Chapter 16
J'aurais quelques explications à vous demander avant d'entamer ce procès qui pourrait avoir pour vous de si graves conséquences. (Les deux mots _ce procès_ remplaçaient les deux autres mots _cette guerre_ qu'on avait raturés avec soin.) Veuillez agréer tous mes compliments empressés.
Mention écrite de la main de Lucien au bas de la lettre: «Sans réponse».
Pièce numéro 49
(Écrite et signée par la marquise de Chambray.)
27 juillet,
Mon cher Lucien,
Cette lettre vous sera remise en mains propres par Louette. Vous voudrez bien au moins m'en accuser réception.
J'ai eu vis-à-vis de vous un mouvement de vivacité que je regrette. Nous aurions mieux fait l'un et l'autre de discuter froidement.
Mais vous me rendrez cette justice que je n'ai pas abusé de votre confidence. Mme Thibaut ignore toujours ce que vous cachez dans votre cabinet de toilette.
Tenez, Lucien, vous avez été le meilleur ami de mon enfance. Je ne puis m'habituer à vous regarder comme un adversaire (ce dernier mot remplaçant _ennemi_, raturé).
Je ne me refuse pas du tout à faire quelque chose pour cette malheureuse enfant à qui, vous ne l'ignorez pas, j'ai déjà témoigné de la bienveillance.
Venez me voir. Votre mère ne sait rien, pas même notre brouille.
Au bas de la lettre, de la main de Lucien: «Sans réponse».
Pièce numéro 50
(Écrite et signée par Lucien.)
_À Mme Rouxel, fermière au Bois-Biot, près Yvetot._
27 juillet 1865.
Ma bonne dame, Mlle Jeanne Péry, qui a déjà demeuré chez vous avec sa mère, désire passer quelques jours dans la petite maison qui est pour elle si pleine de souvenirs. Préparez, je vous prie, son ancienne chambre. Je vous la conduirai demain. Mlle Péry est en grand deuil et comptera sur vous pour lui épargner les visites importunes.
Pièce numéro 51
(Écrite par la marquise de Chambray, mais non signée.)
_À M. Louaisot de Méricourt. Paris._
27 juillet 1865.
Sachez au plus vite si votre ancien petit clerc J.-B. Martroy a reparu en France. Il m'arrive une chose si extraordinaire que j'en perds la tête. Je ne peux pas vous expliquer cela par écrit.
Répondez, s'il se peut, courrier pour courrier au sujet de Martroy. Il n'y avait que lui--et vous....
Vous, je ne peux vous soupçonner, puisque votre intérêt....
Mais, brisons là. Il faudrait que vous fussiez atteint de folie. Répondez.
_P. S._--Où en est l'instruction pour l'affaire du Point-du-Jour? J'ai peur maintenant d'en être réduite à frapper le grand coup.
Pièce numéro 52
(Écrite et signée par Lucien.)
_À M. Louaisot de Méricourt, rue Vivienne, à Paris._
Yvetot, 27 juillet 1865.
Monsieur,
Vous m'en avez trop dit, ou vous ne m'en avez pas dit assez. Je suis sans autre fortune que le petit bien de feu mon père, mais je peux prendre hypothèque et me procurer une somme assez ronde.
Faites-moi savoir, je vous prie, quel prix vous exigeriez pour me fournir un _renseignement complet_ au sujet des paroles qui ont produit un si grand effet sur Mme la marquise O. de C.
J'ai l'honneur de vous saluer.
Pièce numéro 53
(Écriture ronde de copiste. Pas de signature. Timbrée à Paris, place de la Bourse, levée de six heures, soir, 28 juillet.)
_À M. L. Thibaut._
Mon joli juge, le reste du renseignement vous coûterait dans les trois ou quatre millions, au bas mot, et ça vaut bien ça.
Le petit bien du défunt papa serait trop court, même au prix où est le beurre.
Dame, je ne dis pas, c'est une histoire bien curieuse, allez, et qui vous divertirait comme un bossu. Quand vous serez en possession de vos moulins, de vos étangs, de vos châteaux, polisson de grand propriétaire-sans-le-savoir, on pourra voir à vous vendre le dénouement de l'anecdote en question.
Pour le présent, on vous a dit juste ce qu'on voulait vous dire, rien de plus, rien de moins, et ça suffit.
Vous voyez bien que ça suffit, puisque la princesse de Navarre met les pouces.
J'ai quelqu'un pour la corbeille de noces. Quand vous en serez là, n'oubliez pas que je réclame la préférence.
