Le dernier vivant

Chapter 15

Chapter 153,956 wordsPublic domain

--Et que m'importe la situation de cette fille! s'écria Olympe avec une violence soudaine. Je la connais mieux que vous, sa situation! je lui ai déjà fait l'aumône! Et c'est pure pitié de ma part si je ménage votre folie en ne vous disant point ce que je sais sur le compte de Mlle Jeanne Péry!

Ses yeux brûlaient d'un feu sombre et ses lèvres blêmes tremblaient.

Moi, j'écoutais encore, quoiqu'elle eût déjà cessé de parler.

En écoutant, j'avais laissé mon regard monter jusqu'au portrait de feu M. le marquis. Il souriait, à ce que je crus.

Ne crains rien, ce n'était pas encore ma folie qui me prenait.

J'écoutais parce que j'étais l'ennemi mortel de cette femme. Que pouvait-elle inventer contre ma Jeanne? J'aurais eu plaisir à voir l'éclat superbe de cette bouche, terni par la calomnie.

Cependant, comme elle se taisait, je repris encore:

--Mme la marquise, il ne me convient pas de vous interroger. Je connais Jeanne comme je connais l'âme qui anime mon propre corps. Ce qui pourrait être allégué contre Jeanne ne me causerait aucun chagrin parce que je n'y croirais pas.

Je comprends bien que ma bonne mère et aussi mes soeurs soient chagrines à cause de moi et s'efforcent de me faire contracter ce qu'elles appellent une union avantageuse. Je voudrais sincèrement leur donner cette joie, mais c'est impossible. En ce monde, il n'y a pour moi, et jamais il n'y aura qu'une femme.

D'autres peuvent être plus brillantes, plus belles, même; d'autres sont aussi riches qu'elle est pauvre. Je ne vois rien de tout cela, je ne vois qu'elle.

Vous souriez, Madame? Après la mort de sa mère.... Oh! ne souriez plus. Quand je prononce le nom de celle-là, je suis tenté de m'agenouiller, car c'était une sainte. Depuis la mort de sa mère, des personnes dont ce n'est pas ici le lieu de juger les intentions, se sont approchées de ma petite Jeanne, soit pour la secourir, soit pour la persécuter. Je ne connais pas, et que m'importe? La situation à laquelle vous faisiez allusion tout à l'heure, mais la situation dont je vous parle, moi, est celle-ci: J'ai pu retirer Jeanne des mains de ses ennemis. Elle est chez moi....

--Chez vous! fit-elle en bondissant sur son siège. Vous avez dit chez vous?

--J'ai dit chez moi, Madame.

--Ici, en ville!

--Ici, en ville, dans ma propre chambre.

--Mais votre mère! mais vos soeurs! Elle ose souiller leur toit....

--Madame, interrompis-je avec un calme surprenant, vous ne pouvez ni me blesser, ni l'insulter. Il est en mon pouvoir de vous réduire au silence comme par magie.

Elle me regarda fixement.

Je ne puis dire tout ce qu'il y avait d'étonnement et de courroux dans ce regard. Je repris:

--Mme la marquise, il n'entre point dans mon dessein de vous menacer sans nécessité. Je serai trop heureux si nous tombons d'accord en restant dans les termes de la bienveillance, ou du moins de la courtoisie. Tout à l'heure, quand vous m'avez interrompu, j'allais vous dire que le pauvre asile de ma Jeanne est respecté par moi à l'égal du plus saint des temples, mais à quoi bon! cela ne vous intéresserait pas.

Revenons à ce qui est surtout notre affaire. Il est utile, Madame, il est indispensable que je vous expose ma situation après vous avoir exposé celle de Jeanne.

Je n'ai pas de courage contre ma mère. Je consentirais à vivre malheureux le restant de mon existence pour écarter de moi la malédiction dont elle m'a menacé. Mais, à part cette malédiction, je suis prêt à tout braver pour conquérir mon bonheur, qui est celui de ma Jeanne.

Vous seule, en ceci, Madame, pouvez venir à mon aide. Et si je suis ici, c'est que j'ai compté sur vous. Elle m'avait écouté sans m'interrompre. Je m'arrêtai de moi-même. Elle se renversa dans son fauteuil en balbutiant:

--Sur moi! vous avez compté sur moi!

Dès longtemps une crainte s'était éveillée en elle. Je la voyais pâlir. Mais cela ne m'inspirait aucune pitié. Je me disais: Voilà que les choses changent bien! c'est à son tour de souffrir.

