait à l'argent. Elle se résumait dans le fait d'un immense et mystérieux héritage, dont les miasmes corrupteurs viciaient l'air autour de moi. Pour moi, l'Affaire des ciseaux avait odeur d'or encore plus que de sang.
Je m'arrêtais à la première apparence, à celle qui jaillissait de l'action même, des intérêts excités ou froissés, des passions mises en jeu, des événements enfin et de leurs mobiles.
C'était Olympe, il n'y avait qu'Olympe au premier plan. Derrière elle, les lunettes de Louaisot flambaient. Derrière encore apparaissait très vaguement ce visage de marbre: M. le conseiller Ferrand.
Notez que je partais d'un point sujet à erreur: l'innocence de Jeanne. Je voulais Jeanne innocente. Quoique j'en eusse, je restais l'avocat du pauvre Lucien.
Olympe était donc devant moi, belle, ardente, forte,--ayant un secret qui la domptait,--amoureuse, vindicative, provoquée imprudemment--et, en fin de compte, poussée à bout par l'injure odieuse de ce mariage entre sa rivale et son amant, dont on l'avait fait la complice....
Je ne dormais pas puisque j'interrogeais ainsi ma pensée, puisque je calculais, puisque je m'efforçais.
Les feuilles du dossier de Lucien s'étaient éparpillées hors de ma main. Le jour grandissait derrière mes rideaux. J'écoutais les heures s'écouler dans ce silence étrange qui remplit les matinées du centre de Paris.
J'embrassais, je m'en souviens, avec une lucidité extraordinaire les détails aussi bien que l'ensemble de ma lecture. Ceux des personnages de la pièce qui m'étaient connus venaient s'asseoir à mon chevet; j'inventais ceux qui m'étaient inconnus.
Tous, même les comparses.
Je me souviens que je créais, par exemple, un petit substitut Pivert si abominablement frappant qu'il s'accouplait de lui-même avec Mlle Agathe, la Sévigné d'Yvetot, formant à eux deux une sandwiche matrimoniale, beurrée par dix mille livres de rentes, plus les espérances du cimetière.
Ce beau, ce joyeux enfant, c'était mon ami Albert de Rochecotte, riant à l'idée qu'on aime Fanchette à la folie, mais qu'on ne l'épouse pas....
Fanchette!--Jeanne! Là était le mystère. Il y avait la photographie, témoin en apparence irrécusable, et qui déposait contre Jeanne....
Et l'image de M. Louaisot de Méricourt s'asseyait dans ma ruelle, demandant familièrement à Pélagie une tranche de rôti à manger sous le pouce.
Celui-là seul aurait pu me dire ce que j'avais besoin de savoir: Quel était le secret de la marquise Olympe.
Je l'entendais murmurer la bouche pleine:
«Quel secret, Monsieur et cher client? car la céleste créature en a plusieurs...»
J'en demande bien pardon au lecteur, mais je n'ai pas tout dit encore sur l'incompatibilité des métiers de romancier et de juge d'instruction.
De même qu'en physique il y a deux puissances opposées, gardant l'équilibre de notre monde matériel: la force centripète ou attraction, et la force centrifuge ou vitesse acquise, de même, dans la cage à écureuils où tournent les conteurs, il y a deux éléments contraires: la vraisemblance qui attache, l'incroyable qui entraîne.
Ce sont là les deux sources éternelles de l'intérêt dans un récit.
Et comme l'intérêt est identique à la vérité, il doit y avoir, par conséquent, pour arriver à la vérité ou a l'intérêt, deux routes dont l'une correspond à la vraisemblance et l'autre à l'imprévu.
Dans notre cas, la vraisemblance condamnait Olympe énergiquement et sans appel.
Mais l'imprévu plaidait pour elle avec un égal succès.
En admettant purement et simplement qu'Olympe était le mauvais génie planant au-dessus de tous ces malheurs, la _chose allait trop droit_.
Ceci n'implique aucune contradiction avec le principe posé par moi tout à l'heure.
Les deux routes, en effet, ne se côtoient jamais jusqu'au moment où elles touchent ensemble le même but....
Le vrai sommeil me prit au milieu de ces méditations flottantes comme des rêves.
