Chapter 14
Elle s'éloigna en dévorant la dernière bouchée de son pain.
Moi, je restai planté comme un mai derrière ma haie.
C'était absurde, mon pauvre Geoffroy, cet arrangement-là, dix fois plus absurde encore que tu ne peux l'imaginer. Ma maison est toute petite: juste ce qu'il faut pour un ménage de garçon, et nous étions quatre là-dedans: ma mère, mes deux soeurs et moi.
Ces dames m'avaient fait l'amitié de s'établir chez moi momentanément, tu devines bien pourquoi. Après la fameuse escapade de Paris, on voulait me surveiller de près et pousser en même temps le grand projet de mon mariage.
Où mettre ma Jeanne dans cette maison-là, bon Dieu! Où la cacher seulement pendant une heure? C'était absurde--absurde! Je le sentais jusqu'à la détresse.
Mon pauvre petit ange! Ma Jeanne! Il me semblait que, du premier coup, elles allaient flairer sa présence comme une meute évente un gibier.
De toutes les créatures humaines respirant sur la surface du globe, Jeanne était, après Olympe, celle qui les préoccupait le plus.
Si Olympe était le but, Jeanne était l'obstacle. Pour elle il n'y avait pas de quartier à espérer.
Et mon étroit logis que ces trois amazones, armées en guerre, parcouraient en tous sens du matin au soir, n'avait ni cachette ni recoin.
Et pourtant, Geoffroy, sois juste, pouvais-je reculer? nécessité fait loi, il fallait prendre un parti.
Après avoir creusé ma misérable cervelle qui n'a jamais été bien fertile en expédients, voici tout ce que je trouvai:
Je m'enfermai sous prétexte de travail, et je travaillai en effet à arracher la moitié du contenu de ma paillasse. À l'aide de ces quelques poignées de paille, avec du linge, avec des habits avec tout ce qui me tomba sous la main, je fabriquai une manière de lit que je mis... ma foi, oui, écoute donc, je n'avais pas à choisir, je le mis dans mon cabinet de toilette.
Ce n'était pas convenable? à qui le dis-tu? Va, ce n'était pas trop commode non plus, mon pauvre ami, car le cabinet de toilette, ne valait guère mieux qu'une armoire.
Sans lit, on avait peine à s'y retourner; avec le lit... mais c'est égal, je fus tout fier de ma trouvaille, et bien heureux surtout.
Il me sembla que le plus fort était fait. J'attendis le soir avec moins d'inquiétude.
Mais avec plus d'impatience aussi. Car, tu le croiras, si tu peux, Geoffroy, j'étais heureux comme un roi.--comme un fou!
Huit heures sonnant, je descendis au jardin.
J'y étais déjà descendu dix fois, pressant, gourmandant la marche du temps.
J'avais bonne chance: ma mère et mes soeurs étaient à la neuvaine.
J'attendis un quart d'heure tout au plus. Il faisait encore jour quand on gratta à la porte, et je reçus ma Jeanne dans mes bras.
Pélagie fut contente de ce que je lui donnai, car elle baisa l'argent en me souhaitant du bonheur.
Du bonheur! ah! j'en avais! Ma petite Jeanne était là sur mon coeur.
Nous restâmes sous le berceau jusqu'à ce que la nuit fût tout à fait tombée. Je la trouvais un peu pâlie, mais beaucoup embellie.
Et comme son sourire plus triste était aussi plus délicieux!
Ce que nous disions, Geoffroy, sous la tonnelle? Ah! je ne sais. Elle est presque aussi timide que moi. Nous étions serrés l'un contre l'autre, et nos coeurs se parlaient. Nous nous aimions, vois-tu, jusqu'à ne plus savoir le dire. Et l'as-tu entendu le merveilleux cantique, chanté par le silence de deux coeurs!
Il n'y avait plus pour nous ni douleurs dans le passé, ni frayeurs pour l'avenir. La pure ivresse des jeunes amours nous enveloppait comme le nuage des enchantements dans la poésie d'Arioste. Nous nous aimions et Dieu nous regardait.
Je la menai à son petit réduit quand la nuit fut noire. Elle s'assit sur le lit, mais moi, ici, je restai debout devant elle.
Elle me dit en riant:
--C'est donc ici ma chambre?