Et j'étais content. À chaque minute qui s'écoulait, je me sentais plus impitoyable. Mon amour était en moi comme une férocité.

Olympe n'ajouta rien. Ce fut moi qui repris la parole.

J'expliquai en termes nets et modérés l'engouement sans bornes qui entraînait ma mère et mes soeurs vers Mme la marquise de Chambray. Je ne dis point quel était à mes yeux le principal motif de cet entraînement. Je ne voulais plus blesser, je voulais vaincre.

J'appuyai sur la confiance qu'on avait en Mme la marquise, sur le culte à la fois frivole et sérieux dont on l'entourait. On avait fait un rêve féerique, on m'avait vu, moi, Lucien, dans une sorte d'apothéose, aborder le firmament où brillait l'étoile. On m'avait vu fiancé, puis époux.

Mais que fallait-il pour faire évanouir ce rêve?

Un mot, un seul mot de Mme la marquise....

Ici, je m'arrêtai encore. Olympe resta muette.

Elle ne protestait pas. Ma vaillance s'en accrut. Je poursuivis:

--Ce mot, vous le prononcerez, j'en suis sûr, Madame. Vous le devez. Vous devez davantage et je n'ai pas tout dit.

Le fol espoir de ce mariage était le grand obstacle à mon union avec Jeanne. Nous venons de supprimer cet obstacle.

Mais l'espoir mort, l'espoir qui attirait à vous, restent les craintes qui éloignent de Jeanne. On lui reproche sa pauvreté, son isolement, son néant. Vous avez tout ce qu'elle n'a pas, Madame. Vous êtes riche, vous êtes entourée, vous êtes reine dans ce monde qui la dédaigne parce qu'il ne la connaît pas.

Elle est votre parente. Rien ne sera plus simple que de lui prêter votre appui.

Qui donc s'étonnera si vous lui tendez la main, fut-ce un peu tardivement? Il est toujours temps d'accomplir un devoir. Vous prendrez l'orpheline sous votre aile. Vous la présenterez, et de votre main le monde l'acceptera....

Pour la troisième fois, je m'arrêtai.

Je n'avais pas conscience de mon audace, non, j'avais parlé comme si j'eusse soutenu la plus simple des thèses.

Olympe avait les yeux baissés maintenant. Elle se tut encore.

Et moi--Geoffroy, vas-tu le croire?--je repris:

--Vous serez sa soeur aînée, Madame, presque sa mère, puisqu'elle n'en a plus. Mais je n'ai pas exprimé toute ma pensée. À l'instant, je vous disais: vous êtes riche. Vous savez que ma mère tient à la fortune....

--Ah! ah! fit Olympe qui releva la tête.

Elle semblait n'en pas croire ses oreilles.

De fait, M. Louaisot lui-même, au moment où il me vendait son talisman, n'avait certes pas deviné jusqu'où j'en pousserais l'usage. Je te répète que les paroles me venaient comme cela. Je discutais en homme qui use d'un incontestable droit.

Mes souvenirs sont précis comme l'était mon argumentation. Je puis noter ce détail que je rapprochai familièrement mon fauteuil pour répondre à l'exclamation de Mme la marquise.

--Ne vous méprenez pas, dis-je en souriant. Vous me connaissez. Ai-je besoin de spécifier qu'il n'y a ici aucune question d'intérêt matériel?

--Bah! fit-elle. Alors je ne comprends pas.

--Ce que je veux, Madame....

--C'est une donation entre vifs, n'est-ce pas?

--Fi donc! Je n'ai jamais pensé....

--Qu'à mon testament, fait en faveur de Mlle Jeanne? C'est encore bien de la bonté de votre part!

--Madame, repris-je sévèrement, je n'ai pensé à rien, à rien qui puisse motiver vos sarcasmes. Il ne s'agit que d'une apparence. En mon nom comme en celui de Jeanne, je vous déclare que nous n'accepterions rien de vous. Mais il faut que ma mère consente, et pour qu'elle consente il faut qu'elle croie Jeanne votre héritière, au moins pour une part.

--Pour une bonne part? demanda-t-elle les lèvres serrées. Je répondis:

--Pour une part convenable.

Sur ce mot elle éclata de rire si brusquement et d'une façon si provocante, que j'en serais resté décontenancé en tout autre moment. Mais à cette heure, j'étais d'acier.

--Il le faut! dis-je tout uniment.

Et je reculai mon fauteuil à sa première place.

