Le dernier des commis voyageurs.

Part 9

Chapter 93,873 wordsPublic domain

--Laissez-moi achever, jeune homme, et nous réglerons nos comptes ensuite. J'ai donc essayé de toucher votre coeur: il est resté insensible. Maintenant, retenez bien ceci: le séducteur de ma Jenny n'aura de repos ici-bas que le jour où sa faute aura été réparée. Je n'ai pas placé toutes mes affections sur une seule tête, tremblé pour elle toute ma vie, épuisé ce que la tendresse d'un père peut imaginer de dévouement et de soins, sacrifié à cette enfant mon bonheur, mon repos, ma gaieté même, pour que l'oeuvre de tant d'années vienne se flétrir au contact d'un Machiavel blasé avant l'âge, d'un tartufe, d'un Escobar, d'un jésuite...

--Monsieur, ces insultes...

--Prenez-les comme vous voudrez, jeune homme, s'écria Potard avec emportement: je ne rétracte rien. Allez, vous n'êtes pas au bout. Ah! vous voulez ruser avec moi, jouer au fin et me gorger de couleuvres! Eh bien! je m'attache à vos pas pour ne plus vous quitter: je deviens, dès aujourd'hui, votre cauchemar, votre spectre, votre statue du commandeur: je vous entraînerai aux enfers s'il le faut, plutôt que de vous lâcher. Si vous voulez que nous nous battions, nous nous battrons, à l'épée, au pistolet, à la carabine, au canon Paixhans, comme vous voudrez; nous nous battrons dix fois, vingt fois, trente fois, jusqu'à ce que je vous aie laissé sur le carreau. Vraiment, ce serait un rôle trop commode que celui de séducteur. On aperçoit une jeune fille à la promenade, on la suit, elle a le malheur de remarquer cette attention, l'imprudence d'y répondre, et, de faiblesse en faiblesse, elle en vient jusqu'à l'oubli de son honneur. C'est bien: il ne reste plus au suborneur qu'à s'en vanter lâchement avec quelques amis, et à voler vers d'autres conquêtes. Voilà de vos calculs, messieurs les Lovelaces! Et l'avenir de cette jeune fille brisé en un jour, et les larmes de sang que va verser un père en voyant le deuil et la honte assis sur le seuil de sa maison, tout cela vous importe peu; il n'y a pas même place dans vos âmes pour le remords. Monsieur Beaupertuis, ajouta Potard en élevant la voix avec véhémence, avec moi il n'en ira point ainsi: vous ne porterez pas aussi gaiement le poids de votre crime; vous ne m'aurez pas plongé dans le coeur un poignard empoisonné sans que j'essaie de vous rendre mal pour mal, blessure pour blessure. Plutôt que de laisser un pareil outrage impuni, voyez-vous, monsieur... je ferais un exemple... un exemple épouvantable... je vous assassinerais.»

En prononçant ces derniers mots, Potard avait porté les mains sur son interlocuteur et l'avait saisi au collet. Sa figure bouleversée, ses yeux injectés de sang, indiquaient à quel degré d'exaspération il était parvenu, Beaupertuis comprit, à la vigueur des phalanges qui le contenaient, que la partie ne serait pas égale pour lui; sans rien perdre de son sang-froid, il essaya de conjurer le danger par une diversion:

«Monsieur Potard, dit-il, ne vous laissez pas emporter; cela n'arrange rien. En aucune manière, il ne me convient de paraître céder à la violence.»

Le voyageur ne lâchait pas prise et continuait à secouer le jeune homme sous son poignet de fer.

«J'en aurai le coeur net, s'écriait-il, je vous briserai en dix mille morceaux. Perdre mon enfant! Beaupertuis, vous me pousserez au crime.»

Cependant, cette fureur s'étant un peu calmée, Édouard put espérer de se faire entendre.

«Monsieur, poursuivit-il, avant de descendre à une scène indigne de vous et de moi, peut-être auriez-vous dû vous assurer davantage de l'exactitude de vos soupçons. Et si vous vous trompiez!

--Encore! répondit Potard que l'impatience regagnait.

--Assez de voies de fait, s'il vous plaît, monsieur. Je me mets à vos ordres. Que vous faut-il? La preuve de votre méprise? je vous la fournirai.

--Comment cela, jeune homme?