Mon Dieu! comme je l'aimais! Et comme je l'aime! Y eut-il jamais au palais des Tuileries, à Schoenbrunn, à Windsor, fille d'impératrice ou de reine plus respectée, plus dévotement adorée que ne le fut ma chérie dans ce trou qui s'ouvrait sur la chambre d'un garçon?
J'ai dit _qui s'ouvrait_, car il ne se fermait point. Il n'avait ni verrou, ni serrure.
J'en conviens, il y avait là quelque chose de... le mot ne me viens pas, mais _choquant_ ne dirait peut-être pas assez.
Oui, certes, je suis de cet avis. Et ce qui me blesse davantage, il y avait aussi quelque chose de ridicule.
Mais si vous étiez scandalisé, Geoffroy, ou s'il vous arrivait de railler, je ne vous pardonnerais de ma vie.
Je t'en prie, ne raille pas. Quant à te défier de moi, je n'ai pas peur. Tu le sais bien avant que je te le dise. Elle entra là, elle dormit là, pure comme un doux petit ange.
Le danger, elle ne le voyait pas: nous avions parlé de sa mère.
Elle avait confiance en moi comme en sa mère.
Si tu l'avais vue! comme elle était heureuse! Comme elle était jolie! comme elle me remerciait de la «chambre» que je lui donnais!
Il faut te dire qu'elle avait eu de grosses frayeurs. Une fois déjà, on l'avait trompée à l'aide de mon nom pour la conduire où je n'étais pas, dans un guet-apens, dans une prison. Aujourd'hui c'était donc avec défiance qu'elle avait suivi Pélagie.
Mais quand elle me vit, il n'y eut plus rien pour elle que sa joie.
--C'est donc bien vous cette fois! Lucien, Lucien, c'est donc vous!
Elle me regardait à travers les larmes qui baignaient ses pauvres yeux et dans lesquelles le sourire mettait des étincelles.
C'était moi, cela suffisait.
Elle resta là quatre jours et quatre nuits dans l'étrange réduit que je lui avais choisi, sans craindre rien, sans même s'étonner de rien. J'étais là. L'instinct de son coeur lui disait que je la protégeais contre tous et surtout contre moi-même.
Et tout ce que je lui disais, elle le croyait. Je n'étais pas coupable, puisque j'étais le premier à le croire. Je lui donnais des espoirs extravagants qu'elle prenait pour paroles d'évangile. Je lui disais que ma mère allait consentir à notre bonheur, que ma mère ne tarderait pas à la nommer sa fille....
Car c'était toujours de ma mère qu'il fallait lui parler. Après moi, elle ne songeait qu'à ma mère.
Mon Dieu! je ne te défends pas de sourire. Ma pauvre bonne mère s'acharnait à sa neuvaine. Mes soeurs étaient devenues de bonnes clientes pour la somnambule. Si quelqu'un leur eût dénoncé le cher petit serpent qui mordait la queue de leur rêve!...
J'ai quitté la plume un instant, Geoffroy pour essayer de me reposer. Je me suis étendu tout habillé sur mon lit, mais mes yeux n'ont pas voulu se fermer, il faut que j'achève.
Ce fut pourtant une bien dure prison que celle de ma Jeanne, pendant ces quatre jours et ces quatre nuits. C'est à peine si je pouvais la voir quelques instants à la dérobée. Je lui portais ses repas en cachette et quels repas! Comme tu le devines, ils ne valaient pas les peines énormes que j'avais à me les procurer.
Il fallait les voler d'abord, ensuite les dissimuler et les emporter. Quelles frayeurs j'avais d'être découvert, nanti de ma contrebande!
La nuit, nous étions libres; mais, je vais te dire, comme la porte du cabinet de toilette ne fermait pas, j'avais imaginé de quitter ma chambre tout doucement pour aller dormir sur un banc, au fond du jardin.
Elle ne s'en apercevait pas.
Il faisait beau. Je n'étais pas très mal sur mon banc, et je pensais à elle.
Seulement, la dernière nuit, il fit de la pluie tout le temps. Je me réfugiai dans l'escalier, où je fus bien.
Je pleure un peu en t'écrivant cela, parce que je n'ai pas eu quatre autres jours de bonheur en toute ma vie.
Pardonne-moi, c'est fini.
À la maison, personne ne s'aperçut de rien. Il est vrai que j'usai de ruse pour la première fois depuis ma naissance. Je fis semblant de m'occuper d'Olympe. Je fis si bien semblant que tout le monde y fut trompé.
