Le dernier vivant

Chapter 12

Chapter 123,933 wordsPublic domain

--Le temps est de l'argent, Monsieur. Les Anglais comprennent cet adage, et c'est ce qui place leur patrie à la tête des nations chrétiennes. Je suis obligé de prendre ma nourriture à bâtons rompus. Il m'arrive parfois de me comparer gaiement aux chevaux de fiacre, qui mangent l'avoine dans un sac, suspendu à leur cou. Ça ne m'empêchera pas d'avoir mon cabriolet, au contraire... je parie que vous avez trouvé dans le dossier plus d'une allusion à mon cabriolet?

--Plus d'une, répondis-je en souriant aussi bonnement que possible. Je dévorais déjà ma première aile de poulet froid.

Le garçon servit à M. Louaisot de Méricourt un large bol plein de chocolat où les trois petits pains furent émiettés avec un soin méthodique l'un après l'autre.

--Le pauvre cher jeune homme, reprit-il, se moque de moi de son mieux dans ces lettres qu'il accumule au lieu de les mettre à la poste. En avez-vous reçu assez aujourd'hui, Monsieur! Il n'écrit pas encore trop mal pour son état. Quant à moi, le fait est que mes pantalons sont doués d'un talent extraordinaire pour attirer la crotte. J'en ai vu de tout neufs qui arrivaient de chez le tailleur et qui se mouchetaient au mois d'août, après six semaines de sécheresse. On ne va pas contre la destinée. Hé! hé! mon cher Monsieur, vous voyez que je prends bien la plaisanterie, et jamais un client n'a pu m'accuser d'être mauvais coucheur. M. Lucien Thibaut est un client. Un bon!

Il avala une pleine cuillerée de sa soupe au chocolat avec une satisfaction évidente, et m'envoya par-dessus ses lunettes une de ces flambantes oeillades qui donnaient à sa physionomie un caractère si particulier.

--Une drôle de macédoine, n'est-ce pas, reprit-il rondement, cette aventure-là! Et embrouillée! Une vache, comme on dit, n'y reconnaîtrait pas son veau. Eh bien, pas du tout! C'est clair, au fond, comme un petit verre de genièvre. Seulement, il y a manière de poser la question, et le pauvre diable n'est pas de première force aux dominos, quoiqu'il ait porté la robe. Si Mme la marquise, la belle Olympe, comme notre innocent l'appelle, se donnait la peine d'établir un petit résumé, ce serait autrement fabriqué, je vous en signe mon mandat à vue!

Il s'arrêta pour piquer ses lunettes d'un coup de doigt et ajouta en me regardant amicalement:

--Je parie que celle-là, vous ne seriez pas désolé du tout de faire sa connaissance? Je mis encore toute la bonne grâce possible à confesser qu'il avait deviné juste.

--J'aime les bons enfants! s'écria-t-il. On me gagne tout de suite quand on ne fait pas de manières. Où en êtes-vous?

--De mon dépouillement?

--Oui, répéta-t-il en ricanant, de votre dépouillement.

--J'en suis à la lettre de François Bochon, le domestique.

--Au n°38! fit-il. Allons, allons, ce n'est pas mal travaillé pour un seul soir. Et commencez-vous à comprendre un peu?

--Pas beaucoup.

--J'aime la franchise. Vous avez bien dit ça: «Pas beaucoup!» Eh bien, cher Monsieur, plus vous avancerez, moins ça se débrouillera.

--Vraiment?

--Oui, c'est comme j'ai l'honneur de vous le spécifier: ça va toujours en se brouillant.

--Alors, je ne comprendrai jamais?

--J'en ai peur... à moins, toutefois, que vous ne trouviez le dévidoir.

--Quel dévidoir? demandai-je en cessant de manger.

--Mon cher Monsieur, répliqua-t-il gravement, il n'y a pas d'écheveau saccagé par les chats qu'on ne puisse démêler quand on a un outil avec la manière de s'en servir.

--Et vous avez le bon outil, vous, M. Louaisot?

--C'est vraisemblable.

--Avec la manière de s'en servir?

--Peut-être. Il y a tant et tant de marchandises au fond de mes tiroirs! Je n'ai pas besoin de vous dire, car vous l'avez bien vu, que je suis un peu dans tout ça.... Pas comme vous le croyez! Non, non, non, non! jamais je ne laisserai mon meilleur ami fourrer sa patte dans un trou qui peut cacher une souricière. Et mon meilleur ami, c'est moi, Monsieur!

