Le dernier vivant

Chapter 10

Chapter 104,010 wordsPublic domain

--Parbleu! interrompit M. Louaisot, et M. Péry, un homme. Au point de vue physiologique, il faut cette variété dans les sexes pour constituer un ménage.

Mais quel homme! et quelle femme! Votre fantaisie de grand enfant pour l'héritière de ce couple, mon cher Monsieur, n'aurait pas même pu faire tort à Mlle Maria, ni à Mlle Agathe, ni à Mlle Sidonie. Jugez donc quand Mme votre maman l'a flanquée en balance avec la marquise Olympe!

Et encore, votre bonne mère avait à dire ceci: c'est que vous étiez moins godiche dans votre jeune âge. La susdite marquise Olympe avait été votre premier rêve. Ne rougissez pas: c'est un fait acquis à l'histoire générale de notre époque.

Bon! voici quelque chose de moins vraisemblable: de son côté, l'éblouissante Olympe en tenait pour vous, mon prince. Sous quel prétexte? Je n'explique pas, je constate. L'Amour a un bandeau dans la mythologie, et d'ailleurs, en dehors de l'innocence incurable qui fait le désespoir de vos proches, vous êtes diablement joli garçon!

Enfin n'importe, ça y était: Cupidon l'avait piquée de ses flèches. On pouvait donc chanter: affaire bâclée! et marchander la corbeille.

Ah! bien, ouiche! pas du tout. Obstination inopinée de l'ancien agneau qui tourne au bélier pour l'entêtement. L'agneau s'acharne après son second rêve, le mauvais rêve, celui qui n'a pas le sou!

Dame! maman se fâche, mais là, tout bleu! Les deux soeurs n'ont plus une goutte de sang qui ne soit vinaigre.... Qu'est-ce que c'est Pélagie?

La porte par où j'étais entré venait de s'ouvrir, et cette large fleur, Pélagie, s'épanouissait sur le seuil.

--C'est la dame, dit-elle.

--Quelle dame? demanda M. Louaisot avec impatience.

--Parbleu! répliqua Pélagie, la belle, donc! Celle du pays, et que vous avez dit d'aller lui chercher des gâteaux jusque chez Félix, si elle veut.

M. Louaisot de Méricourt sourit d'un air discret et fin.

--Emballe dans le boudoir, ma vieille, dit-il, donne le journal et prie d'attendre. Sois polie, sois même prévenante, mais non pas jusqu'à offrir l'absinthe. Et souviens-toi bien de ceci: le jeune seigneur ici présent doit être traité en toutes circonstances avec les mêmes ménagements. La dame et lui font la paire. Suppose que ma clientèle soit un panier, ils sont le dessus de ma clientèle. Va!

La Normande l'écoutait comme toujours d'un air moitié obéissant, moitié goguenard.

Quand elle eut refermé la porte, M. Louaisot reprit:

--Concis et précis, voilà désormais le mot d'ordre. Je supprime toute une série d'arguments intermédiaires, et je dis: nos prémisses étant posées comme ci-dessus, il est clair que la maman vous ferait rôtir sur le bûcher d'Abraham plutôt que de vous laisser convoler avec la photographie.

C'est certain, c'est net et plus évident que la lumière du jour. Et je l'approuve, cette mère de famille.

Mais si on démolissait les prémisses de fond en comble, de manière à n'en pas conserver une miette, qu'arriverait-il? Veuillez me répondre.

Je n'eus garde. Il continua:

--Monsieur et cher compatriote, j'ai rencontré plus d'un modèle d'ahurissement, mais d'aussi parfait que vous, jamais! J'ai peut-être en tort de vous parler la langue des artistes et gens du monde. En bon français d'Yvetot, voyons! Je suppose que Mme la marquise ne veuille plus de vous?

Je dus faire un mouvement, car il s'écria:

--N'est-ce pas que c'est une idée? J'en ai comme ça par hasard d'assez mignonnes. Il est manifeste que le refus de la belle Olympe arrangerait déjà beaucoup nos affaires. Le gros poisson étant parti, on recommencerait la pêche aux goujons.

Mais c'est que notre pauvre photographie n'est même pas un goujon, direz-vous?

Elle n'est rien. Elle est moins que rien.

Donc, le refus de la rayonnante Olympe n'aurait pour résultat immédiat que de nous ramener à Mlle Sidonie, à Mlle Agathe et à Mlle Maria. Est-ce que nous voulons? Non? Alors, creusons l'idée....