Elle riait toujours, mais cela ne sonnait déjà plus franchement. Dans sa méprisante gaieté on aurait pu voir l'inquiétude qui renaissait. Moi, j'attendais, tranquille, les mains croisées sur mes genoux. Quand elle fut lasse de rire, elle me demanda, gardant avec peine son accent de moquerie:

--Et pourquoi le faut-il, cher M. Thibaut?

--Parce que je le veux, répondis-je.

Je ne dis pas autre chose. Ce qu'il y avait dans mes yeux, je n'en sais rien, mais son regard se déroba sous le mien.

--Ah! fit-elle avec lenteur, vous le voulez!... Alors vous croyez avoir les moyens de me contraindre?

--Je le crois, répondis-je.

Il est vrai que j'ajoutai un instant après:

--J'en suis sûr.

La contenance d'Olympe avait peu changé jusqu'à ce moment. Son effroi, si réellement elle en éprouvait, se dissimulant derrière un redoublement de hauteur.

Elle me dit en relevant les yeux sur moi d'un air de froid défi:

--Voyons vos moyens, M. Thibaut.

--Je n'en ai qu'un, Mme la marquise, répondis-je, mais il est bon: je sais votre secret.

Elle fit effort pour garder son sourire.

--Vous êtes plus avancé que moi, alors, prononça-t-elle, d'un ton léger qui n'était plus qu'un reste de fanfaronnade: je ne me connais pas de secret.

J'avais sur les lèvres les paroles cabalistiques que M. Louaisot de Méricourt m'avait vendues au prix de 3.000 francs, mais quelque chose me retenait de les laisser tomber.

Ce n'était pas défiance du talisman: depuis que j'avais parlé de secret, Mme la marquise de Chambray vibrait sous ma main comme une feuille au vent.

Je sentais le tremblement de sa conscience.

Oh! certes, cette femme avait un secret, peut-être plusieurs. Les plus mauvais soupçons que j'avais pu concevoir autrefois d'une façon passagère, revenaient et prenaient racine en moi.

Non, ce n'était pas défiance, c'était plutôt excès de confiance en l'efficacité du levier que j'avais dans ma main.

L'arme était trop lourde, l'instinct de ma profession me le disait. J'avais pudeur d'en écraser une femme....

Geoffroy, je viens de faire allusion à mon état de juge. Ce mot me fait mal à écrire. Je ne me souviens pas d'avoir commis une autre mauvaise action en toute ma vie. Ceci était une mauvaise action.

Plus mauvaise parce que j'étais un juge.

Ma profession affilait dans ma main l'arme à moi livrée par l'homme de la rue Vivienne.

Si j'eusse été dans l'exercice public de ma fonction je n'aurais pas hésité. Dans l'intérêt social qui lui est confié, un magistrat a droit d'agir autrement qu'un simple citoyen. L'utilité de tous, opposée au désastre mérité d'un seul est l'éternelle excuse de certains agissements judiciaires.

Comment n'aurait-il pas le champ libre, les coudées franches, la conscience débridée celui qui cherche la vérité pour le compte de tous les honnêtes gens, à l'encontre d'un seul malfaiteur?

Et pourtant, bien des fois, dans l'exercice public de mes fonctions, la répugnance m'a saisi au collet.

Bien des fois je me suis dit: Ce sont là d'adultères accommodements. Le Mal est toujours le Mal, même quand on l'emploie comme outil pour produire le Bien.

Ici, toute excuse professionnelle me manquait. J'agissais pour moi, pour mon amour qui était moi-même.

J'hésitai. Ma conscience me criait: «Arrête!» Mais ma passion, parlant plus haut encore, me montrait l'avenir sous son voile de deuil.

C'était ici une occasion unique. Si je reculais, tout était perdu.

Et là-bas, dans ce pauvre réduit où chaque minute pouvait la dénoncer et la déshonorer, je vis ma petite adorée qui me regardait à travers ses larmes souriantes, et qui me disait: «Je n'ai plus que toi pour défenseur.»

Qu'aurais-tu fait, toi, Geoffroy?

J'avais à proférer un mensonge, car le talisman était vide, comme ces pistolets non chargés qui effraient les voleurs de nuit.

J'avais à dire: _je sais_, et je ne savais rien.

Geoffroy! est-ce que tu aurais laissé mourir ta Jeanne?...

Voici ce qui arriva:

Depuis que je ne parlais plus, Olympe me guettait de ses grands yeux avides. Elle voyait bien comme je souffrais; elle pouvait compter les gouttes de la sueur froide qui baignait mon front.