Quand vinrent les véritables rêves, fruits de mes agitations et de mon effort mental, ils furent en quelque sorte plus précis que mes réflexions.
Je me souviens que je vis Lucien et Jeanne--ensemble.
Ils étaient dans un endroit où il y avait du gazon et des fleurs.
Quelque part, à l'entour d'eux, un tumulte se faisait, qui avait trait au meurtre de Rochecotte. On allait, on venait, on criait. La fenêtre du restaurant s'ouvrait demi-cachée par les branches d'arbres. J'entrevoyais la forme d'un mort sur un sopha, auprès d'une table, chargée de liqueurs et de fruits.
La marquise Olympe se tenait debout, au seuil, et regardait impassible, comme dans la lettre de Mlle Agathe.
Mais tout cela était lointain et confus.
Ce qui était tout près de moi, c'était le couple doux et souriant: Lucien tenant la main de Jeanne et me le montrant comme pour me dire:
«Tu n'as qu'à la bien regarder, tu sauras tout.»
Et je la contemplais en effet de tous mes yeux, de toute mon âme.
J'avais conscience de l'avoir déjà vue, la photographie animée.
C'était elle, la femme voilée qui m'était apparue sous l'auvent de l'Opéra, et dont j'avais distingué les traits au moment où elle descendait les marches.
Certes, c'était bien elle....
Les rêves sont ainsi. La forme de Lucien s'effaça. Jeanne resta seule auprès de moi, ses jolies mains croisées sur sa poitrine, comme une âme d'Ary Scheffer.
Je me mis à lui parler comme si je l'avais toujours connue.
Je lui demandai tout franchement si elle aimait Lucien Thibaut comme il croyait être aimé--et si elle était encore digne de la profonde, de l'admirable tendresse que Lucien Thibaut lui avait vouée.
Elle me regardait en silence avec ses grands yeux bleus, tristes et souriants tout à la fois.
Ses yeux me disaient:
«Ami, vous ne savez pas assez, étudiez encore. Le mystère vous échappe parce que vous ne me connaissez pas. Le mystère, c'est moi-même. Je vaux la peine d'être devinée.»
J'aurais peine à exprimer le charme douloureux de ce rêve où j'aimais Jeanne non plus à cause de Lucien, mais pour elle-même et comme une chère petite soeur.
Quand je m'éveillai, ma chambre était inondée par le soleil de midi.
Je me sentais las et même un peu malade. Ma tête lourde me brûlait.
Mais ma curiosité, éveillée en même temps que moi et bien plus fortement que la veille, me remit en main les pages du dossier, encore éparses sur mon lit.
Mon domestique était entré pendant mon sommeil, et il y avait longtemps, sans doute, car mon chocolat, placé sur ma table de nuit ne fumait plus.
Dans le plateau se trouvaient mes journaux et plusieurs lettres.
Je laissai mon chocolat, bien que je le prenne froid, d'habitude. Ceci n'était pas un sacrifice puisque l'appétit me manquait, mais ce qui peut être regardé comme un symptôme majeur d'excitation, c'est que mon premier mouvement fut de négliger tout net mon courrier pour reprendre ma lecture.
Cependant, il est une chose qui attire invinciblement ceux qui touchent à la presse, ne fût-ce que par une imperceptible tangente. Mon oeil ayant rencontré parmi mes journaux un titre nouveau, je tendis le bras d'instinct, et mes doigts déchirèrent la bande malgré moi.
Voilà ce que la bande arrachée me laissa lire:
«_Le Pirate_, courrier de la politique, du commerce, des arts, de la littérature et des tribunaux...»
Je suppose que vous aimez comme moi les journaux dits «d'esprit», qui plaisantent agréablement sur toutes choses sérieuses et préparent avec une douce gaieté le terrain où les révolutions glissent dans le sang.
Ces oeuvres quotidiennes et légères sont assurément les plus jolies fleurs de notre jardin intellectuel.
Sans apprêt, sans prétention, sans études maussades, elles offrent, sous une forme aimable, tous les avantages d'une encyclopédie. On les voit en effet tour à tour apprendre l'éloquence à nos Bossuets, l'art de la scène à nos Talmas, la musique à Mozart et la langue française à l'Académie.