Est-ce que vous n'avez jamais songé à vous faire assurer sur la vie? Ça dédommage une pauvre petite veuve.--Mais peut-être que ce sera un veuf qu'il y aura consoler.
L'affaire engraisse. Elle a trois mentons. Ah! Quelles marionnettes nous sommes entre les mains du hasard! Surtout quand quelqu'un de moins idiot que ce vieux clampin de Destin prend la peine de tirer nos ficelles!
Je vous salue d'amitié.
Pièce numéro 54
(Écrite et signée par Mme la marquise de Chambray.)
Yvetot, 29 juillet.
_À Mlle Jeanne Péry, au Bois-Biot._
Mademoiselle et chère cousine,
J'apprends que vous habitez tout auprès de nous et je m'en félicite de bien bon coeur, puisque cela me donne l'occasion d'entrer en rapport avec vous.
Des circonstances qui ne provenaient ni de mon fait, ni du vôtre, nous ont séparées du vivant de vos parents, néanmoins je n'ai jamais cessé d'avoir pour vous une vive et sincère sympathie.
Je crois vous en avoir donné une preuve aussitôt après la mort de votre chère mère. C'était peu de chose, il est vrai, mais cela suffisait dans le premier moment de votre deuil, et par la suite je comptais faire davantage.
J'apprends aujourd'hui seulement le motif qui vous a portée à quitter la maison de mes respectables amies, les dames de la Sainte-Espérance. Vous avez voulu vous rapprocher de l'homme que vous aimez et qui vous a promis mariage.
Je ne suis point de celles qui croient devoir prendre des gants pour parler de ces choses, Mademoiselle et chère cousine. Je suis du parti de l'amour quand il est honorable et légitime. J'imite en cela Notre-Seigneur qui protège l'amour pur et le bénit.
Celui qui a su toucher votre coeur est une noble et belle âme: je le connais depuis plus longtemps que vous. Cela me donne le droit d'entrer dans vos affaires à tous les deux plus intimement que s'il ne s'agissait que de vous.
Car vous ne m'avez rien confié, tandis qu'il m'a rendue dépositaire de son secret, qui est aussi le vôtre.
Malheureusement, entre vous deux, un obstacle se dresse: la volonté, ou plutôt le préjugé d'une excellente mère, et l'asile que vous avez choisi au Bois-Biot, pour attendre des jours plus favorables ne convient, ce me semble, ni à vous, ni à M. Lucien Thibaut.
Il s'est adressé à moi--et faut-il tout dire, lorsqu'il l'a fait, vous étiez encore plus mal logée qu'au Bois-Biot;--il s'est adressé à moi, la compagne de son enfance, et il m'a dit: «Venez à notre secours.»
Quoi de plus simple? Je l'eusse fait pour Lucien tout seul, ma chère cousine--laissez-moi parler avec cette familiarité qui grandira entre nous, je l'espère,--car j'ai pour lui une véritable affection, mais je le ferai plus volontiers encore pour vous,--et surtout pour moi.
Pour moi qui, seule ici-bas désormais, ai si grand besoin d'une amie, d'une soeur!
Je suis votre aînée, j'essaierai de vous guider dans le monde où est votre place; le hasard m'a mise à la tête d'une fortune assez considérable, nous la partagerons; enfin, je crois avoir sur la famille de Lucien une assez grande influence: je la consacrerai tout entière à vous concilier l'amitié de sa mère et de ses soeurs.
Je ne pense pas que vous puissiez repousser des offres si naturelles, faites si cordialement et avec tant de plaisir.
Venez donc quand vous voudrez, et le plus tôt sera le mieux, ma bien chère petite cousine. L'hôtel de Chambray vous est tout grand ouvert.
Préférez-vous que j'aille vous chercher?
On travaille depuis ce matin à disposer les pièces qui seront votre appartement.
À bientôt. Je vous espère avec impatience, et en attendant le plaisir de vous recevoir, je vous prie d'accepter mon baiser de grande soeur.
Pièce numéro 55
(Anonyme. Écriture déguisée, la même que celle de plusieurs numéros anonymes ci-dessus. Sans date.)
_À M. Louaisot, à Paris._
Je vous avais demandé si Martroy, votre ancien clerc, était de retour en France. Vous ne m'avez même pas répondu.
Serait-ce donc vous qui m'avez porté ce coup, homme terrible, être inexplicable? C'est vous, ce doit être vous. Quelqu'un mourra de cela.