Bien réellement, du reste, je m'occupais d'Olympe, tu ne vas que trop le voir, mais ce n'était pas tout à fait comme l'entendaient ma mère et mes soeurs.
Je commençai à parler d'elle le lundi avant dîner.
Toutes les oreilles aussitôt se dressèrent.
Je m'informai de ses habitudes. Je demandai comme par manière d'acquit si on pensait qu'il ne lui serait pas importun de me revoir.
Trois paires d'yeux se levèrent au ciel. Maman dit: «C'est la neuvaine...»
Célestine et Julie me semblèrent avoir plus de confiance dans la somnambule.
Le mardi, je rappelai en passant cette liaison d'enfance qui existait entre Olympe et moi. En revenant de chez la somnambule, Célestine et Julie me surprirent croisant sous les fenêtres de l'hôtel de Chambray.
Sous leurs voiles, elles triomphèrent, et maman, ce soir-là, me suivait dans tous les coins pour m'embrasser.
Le mercredi, après le dîner, je fis grande toilette pour rendre visite à Olympe, mais le coeur me manqua.
À l'heure où nous sommes, l'idée de ce que devait être cette visite et de ce qu'il me fallait oser, me fait encore froid dans les veines.
Oh! oui, je pensais à Olympe. Je pensais à elle la nuit, le jour, sans cesse: presque autant qu'à Jeanne elle-même!
Le jeudi enfin,--qui était hier,--après avoir passé une demi-heure agenouillé devant la paillasse de Jeanne, je pris mon courage à deux mains, et je partis pour l'hôtel de Chambray, ganté de frais, mais la mort dans l'âme.
Je n'ai jamais fait la guerre. Je pense qu'il en doit être ainsi quand on marche à l'ennemi sans espoir de vaincre.
Au moment où je soulevai le marteau du vieil hôtel, laissé par feu M. le marquis à sa veuve, ma poitrine était si serrée que j'avais peine à respirer.
Je ne sais pourquoi le souvenir du mari d'Olympe passa dans mon esprit. Je l'avais vu à peine trois ou quatre fois. C'était un homme grand et pâle, d'une santé maladive et qu'on disait très bon.
Le concierge m'accueillit avec un empressement remarquable.
Sa voix sonna comme une fanfare quand il appela sa femme pour garder la loge pendant qu'il m'accompagnait jusqu'au perron.
Là, je fus reçu par Louette, la femme de chambre qui me connaissait de longue date, car elle servait déjà Mme la marquise à l'époque où celle-ci était encore Mlle Barnod et demeurait avec sa mère.
Après la mort de Mme Barnod. Louette avait suivi Olympe dans la maison de son tuteur. Celui-là, je ne le connaissais pas. Je savais seulement qu'il demeurait aux environs de Dieppe, non loin du château de Chambray,--et qu'il avait contribué au mariage d'Olympe, ainsi que le président Ferrand, également membre du conseil de famille.
Un hasard m'a mis à même d'apprendre, il y a quelques jours à peine, que le tuteur d'Olympe était notaire à Méricourt et s'appelait Louaisot. Était-ce mon Louaisot de Paris? Il devait être bien jeune en ce temps-là.
Je suppose que c'était son père.
Louette écarta d'autorité le valet de chambre qui voulait se mêler de moi et s'écria joyeusement:
--On vous croyait mort, M. Lucien! Les uns descendent, les autres montent. Me voilà une vieille femme, moi. Vous et Mme la marquise, vous vous êtes épanouis comme des roses, ma parole! Savez-vous que voilà bien des années que c'est passé toutes ces choses-là?
Je pense qu'elle entendait, par «ces choses-là» les visites que je rendais autrefois à Olympe jeune fille. Elle m'avait toujours encouragé de son mieux, cette bonne Louette, et j'aurais été un ingrat si je ne me fusse souvenu de l'excellent visage qu'elle ne manquait jamais de me faire au temps dont je parle.
--C'est déjà bien loin de nous, en effet, Louette, répondis-je.
Et j'allais enfin demander si Mme la marquise était visible, quand mon ancienne protectrice m'interrompit impétueusement.
--Pas déjà si loin, dites donc! s'écria-t-elle. Et il ne faut pas avoir l'air de le regretter. Le temps fait du mal et du bien, c'est sûr. Qu'étiez-vous? Un marmouset dont on n'aurait su que faire. Et à présent vous voilà un amour d'homme, grave, soigné, un homme dans tout son beau, quoi!
Elle leva le flambeau qu'elle tenait à la main, pour me toiser mieux à son aise.
--Je n'adore pas les robes noires, quant à moi, reprit-elle: mais vous ne portez pas ce déguisement par les rues, ni surtout dans votre chambre à coucher, hé, hé, hé! M. Thibaut? D'ailleurs, je me dis ceci: quand on s'établit avantageusement, on donne sa démission. C'est le cas d'envoyer sa robe noire à la friperie, où d'autres vont l'acheter. Il faut bien commencer par quelque chose.
Ici seulement, elle se mit en marche pour me conduire au salon.
En route, elle acheva:
--De son côté, Mademoiselle--je l'appelle comme ça souvent, quand nous parlons du temps jadis,--Mademoiselle est devenue la plus belle femme de la Normandie, et même d'ailleurs. Ça lui va si bien d'être une richarde. Je passe par-dessus la noblesse qui ne rapporte rien. Et pour être une richarde, il fallait d'abord épouser un richard. Quitte à choisir après... hé! hé!
Son rire n'aurait pas plu à tous les moralistes, mais ce n'était, en somme, qu'une servante. Elle tourna le bouton du salon en annonçant:
--Une ancienne connaissance que Mme la marquise n'attend pas!
Ceci fut dit de ce ton emphatique qui souligne les contre-vérités. Puis Louette effaça son buste tout rond pour me livrer passage.
Olympe était seule dans un petit salon Louis XV que feu M. le marquis avait orné pour l'amour d'elle avec un soin tout particulier.
M. de Chambray était connu comme amateur. Avant son mariage il possédait déjà une riche et nombreuse collection d'objets d'art où il puisa généreusement pour le salon Louis XV.
Il fit en outre pour ce même salon des dépenses déclarées folles par les gens sages de l'arrondissement et dont il fut parlé jusqu'à satiété dans les familles.
La chose certaine, c'est que les étrangers de passage à Yvetot demandaient la permission de visiter les salons et la galerie de l'hôtel de Chambray.
Moi, je m'y connais peu, et j'étais d'ailleurs absorbé si profondément dans la pensée qui m'amenait chez Olympe que je ne fis aucune espèce d'attention aux merveilles du petit salon Louis XV.
Je ne vis qu'Olympe elle-même, et non loin d'elle, incliné, comme pour la contempler encore, le portrait de feu M. de Chambray, qui me parut extraordinairement ressemblant.
Olympe était assise à la place qui devait lui être habituelle, auprès du guéridon-bijou qui supportait son livre et sa broderie.
Je la vis au travers d'une douce lumière qui se colorait de toutes les nuances heureusement mêlées, de tous les reflets égarés savamment dans cette retraite gracieuse, dont l'atmosphère chatouillait les sens comme un velours fluide.
Louette venait de me dire qu'Olympe avait embelli. C'était vrai. Je la trouvais belle splendidement.
Et quelque chose en moi, dès le premier moment, se révolta contre cette splendeur de beauté.
Il me semblait qu'elle insultait ainsi à la détresse de Jeanne. Elle volait Jeanne. J'étais jaloux pour Jeanne.
Est-on assez fou, Geoffroy?
Jeanne, dans sa misère, restait pourtant victorieuse. Elle était au-dessus de cette femme, elle allait l'opprimer.
L'opprimer, tu entends bien, cette femme noble, heureuse, puissante, elle, ma pauvre petite Jeanne, du fond de son trou usurpé,--et l'opprimer terriblement jusqu'à arracher des pleurs de sang à ces grands yeux où brillait maintenant le calme sourire des reines!
Olympe se leva quand elle m'aperçut sur le seuil, et fit un mouvement comme pour tendre ses deux bras vers moi.
Je ne sais pourquoi, je cessai aussitôt de marcher.
Peut-être que je l'admirais avec sa taille svelte et hardie, avec les masses d'un brun opulent qui encadraient l'ovale exquis de sa joue, et d'où un rayon, glissant à travers le globe dépoli de la lampe tirait des lueurs fauves, discrètes comme les polis d'un bronze. À l'instant où je m'arrêtai, les bras d'Olympe retombèrent, mais elle continua de s'avancer vers moi.
--Il y a bien longtemps que je vous espérais, Lucien, me dit-elle de sa voix grave et douce, je vous remercie d'être enfin venu.