Ils ne doutent de rien et ils ont bien raison! Un jour, vous les voyez enseigner au parquet de Paris comment il faut instruire l'affaire Troppmann, et le lendemain, ils professent pour la Compagnie de Suez l'art de percer les isthmes. La science infuse bout sous les chapeaux de leurs articliers. Demandez-leur n'importe quoi et surtout ne vous gênez pas; soyez sûrs qu'ils n'ignorent pas plus ceci que cela. Ils sont uniformément en mesure de remontrer la politique à Guizot, la diplomatie à Talleyrand, la stratégie aux Prussiens et la pharmacie aux apothicaires.
Et ils ont de l'esprit, avec cela, beaucoup, tous les jours, et quelque temps qu'il fasse.
J'ouvris _Le Pirate_. Il en tomba un petit carré de papier imprimé, expliquant que _Le Moustique_, «courrier de la politique, du commerce, des beaux-arts, de la littérature et des tribunaux», étant obligé de disparaître par suite de nombreuses condamnations, l'idée avait germé de le remplacer par _Le Pirate_, pareillement «courrier de la politique, du commerce, des beaux-arts, etc.»
Ceux des anciens abonnés qui seraient assez rusés pour deviner que c'était exactement la même chose, étaient priés de ne pas le dire au gouvernement.
En tête du numéro, la liste des rédacteurs: tout le monde.
Le premier-Paris disait en très bons termes qu'en présence des rigueurs croissantes du pouvoir, on ne cesserait pas d'être scandaleux, mais qu'on le serait avec plus d'adresse.
Le second article écorchait vif quelqu'un. (On voit de ces écorchés qui s'abonnent.)
Le troisième, rédigé par un photographe de mes amis, élucidait la question du pouvoir temporel des papes.
Le quatrième.... Mais vous en savez aussi long que moi sur _Le Pirate_. Vous ne le respectez probablement pas beaucoup, mais vous le lirez jusqu'au dernier jour de votre vie.
J'allais le rejeter après l'avoir parcouru, quand mon regard tomba sur un _Avis au lecteur_, imprimé en caractères gras et placé bien en vue, au centre de la première page.
Il était ainsi conçu:
Dès son premier numéro, _Le Pirate_ commence la publication d'une oeuvre tout à fait hors ligne, due à la plume d'un jeune écrivain que son premier ouvrage a rendu tout d'un coup célèbre: M. Athanase Morin, auteur du _Viol de la rue Castiglione_.
_Le Pirate_, qui veut avoir accès dans les familles, aurait reculé devant ce titre trop significatif, mais M. Athanase Morin a bien voulu écrire spécialement pour nous un roman de la vie moderne, palpitant sans être dangereux et qui mettra le sceau à son illustration littéraire.
L'oeuvre nouvelle de notre brillant romancier est intitulée: _La Tontine des cinq fournisseurs._
C'est une histoire véritable, où les Parisiens de Paris pourront reconnaître sous leurs noms d'emprunt plusieurs personnages bien connus du boulevard.
Le récit est écrit sur renseignements authentiques et fournira des détails d'une vérité saisissante sur une affaire qui a récemment passionné la curiosité publique: un meurtre horrible, commis dans un restaurant des environs de Paris par une jeune fille sur la personne de son amant.
Voir à notre troisième page le premier chapitre ou introduction de ce remarquable ouvrage.
Je tournai la feuille précipitamment et avec une émotion que je ne saurais nier.
C'était une pièce nouvelle que le hasard glissait dans mon dossier.
J'allai tout de suite à la troisième page où, sous la rubrique _Variétés_, je lus ce qui va suivre.
Mais avant de transcrire la prose du _Pirate_, je dois dire qu'il y avait en marge de l'article variété ces mots écrits à la main:
«Bien le bonjour, Monsieur et cher client, voyez si ça peut vous servir.»
Extrait du journal «Le Pirate»
Introduction du roman
Il y avait une fois cinq fournisseurs qui étaient tous les cinq Normands du pays de Caux.
C'était à la fin du Premier Empire,--mais ils n'avaient pas toujours été fournisseurs.
Avant d'être fournisseurs, l'un était un gentillâtre ruiné, l'autre un mendiant à besace, le troisième un bedeau de paroisse, le quatrième un maquignon banqueroutier et le cinquième un soldat déserteur.
