Chapter 18
La noce! quel beau jour! J'arrange déjà dans ma tête les toilettes de ces demoiselles. Moi, je serai très simple, mais de bon goût. Cher petit ange! tenez, il n'y a pas à dire, c'est plus fort que moi: cinq nuits dans le cabinet de toilette, et le garçon sous la tonnelle! Et dans l'escalier, la fois qu'il fit de la pluie! Quel agneau! si je vous tenais, je vous mangerais de baisers.
Votre future mère qui vous aime bien, bien, bien.
_P. S._--J'ai l'habitude de laisser une petite place pour Célestine et Julie. Aujourd'hui, j'ai pris presque tout le papier: elles se serreront.
Encore un gros baiser, mon amour de petite fille!
Pièce numéro 63 bis
(Mot de Mlle Célestine.)
Ma chère... Écrirai-je soeur?
C'est mon voeu le plus doux. Je n'ai jamais éprouvé pour personne une si tendre sympathie. Je vous brode un tour de cou, et je vous aime.
Pièce numéro 63 ter
(Mot de Mlle Julie.)
Ma chère soeur,
Moi, je l'écris tout couramment parce que je le souhaite ardemment. Si mon frère bien-aimé eût donné son coeur à telle jeune personne que je pourrais nommer, quel deuil pour mon âme! mais il a choisi celle vers qui d'avance toute ma tendresse s'élançait. Ô Jeanne, soyez la plus heureuse des femmes comme vous étiez la plus jolie, la plus suave des jeunes filles! Je vous fais des manches au crochet. Il ne me reste que la place d'un baiser, je l'y dépose.
Pièce numéro 64
(Anonyme.--Écriture inconnue. Sans date.)
À M. Thibaut,
Vous êtes bien près du précipice, allez-vous y tomber? Ce ne sera pas faute d'avoir été averti.
Une dernière fois, _prenez garde_. Ce mariage sera votre perte.
Il est temps encore.
Ne vous plongez pas vous-même au fond d'un horrible malheur.
Pièce numéro 65
(Anonyme.--Écriture de copiste.)
Paris, 29 août.
_À M. L. Thibaut, juge, etc., etc._
Mon prince, veillez au gain! Je ne m'appartiens pas, j'appartiens au _nourrissage_ de l'affaire. L'engraissage de l'affaire exige que je vous tourne casaque pour aller un peu du côté de la dame de pique. C'est une gaillarde, Mylord, et vous avez mis un jour votre pied sur sa gorge. Veillez au grain!
Pièce numéro 66
(Écriture de Lucien Thibaut.)
5 septembre 1865.
_À Geoffroy._
Je devrais écrire plutôt «à moi-même», car c'est à moi que je parle.
Je me marie demain. C'est demain que je serai le plus heureux des hommes. Dire comment je l'aime est impossible. Jamais femme ne fut adorée ainsi. Je crois qu'elle m'aime également du plus profond de son coeur. Elle a peur, et moi je tremble.
Nous sommes fous. À moins que l'excès de la félicité ne ressemble à la souffrance.
Olympe est là, devenant tous les jours plus pâle. Ses yeux ont étonnamment grandi. Elle est belle à inspirer de la terreur.
Ma mère... quelle étrange chose! peut-on être à la fois bon et méchant? ma mère a écrit à Jeanne une lettre qui l'a troublée. Jeanne me l'a communiquée. Elle ne me cache rien. En lisant cette lettre, j'avais le rouge au front.
Qu'est-ce que Jeanne doit penser de ma mère?
Mais voilà ce qui me frappe le plus dans cette lettre:
Ma mère semble avoir entrevu quelque chose de la situation où nous sommes vis-à-vis l'un de l'autre, Olympe et moi.
Comment? Je n'en sais rien et ne puis le savoir. Ma mère a l'air de connaître, à tout le moins vaguement, l'oppression que je fais peser sur Olympe.
Elle était l'esclave d'Olympe. Le mois dernier encore, il n'y avait pour elle qu'Olympe. Maintenant tout cela est changé du blanc au noir. Elle abandonne Olympe ouvertement, cruellement, Olympe vaincue ne lui inspire ni sympathie ni pitié.
Pour un peu, elle l'accablerait.
Loin de s'étonner des bontés peut-être excessives qu'Olympe témoigne à Jeanne, ma mère trouve qu'il en faudrait davantage. Elle est insatiable et impitoyable. Elle ne s'en cache pas, elle s'en vante.
