Chapter 11
Je ne suis pas mal traitée, mais je suis prisonnière. Ce ne peut être par votre ordre.
Ma lettre n'a pas d'autre but que de vous informer de cette situation extraordinaire. Si je parviens à vous la faire remettre, votre coeur vous dictera la conduite à tenir.
Mon moyen pour arriver là est bien chanceux.
Ma lettre doit subir un examen préalable auquel j'ai consenti; je ne puis rien vous dire de plus, sinon que je reste votre amie bien dévouée.
_Note de Geoffroy_.--Le papier gardait en plusieurs endroits des traces de larmes. À la signature qui ne portait que le nom de Jeanne, Lucien avait ajouté de sa main: «Péry».
Le numéro suivant avait cette mention, également de la main de Lucien: «La présente pièce, qui est ma prétendue lettre, ne me fut remise que plus tard et par Jeanne elle-même. C'est un faux.»
Pièce numéro 31 bis
(Écriture imitant assez habilement celle de L. Thibaut. Signature du même, également contrefaite.)
Paris, 1er juillet 1865.
_À Mlle Jeanne Péry de Marannes, pensionnaire, au couvent de la Sainte-Espérance, en ville._
Mademoiselle,
Dans les termes où nous sommes ensemble, je me crois autorisé à vous écrire la présente. J'ai trop d'honnêteté pour saisir l'occasion de vous y glisser un mot de tendresse, et vous me tiendrez bon compte de cette réserve qui coûte à mon coeur.
Voici l'exposé sincère de la question: Nous n'étions séparés que par les préjugés de ma respectable mère, laquelle mettait obstacle à nos projets d'union dans l'intérêt de mon avenir.
Vous serez bien aise d'apprendre, Mademoiselle, que mes larmes et mes prières ont enfin fléchi l'entêtement de cette tendre mère qui consent à faire le bonheur de son fils.
Si donc, comme je l'espère, vous êtes toujours, dans les mêmes intentions qu'autrefois, Mademoiselle et chère fiancée, je vous prierais instamment, aussitôt la présente reçue, de quitter la maison où vous êtes pour le moment, et de venir me trouver à l'hôtel de Beauvais, rue Legendre, aux Batignolles, où je vous attendrai demain, sur la brune.
Une voiture vous conduira dans les bras de celle qui vous appellera bientôt sa fille.
Je ne vous en marque pas davantage pour le moment, car mon impatience paralyse ma plume, et je me borne à vous exprimer que mon sentiment et ma tendre affection ne font que croître naturellement par la circonstance.
Croyez-moi bien toujours, je vous prie.
Votre fiancé fidèle,
Lucien Thibaut.
_P. S._--Veuillez ne pas vous étonner de quelques expressions échappées à mon ardeur, et quant à la précaution de quitter le couvent brusquement, sans rien dire à personne, croyez qu'elle est dans l'intérêt bien entendu de votre sécurité, comme cela vous sera expliqué au long, hôtel de Beauvais.
_Ici, nouvelle mention de la main de Lucien:_
Jeanne était alors une véritable enfant, une pauvre chère enfant sans défense ni expérience. Il n'y avait pas plus de quinze jours qu'elle avait perdu son abri: l'aile de sa mère. Et, pourtant, je ne peux pas le cacher: Au premier abord, je lui en voulus de s'être laissée prendre à un piège aussi grossier. D'autant que, pour tomber dans ce piège, il lui avait fallu me croire capable d'écrire une lettre pareille.
La personne qui avait imité ma signature, me regardant comme un idiot, avait cru faire preuve d'adresse en me prêtant ces platitudes. Mais Jeanne!...
_Autre mention, également de Lucien:_
Je place à cet ordre l'envoi que je reçus pendant que j'écrivais ma dernière lettre à Geoffroy. J'en avais reculé le classement pour ne point interrompre le récit de mon entrevue avec M. Louaisot de Méricourt.
Pièce numéro 32
(Anonyme, écriture assez courante, inconnue, et ne ressemblant point aux autres lettres sans signature. Seconde feuille d'une lettre pliée en deux--la première feuille manque; papier froissé et maculé, mais très beau. Aucune marque de lieu de départ, aucune adresse: un simple fragment commençant au beau milieu d'une phrase:)
...assez bien profité de vos leçons: J'écris maintenant aussi lestement de la main gauche que de la main droite.