Il se redressa tout content de m'apprendre cette circonstance, et son regard sollicita mon approbation.

Je saluai. Il poursuivit:

--Règle générale et de conduite: je reste sur le sentier battu, bras-dessus bras-dessous avec ma conscience. Ne me cherchez jamais dans les broussailles. Nous causons, pas vrai? J'ai déjà eu l'avantage de vous dire que j'aurais pu jeter au feu tous ces papiers-là aussi facilement que j'avale la dernière cuillerée de ma bavaroise. Pas si bête! j'ajoute maintenant qu'ayant lu tout ce tohu-bohu depuis la première ligne jusqu'à la dernière--la profession le veut,--je savais parfaitement que le pauvre garçon vous appelait comme le Messie; j'aurais donc pu, au choix, vous cacher son adresse que vous n'aviez su découvrir nulle part, ou vous envoyer à Chaillot.... Est-ce vrai?

--C'est très vrai.

--Pourquoi faire? moi! gêner les clients! Allons donc! Vous me prenez pour un autre! J'ai été enchanté de nouer des relations avec vous. Et je vous dis du meilleur de mon coeur: donnez-vous la peine d'entrer dans l'embrouillamini, M. Geoffroy de Roeux, il y a place pour tout le monde. Vous êtes le bien venu. On vous attendait. Je vous ouvre les deux battants de la porte.

Il reprit haleine pour achever:

--Cher Monsieur, voilà comme je suis. Vous savez mon mot: ça nourrit l'affaire!

Tout en parlant, il avait trouvé moyen de dépêcher superbement sa pâtée, dont il ne restait plus trace au fond du bol.

Et il souriait, et il clignait tour à tour des deux yeux, et il tapait des petits coups triomphants sur ses lunettes d'or au travers desquelles ses yeux jaillissaient en gerbes d'étincelles. En vérité, cet homme-là ne pouvait être un gredin à la douzaine. Il grandissait l'intrigue.

Il attirait le regard vers le côté fantastique--le côté doré du drame.

Dans les nuages, en effet, tout au fond du mystère, j'avais déjà deviné la fatale influence de l'or qui est partout où il y a du sang. Et je me rappelais la phrase que M. Louaisot lui-même avait laissé échapper en parlant à Lucien: «Vous êtes peut-être millionnaire sans le savoir...» M. Louaisot, comme s'il eût deviné ma pensée, reprit la parole en ces termes:

--Mon cher Monsieur, il y a de l'argent, un argent énorme! Je ne vais pas vous mettre les points sur les i comme çà du premier coup, ni vous verser dans le creux de la main le fond de ma boutique, mais s'il n'y avait pas d'argent, est-ce que je serais là-dedans?

Vous me demanderez peut-être: où est-il, l'argent?

Ça, c'est de l'enfantillage, du moment que vous ne dites pas: «Je donne tant pour la consultation.»

L'argent est où il est, en dessus ou en dessous. Dans vos papiers, vous allez entendre parler de tontine, d'héritage, tout ça est vrai,--mais tout ça ne signifie rien.

L'argent se pioche, Milord, on ne le cueille pas comme les roses.

Ils m'amusent, ma parole! Et, tout en me laissant amuser, j'ai déjà pêché quelques bagatelles agréables. J'ai des appointements fixes. Payés par qui? Voilà. L'or qu'on attaque a bien le droit de se défendre. Les assiégeants financent aussi. C'est la guerre à coups de pourboire.

Mme la marquise a toujours la main au porte-monnaie. Quelle femme, instruite, artiste, jolie, elle a tout pour elle....

Ici, M. Louaisot se baisa le bout des doigts pour ponctuer sa phrase, et ses lunettes s'allumèrent.

--Et riche! poursuivit-il. Mais il faut me comprendre, cher Monsieur, la fortune que peut avoir celui-ci ou celle-là, ce n'est pas l'argent de l'affaire. L'affaire a son argent à elle comme chaque arbre a son fruit. La brave Mme Thibaut qui suppute l'avoir de chacun par livres, sous et deniers évalue, je crois, la belle Olympe à 80.000 francs de rentes. C'est aimable, mais il n'y a pas là de quoi donner des cabriolets à ses pages. Nous avons mieux.