--Chez moi, dans trois jours, le temps d'écrire à Lyon. Je vous quitte peur aller me mettre en mesure.»

En même temps Édouard fit un pas vers la porte, mais le voyageur le prévint et lui barra le passage.

«A merveille! dit-il, encore une combinaison moderne; une fois hors d'ici, vous prendriez la clef des champs, et il me faudrait retrouver votre piste. Le jeu est vieux, monsieur Machiavel, tâchez de nous en servir d'un autre.

--Mais vraiment...

--Non, vous dis-je, je vous tiens, vous ne m'échapperez plus. Il faut que tout ceci s'éclaircisse, voyez-vous; je ne suis pas un père de comédie. Cependant, causons. Vous demandez du temps, vous en aurez, mais sans me quitter d'une semelle. Voici ce que nous allons faire. Écoutez-moi.

--Je vous écoute.

--Nous allons rouler hors de Dijon tous les deux; nous prendrons le coupé pour Lyon. Une fois là, je vous conduis auprès de Jenny et de Marguerite, et vous vous expliquerez devant elles. Après cette entrevue, si j'ai tort, je vous offrirai toutes les réparations du monde, qu'en dites-vous?»

Pendant que Potard livrait ainsi son dernier mot. Beaupertuis avait rapidement réfléchi, et ce fut sans la moindre hésitation qu'il répondit au voyageur;

«J'accepte vos conditions.

--Eh bien! venez, s'écria Potard; et pour que Je vous aie toujours sous la main, nous n'aurons plus qu'une seule chambre. Avec les modernes, il faut avoir l'oeil ouvert.»

XI.

A LYON.

Avant de suivre Potard et son compagnon dans l'épreuve décisive qu'ils poursuivent, il convient de jeter un coup d'oeil en arrière pour fixer la situation de quelques personnages du cette histoire.

L'instinct paternel n'avait pas trompé notre héros: sa Jenny avait été séduite par Édouard, et cette séduction ne différait guère de celles qui atteignent les jeunes filles du peuple dans leur premier épanouissement. Les circonstances en étaient toutes simples, toutes vulgaires; l'ignorance de l'enfant avait merveilleusement servi les calculs d'Édouard; quelques mots d'amour suffirent pour l'exalter et la vaincre.

Comment eût-elle résisté? Marguerite n'était pour elle ni un conseil ni un guide. Une mère seule peut deviner les premières impressions qui naissent dans un coeur, surveiller cette effervescence, la dominer et empêcher qu'elle n'aille jusqu'à une faute. Jenny avait reçu des éléments d'éducation, et Marguerite avait soin de la maintenir dans quelques pratiques de piété; mais ce qui devait être une sauvegarde se changea précisément en écueil. En fait de lectures, la jeune fille se sentit bientôt entraînée vers celles qui parlaient à son imagination et la peuplaient de héros de fantaisie. Elle lut des romans, et son âme naïve fut troublée par les passions fiévreuses qui y règnent. Aussi le premier regard d'amour que lui adressa un jeune homme fut-il le signal de sa défaite; l'occasion seule manquait encore, mais elle ne tarda pas à se présenter.

Potard avait séjourné à Lyon, il aurait pu opposer à la séduction les ressources de l'expérience, écarter de Jenny le poison que versent les cabinets de lecture, défendre la place contre les ruses des assiégeants. Mais les affaires tenaient le voyageur éloigné pendant plus de dix mois dans le cours de l'année, et sa fille disposait ainsi d'une liberté à peu près sans limites. D'ailleurs, par la position équivoque qu'il avait prise, Potard s'était volontairement privé d'une partie de son ascendant sur Jenny. Elle l'aimait sans le craindre, et, loin de lui obéir, elle en avait fait l'esclave de ses caprices. Notre héros portait ce joug avec plus d'amour que de sagesse; les mutineries de son enfant l'enchantaient, il en provoquait chaque jour de nouvelles; et ce fut ainsi qu'elle s'éleva, libre comme l'air, et contenue seulement par son excellente nature. Marguerite, quand on la poussait à bout, grondait bien de temps à autre; mais la bonne femme ne savait pas résister non plus aux caresses de sa Jenny. Il suffisait que la jeune fille se jetât dans ses bras pour que la Bourguignonne fondit en larmes et se sentit désarmée.