J'écoutais, pour le coup, de toutes mes oreilles. Cela mettait M. Louaisot en bonne humeur, il continua:

--Ma parole, il a l'air de comprendre, l'élève Thibaut! Je creuse: je suppose que la situation monétaire de Mlle Jeanne vienne à s'améliorer. Comment? Je vais vous étonner: par la resplendissante Olympe elle-même.

Vous faites la grimace, ça m'est égal. Quand on est en train de supposer, il ne faut jamais s'arrêter à moitié route. Les frais sont nuls.

Je suppose donc que cette même radieuse Olympe, comparable à la divinité, abaisse un regard plein de miséricorde sur la photographie--qui est sa parente, vous savez, et qui pouvait avoir quelques droits à l'héritage de feu le marquis. Eh! eh! pas si bête, ce M. de Méricourt! je suppose, dis-je, que la dite Olympe ait l'idée, spontanée ou suggérée, de prendre ladite photographie sous sa protection majestueuse, de la relever par son contact purificateur, de la présenter dans le monde....

--Assez! assez! balbutiai-je avec découragement.

--Comment, assez! non pas, saperlotte! ce n'est pas assez, mon cher Monsieur.

--Vous me leurrez d'espérances impossibles!

--Est-ce votre avis? Gardez-le pour vous. Personne ne vous a consulté, pas vrai? Loin que ce soit assez, il faut encore qu'Olympe, déjà plusieurs fois nommée, et image de la céleste Providence, après avoir nettoyé notre ange, fournisse une jolie petite dot par-dessus le marché.

Cette fois, je me levai indigné. M. Louaisot me saisit le poignet au moment où je me dirigeais vers la porte.

Cet homme a la force d'un boeuf. Je restai immobile comme si les deux moitiés d'un étau s'étaient refermées sur mon bras.

--Il le faut, il le faut, il le faut! répéta-t-il par trois fois. Non pas seulement pour vous, mais pour moi, pour nourrir l'affaire qui est en train de maigrir. Et d'ailleurs, croyez-moi, Mylord, l'auguste Olympe doit bien ça à sa pauvre petite cousinette. Ce ne sera qu'un à compte....

Mon regard l'interrogea. Il s'interrompit pour ajouter:

--Ne tâchez jamais d'en savoir plus long que je n'en veux dire. C'est inutile. Ne songez qu'à votre propre cas. Vous l'aimez ou vous ne l'aimez pas, cette pauvre petiote....

--Jeanne! m'écriai-je. Si j'aime Jeanne!...

--Bien, très bien! interrompit-il. Ça suffit, je n'en doute pas, et c'est pour cela que je vous dis sans ménager mes expressions: Votre hésitation est bête comme tout. Pendant que vous hésitez, qui sait si la pauvre petite chérie est étendue bien à son aise sur un canapé entièrement bourré de feuilles de roses?

Eh! Biribi! vous ne songiez plus à cela!...

Son terrible regard était sur moi. Il m'entra dans le coeur comme un couteau.

--Vous savez où elle est! prononçai-je avec effort.

Il me regardait toujours.

--Vous savez qu'elle souffre!...

Il haussa les épaules.

--Je sais tout, mon frère, prononça-t-il durement. La question n'est pas là. Voici la question: je vous vends moyennant trois mille francs, un moyen de forcer la marquise de Chambray....

--De forcer! répétai-je malgré moi.

--Dame! écoutez donc, je ne suis pas sorcier au point de tordre une volonté sans serrer un peu son poignet ou sa gorge.

--Pour forcer, il faut menacer....

--À tous le moins, oui. Quelquefois, on est obligé d'exécuter la menace.

--Pour menacer, il faut savoir....

--Ça parait plausible, M. Thibaut. Aussi, je comptais vous apprendre....

--Et vous croyez que je voudrais pénétrer dans la vie d'une femme! Acheter son secret!

Je parlais avec une telle véhémence que ma voix se brisa dans ma gorge.

M. Louaisot me contemplait avec un mépris qui allait jusqu'à l'admiration.

Il restait là devant moi sans parler.

Enfin, de lui quelque chose remua. Ce fut sa main qui souleva négligemment la pièce de procédure placée sur le portrait de Jeanne.

Et il se mit à jouer avec la photographie, la faisant tourner et retourner entre ses doigts.

--Je vois mon cher M. Thibaut, reprit-il après un assez long silence, que vous n'aimez pas cette enfant-là comme je le croyais. Ceci vous regarde, et je ne vois plus, en définitive, pourquoi vous ne finiriez pas par vous entendre avec Madame votre mère.

Quant à moi vous me jugez mal parce que vous ne me connaissez pas. Dans la profession, jamais on ne trahit un secret, c'est la règle de conduite,--surtout pour trois mille misérables francs!

Je puis avoir la fantaisie de vous servir. J'y puis avoir intérêt aussi. Je peux encore, suivant le penchant de ma nature espiègle, ne pas résister au plaisir de faire une niche à une belle dame qui m'a traité quelquefois peut-être du haut de sa grandeur. «Mais elle est ma cliente. Son secret, mon cher Monsieur, repose dans ma poitrine comme au fond d'un cercueil. «Elle a plusieurs secrets, la magnifique créature, un surtout, un gros. Vous le connaîtrez peut-être un jour, mais ce ne sera pas par moi.

Je nourris les affaires, je ne les étrangle pas.

Finissons: vous m'avez acheté pour trois mille francs de marchandise, reste à opérer la livraison. J'y procède.

Il prit sur son bureau une feuille de papier à lettre et y traça lestement une ligne,--une seule.

--Maintenant, poursuivit-il en me tendant la feuille pliée en quatre, vous ferez de ceci l'usage que bon vous semblera. Il vous est même loisible de le jeter au feu sans l'ouvrir; vous ne m'en devrez pas moins les trois mille francs convenus.... Je suis attendu par une dame, vous ne m'en voudrez pas si je vous quitte. Au plaisir de vous revoir, mon cher M. Thibaut.

Comme je n'avais pas avancé la main pour prendre la feuille de papier pliée en quatre, il la glissa sur mes genoux. Puis il me laissa seul.

Pièce numéro 30

(Écriture de Lucien, suite du précédent.)

J'ai dormi, cela ne m'a pas reposé. J'ai la fièvre.

Je devrais placer ici, dans mon dossier, des pièces, selon leur numéro d'ordre, car elles me sont parvenues hier, mais j'aime mieux achever mon récit sans le morceler.

Quand M. Louaisot me quitta ainsi brusquement, je ne répondis pas à son salut et ne songeai même point à me retirer.

Tout ce qui m'avait été dit depuis deux grandes heures tourbillonnait autour de ma cervelle. L'impression que me laissait l'ensemble de l'entretien était menaçante à un point que je ne peux exprimer.

Il me semblait que le regard affilé de cet homme pesait comme un couperet sur mon front. Il y laissait une sensation de plaie vive.

Je restais assis à la même place. J'avais encore sur mes genoux la feuille pliée en quatre qu'il y avait posée. L'agenda, le protêt et la photographie avaient disparu: M. Louaisot les avait serrés ensemble dans un tiroir fermant à clé.

Non seulement l'idée de prendre connaissance de l'écrit de M. Louaisot ne m'était pas venue, mais je ne l'avais ni touché ni même regardé.

Ce qui m'éveilla, ce fut la sonore chanson de la Normande qui avait entonné le _Sire de Framboisy_ dans l'antichambre, en battant le par-dessus de son maître, à grand fracas.

Concurremment avec le chant de Pélagie, mon oreille perçut alors le murmure d'une conversation vive et animée, mais qui très certainement n'était pas une dispute.

Elle ne ressemblait guère à mon entretien avec M. Louaisot: les répliques allaient et venaient comme un feu croisé.

Cette conversation ne se tenait point dans la pièce voisine. Je devais être séparé des interlocuteurs par deux portes dont une restait entrouverte.

Je ne distinguais, bien entendu, aucune des paroles prononcées, mais le timbre des voix m'arrivait assez net.

Il y avait un homme et une femme.

Je savais que la femme était Olympe bien que son nom n'eût point été prononcé. La pensée d'Olympe me ramena au papier qui était sur mes genoux.

Je le pris. Je crois pouvoir affirmer que c'était pour le jeter au feu.

Il n'y avait pas de feu dans la cheminée.

En toute ma vie je n'avais jamais songé à Olympe sans éprouver un sentiment d'admiration et de respect, auquel se mêlait une part de sincère affection.

Je la considérais comme une créature charmante, hautement accomplie, bonne, spirituelle, heureuse autant qu'on peut l'être ici-bas et méritant tout ce bonheur.