Vous voyez que MM. les fournisseurs du Premier Empire étaient déjà des industriels assez comme il faut. Depuis lors, on a fait mieux.
C'était en 1811, il s'agissait dès lors de monter, d'habiller, de chausser, d'équiper en un mot la Grande Armée qui devait geler en Russie.
Il y avait aux Tuileries des embarras de toute sorte qui formaient l'envers d'une immense gloire: entre autres des embarras d'argent.
Or, c'est la vraie fête des fournisseurs quand le pouvoir n'a pas d'argent.
Dans tous les coins de la France et même au fond des campagnes, les fournisseurs sortirent de terre. Ne croyez pas que notre quart de siècle ait inventé les cocottes-fournisseuses. Il y eut, en 1811, des demoiselles qui vendirent à l'État bien des chevaux fourbus et bien des culottes percées.
Ce fut au point que le bon pays de Caux lui-même voulut avoir sa part du gâteau. Le 12 juin 1811, dans un cabaret de Lillebonne, Jean Rochecotte-Bocourt, le gentillâtre, réduit au métier de facteur rural, Jean-Pierre Martin, bedeau de la paroisse, Vincent Malouais, ancien marchand de chevaux, et Simon Roux, qui se cachait sous le nom de Duchesne, en sa qualité de déserteur, signèrent, sur papier graisseux, un acte où ils s'associaient pour fournir au gouvernement tout ce dont le gouvernement aurait besoin.
Il fut convenu que Jean Rochecotte serait le directeur de la société et ferait les démarches, parce qu'il parlait et écrivait couramment. On se cotisa même pour lui fournir un habillement présentable qui fut acheté seize francs chez un revendeur d'Yvetot.
Avec ce bel habit, Rochecotte devait aller à l'intendance de Rouen et soumissionner n'importe quoi.
Seulement, l'habit payé, M. le directeur était, il est vrai, superbe, mais l'association n'avait plus un denier.
Or il fallait un boursicot, non pas pour payer la marchandise--quand on a la commande, le crédit arrive tout naturellement,--mais pour graisser la patte à quelqu'un et avoir ainsi la commande.
Bien entendu, nous ne plaçons pas ce quelqu'un-là dans les bureaux de l'intendance. Le plus souvent! Ça ne s'est jamais vu!
Ah! par exemple! un voleur dans les bureaux!...
Les quatre associés cauchois se réunirent de nouveau au cabaret de Lillebonne. Il y eut une délibération longue et animée dont le résultat fut qu'il fallait un banquier à l'association.
Où trouver ce banquier? À eux quatre, ils n'auraient certainement pas pu cueillir dans l'arrondissement ce qu'il faut de crédit pour emprunter une pièce de six liards.
Mais il y a un dieu spécial pour les Normands qui ont le goût de la fourniture. C'est connu.
Pendant qu'ils délibéraient, un de ces mendiants qui vont le long des grandes routes du pays de Caux, chantant: _La chantais, si vous plaît, pour l'amour di bon Diais,_ entra dans l'auberge déposa sa besace sur la table et demanda la soupe.
Les associés ne le virent point, tant ils étaient occupés.
De sorte que le mendiant put entendre toutes les belles choses qui furent dites, touchant les bénéfices certains de l'affaire.
--Avec un billet de mille francs, dit enfin Rochecotte, je parie que nous aurions un million avant six mois!
Le mendiant était normand aussi, et la vocation des fournitures dormait au fond de son âme immortelle.
Il se leva et vint mettre sa besace sur la table de nos quatre associés tous surpris de cette intrusion.
Il dit:
--Je m'appelle Joseph Huroux. Il y a dans la poche de cuir de ma gibecière cent soixante-six pièces de six livres, plus un petit écu de trois livres et une pièce de vingt sous, total mille francs. Je veux bien les mettre dans votre affaire, pourvu que je sois le caissier de _notre société_.
Même quand ils se jettent par la fenêtre d'un cinquième étage, ces braves fils de Rollon n'abandonnent jamais la prudence originelle.
Vous jugez si les quatre associés firent la petite bouche!