Ainsi grandit la fille d'Agathe, marquée, comme sa mère, du sceau de la fatalité. Tous les dimanches, sa nourrice, en bonne chrétienne, la conduisait à l'église du Saint-Nizier; cette circonstance, hélas! précipita la chute. Au nombre des élégants qui venaient papillonner autour des fleurs de beauté répandues dans la nef et dans les chapelles, Édouard Beaupertuis était l'un des mieux gantés et des plus assidus. Il remarqua Jenny, et fit tout au monde pour en être remarqué. Rien ne prête autant au trouble des sens que le recueillement du lieu saint, les parfums qu'on y respire et ces sons de l'orgue, voilés ou impétueux, qui semblent vibrer à l'unisson des cordes de l'âme. Bien des passions mondaines naissent dans une enceinte ou ne devraient éclore que des pensées chastes et des inspirations spirituelles. Notre nature est si prompte au péché qu'elle s'arme de ce qui est destiné à la vaincre; tout lui sert de prétexte; elle se joue des chaînes qu'on lui impose. Pendant que Marguerite, agenouillée sur les dalles du temple, le rosaire en main et la prière sur les lèvres, s'absorbait consciencieusement dans ses devoirs religieux, Jenny échangeait avec Édouard des regards pleins d'ivresse et les signes d'intelligence à l'usage des amoureux. Une fois arrivée là, rien ne pouvait la défendre, et sur cette pente glissante elle roula promptement vers l'abîme. Aucune difficulté de position, aucun embarras de surveillance ne la protégeaient; elle n'essaya pas même de se garantir d'un péril qu'elle ignorait, et s'abandonna à ce premier penchant avec l'imprudence du son âge. A seize ans calcule-t-on jamais?

Dés ce jour Édouard fut le maître absolu des volontés de cette enfant; il exerça sur elle un empire sans bornes. Elle devint son esclave et ne s'appartint plus. Ni Potard, ni Marguerite ne furent plus rien pour elle: elle attendait le mot d'ordre du dehors, prête à tout trahir plutôt que de déplaire à celui qu'elle aimait. Beaupertuis, on l'a vu, était un de ces esprits froids qui pèsent leurs actions et ne se déterminent qu'après un long calcul. Il façonna Jenny à sa guise, la rendit impénétrable pour d'autres que lui, s'en fit un instrument docile, et l'isola des influences qui pouvaient balancer la sienne. C'est ainsi qu'il était parvenu à maintenir dans leurs rapports un mystère qui en doublait le charme et en garantissait la sécurité. La jeune fille se trouvait fascinée à ce point que jamais elle n'avait interrogé Édouard sur ses intentions, ni étendu sa pensée jusqu'aux conséquences de sa faute.

Beaupertuis avait besoin de ce dévouement aveugle: il servait ses plans et aidait à ses projets. Le jeune homme trouvait dans Jenny une maîtresse qu'il lui eût été difficile de remplacer; il y tenait donc, et beaucoup, mais à ce titre seulement. Il avait tout pesé, il ne pouvait pas en faire sa femme. C'était un jeune homme prudent et avisé, comme tous les enfants du siècle. Il avait calculé une sa figure, sa fortune et sa position représentaient une dot du deux cent mille francs, et il s'était dit qu'il ne marcherait vers l'autel qu'à ce prix. Encore, en véritable commerçant, tenait-il ses prétentions plus haut afin de pouvoir au besoin en rabattre quelque chose. En attendant, Jenny était une distraction fort convenable, un moyen de passer, sans ennui et sans impatience, les heures du célibat. A vingt-cinq ans, d'ailleurs, rien n'est pressé en fait d'établissement, Édouard pouvait prolonger pendant quelques années encore cette chasse aux grosses dots et aux riches héritières. Tels étaient les calculs de cet habile jeune homme, et eussent ils été moins sages, son père aurait pris soin de les rectifier. Le chef de la maison Beaupertuis était un de ces hommes qui n'apprécient les choses qu'en raison de ce qu'elles rendent, et qui demandent à un sentiment à quoi il est bon et ce qu'il peut rapporter. Cette race qui peuple aujourd'hui notre corps électoral et nos deux Chambres, trouvait dans le chef et fondateur de la maison Beaupertuis la personnification complète de ses préjugés et de ses tendances. L'honneur, mot sonore et creux! l'amour, agréable chimère! Le dévouement, erreur d'un autre âge! Le désintéressement, utopie! Vive l'intérêt! c'est le dieu et le culte du temps! Hors du domaine des intérêts, qu'y a-t-il du réel ici-bas, si ce n'est la privation et la misère? et sous la royauté de l'argent, quoi de plus glorieux que de se faire, à force de millions, une place parmi les seigneurs de l'atelier et de la finance?