Si quelque chose m'éloignait d'elle un peu c'était son incontestable supériorité sur moi. Je me sentais, en vérité, par trop au-dessous d'elle.

Tu sais bien, Geoffroy, j'étais un garçon honorable, et je le suis encore. Je crois que je le suis, malgré la conduite que je tins à dater précisément de cette heure qui commença ma misère.

Ma vraie misère, Geoffroy, car, avant cette heure, je ne faisais que souffrir.

Et depuis cette heure, le remords est dans ma souffrance.

Le remords! Et pourquoi! Quel mal pouvait-il y avoir à déplier ce papier?

Ce sont bien là ces lâches questions qui entament un caractère!

Je voudrais tout rejeter sur la maladie de mon cerveau; et peut-être en aurais-je le droit, selon le monde, mais au-dedans de moi un reproche s'élève que je ne puis pas étouffer.

Geoffroy, j'ai mal fait....

Je vais te dire: mon regard était fixé sur le bureau, à la place même où souriait naguère le portrait de ma pauvre petite Jeanne.

J'entendis rire M. Louaisot, et Olympe éleva la voix comme pour ordonner.

Je savais que c'était elle qui avait offert trois mille francs à M. Louaisot pour connaître la retraite de Jeanne.

Je le savais, je le sentais: elle était l'ennemie de Jeanne.

Après tout, ce n'était pas pour moi que je combattais. J'étais chargé de défendre Jeanne. Sa mère m'avait appelé à son lit de mort.

Et Jeanne avait-elle au monde un autre défenseur que moi?

Ah! Geoffroy, Geoffroy, je plaide ma cause. Comment me jugeras-tu?

Car j'ouvris le pli malgré mes mains qui tremblaient et malgré la voix qui disait au-dedans de moi: tu fais mal.

La ligne tracée par M. Louaisot était ainsi: _Dites-lui seulement: je sais l'histoire du codicille...._

À peine mon regard eut-il effleuré ces mots que le papier, froissé avec honte, puis déchiré en pièces, éparpillait ses morceaux sur le parquet. Il eût fallut agir ainsi quelques secondes auparavant. Maintenant, il était trop tard. On peut détruire la page dépositaire d'une pensée, on ne peut pas détruire la pensée.

J'avais lu. Les mots étaient imprimés dans mon souvenir.

Ces mots insignifiants, ces mots, jetés peut-être au hasard, ils vivaient désormais en moi, ineffaçables.

Je _sais l'histoire du codicille_! c'était bien la forme consacrée du talisman. Cela ressemblait au «Sésame, ouvre-toi» des contes arabes. Il y avait là un mystère qui était une menace, une clé, une arme.

La seule idée de me placer en face d'Olympe, l'amie de ma famille, la compagne de mon enfance, avec cette arme dans la main, fit monter le rouge de l'humiliation à mon front. Jamais, oh! certes, jamais je ne devais me servir de cette arme!

--Pardon, excuse, dit la haute et intelligible voix de Pélagie qui venait de pousser la porte d'entrée d'un bon coup de pied, si ça ne vous dérangeait pas dans vos patenôtres--car vous parlez tout seul et c'est drôle, à votre âge--je balaierais à fond le bureau du patron. C'est mon jour.

Je pris mon chapeau avec précipitation. Pélagie était debout sur le seuil, tenant son balai comme une lance. Elle s'effaça militairement pour me laisser passer et me dit:

--Alors, il n'y a rien pour le vent de la porte qui a dérangé le papier placé sur le portrait de la petiote?

Je m'arrêtai court, elle ajouta:

--La princesse qui est là dans le boudoir ne viendrait jamais sans cracher au bassinet. Ça se doit.

Elle baisa en riant la pièce de monnaie que je lui mis dans la main.

--Tenez, bel homme, me dit-elle, on s'intéresse à vous. Je mettrai ça de côté comme un sou percé, parce que l'argent de joli garçon, ça porte bonheur. Comme vous prendriez vos jambes à votre cou, si vous saviez ce qui vous attend à votre hôtel!

Pièce numéro 31

(Charmante petite écriture de fillette. Signée «Jeanne» tout court.)

_À M. Thibaut, juge, etc., à Yvetot:_ «Prière de faire suivre en cas d'absence.»

(Sans indication du lieu de départ.)

7 juillet 1865.

Monsieur et bon ami.

J'espère que ma bien-aimée mère est heureuse aux pieds de Dieu, mais je suis bien seule depuis qu'elle m'a quittée, et ses conseils me manquent à ce point que je ne sais plus ni que dire, ni que faire.