Elle crut que je m'étais avancé au hasard.

--Lucien, fit-elle tout bas et presque tendrement, n'est-ce qu'un jeu? un jeu cruel? Avez-vous tendu à votre amie d'enfance le piège qui vous sert, à vous autres juges, pour prendre les criminels? Lucien, répondez-moi, je peux encore vous pardonner.

Elle avança la main. De son propre mouchoir, elle essuya l'eau glacée qui coulait sur mes tempes.

Cela me redressa comme si une main d'homme m'eût sanglé un soufflet au visage.

--C'est un duel entre vous deux! m'écriai-je, saisi par une exaltation soudaine, un duel à mort entre celle que j'aime et celle que je hais! Vous êtes la plus forte, dix fois, cent fois la plus forte! Vous avez tout ce que prodigue l'enfer: l'or, la beauté, la science de la vie, et le monde imbécile vous grandit encore de son respect. Elle n'a rien, elle est seule, le mépris de ce même monde va l'accabler en face de vous, elle est brisée d'avance! Elle ne saurait se défendre contre vous, puisqu'elle est la faiblesse et que vous êtes la force. Pourquoi donc ne me mettrais-je pas au-devant d'elle pour empêcher un assassinat? Pourquoi ne vous arrêterais-je pas comme un bouclier? Et si ce n'est pas assez, comme une épée?

--Lucien, Lucien! fit-elle on va vous entendre.

Je la repoussai, car elle s'était levée et venait vers moi plutôt étonnée qu'effrayée, et comme on s'approche d'un enfant pour le calmer.

Je venais de tomber dans ce qui ne fait jamais peur: la déclamation.

La rage me mordit: la grande, celle qui est froide.

Rien qu'au son changé de ma voix, je vis Olympe redevenir pâle quand je répliquai:

--Vous avez raison, Madame, il faut parler bas. Si tout le monde était dans le secret, je ne pourrais plus vous le vendre.

--Le vendre! Et c'est vous qui parlez ainsi! murmura-t-elle, cherchant éperdument une arme pour parer ce coup qu'elle voyait suspendu dans mes yeux. Elle crut l'avoir trouvée, car elle ajouta:

--C'est affreux! Si j'en usais comme vous, si je vous dénonçais au président Ferrand, votre chef et mon ami....

Ce fut à mon tour de rire. Le nom du président Ferrand venait mal.

--Écrivez-lui cela, interrompis-je, écrivez-le lui de _la main gauche_.

Elle recula jusqu'à chanceler contre son fauteuil.

Cela ne m'arrêta pas, j'achevai:

Et dites-lui dans votre lettre: destituez bien vite M. Lucien Thibaut, car _il sait l'histoire du codicille_... J'aurais voulu continuer que je n'aurais pas pu. As-tu vu bondir une bête fauve?

Elle se jeta sur moi comme une lionne et ses deux mains pesèrent sur ma bouche.

Et jamais de ma vie je n'oublierai ce regard,--le regard qu'elle lança, tout en me bâillonnant, au portrait de feu M. le marquis de Chambray, dont le visage sévère et pâle pendait à la muraille au-dessus de nous....

J'ai dû reprendre haleine, Geoffroy, comme un lutteur épuisé.

Geoffroy, je fis cela. J'ai cru que je ne parviendrais pas à te le dire.

Juge-moi comme tu voudras, mais n'abandonne pas Jeanne. Elle ignorait tout. Elle n'est pas ma complice.

Geoffroy, Geoffroy, je sentais contre mes lèvres les mains de cette femme, plus froides que celles d'une morte.

Elle tremblait si fort que j'en étais secoué de la tête jusqu'aux pieds.

Et ses yeux, convulsés par un strabisme effrayant, semblaient cloués au portrait de son mari décédé.

Je la regardais avec une indicible épouvante. Deux cercles se creusaient sous ses paupières. Ce n'était pas blême qu'elle devenait, c'était verte.

Et toujours belle--à la façon des tragédiennes qui expirent savamment.

J'eus peur, en conscience j'eus peur de la voir mourir là, devant mes yeux.

Il me sembla un instant que ma raison vacillait dans mon cerveau, mais je n'eus pas d'absence mentale.

Au contraire, je restai dur comme un marbre.

Geoffroy, j'ai été un magistrat. Toi, tu as jeté sur la vie humaine le regard doublement espion du diplomate et du romancier.