J'ai du feu plein le coeur. Je crois que je l'aimais. Est-ce possible? non. Mais cela est. Je l'aime. Il m'a frappée, savez-vous, avec vigueur et sans miséricorde. Il est homme, il est fort. Il aime admirablement.
Aussitôt cette lettre reçue, vous ferez le nécessaire auprès du juge qui tient l'instruction de l'affaire Rochecotte. Que justice se fasse! Plus de pitié criminelle! Cette fille m'a vaincue et perdue. Je la veux morte.
Pièce numéro 56
(Écriture de Louaisot, sans signature. Pas d'adresse.) Ce vendredi.
Douce madone,
J'ai bien reçu vos deux honorées à leur date, et j'en ai pris bonne note.
Ça chauffe donc? Vous voilà mordue? Je plains l'agneau qui a eu le bonheur de vous plaire. Voilà un métier!
Où diable voulez-vous que je pêche mon Martroy? Je l'ai cherché plus d'une fois dans les souterrains de Paris, car il avait son utilité--et son danger, mais je n'ai jamais trouvé trace de lui.
L'absinthe a dû le régler depuis longtemps.
Quant à vos insinuations sous forme d'invectives, je plane au-dessus de tout ça. Quel est le fond de la profession? La conscience. Qu'est-ce qui en fait l'ornement? La minutie dans la délicatesse.
C'est vrai, je nourris l'affaire, mais à qui la faute? J'avais proposé une association loyale. On m'a laissé à mes pièces. Je travaille.
J'ai mis un ruban rose autour du cou de l'affaire et je la mène paître comme un beau petit mouton.
Quant à l'instruction du Point-du-Jour, c'est fait. Vous êtes obéie, ô belle reine!
Mais il ne faut pas aller là-dedans comme une corneille qui abat des noix. Le terrain des cours (d'assises) est glissant. J'ai trouvé quelque chose de plus important que feu Martroy.
Elles avaient vendu la boîte à ouvrage, pendant la dernière maladie de la mère. Alors, vous comprenez, le détail des ciseaux tombait dans l'eau et se noyait comme un plomb.
Mais, pensez-vous, souveraine princesse, que j'aie chez moi, dans mes écuries, une mule pour ne rien traîner! Pendant que la minette était à la maison, Pélagie l'a confessée. Nous avons eu le nom du brocanteur qui avait acheté l'objet. Alors, pas et démarches d'abord infructueux, puis couronnés de succès.
J'ai la boîte à ouvrage depuis hier. Je l'ai bien reconnue: fabrique anglaise, jolis petits estampages gravés, marque de la _manufactory_: un petit chien entre les deux initiales S. W.--Birmingham.
Je n'ai pas besoin de vous en dire davantage. La boîte voyagera en même temps que ma lettre.
Qu'est-ce qu'on offrira à papa pour une attention si mignonne?
Allons, soyez tranquille, superbe lionne, aimez, détestez, caressez, écorchez et dormez sur les deux oreilles. Fiez-vous à moi. La petiote n'assassinera plus personne, pas même vous.
_P. S._--Vous êtes priée d'envoyer le nerf de la guerre, s.v.p. Confiez trois ou quatre chiffons à la poste, en attendant que je fasse le compte de mes frais. Chargez votre lettre pour qu'elle ne passe pas au bureau des détournements. Admirons la poste comme institution, mais ne nous fions jamais à ses pontifes.
Pièce numéro 57
(Écrite et signée par la marquise de Chambray.) Yvetot, 1er août 65.
_À M. L. Thibaut,_
Lucien, je ne sais pas pourquoi j'ai mieux aimé capituler devant cette enfant que devant vous.
Avec elle je n'ai pas eu de peine. Il n'y a rien de sa faute. Sait-elle seulement le mal qu'elle m'a fait?
Et vous, Lucien, et vous, saurez-vous jamais à quel point vous m'avez méconnue?
On n'est pas frappée deux fois ainsi. Du premier coup vous m'avez brisée. Hier encore je vivais par l'ambition, par l'amour, partout ce qui fait vivre, aujourd'hui, je suis morte.
Ambitieuse, ai-je dit? C'est vrai, mais non pas pour moi: ambitieuse pour un autre.
À cet autre j'avais lié en rêve mon avenir. Nous sommes des folles, oui, toutes, même les plus sages. À cet autre j'avais sacrifié ma jeunesse. Pour lui, pour lui seul je m'étais vendue, presque enfant que j'étais, à l'homme respectable que j'ai servi, soigné, aimé comme un père.