C'était tout simple, et même il ne se pouvait guère qu'elle me dit autre chose. Elle me l'avait écrit plusieurs fois.
Et pourtant je me sentis décontenancé comme si elle m'eût compromis ou qu'elle eût gagné un avantage sur moi. J'aurais voulu parler tout de suite dans le sens de la préoccupation qui avait déterminé ma visite. Les mots ne me vinrent pas.
Je pris la main qu'elle me tendait et je restai muet devant elle.
Ce n'était pas à elle que je pensais. J'étais malheureux jusqu'à l'impuissance. Je me disais: les intérêts de Jeanne sont en mauvaises mains. Je ne réussirai pas. Olympe sourit, me croyant seulement déconcerté. Peut-être y avait-il déjà pourtant de la souffrance dans son sourire. Et de la défiance aussi. Ce fut en me désignant un fauteuil qu'elle ajouta:
--Êtes-vous donc toujours aussi timide qu'autrefois?
Je m'assis et je répondis:
--Plus timide.
Il y eut une pause. Olympe aussi avait repris son siège.
C'est une chose singulière à dire, j'avais du sang froid dans mon trouble. Je choisissais ce moment inopportun pour réfléchir, songeant à tous les points que j'aurais dû régler avec moi-même avant la visite, et constatant que je m'étais trompé en croyant me préparer.
Je n'étais pas préparé du tout. Je n'avais pensé à rien de ce qu'il me fallait avoir et savoir.
Je me souvins à cette heure des soupçons qui m'avaient traversé l'esprit à Paris; je relus en moi-même le «fragment» écrit de la main gauche.
Mais j'eus beau essayer de croire à cela, je ne pus pas.
Le souvenir me revint aussi de ce qui m'avait été suggéré tant de fois par M. Louaisot, par ma mère, par mes soeurs; était-il possible que cette femme, si supérieure à moi sous tous les rapports, fut éprise de moi?
Et si cela était, que faisais-je chez elle?
Une autre idée se fit jour, honteusement et malgré moi, M. Louaisot m'avait dit une fois: «Vous êtes peut-être millionnaire sans le savoir!»
Olympe avait prouvé déjà qu'elle était ambitieuse....
Oh! que n'était-ce vrai? Que n'avais-je des millions, tous les millions de la terre à lui offrir pour prix du bizarre secours que je venais implorer d'elle!
En même temps que tout cela roulait dans ma tête, mon regard ne pouvait se détacher d'Olympe. Je la voyais, même quand mes yeux se baissaient ou se détournaient d'elle. Je subissais de plus en plus douloureusement l'empire de sa beauté.
Je dis douloureusement parce que, tout en admirant malgré moi et avec de puériles colères, je comparais ou plutôt je combattais.
L'image de Jeanne était là, plein mon coeur. Pauvre petite vaincue! Je la voyais entre Olympe et moi comme une cause de guerre implacable.
Jeanne était belle aussi, mille fois plus belle à mes yeux que cette orgueilleuse. C'était vrai, mais ce n'était vrai que pour moi.
J'avais conscience de ce fait qu'entre elles deux moi seul pouvais donner la préférence à Jeanne.
Tout le reste de l'univers, j'en étais sûr et je m'en indignais amèrement, eût décerné le prix à Olympe.
Je voudrais en vain expliquer comment je trouvais cela tout à la fois inique et naturel. Le contraire ne me tombait pas sous le sens, et ma rancune contre la victorieuse de cette lutte imaginaire grandissait--grandissait jusqu'à provoquer en moi un fougueux besoin de vengeance.
Ma pensée énumérait à plaisir les avantages d'Olympe, trônant au milieu de ce luxe et de ces élégances qui lui allaient si bien. Je les lui reprochais comme si elle eût tout volé à Jeanne.
À Jeanne, qui n'avait rien, pas même l'abri dont personne ne manque! À Jeanne qui se cachait comme un pauvre oiseau dans un trou!
Et sa présence dans ce trou, découverte par malheur, lui eût été comptée pour la dernière des hontes!
Je suis sûr de n'avoir jamais adoré mon cher petit ange si pieusement qu'à cette heure où je l'écrasais moi-même sous l'insolente victoire de sa rivale.
Tu vas voir tout à l'heure comme je l'aimais.
J'ai dit d'un coup ici tout ce qui s'agitait dans mon coeur et dans ma tête, mais il ne faut pas croire que nous fussions silencieux, Olympe et moi, en face l'un de l'autre pendant que je songeais.