Vous m'avez donné ce talent-là avec tous mes autres talents. Je vous hais. Sans vous, j'aurais été ignorante et bonne. Si le monde pouvait savoir que je possède, moi, et que vous m'avez donné, vous (!!!), des talents de faussaire!
Et tant d'autres habiletés redoutables!
Vous voulez vous arrêter maintenant, vous dites que je vous traite en esclave, vous parlez de mes exigences! Vous vous moquez, n'est-ce pas? ou vous êtes fou.
Vous arrêter! Avez-vous donc oublié l'histoire de cet homme qui avait une jeune fille à sa garde, qui était presque son père, tant elle le respectait pieusement, et qui entra une fois, la nuit, dans la chambre de l'enfant?...
Vous êtes le diable, mon bon. Vous n'aviez même pas d'amour!
Il est vrai que vous donnâtes en échange à la jeune fille la science de la vie magnifique et complète. Vous soulevâtes pour elle, vous déchirâtes le voile qui recouvre les hypocrisies humaines. Ah! vous ne gardâtes rien pour vous, j'en conviens. Ce fut à pleines mains que vous versâtes dans ce coeur enfant le précieux poison de votre coeur vieilli.
Avec la manière de l'employer, c'est encore vrai.
L'enfant fut convertie à votre religion des apparences et des convenances. Elle eut un sépulcre au-dedans de la poitrine, mais un sépulcre blanchi.
Et vous voulez vous arrêter! Pourquoi? un crime de plus, bien établi, combiné selon l'art des philosophes, gâte-t-il la convenance ou gêne-t-il l'apparence?
Il me déplaît d'être la première dans un trou. Je veux Paris, mais non pas pour y être la seconde.
Partout la première!
Combien faut-il pour payer cette place? Vous m'avez montré vous-même le chemin où sont les richesses entassées. J'irai, je le veux. Le prix qu'il faudra mettre, je le mettrai.
Je serai reine, je jouirai un jour. Je m'ennuierai le lendemain qu'importe!
Venez me voir, il est temps. Hier, j'ai cru que mon coeur allait ressusciter.
Où conduit votre dogme, prêtre de Satan convenable? Je mourrai, vous aussi, et après? Le néant? C'est vraisemblable, mais glacé. Je m'ennuie....
Oui, j'ai revu ce pauvre garçon, candeur splendide! Je ne sais pas si je l'aime; mais s'il m'aimait, je croirais en Dieu.
Je ne puis me sauver de Dieu qu'en marchant; ne me dites jamais de m'arrêter. Venez, je veux vous voir.
Il y a une besogne horrible à faire et des apparences à mettre dessus. Venez!
_Note de Geoffroy_.--À cette feuille était collé un petit carré de papier écolier, portant quelques lignes dont l'écriture rappelait celle de deux ou trois lettres anonymes déjà lues.
Il avait dû servir d'envoi à la pièce qui précède. Il était ainsi conçu:
Pièce numéro 32 bis
(Sans mention d'aucune sorte.)
Devine devinaille!
Le mignon morceau qui précède était adressé au plus vénéré des hommes par la plus respectée des femmes.
Et jolie, et propre, et gantée!
Où mettre le pied, dites donc, pour ne pas marcher sur les coquines et les coquins?
Devine devinaille!
Ce morceau friand a été trouvé à Yvetot (Seine-Inférieure), patrie du roi de ce nom, de M. Lucien Thibaut et d'autres personnages éminents, dans le petit vestiaire où MM. les membres du tribunal de première instance ont l'habitude de changer leur habit de ville contre la toge--et réciproquement.
Devine devinaille!
Les juges apprennent, à l'usé, l'art de mettre en perce les problèmes les plus impossibles. Vous êtes juge. Quel est celui de vos honorés collègues qui a pu perdre ce chiffon-là?
Allez-y, M. Thibaut.
Devine devinaille!
Pièce numéro 33
(Écrite et signée par M. Ferrand, président du tribunal civil d'Yvetot.)
_À M. Lucien Thibaut, juge, etc., à Paris._
Yvetot, 8 juillet 65.
Mon cher et jeune collègue.
Un peu jeune, en effet, décidément, à ce qu'il paraît.
Que faites-vous à Paris? Rien de bon, répond votre chère mère. Vos aimables soeurs, rectifiant l'appréciation maternelle, prétendent que vous y faites beaucoup de mal, surtout à vous-même.