Cet autre-là, en effet, je le voulais riche, brillant, heureux, le plus riche, le plus brillant, le plus heureux--tout cela par moi.
On ne doit jamais se vendre. Je suis punie justement. Mais était-ce par vous que je devais être punie?
Lucien, ceci est ma dernière plainte. Ne craignez plus rien de moi, pas même un reproche. Je suis morte--morte. Vous avez brisé tout ce qui était en moi, espoir ou désir. J'ai l'âme broyée, Lucien. Je n'y saurais même plus trouver de haine.
Ne vous défiez pas de mes offres à cette enfant. C'est à vous que je les fais, et c'est de l'obéissance. J'agis selon que vous avez ordonné. Et je n'ai pas de peine à cela. J'abdique mon restant de jeunesse, ma fortune qui m'a coûté si cher, ce qu'on appelle mes succès du monde, je renonce à tout cela, Lucien, en renonçant à ma dernière espérance.
Il n'y avait que cette espérance en moi. Le reste n'est rien, je le donne.
Non pas en apparence comme vous le souhaitiez pour fléchir la résistance de votre chère mère, je le donne en réalité.
C'est elle--je n'ai pas encore pu écrire son nom--c'est elle qui me succédera, non pas après ma mort, mais de mon vivant.
Votre mère l'acceptera, je me charge de cette tâche.
En échange de ce que je vais souffrir, je ne vous demande qu'une seule chose: Lucien, connaissez-moi enfin.
Regardez ce qu'il y avait pour vous dans mon coeur!
Pièce numéro 58
(Écrite et signée par M. Amyntas Pivert, substitut.)
_Cabinet du procureur impérial._
Yvetot, 1er août 1865.
_À M. Cressonneau aîné, juge au tribunal de première instance de la Seine, Paris._
Cher Maître,
Je vous ai minuté ce matin la réponse officielle de notre petit parquet à l'espèce de mission rogatoire dont Vos Hautes Puissances parisiennes avaient daigné nous investir, pour l'affaire Fanchette. J'y ajoute quelques lignes moins graves pour me rafraîchir un peu le sang.
Toujours la bienveillance même, notre cher président! Pensez-vous qu'il ait eu vingt ans, à l'époque? Il a la distinction de la momie. Au reçu de votre seconde lettre, qui réclamait un supplément d'enquête, il a dit:
--Voilà un petit Cressonneau qui va bien! mazette! Il veut gagner un galon dans cette instruction-là. Tâchez de lui lever son gibier, Pivert.
Il a regardé ensuite la carte photographique, jointe au dossier et il a ajouté:
--Quelle drôle de petite bonne femme! Ça ne ressemble pourtant ni à Lacenaire, ni à Papavoine. Les temps sont durs, Messieurs! si ces demoiselles se mettent à percer leurs Arthurs comme des écumoires avec leurs ciseaux, le Pays latin ne sera plus tenable. Est-elle assez gentille, au moins, cette perruche!
Il vous dit ces choses-là du ton de Cicéron embêtant Catilina. C'est un original. Nous le verrons sous peu à la cour d'appel.
Mais le fait est qu'elle est à croquer, dites-donc, Cressonneau, cette petite chacalo! Quand vous l'aurez trouvée, n'allez pas vous laisser empaumer!
Foi de gentilhomme! comme nous disions jadis en sortant de la Porte-Saint-Martin, les soirs de Mélingue, je n'avais pas besoin de la permission du patron pour tâcher de vous être agréable. J'ai fait ce que j'ai pu. Le ban et l'arrière-ban de nos observateurs invalides ont été mis sur pied. J'ai armé en guerre toute notre police--pauvre régiment, le Royal-Bancroche! J'ai lâché jusqu'aux gardes-champêtres!
Néant! Royal-Bancroche est rentré bredouille et tout essoufflé. Nous n'avons pas ici une jeune personne, sédentaire ou voyageuse, qui ressemble de près ou de loin à la photographie.
Désolé, cher Maître, de n'avoir pu mieux faire. Je ne veux pas du moins vous leurrer, et je vous dis franchement: il faut chercher ailleurs. Fanchette n'est pas chez nous.
Je suis d'autant plus triste d'avoir si mal réussi--remarquez l'habileté de la transition--que j'avais un service à vous demander.