J'ai eu aussi quelques émoluments de ce pauvre M. Thibaut; j'en ai pu recevoir même de la gentille photographie, indirectement. Ne dédaignons rien. Il n'y a pas jusqu'à vous, mon gentilhomme, qui ne m'ayez apporté en hommages six beaux écus de cinq francs, sans compter le picotin de ma mule.

Et, soyez tranquille, entre nous deux ce n'est pas fini: vous m'en apporterez bien d'autres!

Il s'arrêta parce qu'il avait vu la fin de la corbeille de gâteaux qu'on avait mise sur la table avec sa bavaroise.

--Garçon, commanda-t-il, ma paillasse!

--Mais pourquoi vous payerais-je un nouveau tribut? demandai-je.

--Pour savoir, cher Monsieur, me répondit-il.

Le garçon lui apporta «sa paillasse» qui consistait en un grand verre, à demi plein de curaçao tout versé et une carafe de thé froid.

--Pour savoir quoi? demandai-je encore.

--Il y en a qui ajoutent un peu d'extrait de menthe, dit-il, au lieu de me répondre, c'est la vraie mixture américaine: la menthe remplace le thé. Les membres de _la Société Républicaine Nord et Sud contre l'usage des Spiritueux_ n'ont pas d'autre tisane, mais moi, comme je ne suis pas compagnon de la Tempérance, j'ai le droit de boire quelques gouttes d'eau de temps en temps.... Pour savoir quoi? disiez-vous. Parbleu, ceci ou ça: ce que vous aurez besoin d'apprendre. J'aurais écrit sur mon enseigne: _résolveur_ de problèmes, si le mot était français. Conscience, mon cher Monsieur, minutie dans les détails, possibilité de répondre à toute question quelconque, tel est le prospectus d'une profession dans laquelle le résultat à atteindre, c'est d'acquérir un fil comparable à celui du meilleur rasoir anglais, sans jamais perdre la candeur du lys de la vallée.

Voici comme je m'exprimais l'autre soir en m'adressant à un fin finaud, obtus comme ma pantoufle qui laissait percer une velléité de se moquer de moi. C'était dans son intérêt, je lui disais:

--N'essayez jamais de m'englober, bonhomme, c'est au-dessus de vos moyens! Tempérament robuste, caractère gaillard, mouvements alertes, bon pied, bon oeil, avancé, il est vrai, et même libéral en politique, mais sachant respecter le sergent de ville dans l'exercice de son sacerdoce, je suis l'image du Théâtre-Français, chantant ce beau vers, pour gagner sa subvention:

Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon sac!

Comptez sur vos doigts, mon neveu, je n'ai ni volé, ni dessiné de fausses signatures, ni frappé des pièces en étain,--encore moins assassiné. Fi donc! au dix-neuvième siècle! Bon pour le Moyen âge.

La loi, voilà ma passion. J'en dîne et j'en soupe, tant je l'aime!

La loi ne défend pas d'engraisser un dindon, Monsieur. Et une affaire? Pas davantage. Il faudrait aussi qu'elle fût toquée, la loi pour empêcher un citoyen français de se laisser conter des anecdotes attachantes. On m'en conte, je les collectionne, est-ce un attentat? Mais alors que devient la liberté, soit des croyances, soit même des entournures? Je me fais Patagon! Guerre aux tyrans! Pour un esclave est-il quelque danger? à bas le gouvernement! aux armes! on assassine nos bénéfices!... Ah! bigre, Monsieur, voilà le monde qui sort du spectacle.

M. Louaisot de Méricourt s'était sincèrement animé en parlant. Son nez gesticulait et sa petite bouche s'ouvrait, ronde comme le bec d'un oisillon qu'on pâte. L'idée de l'injustice atroce qu'on pourrait commettre en ruinant son industrie, l'avait transporté d'une pieuse fureur.

Mais il s'apaisa comme il s'était monté à la minute.

Sa paillasse était consommée, et le mouvement de sortie commençait sous le péristyle de l'Opéra.

--Une soupe au lait, Monsieur, dit-il en tapant la garniture de son porte-monnaie contre la table pour appeler le garçon; je ne connais pas d'autre image pour symboliser ma nature. Je m'enlève, je retombe, pas plus de fiel qu'un enfant. J'espère que vous me pardonnez?

--De tout mon coeur!

--J'ai l'honneur de vous remercier. Enchanté d'avoir passé quelques instants avec vous. Je vais avoir le regret de prendre congé parce que je dois reconduire une petite dame.