Matériellement, la conversation ne languissait même pas trop, parce que sa science de femme usagée portait l'entretien vers des sujets qui m'étaient faciles. Elle parlait de ma mère, de mes soeurs, de leur affection pour moi, et je répondais à peu près comme il se devait.
Mais mon esprit était si manifestement ailleurs, qu'Olympe, malgré sa souveraine aisance, laissa percer plus d'une fois un symptôme de gêne.
Voyait-elle au travers de mon front?
Avant l'orage, un malaise court qui souvent a pesé sur mes tempes et oppressé ma poitrine.
Il y avait de l'électricité dans notre air.
Comme je tarde, Geoffroy! La plume me brûle. Tout à l'heure, je viens de repousser ma table et de marcher à grands pas comme pour fuir.
Mais ce calice est de ceux qu'on ne peut éloigner. Je veux que tu saches.
Je ne sais plus quelle transition Olympe employa pour arriver aux souvenirs de notre adolescence, ce que je puis dire, c'est que l'exquise mesure de ses prévenances mit le comble à mon irritation.
Chacun de ses regards, chacune de ses paroles étaient empreints d'un charme inexprimable, et c'était ce charme odieux qui me jetait hors de moi-même.
N'étais-je pas là, moi, depuis une demi-heure, m'efforçant avec désespoir et cherchant des mots introuvables pour aborder le sujet extravagant de ma démarche?
Déjà dix fois, j'avais eu envie de me précipiter à ses genoux et de briser mon arme, en implorant sa pitié.
Qu'aurait-elle fait si j'eusse capitulé ainsi?
C'est à toi que je le demande, Geoffroy; moi, je l'ignore.
Il y a une brutalité dans la poltronnerie. Ceux qui tremblent sont durs. Je me souviens que dans un moment où Olympe me rappelait les lettres enfantines que nous échangions pendant que je faisais ma rhétorique à Paris, je lui coupai la parole et lui dis, tressaillant moi-même au son méchant de ma propre voix:
--Madame, je ne suis pas venu pour parler de cela.
Elle pâlit. Crois-tu que je me repentis? Non, je fus content d'avoir frappé fort.
Et je ne laissai pas le temps de naître au sourire que sa vaillance rappelait sur ses lèvres.
Je continuai tout de suite.
--Madame, je vous prie de m'écouter. Je suis très malheureux, ce qui me donne le droit d'être très pressant. J'aime Mlle Jeanne Péry, votre cousine....
--Et c'est à moi que vous venez la demander en mariage, Lucien? interrompit-elle d'un ton douloureux qu'elle essayait de rendre sarcastique.
Je ne répondis pas immédiatement.
Cette question me frappait, et c'est la preuve de l'étrange sang-froid dont je te parlais tout à l'heure: je voulais voir quel avantage on en pouvait tirer dans ma situation. J'ai beau être faible de caractère et sans doute aussi d'esprit, l'habitude d'instruire les affaires et d'interroger méthodiquement m'a rompu aux feintes de la parole; sans l'avoir étudiée, je connais l'escrime du langage. Je répliquai après un court silence:
--Ce n'est pas tout à fait cela, Madame, ou du moins je ne m'étais pas dit, en entrant ici, que je vous demanderais la main de votre cousine, mais, en définitive, cette marche me paraît régulière et je vous remercie de me l'avoir indiquée.
--Ne me remerciez pas, Lucien, prononça-t-elle tout bas. Vous ne pouviez vous adresser plus mal. Mlle Péry de Marannes est en effet ma cousine, du côté de M. de Chambray; mais je ne la fréquente pas plus que je ne fréquentais son père ni sa mère, et je vous prie de croire que je n'ai aucun droit,--aucun désir non plus, assurément, de me mêler de ses affaires.
Elle fit un geste qui ajouta au dédain exprimé par cette phrase. Le rouge me monta au front, mais je me contins et je poursuivis:
--Mme la marquise, notre entretien s'égarerait dans cette voie. Ce n'est pas à vous que je demande la main de votre cousine, mais c'est sur vous que je compte pour l'obtenir.... Permettez! je ne refuse pas de m'expliquer, et veuillez croire que mon envie est de ne pas m'écarter un seul instant du respect qui vous est dû. Mlle Jeanne Péry se trouve dans une situation....