Notre profession exige une tout autre tenue. Les plus fous d'entre nous ont abandonné la vie de polichinelle en payant le dernier terme de leur chambre d'étudiant.
Notre esprit de corps est la gravité.
Certes, je ne demande pas qu'un jeune magistrat s'enveloppe jusqu'au cou dans un manteau de puritanisme, encore moins qu'il pousse l'affectation de la vertu jusqu'à l'hypocrisie.
Je hais l'hypocrisie.
Mais il y a un milieu, et mon devoir est de vous dire que tout ce qui porte la robe à Yvetot manifeste tout haut son étonnement de votre absence prolongée.
L'autre jour, M. Pivert, notre substitut--un garçon d'avenir, celui-là,--demandait si quelque loi nouvelle, à lui inconnue, autorisait ainsi les juges de première instance à faire l'école buissonnière.
Vous comprenez, je le suppose, mon jeune ami, que je prends avec vous ce ton léger pour rendre la leçon moins amère. Je suis à cent lieues d'avoir l'intention de vous désobliger.
Cela va même si loin que je m'abstiendrai de vous dire quels désagréments pourraient résulter pour vous d'une prolongation de séjour à Paris, et je vous serre la main sans diminution aucune de bienveillance ni d'amitié.
Pièce numéro 34
(Sur papier timbré. Extrait.)
Copie d'une requête, à fin de perquisition, adressée par M. Lucien Thibaut à MM. les président et juges du tribunal de première instance de la Seine, fondée sur l'articulation de ce fait que la demoiselle Jeanne-Marguerite-Marie Péry de Marannes, fille mineure, âgée de dix-huit ans, serait retenue en charte privée et contre sa volonté, au domicile du sieur Louaisot de Méricourt, agent d'affaires, tenant bureau de renseignements, rue Vivienne, passage Colbert, à Paris, lequel Louaisot n'est ni le parent, ni le tuteur, ni le mandataire des parents ou tuteur de ladite demoiselle Jeanne Péry.--Enregistré.
Pièce numéro 35
(Papier timbré. Extrait.)
Mandat de perquisition aux fins de la requête ci-dessus, délivré à M. le commissaire de police du quartier de la Bourse.
Pièce numéro 36
(Sur papier timbré. Extrait.)
Copie du procès-verbal de la perquisition opérée par M. Blondet, officier de paix, délégué par M. le commissaire de police du quartier de la Bourse, au domicile sus-indiqué, constatant que ledit M. Blondet n'a trouvé audit domicile ni la demoiselle Jeanne Péry, ni aucune trace de son séjour ou passage.
Pièce numéro 36 bis
(Annexé au précédent. Papier timbré. Extrait.)
Protestation du sieur Louaisot de Méricourt, déclarant qu'il ne connaît et n'a jamais connu la demoiselle Péry de Marannes (Jeanne-Marguerite-Marie) et subsidiairement qu'il entend se pourvoir par toutes voies de droit contre le requérant pour violation de domicile. Enregistré.
Pièce numéro 37
(Anonyme. Écriture déguisée. Sans date ni autre indication.)
_À M. L. Thibaut, juge en rupture de ban, à Paris_
_Parenthèse de la main de Lucien:_
Ce billet ne passa ni par les bureaux de la poste ni par la loge de mon concierge. Il fut glissé le soir, très tard, dans le trou de ma serrure.
Fichtre! fichtre! agneau que vous êtes, vous avez tapé joliment près du rond!
Il n'y avait pas un quart d'heure que la colombe était dénichée. J'en ai encore la chair de poule! Ah! fichtre, Monsieur, nous l'avons échappé belle!
Voilà pourtant comme les plus jolies combinaisons peuvent être déjouées par un coup de maladroit! Je ne me doutais pas que vous alliez vous fendre à fond, et si j'ai avancé le départ de la minette, c'est que je voulais aller dîner au Point-du-Jour, au restaurant de ce pauvre Rochecotte, et peut-être avec la même Fanchette, car elle court encore les champs.
J'ai la faiblesse de croire mon cuir trop dur pour que de simples ciseaux en puissent faire une écumoire.
Si, cependant, vous aviez pu mettre la main sur la colombe, l'affaire, vous savez, l'affaire, nourrie comme un boeuf gras, tombait du coup tête première dans la rivière.