Voilà dans quelles mains Jenny était tombée; c'est à ce rôle que la réduisaient les calculs du fils et les opinions bien connues du père. On a vu qu'Édouard ne démentait pas le sang des Beaupertuis, et quel honneur il faisait à son auteur sous le rapport de la prudence. C'est ce que Potard appelait, dans son langage, les procédés modernes. Ce brave garçon, tout expansif, ne pouvait pas croire à une habileté si réfléchie et si soutenue. Aussi, quand il sortit avec Beaupertuis du restaurant borgne où avait eu lieu sa conférence, un doute involontaire s'empara de son esprit à la vue d'un jeune homme si calme, si maître de lui-même. Il eut peur de s'être trompé, d'avoir obéi trop promptement à une première impression. Cette hésitation ne fut pas toutefois de longue durée. Il s'agissait de sa fille, ce motif justifiait tout à ses yeux. Il s'était d'ailleurs avancé de manière à ne pouvoir reculer, et trop de circonstances accusaient Édouard pour qu'il ne poussât pas jusqu'au bout cette douloureuse enquête.

Affermi dans ses projets, il ramena donc Beaupertuis à l'hôtel du Chapeau-Rouge et l'installa à ses côtés, dans sa propre chambre. De toute la soirée il ne lu quitta pas, alla arrêter avec lui deux places à la diligence de Lyon qui devait partir le lendemain, acheva ses préparatifs dans la soirée et ne se coucha que vers minuit. Depuis dix heures, Édouard avait pris ce parti, et quand Potard gagna son lit, le jeune homme était plongé dans un profond sommeil.

«Décidément, je me serai trompé, se dit le vieux voyageur en le regardant; un coupable ne dort pas ainsi, surtout côte à côte de son bourreau.

Sur cette réflexion, il s'assoupit, et grâce au vin de la Côte-d'Or, il ne se réveilla qu'au jour. A peine ses yeux se furent-ils ouverts qu'il les dirigea vers le lit de son compagnon. Les rideaux étaient fermés, et aucun indice ne trahirait la présence d'un être vivant. Potard se leva, alla brusquement vers cette couche... elle était déserte. Il agita les sonnettes à les briser; les garçons de l'hôtel accoururent. Éperdu, il les interrogea; les réponses étaient désespérantes. Édouard Beaupertuis était parti depuis deux heures; il avait pris une voiture de poste, et roulait sur la route de Lyon. A cette nouvelle, Potard bondit comme un tigre blessé, s'habilla à la hâte, ramassa ses effets pêle-mêle et alla se jeter dans un cabriolet de voyage pour s'élancer à la poursuite du fugitif.

«Deux heures d'avance! s'écriait-il; avec de l'argent, cela se rattrape. Postillons, six francs de guides, et si vous crevez un cheval, je le paie.»

Mais Édouard avait fait le même calcul, et sa générosité dépassait encore celle de Potard. Le désir d'échapper à cette poursuite lui donnait des ailes et lui suggérait une foule d'expédients. Souvent le vieux voyageur trouvait le relais démonté ou garni seulement de bêtes poussives. Il s'arrachait les cheveux de rage, mais son désespoir ne réparait rien. Il perdit ainsi huit heures sur le fugitif, qui détalait devant lui avec la rapidité de la foudre. Enfin un cabriolet entra au grand trot dans le faubourg du Vaize, traversa la ville et les deux fleuves, et vint déboucher sur l'allée sablonneuse des Brotteaux. Quelques minutes après, il descendait sur le seuil de son logement. Au premier appel, personne ne répondit; il redoubla avec force; même silence Il s'adressa aux voisins, personne ne put le satisfaire; il fit enfoncer la porte, et se précipita comme un furieux dans la maison.

O déception! la cage était vide; les oiseaux venaient de dénicher.

XII.

LE COUP DE GRÂCE.