Séance tenante, le premier papier graisseux fut déchiré et on en prit un second pour libeller un nouvel acte où les associés étaient cinq au lieu de quatre.
Le lendemain, Jean Rochecotte partit pour Rouen avec Joseph Huroux qui ne lâchait pas sa caisse.
Ce qu'ils firent dans les bureaux de l'intendance, ma foi, je n'en sais rien, mais ils revinrent sans les pièces de 6 livres et avec un petit morceau de fourniture, un rien, 50 ou 60.000 francs de chevaux à livrer.
Vincent Malouais, le maquignon, se mit aussitôt en campagne. Au bout de trois semaines, l'association avait fourni une centaine de rosses à l'État et gagné dessus cent pour cent.
Jean Rochecotte et Jean Huroux allèrent cette fois jusqu'à Paris. Toujours même ignorance sur ce qu'ils purent bien faire chez M. le ministre. Mais ils avaient emporté 25.000 francs et revinrent sans le sou avec un plein sac de marchés.
Marchés de salaisons, marchés de draps, marchés de chaussures.
Alors, tout le monde se mit à l'oeuvre: le bedeau qui avait été savetier se chargea des souliers, le maquignon qui connaissait tout des chevaux, même la viande, prit à son compte les salaisons; le déserteur qui avait foulé la laine à Saint-Pierre-lès-Louviers, s'occupa des draps, et vogue la galère! On eut des domestiques, des commis, un bureau comme M. l'intendant lui-même.
Si bien que, non pas tout à fait au bout de six mois, mais après avoir comblé pendant deux ans l'armée française de souliers en papier mâché, de culottes et de vestes en amadou, de jambons de cheval malade et généralement de toutes autres espèces de friandises, nos cinq associés normands avaient leur joli million en belles monnaies sonnantes dans la caisse tenue par Joseph Huroux.
L'idée leur vint de partager. En apparence, ce n'était pas très difficile. Un million entre cinq donne à chacun deux cents mille francs.
Un petit enfant pourrait faire le calcul.
Mais deux Normands ne peuvent jamais partager quoi que ce soit, même une pomme de Chatigny sans l'homme de loi. Jugez quand ils sont cinq et qu'il s'agit de cinquante mille livres de rentes au denier vingt.
On alla chez le notaire.
Chez le notaire, on se disputa tant et si bien qu'on fut sur le point de se battre.
Il fallut bien se réconcilier. On ne se réconcilie pas sans boire. Il y eut un fort repas de corps chez l'aubergiste de Lillebonne, et on invita le notaire.
Je n'étais pas là, mais j'ai connue quelqu'un qui y était.
L'idée vint du notaire qui espérait avoir le dépôt des fonds.
L'idée de la tontine.
Nous voici donc enfin arrivés à cette tontine vaguement connue, et dont la mystérieuse célébrité trotte dans un si grand nombre d'imaginations!
Cette loterie au dernier vivant qui, en 1858, époque où trois de ses membres existaient encore, comportait déjà un capital de huit millions de francs!
Cet amas d'or autour duquel se sont ameutées depuis le temps tant de passions, dont le pied baigne dans une si profonde mare de sang, et qui a déjà coûté à l'humanité tant de crimes!
Car outre l'_Affaire des ciseaux_, dont je parlerai tout à l'heure, il est constant que quatre des associés sont morts ailleurs que dans leur lit.
Le cinquième existe encore....
_(La suite à demain)._
Suite du récit de Geoffroy
Mes yeux restaient fixés sur la signature de romancier qui terminait ce fragment. Je cherchais en vain à faire la lumière dans ma pensée. Il me semblait voir derrière cette signature une personnalité autre que celle du romancier lui-même.
Cela avait odeur d'attaque. Ce n'était pas seulement l'introduction d'un récit populaire. Je ne sais quoi de savant et de menaçant se cachait sous ce début de prologue, lestement troussé.
Contre qui allait être dirigée l'attaque? Rien ne pouvait encore le faire deviner, à moins que ce fût contre le dernier vivant de la tontine.
Mais quelque chose me disait que cette machine de guerre dont je ne pouvais encore mesurer ni la portée ni la puissance avait un autre objectif.