Mais on ne vous en veut pas pour ça, jeunesse, bien au contraire, on est content de vous: vous avez montré plus de décision et plus de tête qu'on ne vous en supposait. Si vous alliez vous déboucher et devenir quelqu'un? que payeriez-vous?
Seulement, une autre fois, arrivez un quart d'heure plus tôt.
Pour l'instant, c'est un coup raté.
Voulez-vous un bon avis pour finir?
Pas de scrupule ni de vaine faiblesse, croyez-moi. À la guerre, ceux qui ne tuent pas sont tués.
En avant deux et bonne chance!
P. S.--Vous faut-il un petit _mémento_? Codicille! codicille! codicille! ce mot est fée.
Pièce numéro 38
(De la main d'un écrivain public et signée d'une croix par François Bochon, valet de chambre.)
Yvetot, 12 juillet 1865.
_À M. Lucien Thibaut, etc._
Celle-ci est pour faire savoir à Monsieur que la maison est en bon état, et qu'il n'y a rien de nouveau, sinon que tout est sans dessus dessous par cause de la prise qu'on a faite, dans l'enclos du Bois-Biot, de l'assassine du pauvre M. de Rochecotte.
Censé, je ne suis pas bien sûr qu'on l'ait prise tout à fait, mais n'empêche, M. le président est malade d'une flexion qui le prit à jouer le boston à la sous-préfecture, pleine de courants d'air, et l'autre juge a sa dame prête d'accoucher, en mal d'enfants.
Ça fait qu'on attend Monsieur ici, pour commencer ric à rac l'instruction de l'assassine.
Elle fait clabauder pas mal, j'entends l'absence de Monsieur.
C'est jeune, j'entends l'assassine, et bien mignonne, à ce qu'on dit. Quel dommage! moi je ne l'ai pas vue. Elle a pincé le portefeuille de son jeune homme qui venait de toucher la succession de son oncle, un joli lopin, ils disent ça. Ce n'était donc pas désintéressé de sa part. Et puis en outre la mauvaise humeur qu'elle avait, qu'il allait se marier en ville, pas avec elle.
La chose s'est faite avec une paire de ciseaux, pas des grands ciseaux de couturière, des ciseaux de dame ou de demoiselle, comme dans les nécessaires, ça fait mal rien que d'y penser.
Mlle Célestine et Mlle Julie sont venues hier avec la bonne; qu'elles disaient ceci et ça au vis-à-vis de vous comme toujours, pas mal aigre, et que vous finiriez bien par finir comme M. de Rochecotte, avec votre démission comme déserteur, en plus sur le marché, n'ayant pas par-devers vous un congé réglementaire.
À part quoi, rien de nouveau, hormis la grosse cousine Pélagie Bochon qui est venue au pays, le soir même de l'assassine. Toujours reluisante et sur sa bouche. Elle est censé gouvernante ou autre à Paris, chez un monsieur seul, pas loin du Palais-Royal, qui tient boutique d'espionnages et cancans pour le commerce.
Il y en a des métiers dans ce Paris! Elle dit comme ça, la cousine, s'entend, que vous connaissez bien son maître et aussi l'assassine à M. de Rochecotte. Mais c'est une langue, faut voir! Et des couleurs!
En attendant le plaisir de revoir Monsieur....
Récit intermédiaire de Geoffroy
À ce point de ma lecture, je me redressai en sursaut pour écouter ma pendule qui grondait les douze coups de minuit.
Les débris de mon pain à thé avaient bien un peu amusé ma fringale, mais pour un instant seulement, et mon estomac recommençait à crier détresse. Je n'avais plus que le temps si je voulais trouver un restaurant ouvert.
Je repoussai donc brusquement mon dossier, car si j'avais eu le malheur de jeter les yeux sur le numéro suivant, j'étais perdu.
Je sentais cela.
Pour une raison ou pour une autre, la lecture de ces pièces excitait en moi une curiosité si vive et si pleine d'émotions, que je fus obligé de faire un véritable effort pour les emprisonner dans un tiroir dont je fermai la serrure à double tour.
L'appel timide et si fréquent, fait dans ces pages à une amitié d'enfance trop oubliée, m'avait plus d'une fois touché jusqu'à l'angoisse.
Mais à côté de cette impression virile où, Dieu merci, l'élément cordial dominait et dont la vivacité croissante consolait mes scrupules, il y avait la pure, la simple envie de savoir.