Dès que Potard se vit assuré de la disparition de Jenny, il n'hésita pas sur le parti qui lui restait à prendre. Remontant à la hâte dans son cabriolet de voyage, il se fit conduire à la rue du Griffon, où les Beaupertuis et les Blainval avaient le siège de leur établissement, mit pied à terre devant, leur porte, et pénétra avec vivacité dans le magasin où les commis procédaient à l'emballage des étoffes. Sans échanger avec eux la moindre parole, le vieux voyageur marcha vers le cabinet du chef de la maison, comme un homme qui dédaigne de s'expliquer avec les subalternes. Le père Beaupertuis était absent; Eustache se trouvait seul dans le bureau.

«Tiens! c'est encore ce cher troubadour! s'écria-t-il en reconnaissant Potard et allant à sa rencontre. Comment la passons-nous, vieux? Toujours frais, toujours vermeil, à ce que je vois!

--Pas de mots perdus, Eustache; j'ai à parler au patron,» dit Potard en l'interrompant.

En même temps son oeil sondait tous les recoins du bureau, comme pour y découvrir celui qu'il cherchait.

«Absent par congé, reprit Eustache; en course pour une affaire, vieux. Tu ne l'as manqué que de cinq minutes! Mais si tu n'es pas pressé, attends-le sur cette chaise. Il va revenir.

--J'aimerais mieux savoir où il est, répliqua Potard, dont la patience était à bout; j'irais le rejoindre.

--Ah! pour ça, troubadour, tu m'en demandes plus que je n'en sais. Ce sont les secrets du patron; il ne doit de comptes à personne. Mais qu'as-tu donc, vieux? Tu frétilles comme un poisson. On dirait que tu as des inquiétudes dans les jambes.

--Le chef tardera-t-il à rentrer? reprit Potard en insistant; j'ai quelque chose de très-urgent à lui dire.

--Eh hum! sois calme, répondit Eustache; le père Beaupertuis ne s'éclipse jamais pour longtemps; il sait ce que vaut l'oeil du maître. Allons! voyons, assieds-toi, troubadour.»

Au lieu de se rendre à cette invitation, Potard continuait à arpenter le bureau à grands pas et à jeter de temps en temps un regard impatient vers le magasin, pour s'assurer si le chef de la maison n'arrivait pas. Eustache suivait ses mouvements avec un air de défiance et de curiosité.

«Sur quelle herbe as-tu marché ce matin? lui disait-il. Comme te voilà effarouché, troubadour! On t'a soufflé une commission majeure, à ce qu'il paraît. Vrai, l'on dirait un lièvre qui a manqué son gîte. Voyons, Potard, déboutonne-toi. Que risques-tu, vieux! Devant un camarade, un ami?

--Un ami! s'écria le voyageur, comme s'il se fût réveillé à ce mot. Un ami, toi! un ami!!! Il n'y a plus d'amis! ajouta-t-il avec douleur. Entre anciens, c'était bon; les modernes ont supprimé cela. Toi, mon ami? allons donc!

--Comme tu le prends! répondit Eustache un peu démonté par cette brusque sortie. En voilà des bourrades! Tu tournes décidément à l'homme des bois; tu deviens sauvage. Que t'ai-je fait, vieux?

--Ce que tu m'as fait, Eustache? Peu de chose; tu t'es joué de moi, voilà tout. Quand je suis venu, il y a quelque temps, le demander où était Édouard Beaupertuis, que m'as-tu répondu?

--La vérité, Potard, répliqua le commis, qui perdait de plus en plus contenance. Je t'ai dit qu'il était en voyage; nous avions là des lettres.

--Oui, des lettres, fabrication moderne, n'est-ce pas? dit amèrement le voyageur. Et, à cette heure, où est-il, votre beau fils?

--Mais, toujours en voyage, vieux, répondit Eustache, dont l'attitude était de plus en plus embarrassée. Mon Dieu, oui, en voyage, demande à ces messieurs.

--Et il y a des lettres, reprit Potard, encore des lettres, en veux-tu, en voilà? Toujours du même tonneau.

--Sans doute il doit y en avoir.

--Assez, Eustache, assez. Il ne faut pas traiter un ancien comme si ou avait affaire à des recrues. Bon pour une fois, mon garçon. Comment, toi, avec qui j'ai si longtemps battu l'estrade, poursuivit le voyageur en s'animant; toi, qui es mon contemporain, qui sais ce que je vaux, quel coeur il y a dans cette poitrine, toi, me tromper!

