Chapter 13
Il était deux heures du matin, environ, quand je repris mon travail de dépouillement.
J'en étais resté au n°38: lettre de François Bochon, dont je supprime la fin comme étant inutile à l'intelligence de l'histoire.
Suite du dossier de Lucien Thibaut
Pièce numéro 39
(Lettre écrite et signée par Mme veuve Thibaut.)
Ce mercredi (sans autre désignation de date).
_À Mme la marquise Olympe de Chambray, en son hôtel._
Bonjour bien aimée. Tout un bouquet de baisers, d'abord. Après? encore des baisers. Mais ça vous ennuie? Alors, assez.
Ah! chère divine, quand je pense au bonheur sans mélange qui pourrait embellir mon âge mûr, à cet océan de délices où nous nagerions, ces demoiselles et moi, si certain événement avait lieu, j'ai peur.
Ne me dites pas que j'ai la tête partie. Il y aurait bien de quoi, mais non, je raisonne. Cette félicité est si fort au-dessus de nos mérites! Et le Destin est un monsieur qui se gêne si peu pour railler les pauvres mères!
Les enfants, ma petite, les enfants! Il faudra pourtant bien que vous en ayez. Et je les dorloterai! Mais c'est horrible. Quand ils sont petits, encore passe, on leur donne le fouet. Les miens sont tous grands. Quelle responsabilité!
Si j'étais homme!... Voulez-vous savoir? Mon Lucien n'ose pas, voilà le vrai. Il n'y a que cela. Vous chercheriez cent dix ans sans trouver autre chose. Je vous l'affirme; il n'ose pas, le nigaud qu'il est!
Il voudrait bien, parbleu! mais comment s'y prendre? Les garçons timides comme lui vont tout droit aux femmes avec qui on ose. C'est la nature. On devrait la supprimer, ça donne trop de tracas aux mères.
Je ne peux pas en vouloir à Lucien, moi. Ça me fait rire, plutôt. On sait bien qu'il n'est pas une demoiselle. Il a rencontré ce petit chiffon-là dans un pré fleuri, un jour que le soleil était doux et qu'on entendait siffler les merles; ça peut arriver à tout le monde.
Et puis vlan! Voilà une passion, attrape! Bah! bah! une passion composée de primevères, d'aubépines et de coucous! Ça va et ça vient. Mais on a beau dire, c'est ennuyeux pour les mères.
La minette n'était pas imposante du tout. Ça lui a donné du courage pour pousser sa pointe. Pourquoi l'a-t-il poussée sa pointe? Chérie, vous avez été mariée, on peut vous parler entre dames. Il a poussé sa pointe par rage du véritable amour qu'il nourrit dans le fond de son âme, et dont le véritable objet lui fait peur.
Aussi, pourquoi avez-vous tant de noblesse, tant d'esprit, tant de beauté, tant de perfection? Pourquoi ressemblez-vous à une reine? Il n'ose pas, le cadet, je l'ai déjà dit, mais c'est exprès que je le répète, il n'ose pas, j'en mettrais ma main au feu.
M. Thibaut, son père, était comme ça. Il a fait un bon mari, ma chérie. Vous trouverez une larme sur le papier. C'est sa mémoire qui me la tire.
Mon pauvre Antoine! Pendant vingt-deux mois, quel sang il me fit faire! Mais ça vint à la fin! Assez là-dessus, sauf un mot: Quand ça fut venu, dame... ah! ma chère!
Il s'agit de Lucien. Est-ce que je ne le connais pas comme ma poche? Est-ce que je n'ai pas épié le premier éveil de son coeur? En ce temps-là l'enfant me faisait trembler comme la feuille quand je le voyais rêvasser à un diamant de votre eau. J'aurais autant aimé qu'il eût lorgné les étoiles du ciel.
Et c'est à moi la faute, peut-être. Combien de fois ne lui ai-je pas répété, le matin, le soir, à midi: malheureux! tu vas te brûler l'imagination à la chandelle. Ce trésor-là n'est pas pour ton pauvre nez!
J'aurais dû me couper la langue avec mes dents!
Car voilà ce qui arrive, bijou adoré, maintenant qu'il peut espérer et que nous nous tuons à le lui dire, ces demoiselles et moi, il ne peut pas croire à tant de bonheur. Moi, je conçois ça.
Vous êtes la divine des divines, Olympe, il n'y en a jamais eu comme vous. Vous ne voulez pas le croire, mais la chose crève les yeux de tout le monde. Je le dis tous les jours à Célestine et à Julie, qui ont la fureur de vous copier, je leur dis: «Écoutez, mes petites bonnes femmes, n'essayez pas, vous seriez tout uniment ridicules. On peut singer Mme Chose ou encore Mlle Machin, mais celle-là, je t'en ratisse!»
C'est sûr que je pourrais bien devenir un peu folle à la pensée d'avoir pour bru un ange du firmament comme vous. Le beau malheur! Je guérirais après la noce. Je donnerais trois doigts de chaque main pour y être, à la noce. Voilà comme je dissimule, moi! Tenez! si la santé de mon Lucien était attaquée, je vous le dirais tout de même, à la bonne franquette.
Sa tête? Sa tête est aussi saine qu'un gland, ma perle. Seulement, il a ses migraines et on dirait quelquefois qu'il s'absente. Pourquoi? Parce que son coeur d'agneau est travaillé, tiraillé, tenaillé, quoi! Vous allez comprendre. Il a osé avec cette Jeanneton qu'il n'aime pas, avec vous qu'il idolâtre il n'a pas osé. Ça fait qu'il est malheureux et que sa tête éclate. Voilà l'histoire.
Mais que fait-on pour les possédés? on prie le bon Dieu qui est plus fort que le diable. J'ai tant prié le bon Dieu que mon garçon se dépossède petit à petit. Écoutez ça un peu:
Hier, qui était le cinquième jour depuis son retour de Paris, il m'a dit--et c'était de lui-même, je ne lui ouvrais pas la bouche de vous: «Olympe est encore plus belle qu'autrefois.» Moi, j'ai répondu en faisant celle à qui c'est bien égal: «Trouves-tu, garçon?» Il a ajouté d'un air pensif: «Oh! oui, bien plus belle!»
Il a du goût, c'est certain.
Quelque chose le tenait, et je m'en apercevais bien, mais je ne voulais pas l'interroger. Pas si bête!
Il faut vous faire observer ici entre parenthèses que, depuis son retour de Paris, le gars n'a pas prononcé une seule fois le nom de son orpheline. Il n'y a donc qu'à faire mine de n'y plus penser du tout, et j'ai dans mon idée que ça s'en ira à la douce, comme c'est venu.
Il y a ma neuvaine, aussi, et le pèlerinage, ces demoiselles n'ont pas tiré la réussite une seule fois sans vous trouver ensemble: le jeune homme blond et la dame brune. Les cartes, c'est de la superstition, j'en conviens, mais le grand jeu ne m'a jamais trompée. Et je vous dis, moi, que c'est un agneau qui ne savait pas écouter son coeur. Il vous a toujours adorée, toujours, toujours, à la sournoise, comme un poltron qu'il est.
Il a donc repris, au bout d'un petit moment, sans avoir l'air d'y toucher.
--Est-ce que tu crois qu'Olympe serait contrariée de me voir?
--Pourquoi Olympe serait-elle contrariée de te voir? C'est moi qui ai répondu ça.
--Dame, a-t-il fait, il y a si longtemps... et puis....
--Et puis quoi?
--Les histoires....
J'avais bonne envie de rire, mais je gardai mon grand sérieux.
Allez dire partout que la bonne femme radote, si vous voulez, mais il n'ose pas. Je le répéterais sur l'échafaud!
Pendant ces derniers jours, il n'a pas quitté le palais. Je lui avais fait écrire avec de la bonne encre par M. le président. Mais, malgré le grand zèle que la semonce de son chef lui a donné, hier soir, il était à la maison dès quatre heures. Jusqu'au dîner il a passé son temps à se bichonner: eau chaude, pommade, pâte d'amande et tout. Monsieur a fait recirer trois fois ses bottes qui ne reluisaient pas assez. Il a essayé onze cols de chemises. Enfin de grands projets!
Devinez-vous, chérie?
Moi, je savais d'avance. Je l'avais entendu marmoter en se fâchant après le noeud de sa cravate:
--Il faut que je la voie! Il le faut absolument!
Vous savez, mon trésor, pas d'enfantillage! Quand il va se présenter chez vous, aidez-le un peu, je vous en prie. Souvenez-vous qu'il n'ose pas.
En voulez-vous une preuve? Après le dîner, il a recommencé sa toilette sur nouveaux frais. Cette fois, je n'ai pas pu résister: j'ai été le regarder par le trou de la serrure. Sa chambre était un pillage. Il houspillait ses chemises blanches pour en trouver une comme il n'y en a pas. J'aurais donné gros pour que vous fussiez-là.
Rien n'était assez beau. Il a ôté ses bottes pour mettre des chaussures vernies. Je ne vous en dis pas davantage.
Et puis, au moment de partir, après avoir passé un quart d'heure à peiner sur ses gants, qui ne voulaient pas entrer, et comme il brossait son chapeau neuf, patatras! tout son courage a tombé à plat.
Il a ôté ses gants, d'abord en soupirant comme un malheureux. Après ça, il s'est déshabillé et mis au lit sans crier gare.
Voilà comme il est. Je ne l'ai pas dit à ces demoiselles, elles l'auraient griffé!
Mais, aujourd'hui, il m'a reparlé. C'est sérieux. Je réponds que ce sera pour ce soir. Je ne plaisante pas, il a eu toute la journée la figure qu'il avait quand il passait ses examens de droit. Méfiez-vous.
Chérie, j'ai cru bon de vous en toucher un mot pour que vous soyez gentille et que vous vous gardiez surtout de le déconcerter.
Oh! bien aimée! oh! divine! ma perle, mon diamant, la plus chère de mes filles! Si j'apprenais ce soir, avant de me coucher, que Dieu a exaucé ma neuvaine! si vous étiez à nous enfin! si je m'éveillais demain matin la plus heureuse des femmes et des mères!
Je vous embrasse mille fois, mais pas comme je vous aime, ce serait à vous étouffer.
_P. S._--Je n'ai pas dit un traître mot à ces demoiselles, bien entendu. C'est toujours notre cher mignon secret à nous deux. Célestine et Julie veulent vous embrasser au bas de ma lettre, je tourne la page; pas de danger qu'elles lisent. Elles sont la discrétion même et, d'ailleurs, je reste là pour les surveiller.
Pièce numéro 39 bis
Billet de Mlle Célestine.
Nous ne savons rien, rien de rien. Maman nous traite comme deux bébés. Il nous est défendu même de deviner.
On veut vous dire seulement, à la hâte, qu'on vous aime bien, bien, bien, et encore mieux.
Maman ne veut même pas que nous fassions nos noeuds de tour de cou comme vous. Ce n'était pourtant pas pour vous ressembler, c'est si impossible!
Mon frère ne bouge plus du palais. On jurerait qu'il n'a jamais été à Paris. Moi, je n'ai jamais cru à l'orpheline.
Des baisers, et laissez tomber quelque part une miette de votre grâce, j'irai la becqueter.
Pièce numéro 39 ter
Billet de Mlle Julie.
Ma soeur a tout dit, l'égoïste. Le droit d'aînesse est pourtant aboli. Elle veut jusqu'à la miette. Laissez-en tomber deux.
C'est vrai, pourtant, que nous ne savons rien. L'ignorance ouvre la porte aux rêves. Moi j'en fais de bien beaux, et vous y êtes toujours.
Quant à Lucien, je ne m'y suis jamais trompée. Des âmes ordinaires pouvaient concevoir des inquiétudes et se méprendre à cette erreur du jeune âge, mais moi, je savais quelle empreinte profonde restait gravée dans le coeur de mon frère. Vous êtes de celles qu'on ne peut oublier, Olympe, aussi ne craignez pas d'aimer.
Pièce numéro 40
(Écrite et signée par la marquise Olympe de Chambray.)
Yvetot, 23 juillet 1865.
_À M. Ferrand, président, etc._
Cher et digne ami, pour ce qui me regarde, je vous prie en grâce de laisser en repos M. L. T.... Comme juge, il vous appartient, mais comme prétendant à ma main, je désire qu'on lui garde sa liberté tout entière. Je crains le ridicule. Cette excellente Mme T... est justement la femme qu'il faut pour noyer quelqu'un sous le ridicule. Au lieu de vous mettre ainsi contre moi, digne ami, venez à mon secours.
Et ne vous représentez pas votre Olympe sous les traits de Phèdre, brûlant comme un tison pour le bel Hippolyte qui la dédaigne.
_Note de Geoffroy_.--Ce billet m'arrêta et me fit rêver longuement. Je recherchai dans le dossier le fragment anonyme qui avait été adressé à Lucien par un correspondant également anonyme, lequel était M. Louaisot, je croyais le savoir désormais.
Je parle ici de cette demi-feuille où une inconnue--la marquise?--se confessait en un style froidement dépravé à un inconnu--le président Ferrand?--et qui était accompagnée de la fameuse légende: «Devine devinaille», etc.
Cette demi-feuille m'avait laissé une impression presque sinistre. J'y flairais le crime en une complicité qui épouvantait ma raison.
Je comparai minutieusement l'écriture du fragment avec celle du billet portant la signature de Mme la marquise.
C'était là un travail qui ne pouvait aboutir à rien de concluant, car le fragment contenait cette phrase: «J'écris maintenant aussi lestement de la main gauche que de la main droite.... Vous m'avez donné des talents de faussaire.»
Il n'y avait aucune espèce de rapport entre l'écriture du billet et l'écriture du fragment. Aucune.
Pièce numéro 40 bis
(Mention écrite de la main de Lucien.)
J'ai rapproché la pièce qui précède du n°32 (devine devinaille). Je repousse les pensées que fait naître ce fragment comme on se débarrasse d'un impur cauchemar. Je ne juge pas Mme de Chambray que j'ai tant aimée et respectée.
Mais je déclare en conscience que, pour moi, le président Ferrand est un honnête homme.
Pièce numéro 41
(Écriture de M. Louaisot, sans signature.)
Pas d'adresse. Paris, 23 juillet 65.
Je suis étonné de ne rien recevoir de vous. Est-ce que vous dormez? Le moment ne serait pas bien choisi.
Je n'ai aucun avis à vous donner, mais si par hasard vous reculez maintenant devant l'arrestation et ce qui s'ensuit, que faire de la petite?
Vous m'avez mis en avant, allez-vous me lâcher?
Après la visite domiciliaire, pas moyen de reprendre l'enfant à la maison.
La police et la justice pataugent, selon leur habitude. Ça fait plaisir, mais ça ne mène à rien. Il serait grand temps de leur fournir un point de départ raisonnable, sous main, s'entend, et de les prendre par la patte pour les conduire tout doucement sur le chemin de la _vérité_ (ce dernier mot était souligné au crayon.)
Je vous prie de me répondre courrier pour courrier, ça en vaut la peine. Je suis très ennuyé de cette histoire, indépendamment même de la descente de police, qui a porté atteinte à la considération dont je jouis dans mon quartier. Vous aurez à m'en tenir compte.
Pièce numéro 42
(Écrite par la marquise de Chambray, non signée. Réponse à la précédente sans date ni adresse.)
Ne précipitez rien. Laissez les choses en l'état. J'éprouve un sentiment de pitié pour cette jeune fille.
Il paraît revenir à d'autres sentiments. On m'annonce sa visite pour ce soir même. Je veux attendre et voir.
Demain, je vous enverrai mes instructions.
Pièce numéro 43
(Écrite par Lucien Thibaut, non signée.)
Yvetot, 23 juillet 1865, 11 heures du soir.
_Pour Geoffroy._
Tu vas recevoir de mes nouvelles. J'ai mis hier une lettre à la poste pour toi.
Cette lettre va franchir la mer et aller à Constantinople pour répondre à tes questions amicales sur ma famille et sur moi. Tu y verras notre intérieur, car nous demeurons momentanément ensemble, ma mère, mes soeurs et moi, depuis mon retour de Paris.
Ma lettre d'hier ne te portera aucun mensonge, mais combien elle est éloignée pourtant de la vérité!
Vas-tu deviner sous le calme de ma prose l'orage que je porte en moi?
Sur mon honneur, je n'avais jusqu'à aujourd'hui, aucune raison pour te rien cacher. Je me taisais par timidité ou mauvaise honte, mais derrière mon silence, il y avait l'ardent désir de t'ouvrir mon âme.
Mais il est bien certain que je ne suis pas complètement mon maître. Il m'arrive d'agir sous une impulsion qui n'est pas mienne, quoiqu'elle n'émane pas non plus d'une volonté étrangère.
Je t'ai déjà parlé de cela, et les faits vont expliquer malheureusement ce que ma parole peut avoir d'obscur.
Aujourd'hui, pour la première fois de ma vie, j'ai commis une action dont je me repens. Il y a quelque chose entre moi et ma conscience. Ce que je n'osais pas t'écrire autrefois, j'oserais encore bien moins te le dire.
Et, cependant, il faut que je me confesse. C'est un impérieux besoin. J'ai défiance de moi.
Je sais, ou, du moins, je crois encore que ma raison est intacte; mais il y a autour de ma raison des murmures et des menaces. Je les entends. J'en suis troublé. Je voudrais chasser ces ombres qui m'importunent.
Il m'est arrivé d'agir sous la pression d'une force que j'appellerai impersonnelle. Ce n'est plus une crainte, c'est un remords que j'ai. L'acte est accompli.
Bien plus, il m'est arrivé d'écrire sous la dictée.... Je dis bien: sous la dictée d'un autre _moi_ que moi.
Je reconnaissais mon écriture, je me voyais tracer les caractères, et les pensées fixées sur le papier par ma propre main ne m'appartenaient pas. Non! Elles allaient même contre les pensées qui m'appartenaient.
Cet autre moi vaut mieux que moi. Il est plus sévère que moi, et plus juste. Il sait des choses que j'ignore.
Aussi ai-je pris déjà depuis longtemps un biais pour assurer ma confession.
Il n'y a plus, j'en suis sûr, rien d'extravagant ni même de puéril dans ce fait de t'écrire journellement des lettres qui ne te sont pas envoyées. Je les garde toutes pour toi.
J'y joins certaines pièces authentiques et explicatives, recueillies par moi que je classe autant que possible selon leur ordre chronologique.
Cela forme déjà un _dossier_, pour employer le langage de ma profession.
Et le dossier est gros.
Avec ce dossier, tu instruiras un jour le procès de ma vie.
Je le veux. C'est mon espoir qui n'est pas sans mélange de crainte. Je t'ai choisi pour cela entre tous ceux que je connais. Tu ne me refuseras pas.
Jusqu'à cette heure, cependant, une lacune a existé dans la série de ces pages en apparence détachées, mais qui forment un tout suffisamment complet. J'ai supprimé, par un sentiment de pudeur--ou de douleur--les feuilles _écrites par moi quand je ne suis plus moi._
L'idée de passer pour fou me faisait frayeur et honte.
À dater d'aujourd'hui, je ne détournerai plus rien.
Tu nous verras tous deux, moi et mon ombre....
_Minuit_.--Je me suis arrêté, mon pauvre Geoffroy. J'ai hésité, je tergiverse au moment même où je fais parade de ma sincérité future. C'est bien vrai: toute cette exposition solennelle a pour but d'apporter un retard au récit des événements de cette soirée.
Trêve de préliminaires! Je veux parler clairement et brièvement:
Depuis dimanche--nous sommes au jeudi soir,--je sais où est ma petite Jeanne. La façon dont je l'ai appris te semblera singulière.
J'étais arrivé l'avant-veille de Paris, où toutes mes recherches étaient restées vaines. Le matin du dimanche, au sortir de la messe, je trempais mes doigts dans le bénitier, suivant d'assez près ma mère et mes soeurs qui causaient sous le porche avec leurs amies, quand je me sentis coudoyer brusquement.
Je me retournai. Il y avait derrière moi, parmi nos autres Cauchoises, une paysanne encore mieux endimanchée que les autres et dont la figure écarlate resplendissait sous une immense coiffe, chargée de broderies.
J'avais reconnu d'un coup d'oeil la florissante Hébé du Jupiter des renseignements, rue Vivienne, au coin du passage Colbert.
Elle me prit de l'eau bénite au doigt.
Au lieu de faire le signe de la croix, elle mit un doigt sur sa bouche et sortit de l'église.
Je la suivis de loin jusqu'au bout de la ville où elle prit un sentier à travers champs.
Elle s'arrêta derrière une haie, regarda tout autour d'elle, et, sans mot dire, me remit une lettre que j'ouvris précipitamment.
La pensée de Jeanne était en moi, comme toujours. Voici la lettre:
Pièce numéro 43 bis
(De la main de M. Louaisot, non signée. Sans date ni adresse.)
Ceci, cher Monsieur, est _gratis et pro Deo_, sauf le picotin de ma mule qui se trouve par hasard en promenade dans votre localité.
Ne vous évanouissez pas de joie en lisant les lignes suivantes. Votre tourterelle, à qui ne manque aucun membre et qui jouit même d'une santé parfaite, est en ce moment au village de Frémetot, site charmant, sur la route de Lillebonne, dans une maison où Pélagie vous conduira volontiers, si vous le lui demandez poliment.
Elle irait même, j'en suis certain, car elle est bien bonne fille, jusqu'à vous prêter la main pour un enlèvement. Est-ce gentil de sa part?
Soit dit sans vouloir vous effrayer, mon cher Monsieur, il ne faut pas vous amuser à réfléchir. Le cas est diablement grave. Un danger qu'il ne m'est pas permis de vous spécifier menace la pauvre enfant: un cruel danger.
Si vous n'avez pas fait usage encore du _Sésame ouvre-toi_, que j'ai eu l'honneur de vous céder à crédit, dépêchez-vous. Il n'est que temps, si vous voulez éviter la catastrophe.
Vous entendez: La catastrophe. Le mot n'est ni trop gros ni trop mince, il dit juste la chose.
Grâce au talisman que vous savez, la divine O... irait jusqu'à réfugier chez elle notre petite minette. _J'en suis sûr_.
_Mémento_: le codicille.
Pièce numéro 43 ter
(Suite de la lettre de Lucien.)
Pélagie s'était assise sans façon sur le talus, ses jupes relevées à l'économie. Elle me regardait lire d'un air bon enfant. Quand j'eus fini, elle me dit:
--Faut tout de même qu'on ne soit pas méchant pour être encore vos bienfaiteurs, après que vous nous avez flanqué le commissaire chez nous, rue Vivienne, dans une maison qui regorge de l'estime de son quartier. Et qu'on ne détenait l'enfant que pour son avantage, à seule fin de l'empêcher d'aller en prison tout à fait.
--En prison! m'écriai-je. Et pourquoi irait-elle en prison, grand Dieu!
Pélagie me fit un petit signe de tête caressant.
--Le patron vous appelle toujours comme ça: «l'agneau», dit-elle au lieu de répondre. Ça vous coiffe assez bien. Mais faut être juste, vous êtes fièrement joli garçon tout de même pour un juge! Voyez-vous, si j'ai parlé prison à propos de la petiote, c'est que tout le monde n'est pas bonnes gens comme nous. Il y a des traîtres et filous qui peuvent avoir censément l'idée de la persécuter dans leur propre intérêt pécuniaire.
--Est-elle du moins à l'abri, demandai-je, dans cette maison de la route de Lillebonne?
--Pour ça, pas déjà tant, répondit Pélagie: à l'abri comme qui dirait sous un chêne qu'a perdu ses feuilles, quand il fait de la pluie. J'entendais, mais j'avais peine à comprendre.
Pélagie reprit en tirant de sa poche un bon gros talon de pain, coupé en deux et farci moitié beurre, moitié fromage:
--On serait bien bête aussi de se laisser manquer, pas vrai, M. le juge? Désormais, je ne déjeunerai guère que dans une heure d'ici. Quant à la petite, je garantis bien les gens chez qui elle est, mais c'est sous le rapport qu'ils ne valent pas cher.... Oui, oui, pardienne, tout ça vous embarrasse, vous aimeriez que quelqu'un vous tirerait de cette ornière-là. En plus que si vous voulez emmener votre bergère, on ne peut pas fabriquer ça en plein jour, rapport aux mauvaises langues d'Yvetot, qui vous en ont, des yeux!
--C'est juste, répliquai-je, travaillant avec désespoir à combiner un plan qui eût le sens commun. Pouvez-vous me dire comment faire, vous, ma bonne fille? Pélagie aurait pu servir de modèle pour peindre l'appétit des consciences pures. Elle avalait sans effort ni douleur des bouchées véritablement formidables. Un instant, elle resta plantée devant moi à me regarder en silence. Elle riait bonnement: du beurre à un coin de sa bouche et du fromage à l'autre.
--Voilà donc ce que c'est, poursuivit-elle tout à coup, je ne peux pas laisser un jeune homme dans le pétrin, c'est plus fort que moi, risque à la risque, je vais me fendre! Vous savez bien, mon frère?
Jamais je n'avais ouï parler de son frère.
--Mon frère Nicolas? Il s'est laissé tombé au sort comme un imbécile, et il nous manque vingt pistoles, comme ils disent ici, pour l'empêcher de partir soldat. À Paris, ça fait deux cents francs. Si ça vous va d'obliger notre famille de cette petite somme là, ce soir, à la brune tombée, sans le moindre dérangement pour vous, je charroierai la petite à la porte de derrière de chez vous, et vous l'emballerez censé par le jardin, ni vu ni connu, ça vous chausse-t-il, mon joli magistrat?
J'acceptai avec empressement, et je lus dans les yeux de Pélagie combien elle regrettait de n'avoir pas demandé davantage.
--Vous payerez bien à souper en sus, pour moi et Nicolas? ajouta-t-elle, en me tapant dans la main à la Normande: marché fait! Vous en êtes quitte à bon compte. Espérez jusqu'à ce soir, huit heures, et préparez le dodo de l'enfant.