Je crus voir qu'il se rengorgeait un peu en prononçant ces derniers mots. Il paya le garçon et jeta un coup d'oeil à la glace qui lui renvoya son sourire éminemment satisfait.

--Cher Monsieur, reprit-il, maintenant achevez votre lecture tout à votre aise. Après tout, ce fatras propose un rébus assez piquant pour un amateur. Quand vous aurez fini, si vous croyez avoir besoin de mon expérience, vous savez mon adresse. Ma collection de petites histoires est entièrement à votre service.

J'étais en train de le remercier poliment, lorsque la surprise m'arracha un cri qui le fit changer de couleur, deux fois dans une seconde.

--Je suis nerveux comme une douairière... balbutia-t-il en manière d'explication.

Mais je ne songeais guère à ses nerfs, ni à son trouble, quoiqu'il eût véritablement fait un saut de côté comme un homme à qui on aurait mis un revolver sous le nez.

Je venais d'apercevoir, par la fenêtre, au haut du perron de l'Opéra, cette jeune femme si belle et si triste que j'avais vue, le matin même dans la chambre de Lucien.

Celle qui guettait son sommeil pour entrouvrir une porte et glisser un regard; celle qui m'avait dit avec une si douloureuse mélancolie: «Il n'aurait pas de plaisir à me voir.»

Elle donnait le bras à un homme entre deux âges, grave d'apparence et portant haut. La figure de cet homme était régulière; le dessin de ses traits, nettement et finement sculptés avait de la noblesse et sa taille imposait quoiqu'elle ne fût pas beaucoup au-dessus du niveau ordinaire. Ses cheveux bouclés avaient ce gris uniforme et brillant qui est presque une parure.

Son habit noir, ample comme il convenait à l'âge qu'il montrait, me sauta aux yeux par sa remarquable élégance: élégance simple, presque austère et qui venait peut-être uniquement de la façon dont il était porté.

Sa boutonnière avait la rosette de la Légion d'honneur qui est la même en tenue de ville, pour les simples officiers, pour les commandeurs et pour les grands-officiers. Il y a d'ailleurs une foule de gens, décorés par le roi de Barataria, qui s'émaillent de fleurs à peu près semblables: Cela ne dit donc rien. Mais cela disait sur la poitrine de cet homme.

Évidemment, il aurait pu être le père de la femme charmante qui s'appuyait à son bras, et pourtant, l'idée ne venait point qu'il pût être son père. Il n'avait pas l'air d'un mari.

Cette dernière phrase peut sembler ridicule, mais elle dit mon impression.

Je me souviens que mon regard resta fixé sur ce visage blanc, mais d'une belle blancheur de marbre, dont l'expression me frappa comme un point d'interrogation. Je me demandai: est-ce un homme d'État? est-ce un penseur? Pour moi, ce ne pouvait être le premier venu, prince des affaires ou de la propriété. La lumière du gaz glissait sur ses traits pour éclairer en plein ceux de sa compagne, qui me parut plus splendidement belle encore que le matin. Ils étaient arrêtés, attendant sans doute leur voiture. Ils ne se parlaient pas.

M. Louaisot de Méricourt, cependant, s'était remis, parce que son regard ayant suivi la direction du mien, il avait découvert le motif de mon exclamation. J'avoue que je ne m'étonnais pas du tout d'avoir à le ranger dans la catégorie des gens qui ont comme cela des alertes. Il parlait si souvent de conscience!

--C'est bête, les nerfs, dit-il encore, les miens surtout, un rien les met en danse; ça vous étonne donc de la rencontrer ici?

--De qui parlez-vous? demandai-je.

--Mais... ah ça! vous ne la connaissez peut-être pas! Allez-vous jouer au fin avec ce bon M. Louaisot de Méricourt?

--Je l'ai entrevue, une seule fois....

--Où ça?

--Chez le Dr Chapart.

--C'est-à-dire chez M. Lucien Thibaut. Quelle drôle de tocade de la part d'une personne si bien! Mais il n'y a pas que l'amour pour mener le monde à la ronde. On peut avoir d'autres raisons.... Vous êtes en train de deviner son nom pas vrai?

--Serait-ce Mme la marquise de Chambray?

--En propre original. Est-elle assez superbe!

--Et... son cavalier? demandai-je.

--Ce n'est pas un cavalier, ni même un fantassin, c'est un homme assis. Devine devinaille!...

Il prononça ces deux mots du ton qu'on prend pour souligner une allusion.