Ce ne pouvait être ni Lucien, ni Jeanne. Ils étaient trop complètement vaincus. Inutile assurément de pointer contre eux cette grosse artillerie.
L'idée me vint que c'était peut-être moi-même qui servait de cible....
Il fallait que le fragment m'eût bien vivement frappé, par ce qu'il disait, et surtout par ce qu'il promettait de dire, car je ne repris pas la lecture du dossier de Lucien. Je demeurai là, méditant, cherchant à deviner quel était le but de l'article, et surtout le but de la communication qui m'en était faite.
Il y avait trois lettres sur mon plateau: deux de forme ordinaire et une très grosse qui ne portait pas le timbre de la poste. Par manière d'acquis, je pris cette dernière et j'en rompis le cachet. Il s'en échappa des papiers d'imprimerie.
Je sais ce que c'est qu'une «épreuve» ayant corrigé celles de mon livre, mais je n'avais rien sous presse, et mon premier mouvement fut de croire que l'imprimeur s'était trompé en m'adressant ce paquet.
Cependant, comme il y avait deux lignes écrites à la main en tête de la première feuille volante, j'y jetai les yeux pour me bien assurer du fait.
C'était encore la même écriture: celle de la note trouvée par moi à la troisième page du journal _Le Pirate_.
Cette fois, M. Louaisot de Méricourt--car j'avais parfaitement reconnu mon attentionné correspondant--me disait:
«J'ai bien pensé, Monsieur et cher client, qu'il ne vous serait pas désagréable de devancer la publication du second numéro. Il a du talent, ce jeune homme-là, hé!»
Je me jetai aussitôt sur les épreuves comme sur une proie.
Épreuves du «Pirate»
Suite de l'introduction du roman
Le cinquième membre de la tontine, disions-nous, existe encore, si l'on peut appeler existence la misérable végétation de ce cadavre animé qui se meurt de soif et de faim auprès de sa montagne de richesses!
Mais revenons à l'auberge de Lillebonne où nos cinq fournisseurs fêtaient leur réconciliation par-devant notaire. Le cidre était bon, cette année-là, on en but beaucoup, et, après le cidre, vint le bourguignon, comme on dit là-bas.
Au dessert, ils étaient tous les cinq ronds comme des tonneaux.
Voilà que le notaire, au lieu de chanter des chansons, se met à remuer des chiffres. C'est bien plus amusant. Un million, ce n'est pas grand chose, mais, en composant l'intérêt, ça rapporte un autre million en quatorze ans,--quatre millions en vingt-huit ans,--huit millions en quarante-trois ans,--seize millions en cinquante-sept ans.
Or, le plus âgé des associés, qui était Jean Rochecotte, allait sur ses trente-cinq ans. Il pouvait donc voir cela haut la main, rien qu'en dépassant un peu ses 90 ans, et les autres encore mieux.
Seulement, pour produire ce miracle de la multiplication des millions, il ne fallait toucher ni au capital ni aux intérêts.
On prit le café, du café qui n'était pas très bon, mais dans lequel on mit beaucoup d'eau-de-vie.
Et puis, on poussa le café, on le surpoussa. La salle d'auberge était si pleine de millions qu'on marchait dessus. Le notaire les semait.
Jean Rochecotte, qui était un grand maigre, maladif et pris de la poitrine, dit au notaire en toussant creux:
--Expliquez-nous ça, la tontine, Me Louaisot.
Le notaire s'appelait Louaisot, et son étude était à Méricourt, auprès de Dieppe.
C'était un petit vieux qui en savait long. Il expliqua la tontine, et il versa de l'eau-de-vie dans les tasses.
Après l'explication de Me Louaisot, chacun comprit très bien que la tontine, c'était l'art de ne pas partager le million et de l'avoir à soi seul. Que dis-je un million! Deux, quatre, huit, seize millions.
Et pour cela, il ne s'agissait que de vivre; or, aujourd'hui, après tant de bouteilles vidées, chacun de nos cinq Normands était bien sûr de durer au moins cent sept ans.
Cependant, on hésitait encore. Se séparer de son argent! quel crève-coeur!
Me Louaisot se garda bien d'insister, mais il montra un bout de gazette qui représentait l'empereur comme fou de colère. On ne parlait de rien moins que de fouiller les fournisseurs!