Hier, c'était la signature du contrat. Olympe, accomplissant à la lettre, ou plutôt bien au-delà de la lettre les conditions dictées par moi dans notre fameuse entrevue, a déclaré ses intentions par-devant notaire.
Elle a assuré à Jeanne des avantages que je ne veux même pas énumérer.
Je fais serment devant Dieu que jamais un centime de cet argent n'entrera chez nous. Ma femme mangera mon pain et ne mangera que mon pain.
Pendant que le notaire écrivait, ne réussissant pas toujours à cacher sa surprise, la sueur froide baignait mes cheveux, et dix fois, j'ai cru que j'allais me trouver mal.
Eh bien! ma pauvre bonne mère regardait non seulement comme tout simple qu'Olympe se dépouillât ainsi de son vivant, mais elle aurait voulu davantage.
Elle ne prenait point souci de le dissimuler. Les signes de son désappointement étaient visibles.
Elle aurait voulu l'hôtel de Chambray, le jugeant commode et très bien situé. Nous y eussions demeuré tous ensemble. Je crois que Célestine et Julie avaient déjà choisi leurs chambres.
Elle aurait voulu le château à la porte de Dieppe. L'été prochain, ces demoiselles auraient été toutes portées pour prendre les bains de mer.
Est-ce là simplement de l'aberration? ou bien savent-elles ce que j'ignore moi-même?
En sortant, j'ai dit à ma mère, qui se plaignait tout haut et fort amèrement:
--Mais enfin, Mme la marquise ne doit rien à sa cousine!
Elle m'a regardé entre les deux yeux. Sa figure était à peindre; mais je ne saurais dire ce qu'elle exprimait. Mes deux soeurs hochaient la tête en se pinçant les lèvres. Ma mère a enfin répondu sèchement:
--Ne vous faites pas encore plus innocent que vous ne l'êtes. Mme la marquise a l'âge de raison, je suppose? Si elle ne devait rien, pourquoi paierait-elle? Payer! Geoffroy, on me paye! Et moi, du moins, je sais qu'on ne me doit pas!
La nuit, j'ai rêvé que je voyais mon père et qu'il détournait de moi son visage. Mon père était un honnête homme.
Et vous aussi, Geoffroy, je vous ai vu. Vous êtes venu dans mon rêve. Je vous ai reconnu d'abord souriant et heureux, comme vous vous présentez toujours à ma pensée.--Mais bientôt vos traits se sont rembrunis et vous vous éloigniez de moi avec une méprisante compassion. J'avais beau vous crier: «Tout cela n'est qu'une feinte!» Je vivrai avec mon traitement comme devant. Nous ne garderons pas une parcelle du bien d'Olympe.... Vous ne m'écoutiez pas!
Mes mains jointes se tendaient vers vous; je disais encore: «Il fallait bien arracher le consentement de ma mère...»
Votre dédaigneux silence m'écrasait....
Oh! Geoffroy, il y a un mot dégradant que nous connaissons bien, nous autres magistrats, et qui désigne au palais le plus lâche des crimes.
Dans mon rêve des voix murmuraient ce mot ignominieux autour de mon oreille.
Faut-il le prononcer?... _Chantage...._ Moi! un juge!
Et de quel droit ai-je pesé sur cette femme? Tous les malheurs sont-ils donc criminels? Cette femme a un secret qui n'est peut-être pas coupable. Il y a des infortunes que l'on cache. Les lépreux marchaient sous un voile.
Et je suis venu vers elle qui a joué avec moi enfant, qui m'a aimé jeune fille, qui, femme, m'aime encore et davantage, je suis venu--j'ai posé mon doigt sur son malheur, sensible comme une plaie, j'ai appuyé--j'ai appuyé sans précaution ni mesure, comme les bourreaux du temps passé donnaient la question à leurs victimes, jusqu'à ce qu'elle m'ait dit: «Je suis vaincue! Ce que vous exigez, je le ferai!»
Geoffroy, aurais-je donc mieux fait de laisser mourir ma pauvre petite Jeanne?... car elle se mourait, croyez-moi, lentement et misérablement.
Si vous pouviez la voir relevée, rafraîchie, ressuscitée, on peut le dire, comme une fleur expirante à qui le Ciel a versé une goutte de sa rosée!
Elle est joyeuse, elle est heureuse, malgré les pressentiments qui rôdent autour d'elle et qu'elle traite de chimères.
Seigneur mon Dieu! s'il faut un châtiment, qu'il soit pour moi, pour moi tout seul!