Peut-être m'aurait-elle blâmée de vous écrire, et pourtant votre nom était sur ses lèvres, à l'heure où elle m'a dit au revoir pour un monde meilleur, et je suis bien sûre de l'avoir entendu dans son dernier baiser.

Elle vous aimait tant! Je crois bien qu'elle ne sera pas fâchée contre moi, si elle me voit. Elle avait confiance en vous et je ne peux guère m'adresser à un autre que vous.

Comment vais-je commencer, cependant? Je ne sais pas où je suis. Et quelles paroles employer, puisque j'ai à vous dire que vous êtes la cause bien innocente de ma captivité inexplicable!

Je suis maintenant à peu près certaine que la lettre n'était pas de vous: la lettre qui m'a mise hors du couvent de la Sainte-Espérance. De qui est-elle? Ma mère avait des ennemis, puisqu'elle recevait des lettres qui l'ont tuée.

Mais je ne connaissais aucun de ces ennemis.

Et la lettre ne peut être d'un ami, puisqu'elle n'est pas de vous. Je l'ai gardée, je vous la montrerai, si je dois avoir jamais le bonheur de vous revoir.

Assurément, je n'aurais pas dû ajouter foi à cette lettre, ni surtout obéir à ses prescriptions. Il y avait là-dedans trop de choses qui n'étaient pas vous.

Mais j'ai cru à ma joie, c'est ma joie qui m'a trompée. Ma joie m'avait rendue folle.

Est-ce qu'un pareil bonheur serait possible?

Il est au-dessus de mes forces de vous répéter ce qu'il y avait dans cette lettre, mais je dois vous dire, pour mon excuse, qu'elle me parlait de Mme Thibaut, votre mère....

C'est ce nom respecté qui m'a décidée.

Une fois décidée, j'ai accompli résolument tout ce que vous m'ordonniez... tout ce que la lettre, du moins, m'ordonnait de faire.

J'ai confiance en vous, Lucien, je ne crois qu'en vous ici-bas: comment aurais-je pu désobéir à un ordre qui me venait de vous?

Je ne me déplaisais pas tout à fait chez les Dames de la Sainte-Espérance. Ce sont des personnes calmes et douces, un peu froides, même un peu sévères, mais leur austérité convenait justement à ma mortelle tristesse.

Je ne me plaignais de rien, même au fond de mon coeur. Je vivais en moi-même. J'étais avec ma mère--et avec vous.

Je savais, on me l'avait dit tout de suite, que ma pension était payée par ma cousine Olympe. Cela m'inspirait beaucoup de reconnaissance, et peut-être aussi un peu de chagrin. Je ne pourrais expliquer ce dernier sentiment que je me reprochais à moi-même.

Maintenant, pour vous apprendre le reste, il faut bien que je fasse comme si la lettre était de vous. Pardonnez-moi. Vous êtes la bonté même et vous me jugerez sans rudesse.

En quittant le couvent, je me suis rendue tout de suite à l'endroit que vous m'aviez indiqué. Est-il besoin d'ajouter que vous n'y étiez pas?

Mais il y avait quelqu'un à m'attendre. Je fus reçue par une femme jeune encore, très forte de taille et d'un joyeux caractère qui se dit envoyée par vous.

Tout de suite, je me dis ce doit être une bonne fermière des environs d'Yvetot.

Elle portait le costume des Cauchoises.

Je fus attristée par votre absence, mais rien de vous ne peut me blesser. Je ne conservais encore aucun soupçon. Je pris mon repas avec cette femme. Nos métayères mangent et boivent bien quand elles ont l'occasion. Je ne m'étonnai ni de son appétit ni de sa soif. Après le dîner, sa gaieté avait redoublé. Elle se mit à chanter des chansons qui n'étaient pas toutes de Normandie.

Je fus un peu choquée par certaines de ces chansons et aussi par quelques plaisanteries. Elle le vit et me dit:

--On est habitué au cidre chez nous, et peut-être que le vin de par ici aura tapé sous ma coiffe.

La chambre d'auberge était à deux lits. Elle ronfla dans l'un, je veillai dans l'autre.

Et quand je m'endormis, à la fin, je fis de beaux rêves.

Le lendemain, en s'éveillant, elle mit sur mon lit des vêtements qui n'étaient pas les miens, donnant pour prétexte que je devais éviter d'être reconnue.