À nous deux, saurions-nous répondre à cette question: Qu'y a-t-il dans la conscience de Mme la marquise de Chambray?

Si elle avait pu me tuer en ce moment, je serais au fond d'un cercueil.

Ses yeux quittèrent enfin le portrait et revinrent me frapper comme deux poignards.

Elle était belle, toujours plus belle! Comment avoir pitié?

Oh! je ne me repentais pas! Jeanne bien aimée, je t'avais sacrifié la fierté de mon âme. Tu ne savais même pas l'étendue de mon sacrifice. Tu pouvais encore sourire.

J'avais envie de revoir Jeanne, maintenant que ma tâche était accomplie....

On sonna à la porte extérieure.

Olympe se rejeta en arrière et passa la main dans ses cheveux pour refaire sa coiffure.

Puis elle appela Louette d'une voix que je ne connaissais pas. Elle dit:

--Je n'y suis pour personne.

--C'est que, objecta Louette qui nous dévisageait tous deux, c'est la mère.... Mme Thibaut.

--Pour personne! répéta Olympe.

--C'est différent, dit Louette, qui se retira, non sans marquer sa surprise. Je n'avais ni parlé ni bougé.

Quand Louette fut sortie, Olympe essaya quelques pas. D'abord elle chancelait, puis elle se raffermit. J'épiais ses yeux. Ils ne se dirigèrent plus une seule fois vers le portrait. Après deux tours de salon, elle regagna son siège où elle s'installa avec une apparente tranquillité. L'effort qu'elle faisait sur elle-même ne se voyait presque plus. Elle disposa les plis de sa robe avec la grâce qui lui était ordinaire et me dit très doucement.

--Lucien, vous m'avez fait beaucoup de mal.

--Je l'ai vu, répondis-je.

--Refuseriez-vous de m'apprendre qui vous a dit cela?

--Mon Dieu non... commençai-je.

Et le nom de Louaisot me vint à la bouche.

Mais je me ravisai à temps pour achever tout naturellement:

--C'est tout le monde et ce n'est personne. Au palais, nous savons ainsi beaucoup de choses.

Le mensonge entraîne, c'est certain. Compromettre ma robe en tout ceci était encore un acte coupable. Mais ma réponse porta coup. Olympe fut frappée presque aussi violemment que la première fois. Seulement, elle garda mieux les apparences.

--Pensez-vous, me demanda-t-elle, que M. le président soit aussi instruit que vous?

--Je n'en sais rien, répliquai-je.

Elle garda un instant le silence, puis elle reprit:

--M. Thibaut, vous avez été ma première et peut-être ma seule affection. Répondez-moi sans irritation ni forfanterie. Vous croyez avoir une arme dans la main. Feriez-vous usage de cette arme contre moi?

Je répliquai:

--Je vous réponds avec calme, Madame. J'userai de cette arme si vous ne faites pas ce que je veux. Les paroles étaient dures, mais ma voix tremblait. J'étais à bout d'énergie.

Olympe le vit bien. Elle se leva aussi digne, aussi tranquille que si elle eût été importunée par l'impuissante menace d'un mendiant.

--Vous êtes un lâche, M. Thibaut, me dit-elle. Au palais dont vous parlez, ils ont un mot pour flétrir le genre de vol que vous essayez de commettre chez moi. Votre arme ne vaut rien, vous en serez pour votre honte. C'est uniquement en considération de votre mère que je ne vous fais pas chasser par mes valets. Sortez d'ici et n'y rentrez jamais!

Son geste impérieux me désignait la porte.

J'obéis sans répondre un seul mot.

Dans la rue, ma bonne mère me guettait en faisant mine de se promener avec mes deux soeurs.

Elles m'entourèrent aussitôt, et ma mère s'écria:

--Eh bien! Innocent des innocents, était-ce donc si difficile?

Mes soeurs ajoutèrent en passant leurs bras sous le mien:

--Beau fiancé, quand vous êtes là, on barricade les portes. À quand la noce?

Pièce numéro 44

(Billet écrit par la marquise de Chambray, non signé.)

23 juillet, onze heures du soir.

_À M. Louaisot de Méricourt à Paris._

Prenez le train express, toute affaire cessante. Je vous attends demain. Pas d'excuse.

Pièce numéro 45

(Dépêche télégraphique. 23 juillet, onze heures et demie du soir.)

_M. Louaisot, rue Vivienne_ n°... _Paris._

Recevrez demain billet, non avenu. Restez.

Olympe.