--Mon Diou, Potard...

--Pas de mauvaises défaites; je sais ce que je sais. Tu m'as trompé, Eustache! et, pour qui? Pour un misérable, pour un Machiavel, qui m'enlève ma tille!

--Ta fille, vieux, est-ce possible?

--Oui, Eustache, ma fille, mon enfant, mon seul amour. Elle court les champs avec cet infâme.

--Dis-tu vrai, Potard?

--Vrai, comme j'existe! La foudre est tombée sur ma maison: je n'avais qu'une joie au monde, et la voilà détruite. Autant vaudrait être cloué entre quatre planches avec dix pieds de terre sur le corps. Si je vis, c'est pour me venger.

--Écoute, vieux, dit le commis ému de cette confidence; j'ignorais tout cela, foi de camarade. Je ne voyais là-dedans qu'une aventure de jeune homme. Aussi, que ne parlais-tu plus tôt?

--Ce secret ne m'appartenait pas tout entier, Eustache.

--A la bonne heure; mais ce n'en est pas moins une fatalité, poursuivit Eustache. Si je l'avais su! N'importe, ajouta-t-il, peut-être est-il temps encore! Viens, Potard.»

En même temps le commis cherchait à entraîner son interlocuteur dans une pièce plus éloignée, d'où le son de sa voix ne pût pas parvenu; jusqu'aux oreilles des employés, lorsqu'en se retournant il aperçut son patron qui venait d'entrer dans le magasin. Cette vue suffit pour opérer un changement de scène. Par un mouvement machinal, et comme une personne prise en faute, Eustache se remit à la besogne, et laissa Potard seul en face du chef de la maison Beaupertuis, qui, le mesurant d'un regard froid et soupçonneux, lui dit;

«Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur?»

Le père Beaupertuis possédait une de ces physionomies qui glacent et intimident. C'était un petit, homme sec, jaune, au teint bilieux, d'une santé grêle, mais soutenu par cet amour du gain qui donne du ressort aux constitutions les plus chétives. Ses manières, ses paroles avaient quelque chose de dur et, pour ainsi dire, de cassant; son commandement affectait des formes impérieuses et militaires. Dans sa famille comme dans son comptoir, il ne souffrait pas d'autre opinion, d'autre volonté que la sienne. L'orgueil du parvenu se lisait sur ses traits; sa lèvre était pincée, son oeil dédaigneux. Aussi, malgré son sang-froid habituel et les griefs qui l'amenaient, Potard ne put-il se défendre d'un sentiment de trouble à l'aspect de ce visage hautain, où l'égoïsme avait marqué son empreinte.

«Monsieur, répondit-il, je voudrais avoir avec vous un entretien particulier.

--Parlez, monsieur, dit le vieillard; il n'y a point ici d'oreilles indiscrètes.

--Pourtant, monsieur...

--Parlez, vous dis-je, et soyez bref. Quand on est dans les affaires, les moments sont comptés.»

Une explication en présence de tant de témoins embarrassait Potard. Cependant, comme il y avait urgence, il n'hésita pas. Avec tous les ménagements possibles, il déclara au chef de la maison Beaupertuis le motif qui le conduisait auprès de lui, raconta brièvement la séduction dont sa fille avait été la victime, et laissa entrevoir quelle réparation il en attendait. Quoique le voyageur fit tout au monde pour se contenir, on voyait, à mesure qu'il avançait dans son récit, se réveiller en lui les bouillonnements tumultueux de sa colère. Sa voix, d'abord sourde et étouffée, trouva par degrés un accent plus énergique, son geste s'anima, ses joues se colorèrent, son oeil prit un éclat menaçant et sombre. Cependant le calme ironique du vieillard ne se démentait pas; il écoutait cette confidence comme si elle ne l'eut touché que très-indirectement. Au lieu de se préoccuper de l'émotion toujours croissante de son interlocuteur et de la fureur concentrée qui éclatait dans ses gestes et dans ses paroles, il semblait porter son attention ailleurs, et parcourait d'un air distrait quelques papiers qu'il venait de prendre dans l'un de ses cartons. Ce dédain exaspéra Potard; quand il vit que le chef de la maison Beaupertuis s'obstinait dans ce manège, il s'arrêta brusquement, et se posant devant lui en athlète et les bras croisés;

«Eh bien! monsieur, dit-il brusquement.