C'était plausible. Les vêtements me semblaient pourtant d'une élégance un peu trop parisienne.

Dès que je fus habillée, nous sortîmes. Je lui demandai où nous allions; elle me répondit:

--Chez Nadar. Quand ma pauvre mère se promenait encore, j'avais regardé souvent avec envie la devanture de ce palais, où travaille le célèbre photographe. Je me souvenais du désir que vous aviez de posséder mon portrait. Mais nous étions si pauvres!

Quoique je n'eusse manifesté aucune surprise, la métayère me dit en forme d'explication:

--C'est la maman à M. Thibaut qui veut comme ça qu'on lui envoie par la poste la frimousse de sa future belle-fille. Ma main a tremblé, Lucien, en traçant ce dernier mot.

La fermière l'avait prononcé avec un bon gros rire.

Je posai en souriant, car je pensais à vous. Le premier cliché réussit. Ce fut la fermière qui passa au bureau, et je n'entendis pas l'adresse qu'elle donna pour qu'on y envoyât les épreuves.

Je n'ai plus jamais entendu parler de cela.

En sortant de chez Nadar, nous prîmes une voiture sur le boulevard, et la métayère en ferma les stores, toujours par précaution, après avoir parlé bas au cocher.

Nous partîmes aussitôt et nous sortîmes de Paris. La voiture roula plusieurs heures sans s'arrêter. Nous dînâmes dans un village. Quand la fermière se fut «mis sa bouteille dans le coffre», comme elle disait, elle redevint aussi gaie que la veille et me dit:

--Tout ça finira joliment bien, vous verrez, mais M. Thibaut a des mesures à prendre. On agit dans votre intérêt. Dormez tranquille.

Et en effet, aussitôt remontée en voiture, je me sentis prise d'un assoupissement irrésistible. J'avais mangé très peu pourtant, et c'est à peine si le vin trempé d'eau de mon verre avait touché mes lèvres.

Je dormis jusqu'à la nuit tombée, où il me sembla que nous entrions dans une ville. Je voyais vaguement beaucoup de lumières et j'entendais les roues sonner sur le pavé.

À en juger par le temps qu'avait duré notre voyage, nous devions être déjà bien éloignées de Paris. Je songeai à Rouen, qui est sur la route de chez nous....

Je ne m'éveillai véritablement qu'après être sortie de la voiture.

On m'avait portée dans une allée qui n'était pas large. Je voyais beaucoup de clarté derrière moi: dans la rue, sans doute.

Le trouble de mes sens était si complet que ce moment m'a laissé de très vagues souvenirs.

Un homme, qui n'était pas le cocher, aida la fermière à me faire monter un escalier ciré et éclairé comme ceux de Paris.

Une porte était toute ouverte au haut de l'escalier. Nous entrâmes, la métayère, l'homme et moi.

L'homme disparut à l'intérieur de la maison. Dans mes souvenirs, il est vêtu d'une robe de chambre à ramages et porte des lunettes. Je ne l'ai plus revu.

Je fus tout de suite introduite par la métayère dans ma chambre actuelle, que je n'ai point quittée depuis lors.

C'est une cellule assez propre dont la petite fenêtre à jalousies ne voit rien, sinon un coin du ciel, par-dessus des toitures et des tuyaux de cheminée.

En montant sur une chaise pour me pencher au-dessus de la garde en treillage de fer qui coupe ma croisée à la hauteur de mon menton, j'ai pu apercevoir, non pas une cour, mais un passage vitré qui s'illumine le soir.

La poussière, qui est collée en couche épaisse sur les vitres, m'empêche de bien distinguer au travers, mais le soir, je vois passer des quantités de silhouettes, et il me semble que ce doit être une galerie comme celle des Panoramas.

Je suis là depuis cinq longs jours.

Il me serait impossible de vous indiquer où est située la maison; mais j'ai abandonné l'idée de Rouen. Les bruits durent jusqu'à deux heures du matin, et j'ai bien cru reconnaître le grand mouvement de Paris. Les voitures roulent sans relâche.

Une fois j'ai entendu de l'autre côté de ma porte la voix de basse taille de l'homme qui a aidé la métayère à me faire monter; mais il a passé sans entrer.

Je suis servie par la métayère elle-même, que j'appelle toujours ainsi, mais qui doit être une servante. Je ne vois qu'elle.

Elle me parle encore de vous quelquefois, comme par manière d'acquit. Je n'y crois plus.