Elle n'a rien fait, elle n'a rien su, mon Dieu! Mon Dieu! elle est l'innocence même....
Ce matin, Olympe m'a demandé encore: «Lucien, êtes-vous content?»
Ah! comme elle est changée! Comme ses yeux approfondis évitent de se fixer sur moi!
Elle a ajouté: «C'est demain, Lucien...»
J'avais envie de tomber à ses genoux pour implorer mon pardon.
Ma mère est entrée. Elle m'a remis une lettre que le facteur venait d'apporter.
Il m'en vient comme cela tous les jours, des lettres qui menacent et ne sont pas signées.
Je les cache, quand je ne les détruis pas.
En les lisant, je pense à Olympe--et à cet homme de Paris, celui qui me vendit l'arme mystérieuse avec laquelle j'ai frappé.
J'ai menacé, je suis menacé: c'est justice.
Mais Jeanne, Jeanne!...
Ils l'avaient attaquée. Elle n'avait pas de protecteur: je l'ai défendue. Hormis cette action que la nécessité commandait, ma vie a été celle d'un enfant solitaire. J'ai beau interroger ma conscience, je n'y trouve rien; jamais je n'ai fait le mal.
Et elle! Depuis que je la connais, je passe mes jours à sonder la limpidité de son âme. Elle, c'est le Bien. Elle est faite de candeur, de bonté, de franchise. À toute heure, elle me laisse regarder au travers de son passé, transparent comme l'histoire d'un ange. Elles mentent les lettres anonymes puisqu'elles me crient de m'arrêter comme si j'avais le pied au bord d'un précipice.... Demain, c'est demain. Le vin de ma félicité est versé, je tiens la coupe pleine. Le proverbe est-il vrai, Geoffroy? Y a-t-il si loin de la coupe aux lèvres?...
Pièce numéro 67
(Écrite et signée par Mlle Maria Mignet.)
Étretat. 5 septembre 1867.
_À Mlle Agathe Desrosier, à Yvetot._
Ma chère Guéguette,
J'ai supérieurement bien compris vos adorables plaisanteries sachant par coeur, depuis le couvent, les fables de La Fontaine, et entre autres le _Renard et les raisins._
Étretat est trop vert, bonne petite, voilà tout.
Je me sens incapable de vous exprimer à quel point je déteste votre précieux substitut. Il s'appelle Pivert: Dieu m'a vengée.
Il n'y a rien de grandiose au monde comme les deux portes, percées par la tempête dans les falaises d'Étretat. Honni soit qui mal y pense: la société y est charmante. Pas un seul Pivert; c'est à peine si on y trouve trois ou quatre journalistes, dont un est mon duc, je dois bien l'avouer.
C'est un duc littéraire de la _Revue des Deux-Mondes_.
Il a cinq ou six oncles à l'Académie française, trois au sénat et un à la Caisse d'épargne,--directeur.
Il ne ressemble en rien à un substitut, espionnant ses collègues pour passer juge.
Vous trouvez-vous suffisamment payée de votre grève en macadam et des crevettes pêchées chez Chevet? Moi, cela m'enchante de vous battre sur le dos du Pivert.
Quant aux _biches_, Mlle Agathe, il y a des mots que vous connaissez et que j'ignore. Je ne sais pas du tout ce que vous voulez dire. Passons à des sujets plus décents, s'il vous plaît.
Tous mes compliments, chère amie, mais cette fois de bon coeur: votre histoire du beau Thibaut, de Mme la marquise de Chambray et de Mlle Jeanne Péry est intéressante au suprême degré. Je l'ai lue d'un bout à l'autre à ces dames, et M. le duc a voulu l'entendre.
Il a applaudi des deux mains. Vous voilà en pied à la _Revue_, si vous voulez.
Le fait est que vous racontez de main de maître. À l'unanimité, Étretat vous a pardonné Pivert et vos impertinences.
C'est un succès. J'attendais impatiemment de nouveaux détails, car il est impossible que le drame n'ait point marché depuis le temps.
Sont-ils mariés? La magnifique Olympe a-t-elle piqué une tête dans un monastère? Piquer une tête n'est pas de mauvais ton ici, à cause des bains de mer.
Je parie que Mlle Célestine et Mlle Julie ont écrit à la petite les deux fameuses lettres qui commencent l'une par: «Ma chère... oserai-je tracer le mot soeur?» Et la seconde par: «Ma chère soeur, moi, j'écris le mot couramment, parce que je désire la chose ardemment.»
Quelle jolie paire de pestes! quand je pense qu'elles ont failli nous monter la tête à toutes les deux--et à toutes deux ensemble encore!
Mais comme les choses se rencontrent, ma chère! Pendant que j'attendais ici la suite de l'histoire au prochain numéro, l'histoire elle-même arrivait en tilbury à Étretat, ou du moins un aboutissant de l'histoire.
Si vous n'aviez pas été franche comme l'or avec moi, au sujet des ruses, mines et souterrains de l'ambitieux Amyntas, je vous aurais tout uniment foudroyée.
Figurez-vous que nous avons à Étretat un ami, ou plutôt un protecteur du cher substitut, si soigneux de son petit avenir, un Parisien, juge d'instruction, je crois, M. Cressonneau aîné.
Ce M. Cressonneau qui n'est pas trop mal appartient à la jeune école judiciaire. Il protège les arts, et s'empresse beaucoup autour de M. le duc, à cause de la _Revue_. La _Revue_, en effet, peut être utile à sa santé--il a pris vacance pour sa santé--qui s'appelle Mlle Spiegelmeyer, première chanteuse du théâtre royal de quelque part.
C'est une jolie blonde, très bien élevée, qui ne fume pas devant le monde. Elle voudrait un engagement au grand Opéra de Paris.
Vous concevez que M. Cressonneau traite le Pivert terriblement par-dessous la jambe, mais il a l'air de lui vouloir du bien au fond. Il dit qu'Amyntas n'est pas plus bête qu'un autre idiot de sa force.
Il ne sait rien, bien entendu, des aventures de Mlle Jeanne dans le cabinet de toilette ni à l'hôtel de Chambray, mais il nous a parlé en grand détail de l'autre affaire: celle pour laquelle le parquet de Paris s'était mis en rapport avec le parquet d'Yvetot.
Ma chère, voilà un drame! C'est à faire dresser les cheveux! N'envoyez jamais vos garçons étudier le droit ou la médecine à Paris, si vous en avez dans vingt ans d'ici. C'est trop dangereux. Quelle ville abominable!
Vous souvenez-vous de ce beau danseur dont on disait qu'il avait les mines du Pérou en expectative, M. Albert de Rochecotte? Vous n'avez pu l'oublier, il vous trouvait jolie. Il vint, la dernière fois, passer quinze jours justement chez Olympe. Il cousinait avec elle.
Que son exemple lamentable serve de leçon à tous les messieurs qui n'ont pas honte de fréquenter des couturières!
Oh! Guéguette, ma bonne petite, j'essaye de plaisanter, mais ma main tremble. Il a été assassiné, chez un traiteur, en dînant, assassiné avec une paire de ciseaux! Ça va faire une cause célèbre.
Dire que nos frères et nos... oserais-je écrire fiancés--style Célestine Thibaut--ne rougissent pas de se promener et même de prendre leur nourriture en cabinet particulier avec ces petites guenons-là! Quel goût! Les hommes sont vraiment trop pervers!
L'histoire de M. de Rochecotte en corrigera-t-elle au moins quelques-uns? On devrait lui donner une énorme publicité dans l'intérêt des familles.
Il parait que dans tout cela l'ambitieux Pivert n'avait pas montré un coup d'oeil comparable à celui du lynx. On avait eu le tort de lui donner une mission de confiance et il n'a fait que des sottises.
M. Cressonneau dit que l'instruction a marché sans lui, malgré lui, car cette horreur de fille est cachée quelque part chez vous, on en est à peu près certain maintenant, et ce Pivert avait affirmé dans sa réponse au parquet de Paris qu'aucune jeune personne, ni à Yvetot, ni dans les environs, ne répondait au signalement envoyé.
C'était même mieux qu'un signalement, c'était une photographie de Nadar.
Sans s'expliquer catégoriquement, car les juges doivent garder une grande réserve dans ces sortes d'affaires, M. Cressonneau nous a laissé entrevoir que l'instruction était mûre, et que, sous peu, notre ville d'Yvetot serait témoin de l'arrestation de cette épouvantable créature.
Ainsi, _my dear_, vous allez encore avoir une histoire à raconter.
Vous avez raison de le dire: ce n'est vraiment plus la peine de courir le monde pour se procurer des émotions, puisque le hasard vous les sert à domicile.
En grâce, chérie, écrivez-moi, dès qu'il y aura la moindre des choses. Tenez-moi surtout au courant de l'arrestation de Mlle Fanchette--c'est le vrai nom de la tigresse qui se cacherait chez vous, dit-on, sous une autre étiquette.
Peut-être que vous la connaissez. Elle vous aura peut-être taillé un corsage ou donné de l'eau bénite à l'église. Non, tenez, ça fait frémir!
Et ne lâchez pas pour cela le drame Thibaut-Péry. La tournure que prend là-dedans l'incomparable Olympe est tout à fait incompréhensible. Est-ce qu'elle se serait aussi servie de ses ciseaux, une fois ou l'autre? Lucien est juge. Ces messieurs savent tant de choses!
Écrivez-moi beaucoup, beaucoup, sans négliger de bien danser à la noce. Un mot bien senti sur les toilettes qu'il y aura, s'il vous plaît.
_P. S._--On m'apprend à l'instant que M. Cressonneau part pour Paris, mandé par dépêche télégraphique. Ça brûle.
Pièce numéro 68
(Extrait du journal _Le Moustique_, «courrier de la politique, de la littérature, du commerce, des arts et des tribunaux». Imprimé. Signé Midas.)
...Et voilà pourquoi l'administration française et généralement tous nos services publics inspirent une pitié pleine d'admiration à l'Europe entière!
Rien ne va, rien ne se fait. Nos bureaux sont si pleins d'employés inutiles qu'on n'y peut plus bouger.
Dès qu'on donne un ordre, vingt messieurs plus ou moins décorés se mettent en mouvement, non pas du tout pour exécuter cet ordre, mais pour trouver un moyen administratifs de charger l'exécution comme un paquet sur les épaules d'un collègue.
Ledit collègue, aussitôt chargé, cherche un voisin sur qui déposer son sac.
Et ainsi de suite.
Je connais, et vous aussi, un homme de lettres qui a _fait_ le mois dernier quarante-sept employés, dix-neuf bureaux, seize escaliers et onze corridors au ministère des Finances, pour arriver à savoir qu'il ne saurait rien.
Mais, de temps en temps, nos organes officiels prennent la peine d'élever leur grande voix pour enseigner au monde cet Évangile: c'est à savoir que nos administrations sont parfaites, et que tout va pour le mieux dans le meilleur des gouvernements possibles!
Ces réflexions nous sont suggérées par le mécontentement public qui commence à se faire jour par rapport aux lenteurs inexplicables de la justice dans l'instruction du crime du Point-du-Jour: _l'Affaire des ciseaux,_ comme on la nomme dans le peuple.
Voilà des mois et des mois que cette instruction dure. Au parquet, on ne parait pas être beaucoup plus avancé que le premier jour.
Ah! s'il s'agissait d'un procès de presse! à la bonne heure!
En Angleterre dont la mode est de blâmer le système judiciaire, il y a longtemps que ce serait fini,--mais on croirait en vérité que nos magistrats prolongent à plaisir l'émotion malsaine résultant de certains drames criminels.
Cela amuse le tapis! disent MM. les profonds politiques.
Voulez-vous savoir comment les choses eussent marché en Angleterre? Le coroner aurait fait la constatation du meurtre et l'enquête, ici:--un jour.
L'intendant de police, fonctionnaire responsable, aurait institué trois agents, quatre au plus,--responsables aussi--avec charge spéciale de mettre la main sur l'accusée, ci:--un jour.
Les agents spéciaux se seraient mis en campagne et la prochaine session du comté aurait vu le jury en face d'une coupable ou d'une innocente.
Voilà.
Mais c'est que, à Londres, ils n'ont pas ce congrès de vieilles perruques immorales qui dorment sur leurs sièges et ne s'éveillent que chez Mabile.
Vous souriez? Il n'y a pas de quoi. Vous doutez? Allez y voir. Hier, chez ledit Mabile, Mlle Freluche parlait vert entre deux simarres en bourgeois.
C'est que, à Londres, ils n'ont pas cette nuée de petits jurisprudents au biberon qui cotillonnent l'hiver et buvottent, l'été, les eaux de toutes les fontaines mal fréquentées.
Les juges restent chez eux, en Angleterre, chez nous, les plages d'Étretat, de Trouville, de Cabourg sont sablées avec l'argent du budget.
En Angleterre, il y a un homme pour une besogne, en France, il y a une besogne pour cent paresseux.
Lequel est le plus grand du scandale ou du ridicule?
Et qu'on ne nous taxe pas de malveillance. Notre indignation déborde, voilà tout.
Vendredi dernier--nous sommes au mercredi--un de nos collaborateurs qui n'est pourtant ni substitut, ni juge d'instruction, ni même officier de paix, a parié qu'avant huit jours, par lui-même et avec ses propres ressources, il verrait le fond de cet insondable mystère: le meurtre du Point-du-Jour.
Notre collaborateur a gagné son pari. Et il lui restait vingt-quatre heures de marge.
Avis à MM. du parquet. En trois jours, ni plus, ni moins, _Le Moustique_ a trouvé tout seul ce que les armées combinées de la justice et de la police françaises cherchent en vain depuis une année.
Pièce numéro 69
(Communication du parquet de Paris.)
5 septembre 1865.
_À M. le procureur impérial près le tribunal de première instance d'Yvetot._
Monsieur et cher collègue,
J'ai l'honneur de vous recommander très expressément cette affaire, qui doit être conduite avec énergie, mais aussi avec discrétion et discernement.
C'est la seconde fois qu'elle vient à votre ressort par délégation. Elle y avait d'abord été confiée à M. le substitut A. Pivert, dont les recherches n'eurent pas de résultat.
J'ai le regret de vous dire que ce jeune magistrat nous parait être la cause du non succès dont les journaux mal pensants abusent aujourd'hui si cruellement contre nous.
Sa réponse négative à toutes nos questions a, en effet, dérouté nos recherches, et la mauvaise presse tout entière, trouvant là une occasion d'assouvir sa haine, a produit un concert d'aboiements contre nous.
La réponse, dis-je, de M. le substitut A. Pivert, a tourné nos efforts d'un côté où ils devaient être infructueux. Il nous avait affirmé péremptoirement que la nommée Fanchette n'était pas et n'avait jamais paru dans votre arrondissement.
C'est une erreur que je n'hésite pas à qualifier de funeste. L'accusée est bien réellement chez vous. (Voir les dénonciations et avis ci-joints.)
Néanmoins, et malgré ce qui précède, le soin de l'affaire doit être laissé provisoirement à M. A. Pivert, attendu qu'il a eu entre les mains, et qu'il est probablement le seul, chez vous, pour avoir eu entre les mains le portrait photographié de l'accusée Fanchette, portrait unique au dossier, et dont l'instruction a dû disposer dans une autre direction.
Le portrait ne pourrait, par conséquent, pour le moment, être renvoyé à Yvetot. Ce détail est d'une grande importance.
Vous penserez comme moi, Monsieur et cher collègue, qu'il est urgent de mettre un terme aux attaques de plus en plus subversives des journaux. La fâcheuse erreur déjà mentionnée, leur a malheureusement donné prise en causant tout ce retard. Prenez bien vos mesures, je vous prie, en conformité des renseignements ci-annexés, et veuillez réfléchir que cette fois, la responsabilité d'une fausse manoeuvre retomberait publiquement sur le parquet d'Yvetot. Je joins le mandat d'arrêt et les deux pièces dont il est question plus haut.
Agréez, etc.
Pièce numéro 70
(Copie du mandat d'arrêt, décerné, le 4 septembre, par le parquet de Paris contre la nommée Fanchette Hulot, accusée de meurtre sur la personne du sieur Albert de Rochecotte.)
Pièce numéro 70 bis
(Première pièce annexée au mandat. Anonyme. Écriture ronde de copiste. Sans date.)
_À M. Cressonneau aîné, juge au tribunal de première instance de la Seine, chargé de l'instruction dans l'affaire dite des Ciseaux._
_Le Moustique_ vous a drôlement éreinté confrère.
J'éprouve un sentiment d'honorable compassion pour vos embarras.
Désirant y mettre un terme je vous fournis un renseignement assez précieux que je me trouve posséder par hasard. Voilà la chose:
La nommée Fanchette Hulot, ancienne maîtresse de feu M. A. de Rochecotte, s'est réfugiée à Yvetot (Seine-Inférieure).
Elle n'a pas quitté cette résidence depuis la fin de juillet, présente année.
Qu'on la cherche bien, _dans la ville même_, on l'y trouvera, j'en réponds.
Elle y est trop avantageusement occupée pour s'en aller ailleurs.
Pièce numéro 70 ter
(Deuxième pièce annexée. Anonyme.--Écriture inconnue.--Sans date.)
_À M. le procureur impérial près le tribunal de la Seine._
Monsieur,