Voyons! soyez clément, heureux Cressonneau, vous qui fleurissez sous les rayons du soleil, et songez combien il y a loin de notre misérable petit parquet au ministère de la Justice.
Il s'agit de mon pauvre avancement. Je voudrais «gagner un galon» comme dit le président Ferrand en parlant de vous.
L'occasion y est.
Hélas! je ne demande pas encore à me rapprocher de Paris, coeur et cerveau du monde. Mon ambition ne va qu'à gonfler sur place.
J'expose:
Nous avons ici un juge--celui justement qui aurait dû s'occuper de votre affaire, mais qui, depuis des mois et des mois, ne s'occupe plus de rien,--un juge, dis-je, M. Thibaut--Lucien,--assez bon garçon, fort instruit, galant camarade, ayant, dit-on, des protections convenables et suffisamment bien vu de notre président.
Vous allez croire qu'un pareil gaillard est en passe de me laisser son siège en grimpant un échelon?
Pas du tout. Au contraire.
Ce que je viens de vous dire doit être mis au passé. Il était tout cela, il ne l'est plus. Pour le présent, il a reçu sur la tête je ne sais quel coup de mailloche qui le rend propre à s'en aller, et voilà tout.
On peut dire que notre président le soutient ici à bout de bras, car il est brûlé au palais de la tête aux pieds.
Vous me demanderez quel est son crime? Il n'y a pas de crime. Ce qu'il a fait, enfin? Je n'en sais rien, ou plutôt je le sais mal.
Vous n'êtes pas sans connaître, roué que vous êtes, le danger d'avoir mis sa jeunesse dans sa poche avec son mouchoir par-dessus.
Tel est d'abord le cas du pauvre diable. Jusqu'à l'âge de vingt-huit ans, il a vécu comme un ermite. Encore, les ermites commencent-ils à baisser dans l'opinion, mais le collègue Thibaut était un ermite du bon temps et de la bonne sorte.
Première qualité d'ermite!
C'est gandilleux, vous savez? Un beau jour saint Antoine est tenté, ça ne manque jamais.
Ça débuta comme un roman champêtre. On se rencontra derrière une haie. Il y eut des chèvrefeuilles de cueillis, et l'ermite Thibaut, prenant le mors aux dents, jeta tout à coup son capuchon par-dessus les moulins.
Le modèle de toutes les vertus se mit en goût subit de cabrioles, laissa de côté sa besogne, planta là son métier et fit des fugues jusqu'à Paris pour suivre sa bucolique.
Or, il y a une Mme veuve Thibaut qui voudrait bien marier ce grand fils-là pour le ranger; et il y a une marquise Olympe de Chambray--ne rions plus, Cressonneau. Celle-là est une vraie merveille et marquerait même à Paris,--qui ne demanderait pas mieux que de ranger le même grand gars.
On dit cela et ce doit être vrai, car c'est étonnant comme ces innocents ont toujours les mains pleines d'atouts!
Mais rien n'y fait, l'ancien ermite ne veut absolument pas entendre raison. Il se cramponne à la bucolique qui jouit d'une réputation détestable, et on dit: Voilà le noeud--en latin _infandum_ ou chose qui peut provoquer la retraite forcée d'un inamovible,--on dit qu'il a pris avec lui la bucolique et qu'il la cache à tous les yeux dans le grenier de son domicile légal.
Je n'y ai pas été voir, et je dois même ajouter que personne n'a vu la bucolique.
Mais ce bruit court, on ne parle que de cela dans Yvetot. Mme veuve Thibaut est peut-être la seule qui n'en sache rien.
Cher Maître, vous croyez bien, je suppose, que je ne suis pas capable d'une dénonciation. Je vous répète, à vous qui êtes mon camarade et mon ami, des choses vraies ou fausses, qui sont littéralement la fable de la ville....
J'ai été interrompu par l'arrivée d'un renseignement. La bucolique, qui s'appelle Mlle Jeanne Péry, a quitté le domicile de M. Thibaut pour se retirer dans une ferme des environs--où elle est, en quelque sorte, cloîtrée.
M. Thibaut seul est admis à la voir.
Vous voyez qu'il est difficile de se compromettre plus maladroitement.
Arrivons à la conclusion de cette longue lettre qui vous dira au moins le fond de ma pensée: je n'ai aucun sentiment d'inimitié contre M. L. Thibaut; je me regarderais comme le dernier des drôles si je faisais la moindre des choses, fût-ce un simple _nutus_ pour l'aider à glisser hors de son siège.