Pièce numéro 46

(Écriture de Lucien, mais pénible et difficile à lire. Sans signature. Sans date ni adresse.)

M. Geoffroy de Roeux a toute raison de s'étonner, mais il est prié de considérer: 1° que M. Lucien T. n'est pas dans un état de santé normal; 2° que l'homme de la rue Vivienne avait donné à entendre au même L. T. que Mme la marquise de C. avait pu faire, de manière ou d'autre, un tort considérable à Mlle Jeanne.

On croit pouvoir dire que ce tort, en tant que matériel, avait trait à la succession de M. le marquis. Mlle Jeanne était héritière au degré utile.

La carrière judiciaire de M. L. Thibaut a été de tout point honorable.

Sa vie privée est également sans reproche.

Quant à l'affection cérébrale dont il est atteint, elle n'est pas très bien définie par la faculté. Quelques médecins la désignent sous le nom de métapsychie.

Ce n'est pas du tout un genre de folie, mais cela diminue la responsabilité du sujet dans une certaine mesure.

Le fait assurément condamnable qui est confessé ci-dessus par M. L. T. lui-même, avec une entière franchise, ne doit peut-être pas être jugé selon la rigueur de la morale ordinaire.

On n'excuse pas ici l'action, qui est mauvaise, on met M. Geoffroy de Roeux en garde contre l'erreur d'une sévérité absolue.

Il est constant, en effet, que dans les moments de forte émotion les métapsychiques n'ont pas l'entier usage de leur raison.

D'autre part, la supercherie que M. L. T. s'est laissé entraîner à employer, s'entoure de circonstances atténuantes que M. Geoffroy de Roeux saura grouper de lui-même sans qu'on prolonge ici cette plaidoirie.

M. L. T. a été bien cruellement éprouvé depuis lors. On espère que M. Geoffroy de Roeux ne lui retirera pas son estime.

_Note de Geoffroy_.--Cette pièce si singulière arrêta un instant ma lecture. Il était quatre heures du matin, et le sommeil rôdait autour de mes paupières.

Lucien devait être en état de «métapsychie» quand il avait écrit cela.

Il y parlait de lui-même à la troisième personne, avec la compassion qu'on éprouve pour un tiers, plus malheureux que coupable.

Après avoir lu cette note, je laissai errer ma pensée en arrière, rappelant à ma mémoire des faits et des impressions oubliés depuis longtemps.

Je revis, mieux que je ne l'avais fait encore, le Lucien de notre enfance, si bon, si naïf, si généreux!

Parmi nos autres compagnons d'étude et de plaisir y en avait-il un seul capable de plaider avec tant de timidité une cause gagnée?

Non, il fallait être mon pauvre, mon cher Lucien Thibaut pour s'accuser ainsi amèrement et humblement, d'avoir usé du droit de légitime défense.

Frapper une femme répugne toujours, mais c'était pour défendre une jeune fille.

Ce que pouvait être cette jeune fille importait peu puisque sa pureté, pour Lucien, égalait celle des anges.

Je lui donnai mon absolution de bon coeur. S'il faut le dire, même, cette aventure qu'il avait menée grand train, en définitive, ajouta singulièrement à mon affection pour lui.

Je l'en aimai mieux à la fois pour ses remords et pour son crime.

Les remords prouvaient l'exquise délicatesse de son coeur, mais la bataille avait été rondement livrée--et gagnée, malgré ce dernier geste de Mme la marquise, cachant sa détresse sous l'insolence et mettant à la porte son vainqueur.

Je n'étais pas plus sorcier que Lucien par rapport au cas de cette adorable dame: que diable pouvait-il y avoir dans son passé?

Je m'accuse d'avoir un peu bâillé en songeant ainsi. Morphée était le plus fort, décidément: et quand je tournai la page, je ne m'en donnais pas pour un quart d'heure avant de me laisser aller dans ses bras.

Je continuai pourtant:

Pièce numéro 47

(Écriture de M. Louaisot, non déguisée, sans signature, sans date ni adresse.)

Bien touché, agneau! Au milieu du rond! Vous allez recevoir des nouvelles de la dame de pique.

Je parie un franc qu'on fera quelque chose de vous. Tenez-vous ferme!

Pièce numéro 48

(Écrite et signée par Mme la marquise de Chambray.)

Yvetot, 25 juillet 1865.

_À M. Lucien Thibaut, en ville._

Je vous prie, mon cher M. Lucien, de vouloir bien m'accorder une entrevue. J'espère encore qu'elle peut être amicale.