Le tranchant de son regard était sur moi. Un nom vint à mes lèvres, mais je ne le prononçai pas.

--C'est ça, parbleu! me dit M. Louaisot, tout comme si j'eusse parlé, c'est bien ça! Et qui voudriez-vous que ce fût, sinon M. le président, son vieil ami, son ancien tuteur, presque son papa, quoi! Seulement, il a monté en grade. C'est maintenant M. le conseiller, depuis qu'il appartient à la cour impériale de Paris. M. le conseiller Ferrand et sa belle compagne avaient descendu le perron et gagné leur équipage.

--Voilà qui va donner du montant à votre lecture, mon cher Monsieur, reprit Louaisot en habillant ses grosses mains de gants tout neufs et mal faits.

--Et celle-ci! Et celle-ci! m'écriai-je encore au lieu de répondre.

À la place occupée naguère par Mme la marquise de Chambray en haut des marches, et sous le même jet de gaz, une très jeune personne se tenait debout maintenant et semblait chercher quelqu'un dans la foule.

Pour mieux regarder elle avait soulevé le voile-masque qui cachait ses traits.

J'aurais juré que je reconnaissais l'original du portrait-carte à moi montré par Lucien,--ce sourire animé qu'il avait nommé Jeanne Péry.

Seulement, ici, les traits seuls restaient, les traits mignons, jeunes, charmants: ils n'avaient plus de sourire.

Pouvais-je m'en étonner? Je ne connaissais pas encore l'histoire entière de cette malheureuse enfant, mais ce que j'en savais suffisait amplement à expliquer pourquoi le sourire avait disparu de ses yeux et de ses lèvres.

M. Louaisot n'eut point de tressaillement, cette fois; il regarda sous la marquise du théâtre et activa la mise en place de ses grands gants.

--Ah! ah! fit-il, celle-ci! Vous êtes diablement curieux, savez-vous? Allez-vous me demander comme ça l'extrait de baptême de toutes les dames et demoiselles qui vont sortir ce soir de l'Opéra? Mais je suis de bonne humeur, et j'en ai motif, vous allez bien le voir! Celle-ci, c'est... ma foi, oui, c'est cela: le mot de l'énigme en chair et en os, la clé du mystère, le noeud de l'intrigue. Pas davantage, Monsieur! Elle n'a pas la beauté de Mme la marquise, il en faut pour tout les goûts, mais comme elle est plus jolie, hein? Et un petit chic! Moi, elle me va... et quand à son nom, vous l'avez lu trente-deux fois cette nuit. J'ai l'honneur de vous présenter la «petite photographie». À vous revoir! Elle m'attend, le cher bijou! Je n'ai pas encore tout à fait renoncé à plaire, dites donc!

Il prit son chapeau d'un geste victorieux et ajouta:

--Finissez la lecture. Cassez-vous la tête. Il y a de l'argent en masse--et il reste des chiens à qui jeter votre langue, Monsieur et cher client. À l'avantage!

Au moment où il passait la porte, la jeune fille du péristyle descendait les marches avec son voile baissé, et je les perdis de vue derrière les voitures.

Dix minutes après, j'étais à l'ouvrage, bien commodément étendu entre mes draps, ma lampe sur ma table de nuit, mon paquet de papiers sur ma couverture.

Je ne lisais pas encore, mais, je le répète, j'étais au travail.

Pour une oeuvre du genre de celle que j'avais entreprise, il faut non seulement rassembler les éléments, mais encore les retourner entre ses doigts, les rapprocher, les comparer, les briser même, parfois--pour voir ce qu'il y a dedans.

Lucien m'avait choisi parce que je suis un peu diplomate et un peu romancier.

Je lui devais de mettre en oeuvre, autant que j'en ai le moyen, les procédés de l'un et l'autre métier.

Je fermai les yeux avant d'ouvrir le dossier.

Et je regardai en moi-même. J'avais besoin de classer mes souvenirs.

Il y avait d'abord et avant tout M. Louaisot de Méricourt.

Ce soir, en lisant l'entrevue de ce dernier avec mon pauvre Lucien, je m'étais étonné plus d'une fois de voir que Lucien n'opposait aucune barrière à la loquacité calculée de l'agent d'affaires.

Je m'étais dit: Si je le tenais, moi, ce Louaisot, il ne m'échapperait pas comme cela!

Je venais de le tenir, et il m'avait échappé.

Il m'avait échappé depuis la première parole jusqu'à la dernière.