L'énigme était posée devant moi dans des conditions imprévues. Elle me provoquait hautement, brutalement.
Une préoccupation me prenait d'assaut. Un besoin qui n'existait pas hier forçait l'entrée de ma vie et y conquérait une place.
Une place considérable, peut-être énorme.
Je ne m'étais pas interrogé encore sur la question du temps que j'avais à donner, ni de la brèche que je pouvais faire à mes travaux professionnels, mais je sentais d'avance que ce devoir nouveau se plaçait lui-même et d'autorité en première ligne.
À quelque prix que ce fût, il me fallait faire honneur à la lettre de change que mon pauvre Lucien tirait sur moi.
Je suis de ceux qui n'ont pas des douzaines d'amis, ni même une demi-douzaine. J'admire les larges coeurs, capables de contenir des foules, mais je n'en voudrais pas pour amis. Cela sent l'auberge.
Faut-il pousser plus loin ma confession? Pourquoi non, puisque précisément je vais faire pénitence? Je n'avais jamais eu d'ami dans le sens admirable que j'attache à ce mot.
Eh bien! ce soir, j'avais un ami. Pour la première fois, mon coeur battait largement à une pensée qui n'était ni d'ambition ni d'amour.
C'est bien vrai, je me sentais vivre aujourd'hui autrement qu'hier. Toute mon âme, emportée par un élan inconnu, allait vers ce pauvre être, ce cher martyr, que j'avais laissé là-bas, à la maison de santé de Belleville, seul, triste, navré, défiant du monde entier et peut-être de moi-même.
J'avais devant moi sa pâle figure si douce, si belle aussi, mais marquée au coin d'une si terrible faiblesse, et d'où le malheur avait banni la fierté.
Je le voyais,--et je l'écoutais dans les lignes que je venais de lire. Cette tendresse timide dont il avait si obstinément entouré mon souvenir s'emparait de moi avec plus de puissance qu'une amitié hautement avouée.
Elle avait deviné en moi, cette tendresse, des qualités que je ne connaissais pas moi-même.
Lucien s'était-il trompé dans ce rêve non exprimé, mais qui perçait à chaque page de son récit: ce rêve d'un ami modèle--qui était moi--vaillant, dévoué, prêt à tout, ne devant reculer devant rien?
Hier, je ne sais pas. Aujourd'hui, non, Lucien ne s'était pas trompé.
--Je suis tout cela! m'écriai-je en moi-même, ou du moins, tout cela, je veux l'être, et je le serai!
Ainsi, songeais-je en descendant l'escalier de mon entresol.
Et en même temps tous les épisodes de mon étrange lecture passaient tumultueusement devant mes yeux.
Albert de Rochecotte avait été mon plus intime camarade. Au collège, assurément, j'étais bien plus lié avec lui qu'avec Lucien.
Je le revis jeune homme avec sa mine éveillée et si franche, sa petite moustache effrontée, son rire communicatif et les grosses boucles blondes qui dansaient sous sa casquette d'étudiant.
Je n'avais pas ignoré sa mort prématurée, ni ce fait qu'il avait été assassiné par sa maîtresse, mais je l'avais appris en Turquie, par une lettre de ma mère. On comprend que les détails manquaient.
Derrière la gaieté de Rochecotte, je revoyais aussi ce jeune, ce délicieux sourire de fillette: «la photographie».
Rochecotte n'avait pas connu Jeanne Péry. Ses lettres l'affirmaient. Pourquoi ma pensée associait-elle d'une façon confuse Jeanne Péry et Rochecotte?
Et cette femme si belle, si triste qui m'était apparue pendant le sommeil de Lucien, chez ce charlatan imbécile, le Dr Chapart?...
Mais tout s'effaçait pour moi devant le personnage dominant de cette comédie bourgeoise dont je n'avais vu représenter encore que les premières scènes: M. Louaisot de Méricourt.
Celui-là m'apparaissait comme une grosse araignée en embuscade au centre de sa toile.
Entre tous, celui-là irritait ma curiosité. Je le mettais même avant Mme la marquise Olympe de Chambray, sa mystérieuse cliente que certain fragment de lettre, adressée à je ne sais qui, et fournie au dossier par Louaisot lui-même essayait de poser en soeur de Méphistophélès.
Au sujet de celle-là je réservais complètement mon appréciation jusqu'au moment où je devais découvrir le diabolique professeur qui l'avait si bien éduquée.