Mais enfin, si les événements tournaient contre lui, comme il y a apparence, s'il était forcé de donner sa démission ou même simplement de quitter le ressort....
Je vous rappellerais notre vieille amitié dans un billet courtois et bien senti, en vous disant: «Cher maître, l'heure est venue. Vous qui êtes sur les lieux, donnez-moi un coup d'épaule.»
Pièce numéro 59
(Écrite et signée par Mlle Agathe Desrosier.)
_À Mlle Maria Mignet, aux bains de mer d'Étretat (Seine-inférieure)._
Yvetot, le 24 août 1865.
Ma chère Mariquita,
Je vous remercie bien des détails que vous me donnez sur ce paradis aquatique dont vous devez être le plus joli ange. Je vous vois d'ici sur votre grève, avec votre capot rouge et votre lorgnon pince-nez, posé à la crâne--sur l'oreille. Les Parisiens doivent en devenir fous et les Parisiennes en mourir de rage.
Figurez-vous que M. Pivert, le substitut précieux qui vous déplaît parce qu'il s'appelle Amyntas, de son petit nom, nous répète tous les soirs à la promenade qu'Étretat n'est qu'un petit tas de macadam, pris entre deux pierres percées.
Vous allez le détester bien davantage.
Il dit que la grève, ou plutôt le galet a été jeté là, après avoir servi pendant des siècles à l'Opéra-Comique.
Il ajoute que le Casino est une masure et qu'on est obligé de mettre des sabots pour descendre se baigner.
Enfin, selon lui, faut écrire à Paris quand on veut manger des crevettes fraîches.
Quant à la société, le même précieux M. Pivert (Amyntas) affirme qu'elle est poivre et sel, moitié _biches_, moitié bonnetières.
Quelle mauvaise langue! Il n'est pas sot. J'aime bien mieux vous croire, ma chère, puisque vous avez dansé avec un duc.
Mais pour mon compte, si j'avais à me baigner, je préférerais Trouville. Au moins, les journaux publient le nom des ducs qui y dansent.
Nous avons dansé aussi dans notre humble Yvetot, si désert et si terne, depuis que vous autres élégantes l'avez abandonné. Il y a eu un, deux, trois bals pour le mariage de Dorothée. Je ne vous parlerai que du troisième, donné par la vicomtesse.
C'était tout uniment superbe: orchestre complet, tous les orangers dans l'escalier, on avait loué jusqu'à des lustres. Et des glaces à gogo! j'en avais le coeur affadi.
Quand on en mange trop, ce n'est plus bon du tout.
Dorothée avait l'air d'une corbeille. La toilette ne lui va pas.
Son mari n'est pas trop mal pour un blond fade, mais il a les oreilles désourlées.
Sidonie était en rose passé, avec son matelas de cheveux crépus. Elle est plus longue que jamais. Elle faisait horreur. M. Pivert a dit qu'elle avait l'air d'un peuplier qui a un nid de pie. Il est méchant.
La sous-préfète avait sa garniture de point d'Angleterre. L'une portant l'autre, elles ont beaucoup servi toutes les deux, la garniture et la sous-préfète.
Les trois Thibaut, mère et filles--je vais vous reparler tout à l'heure de la famille, ma chère,--s'étaient fagotées de leur mieux. La bonne femme avait son fameux velours épinglé d'avant la première révolution. Célestine portait la parure omnibus en petites pierres violettes: c'était son tour. Julie avait un paquet de myosotis qui criait à tous les messieurs: pensez à moi, pensez à moi, sur l'air des lampions!
Quand je songe qu'elles se donnaient les gants de nous fiancer toutes les deux, vous et moi, à leur grand nigaud de frère!
Joli parti! parlons-en! C'est bon pour une perle fine comme Mme la marquise de Chambray.
Croyez-vous que je plaisante? à moitié tout au plus. Je veux bien rayer _perle_, mais _fine_, ah! ma chère, demandez plutôt aux héritiers de feu son bonhomme de mari!
Elle était là dans toute sa gloire. C'est bien étonnant tout de même qu'une pareille femme ait eu quelque chose pour ce flandrin de Lucien. Elle avait ses bracelets, son diadème, sa rivière et ses aigrettes. Fermez les yeux. Sa toilette était arrivée le matin même de Paris. Il y en a qui n'ont pas besoin de tant d'embarras pour être passables.
Mme la marquise n'était pas seule, elle avait amené avec elle sa nouvelle amie, habillée aussi par Würtz.