Il avait, ce bonhomme, le singulier talent de parler non pas tout à fait pour ne rien dire, car il embrouillait, il inquiétait, il déroutait, mais pour ne jamais dire le mot qui éclaire.

Je fis comparaître M. Louaisot au tribunal de ma mémoire. Je lui demandai: qui es-tu? que veux-tu? qui sers-tu?

Et son ombre évoquée ne me répondit pas plus catégoriquement qu'il n'eût fait lui-même.

Il me sembla entendre encore cette phraséologie à la fois commune et bizarre, aiguisant à plaisir l'envie de savoir, comme certaines épices irritent le besoin de manger ou de boire.

Était-ce un homme fort ou seulement un bavard un peu plus adroit, un peu moins imprudent que les autres bavards?

Il y avait ce diabolique regard qui le rehaussait. Je ne peux dire à quel point les lunettes de ce bonhomme flambaient dans mon souvenir!

Leurs fantastiques rayons éclairaient deux figures de femmes; les deux héroïnes de la pièce: Mme la marquise Olympe de Chambray, Jeanne Péry.

Je venais de les voir en quelque sorte l'une à côté de l'autre.

Cette marquise avait, en vérité, grande tournure, à part même sa beauté sans rivale.

Il m'étonnait de plus en plus, qu'elle eût jeté son dévolu sur mon pauvre Lucien. Je ne concevais plus du tout, depuis que j'avais vu «l'incomparable Olympe» cette passion acharnée qui s'adressait justement au modeste juge du tribunal d'Yvetot.

Il y avait là une invraisemblance, presqu'une impossibilité.

Et l'invraisemblance devenait plus marquée, l'impossibilité plus flagrante par l'entrée en scène de cette hautaine figure: le conseiller Ferrand.

Celui-là, je ne me l'étais pas du tout représenté ainsi.

Au début de ma lecture, j'avais vu en lui un brave pasteur de petits magistrats, menant son tribunal comme une école maternelle.

Puis tout à coup,--devine devinaille,--certain écrit mystérieux me l'avait montré sous un aspect tout opposé, mais plus grand: j'avais frémi en me penchant au-dessus d'un abîme.

Rien de tout cela n'était dans le marbre poli--et propre--de cette tête énergique--mais modérée, élégante, intelligente--et sage.

Quant à Jeanne Péry, oh! elle était, celle là, ravissante de la tête aux pieds, mais tout autrement que la marquise. Ce n'était pas du tout une grande dame. C'était... mon Dieu oui, c'était trop le contraire d'une grande dame pour cadrer avec l'idée que je m'étais faite d'elle.

Selon moi, elle était bien plus l'héritière de notre vieux camarade de folies, le baron de Marannes, que la fille de cette chère sainte, si doucement noble dans son martyre, Mme veuve Péry.

Au premier coup d'oeil, et sans hésiter, je l'avais reconnue, mais tout en la reconnaissant, je gardais comme un étonnement.

Je dirai plus: un désappointement.

Je la cherchais en vain telle que Lucien me l'avait fait rêver.

La photographie justifiait bien le nom de _petit ange_ que Lucien appliquait si souvent à Jeanne. L'original passait à côté de ce nom.

Pour tout dire, j'éprouvais un chagrin mêlé de dépit à l'idée du culte si naïf et à la fois si profond que Lucien lui avait conservé.

Et j'éprouvais aussi une sorte d'indignation en songeant que je venais de la voir sortant de l'Opéra, en toilette d'opéra, elle que son mari cherchait si douloureusement, elle qui n'avait pas achevé le deuil de sa mère, elle qui devait être encore, j'avais sujet de le croire, sous le coup d'une mortelle accusation.

Du moment que Jeanne ne rejoignait pas son mari, il m'eut fallu Jeanne enlevée violemment ou prisonnière. La force majeure seule pouvait excuser pour moi l'abandon où elle laissait Lucien.

Et Jeanne était libre, et Jeanne attendait M. Louaisot de Méricourt au sortir d'un théâtre!

À mesure que je réfléchissais, une voix s'élevait en moi qui criait: «Ce n'est pas seulement odieux, c'est absurde et _c'est impossible_.»

La pensée que j'étais entouré d'invraisemblances m'apaisait et me rassurait. Sur le point de condamner Jeanne, je suspendais mon jugement.

M. Louaisot me l'avait dit: «Plus vous pénétrerez au coeur de l'énigme, plus la solution fuira devant vous...»