D'ailleurs M. Louaisot de Méricourt avait des talents calligraphiques qui me rendaient suspectes les pièces apportées par lui au débat.
Mais lui-même, le nourrisseur d'affaires, je croyais le saisir parfaitement de pied en cap. Il était le côté original, énigmatique de ce prologue désordonné qui sollicitait ma pensée avec une âpreté inouïe.
Jamais roman, jamais drame n'avaient fouetté plus énergiquement mon imagination. Au fond, le motif en pouvait être bien simple: j'étais acteur dans la pièce.
L'émotion de mon _entrée_ me tenait.
Je pris le boulevard pour gagner mon restaurant ordinaire, rue Lepelletier. Dans ce court chemin, je ne rencontrai personne de connaissance, quoique le trottoir fût encombré autant qu'en plein midi.
Arrivé à la porte de mon restaurant, comme j'avançais la main pour tourner le bouton, une voix de basse-taille dit auprès de moi.
--Tiens! tiens! le nouveau client! votre serviteur, Monsieur, j'espère que l'adresse fournie se sera trouvée exacte?
Je me retournai. M. Louaisot de Méricourt était auprès de moi, un peu en arrière, le chapeau à la main, en grande tenue de soirée et coiffé, ma foi, par le perruquier.
Quoique apprenti diplomate, j'avoue que mon premier mouvement fut de lui fausser compagnie. Les gens de son espèce sont beaucoup plus répugnants quand ils sont bien mis.
Mais je me ravisai aussitôt, et je répondis poliment:
--Très exacte, Monsieur, je vous remercie.
Mon _entrée_ se faisait plus tôt que je ne l'avais pensé.
Précisément à cette heure je quittais la coulisse et j'étais en scène.
M. Louaisot reprit avec moins d'assurance:
--Si je croyais ne pas être indiscret... j'attends ici la sortie de l'Opéra, et l'idée m'était venue de m'offrir une bavaroise....
Mon regard se tourna pour la première fois vers la façade du théâtre où le gaz des grandes solennités ruisselait encore malgré l'heure tardive.
--C'est à cause de la représentation de Roger, me dit obligeamment M. Louaisot. Leurs Majestés y sont, et tout Paris. Il y en a qui sont revenus des bains de mer tout exprès. Vous avez manqué ça; je sais pourquoi. Moi, j'avais ma stalle, mais dame, c'est trop long. Vous savez, je ne peux pas tant m'amuser à la fois. Il y a 22.737 francs de recette. Je néglige les centimes. On ne finira pas avant deux heures du matin.
--Entrons donc, fis-je en m'effaçant.
Malgré sa belle tenue, il avait toujours ses grands souliers montueux, et le bas de son pantalon noir gardait d'importantes marques de crotte.
--Monsieur, répondit-il fort galamment, je n'en ferai rien. Veuillez passer le premier. La clientèle avant tout! J'obéis et j'allai m'asseoir à ma place habituelle, dans le premier salon, auprès de la fenêtre qui regarde le théâtre. M. Louaisot de Méricourt s'assit en face de moi, non sans m'en avoir demandé la permission.
Je fis le menu de mon souper en homme affamé et pressé. M. Louaisot le remarqua. Il me dit en pendant son chapeau à la patère.
--Ça me prouve que vous n'avez pas encore achevé.
--Achevé quoi? demandai-je.
Il eut un sourire bienveillant et me répondit:
--Monsieur, j'ai eu tout ça entre les mains avant vous.
Comme je le regardais avec étonnement, il ajouta:
--J'ai même fourni quelques papiers. Vous reconnaîtrez bien les pièces qui viennent de chez moi. Ce sont les moins insignifiantes.
--Mais les autres?
--Monsieur, la cachette du pauvre garçon était bien naïve. Le Dr Chapart est mon client quoique, moi, je me prive de ses bouteilles.
Il s'assit et passa ses grosses mains dans la pommade de ses cheveux, puis il dit encore:
--Je ne prétends pas qu'il n'y a point au monde une personne--et peut-être plusieurs--dont l'intérêt serait de détruire ce ramassis de papiers, mais moi, je n'aime pas détruire. Tout sert.... Garçon, ma bavaroise, quand vous aurez servi Monsieur, et mes trois petits pains. Il reprit en se penchant au travers de la table et sur le ton de la confidence la plus intime: