Le dernier des commis voyageurs.
Part 8
«--Misérable! criait-il, tu n'es donc pas mort!... Attends!... attends!... que j'aille l'achever!... Vous y passerez tous... toi.. la mère... l'enfant... le fruit du crime... tous... tous... infâmes!... Je veux tout exterminer...
«A ces derniers mots, ses forces le trahirent et il retomba épuisé sur le gazon. Je n'étaie guère mieux accommodé que lui, et bientôt les objets prirent à mes yeux une forme vague, et les sons n'arrivèrent plus à mon oreille que d'une manière confuse. Quand je revins à moi, le lieu de la scène avait changé. J'étais étendu sur un lit de sangle dans la même chambre qu'Agathe, la seule qui fût habitable dans notre maisonnette. Le docteur enlevait le premier appareil et cherchait à extraire la balle qui était restée dans ma blessure. Je jetai vivement les yeux du côté de l'accouchée; elle semblait plus calme, mais l'ardeur de la fièvre était encore empreinte sur ses joues; sa respiration, courte et saccadée, parvenait jusqu'à moi et me serrait le coeur.
«--Beaupertuis, j'abrège ces tristes détails. Pendant trois semaines la même pièce renferma deux agonisants que dévorait le mal. Dans les heures lucides, Agathe et moi nous nous penchions l'un vers l'autre et échangions de douloureux regards. On nous avait défendu de parler: eussions-nous voulu enfreindre cette défense, la force nous aurait manqué pour cela. La maladie d'Agathe était une fièvre puerpérale, qu'aggravaient la somnolence et des congestions au cerveau. Le délire ne la quittait pas; le sang battait les artères avec une telle force, qu'on entendait presque les pulsations. Quant à moi, ma plaie s'était envenimée et demandait des soins continuels; l'aspect en était du plus mauvais caractère, et des escarres dangereuses donnèrent plus d'une fois de l'inquiétude à notre bon docteur. Le digne homme se montra d'un dévouement à toute épreuve, il plaça près de nous à demeure un de ses meilleurs aides, et venait nous voir lui-même tous les trois jours. Aucun secours ne nous manqua; les villageoises se relevaient pour passer les nuits à notre chevet, et le curé du lieu ne quittait plus la maisonnette.
«Hélas! rien ne put sauver Agathe. L'épreuve avait été trop rude; elle y succomba. La vigueur de sa constitution ne servit qu'à prolonger son agonie et à la rendre plus affreuse. Pendant les deux derniers jours qu'elle passa dans ce momie, des scènes déchirantes se succéderont sous mes yeux. Aux approches de la mort, sa tête s'était dégagée; la malade avait retrouvé toute la netteté, toute la sérénité de ses idées. Elle fit approcher mon lit du sien, et me prenant la main, elle me dit d'une voix douce comme celle des anges:
«--Mon ami, je vais partir. J'ai commis une faute; le ciel me punit, je me soumets à sa justice. Mais je te laisse une enfant; tâche qu'elle soit plus sage et plus heureuse que sa mère. D'en haut, je veillerai sur vous; toi, écarte d'elle les mauvaises pensées. Et surtout, ajouta-t-elle en poussant un soupir, soustrais-la à la vengeance de mon mari. C'est un homme implacable; il la tuerait.
«Sur le désir qu'elle en exprima, on lui apporta alors sa fille, qu'elle combla de caresses et berça sur son sein jusqu'au moment où ses forces la trahiront. Deux heures après, c'en était fait de la pauvre femme; elle exhalait son dernier souffle en tendant les bras vers moi.
«Jugez de ma douleur, Édouard: elle me jeta dans une nouvelle crise et amena une longue rechute. A diverses reprises, le médecin désespéra de me sauver; ma plaie était horrible à voir, et des accidents nerveux éloignaient l'emploi d'un traitement énergique. Pour que je sois sorti vivant de cette épreuve, il fallait la richesse d'organisation et la vigueur du sang qui me sont échus en partage. Cent autres à ma place ne se seraient pas relevés de ce lit de douleur. Enfin, les plus fâcheux symptômes disparurent, la fièvre céda, j'entrai en convalescence. La jeunesse fit le reste, et à part un sentiment de langueur qui persista pendant quelques mois, il ne me resta bientôt plus aucune trace de cette rude secousse. La blessure morale fut plus lente à guérir. On ne perd pas ce que l'on a aimé sans qu'un vide se fasse dans l'existence et sans qu'on cherche longtemps autour de soi les joies évanouies et le bonheur disparu. Ma pensée ne pouvait s'habituer à l'absence d'Agathe; il me semblait qu'elle n'était pas loin et qu'elle allait venir. Je la voyais partout, dans tous les sentiers ou nous avions l'habitude de marcher ensemble. Quelques instances que fit le docteur pour m'arracher au Val-Suzon, je m'obstinais à y séjourner, comme si j'eusse dû la voir reparaître, me sourire encore et embrasser son enfant. Peut-être aurais-je persisté dans cette misanthropie et cet isolement, si le chef de la maison Grabeausec n'était venu en personne pour vaincre ma répugnances et m'emmener dans sa voilure.
«Ce fut alors que je songeai à ma Jenny, ce seul et précieux legs de la mourante. L'enfant venait à souhait: sa nourrice, Marguerite, était une villageoise qui avait passé la jeunesse, et dont l'âge roulait entra trente-cinq et quarante ans. Robuste, bien constituée, elle avait de plus l'expérience et la maturité qui inspirent la confiance. Déjà elle s'était attachée à son poupon comme l'eût fait une mère, avait songé pour moi à mille petits détails, au baptême, au vaccin, à tout ce cortège de soins qu'exige l'enfance. Quand je quittai le Val-Suzon, Jenny était une belle et grosse fille, et elle ne pouvait que gagner à passer encore quelque temps dans cette vive atmosphère de la montagne. Je le sentais, et pourtant une inquiétude vague pesait sur mes résolutions. Les menaces de Poussepain les recommandations et les prières d'Agathe me revenaient à la mémoire. Si cet homme allait déchirer de ses mains ce dernier gage d'une triste union, assouvir sa vengeance sur cette faible créature! Cette idée m'obsédait, et à peine arrivé à Dijon, je m'informai de l'état de mon adversaire.
«Quoique l'ex-dragon n'eût pas quitté le lit, on avait l'espoir de le tirer d'affaire. L'oeil était perdu; la balle en avait brisé le globe, mais l'obliquité du coup avait diminué la gravité de la blessure, et aucun organe essentiel n'était lésé. La cure demandait des soins et du temps, surtout du repos. Cette dernière circonstance me rassura; je crus Jenny en sûreté au Val-Suzon, et résolus de l'y laisser pendant quelques mois encore. La nourrice était une femme prudente; mes générosités devaient d'ailleurs stimuler son zèle. Plus tranquille de ce côté, je recommençai le cours de mes voyages, et y cherchai une diversion à mes regrets. Fragile et changeante nature que la nôtre, Édouard! Au bout de quelques semaines, j'avais repris goût à la vie; le souvenir d'Agathe n'était plus ni aussi amer, ni aussi sombre; il avait quelque chose de doux et de mélancolique, et réchauffait mon coeur au lieu de le dévorer. Peu à peu je m'habituai à porter sur l'enfant qu'elle me laissait la tendresse que m'avait inspirée la mère, et je croyais rester fidèle à cette mémoire chérie en me dévouant à ce fruit de ses entrailles.
«Les choses allèrent ainsi pendant plusieurs mois. J'arrangeais mes itinéraires pour passer quelques jours au Val-Suzon et y jouir des caresses de ma fille; je m'informais de ses besoins, je jouissais de ses progrès. Les dents poussaient, et avec elles commençait ce premier babil si charmant à entendre. Les visites me rendaient fier et heureux; je m'ouvrais aux illusions de la paternité, je m'abreuvais à une nouvelle source de joies. Cependant un jour ma sécurité fut troublée Au dire de la nourrice, un individu étranger au pays avait paru au Val-Suzon et semblait rôder autour des chaumières. Je pressai Marguerite de questions; je lui demandai quelques détails sur cet homme, sur son signalement; elle ne put rien me dire, sinon qu'il était grand, sec et borgne. Cette dernière circonstance me frappa; je retournai à Dijon très-préoccupé et résolu à éclaircir mes doutes. J'y achevai mon enquête au sujet de Poussepain; il commençait à sortir et c'était lui probablement que l'on avait aperçu du côté de la montagne. Sitôt que je fus certain du fait, je pris un parti décisif.
«Le lendemain j'étais en route pour le Val-Suzon dans une bonne voiture. Tout y avait été disposé pour un voyage; quelques provisions, des oreillers, un manteau, rien n'y manquait. Je fis part de mes projets à la nourrice et lui proposai de m'accompagner. Son mari et son dernier enfant venaient de mourir, elle restait seule au monde; la pauvre femme n'hésita pas; elle se déclara prête à me suivre. Je fis mes conditions et dictai des ordres. Marguerite devait garder le plus profond silence sur ce quelle avait vu au Val-Suzon.
Il était inutile que Jenny connût le mystère de son origine et les catastrophes qui avaient accompagné sa naissance. Pour tout le monde c'était une orpheline dont je prenais soin, et l'enfant elle-même ne devait me regarder que comme son meilleur ami. Pour éloigner d'elle les vengeances de Poussepain, ces précautions me semblaient nécessaires, et j'organisai ainsi, dès le premier jour, une espèce de cordon sanitaire contre les caquets et la curiosité. Les événements me prouveront que tant de prudence n'était pas vaine.
«Le chemin qui conduit au Val-Suzon débouche sur la grande route par une allée d'ormes qui le masque en grande partie. Ma voiture, qui portait la nourrice et l'enfant, arriva jusqu'à ce point sans faire de fâcheuse rencontre; mais là, à travers une éclaircie, se dessina une apparition qui vint me glacer d'effroi. Un homme montait la côte à cheval, et sa figure était trop caractéristique pour que je pusse m'y méprendre. C'était mon inévitable ennemi, auquel l'accident récent donnait tous les airs d'un cyclope. De son dernier oeil il interrogeait les environs, et si j'eusse continué à tenir le même chemin, en moins de dix minutes nous devions nous trouver face à face. Par un mouvement rapide comme la pensée, je grimpai sur le siège à côté du conducteur, et, tournant sur la gauche, j'engageai la voiture au soin d'un fourré épais. Quand elle se trouva hors de vue et couverte par le feuillage, je descendis et allai surveiller les mouvements de l'ennemi. Je ne m'étais pas trompé; Poussepain quitta la chaussée pour prendre la longue avenue qui conduit au village. Son air était plus farouche que jamais, et quand il passa devant le petit bois où nous étions cachés, il s'arrêta comme l'ogre qui sent la chair fraîche, tint son oeil fixé sur cette masse de verdure, et parut hésiter. Si j'eusse fait le moindre mouvement, le secret de notre retraite était trahi et peut-être un nouveau drame eût-il commencé dans ces solitudes. Heureusement l'immobilité du feuillage détourna les soupçons de Poussepain, et nous entendîmes le pas de son cheval s'éloigner peu à peu. Dès qu'il fut hors de vue, je ramenai rapidement la voiture dans le sentier, et me dirigeai au trot vers la grande route. Là, au lieu de suivre la direction de Dijon, je pris à droite pour gagner Sombernon et Beaume par des chemins de traverse. Je me crus en sûreté que lorsque j'eus atteint Lyon et déposé mon précieux fardeau dans mon modeste logement.
«Depuis cette époque. Beaupertuis, et il y a dix-sept ans de cela, j'ai revu vingt fois ici, à Lyon, ailleurs même, cet oeil terrible, cet oeil vengeur qui, de loin en loin, m'apparaissait et venait se fixer sur moi. Poussepain ne m'adressait point alors de provocation, mais il me suivait obstinément; il s'attachait à mes pas comme s'il eût voulu arriver par ce moyen jusqu'à l'asile de sa victime. Il m'a pardonné peut-être, mais non au fruit de l'adultère. Aussi jugez de mes transes pour cet enfant, et quel soin j'ai mis à entourer son existence du plus profond mystère. Je n'arrivais chez moi qu'après mille détours; je changeais de logement tous les trimestres; aucun bail n'était contracté sous mon nom. Quand mes amis voulaient pénétrer les secrets de mon intérieur, j'entrais dans des colères affreuses: je me cachais de tout le monde, de ma fille même, de Marguerite, dont je craignais les indiscrétions. Ma vie s'est écoulée au milieu d'angoisses pareilles, et je craignais, à chaque retour de voyage, de trouver ma maison inondée de sang.
«Heureusement une grande joie effaçait toutes ces peines. Ma fille était là; je la voyais croître, se développer sous mes yeux. Je passais des heures entières à écouter son babil, à me mêler à ses jeux, à épier ses caprices ou à essuyer ses larmes. C'était mon Agathe qui semblait revivre et me sourire encore. Quel bonheur m'a valu cette enfant! que de tendresses j'ai versées sur elle! Nul mobile n'a exercé plus d'influence sur ma vie! Je n'ai rien fait d'essentiel qui ne fut à son intention; pour elle le travail me semblait léger; je portais gaiement le harnais du voyageur, et songeais aux colifichets que je lui achèterais à mon retour. Avant que j'eusse une fille, je n'avais pas d'autre ambition que celle d'exceller dans ma partie; ni la grandeur ni la fortune ne me tentaient. Assez d'éclat s'attachait à mon nom pour que je voulusse rajouter une certaine auréole de désintéressement. J'étais Potard le prodigue, le don Juan des cafés, le Balthazar des tables d'hôte; toujours prêt à offrir, tenant presque consommation ouverte. Mes épargnes s'en allaient en verres d'absinthe, en punchs à la romaine, en vins d'extra, en bichoffs homériques, sans compter d'innombrables cruches de bière. Des que Jenny fut là, une révolution s'opéra dans mon humeur: si j'avais pu devenir avare, je le serais devenu. Toujours est-il que je serrai mon jeu, que je ne fis plus le magnifique à tout propos, que je ne poussai plus avec le même acharnement au débit des liquides. Dame! Jenny grandissait; il fallait songer à lui amasser une dot. La dot de Jenny! Quel courage ce mot m'a donné! Les Grabeausec lui doivent une partie de leur fortune.
«Il faut vous dire, mon jeune ami, que j'avais un intérêt dans les bénéfices de la maison: c'était bien le moins, après huit ans de voyages. Là-dessus je fondai l'établissement de ma fille. J'y travaillai avec une ardeur, avec un élan dont vous n'avez pas d'idée; un père a tant de courage! Le ciel et la droguerie ont béni mes efforts. Aujourd'hui, Édouard, ma petite Jenny est à la tête de quatre-vingt mille francs; oui, quatre-vingt mille francs en beaux écus! Vous pouvez le demander aux Grabeausec; la Somme est en compte courant chez eux. Quatre-vingt mille francs, c'est un chiffre assez rond, n'est-ce pas, Beaupertuis? ajoute Potard en prenant la main du jeune homme.
--Certainement, répliqua Édouard, dont l'embarras avait été croissant pendant cette dernière confidence; certainement, troubadour; la dot est convenable. On pourrait être plus mal partagé.
--Avec quatre-vingt mille francs, poursuivit Potard, on n'épouse pas le fils d'un pair de France, encore moins un prince du sang; mais nous autres, gens du commerce, nous ne portons pas nos vues si haut. Qu'il vienne seulement un honnête garçon, fils de négociant ou de manufacturier, et je lui dirai, en lui frappant dans la main. Touchez là; ma fille est à vous.»
Tous ces mois étaient dits avec une intention telle, et accompagnés de gestes si expressifs, qu'il devenait impossible de ne pas comprendre le sens qu'y attachait Potard. Cependant le jeune nomme demeurait aussi froid que si cette histoire ne l'eût pas touché directement. A la vue de ce flegme, le voyageur ne put réprimer son humeur.
«Hum! Édouard, ajouta-t-il avec quelque insistance, y êtes-vous?
--Mais non, père Potard, répliqua celui-ci en feignant un air dégagé, non, je vous assure.
--Ah! vous n'y êtes pas, monsieur Beaupertuis, dit alors Potard d'un ton sévère; eh bien! je vais m'expliquer plus clairement.»
X.
L'ANCIEN ET LE MODERNE.
«Jeune homme, poursuivit Potard en donnant à sa voix un accent de plus en plus solennel, vous vous tromperiez étrangement si vous ne voyiez dans ma confidence que le désir de vous distraire et d'intéresser votre curiosité. Voici bien des années que ce secret demeure enseveli dans mon coeur, et vous êtes le seul homme en faveur de qui je me sois départi de ma réserve. C'est la fatalité qui le veut; ce secret doit être désormais le vôtre comme le mien. Il est des choses qu'il fallait vous apprendre avant de vous demander compte de vos intentions et de vos desseins. Maintenant, monsieur Beaupertuis, répondez-moi d'une manière catégorique, avec franchise, avec loyauté. Songez-vous à mettre à couvert l'honneur d'une jeune fille que vous avez séduite? Consentez-vous à épouser ma Jenny, l'enfant d'Agathe? Voyons, expliquez-vous.»
Pendant tout ce récit, Édouard avait eu le temps de prendre une détermination et de préparer son rôle. Aussi fut-ce de l'air le plus naturel du monde qu'il répondit;
«Mais vraiment, père Potard, je ne sais ce que vous voulez me dire! L'amour paternel vous égare; en quoi puis-je être mêlé à tout ceci?
--Jeune homme, reprit le voyageur en s'emparant de ses deux mains, prenez-y garde, votre sang-froid m'exaspère. Voilà une dissimulation qui est bien de notre époque! L'hypocrisie à côté de la trahison!
--Monsieur Potard! s'écria Beaupertuis s'animant à ce reproche.
--A la bonne heure, vous vous fâchez; j'aime mieux çà. Jeune homme, vous devez penser qu'à mon âge on ne se jette pas dans les choses à l'étourdie. Les modernes sont des roués, je le sais; mais ils n'en sont point encore à peloter les anciens. Donc, pas de mauvaises défaites; ce serait du temps perdu. Traitons ceci d'après les procédés d'autrefois, s'il vous plaît. Dites-moi tout uniment non, et je verrai ce qui me reste à faire; mais quant à battre la campagne et à me glisser entre les mains, ne l'espérez pas, Beaupertuis! Je vous tiens, saprelotte, et je ne vous lâcherai pas.
--Monsieur Potard, reprit le jeune homme d'un ton calme, vous êtes monté et prévenu; vous êtes le jouet d'un malentendu et d'une méprise; cela excuse à mes yeux ce que vos paroles peuvent avoir de blessant. Parlez donc, expliquez-vous avec plus de détail, et que je sache au moins sur quoi vos soupçons sont fondés.»
En prononçant ces mots, Édouard avait pris des airs si diplomatiques et un aplomb si étudié que l'irritation du voyageur ne lit que s'en accroître.
«Ah! il faut des preuves? s'écria-t-il; nous marchons le code à la main; je joue au magistrat! Encore la méthode moderne! Les séducteurs d'aujourd'hui se mettent en règle avec la loi! A moins de les prendre la main dans le sac, ils se tirent de qualité. Très-bien! Vous voulez des preuves, monsieur Beaupertuis? alors écoutez!
--J'écoute! répondit Édouard sans rien perdre de sa tranquillité.
--Je veux bien, jeune homme, que vous ayez une pauvre idée de la perspicacité de vos chefs de file. Le mépris de l'âge et de l'expérience est encore une invention récente; mais il ne faut pas en abuser. Par exemple, si simple que soit un homme, croyez-vous qu'il puisse se méprendre sur le motif qui vous guidait, lorsque je vous surpris dans ma maison, sur le palier de mon appartement?
--Mais il me semble, dit Édouard, que je vous donnai alors une explication, et qu'elle parut vous satisfaire.
--Vous voyez que non, Beaupertuis. Et plus tard, quand nous eûmes quitté la place Saint-Nizier pour aller loger aux Brotteaux, pensez-vous que je me sois trompé sur l'apparition nocturne qui troublait mon repos? Vous entriez alors chez moi à la faveur des ténèbres, jeune homme, et par le chemin des voleurs.
--L'accusation est grave, monsieur; quelles sont vos preuves? répliqua Édouard avec son calme imperturbable.
--C'est cela, des preuves! toujours des preuves! Procédé moderne! Nous sommes ici comme aux assises. On fait un appel à la conscience d'un homme, et il vous répond par des arguments d'avocat. Vous verrez qu'il faudra désormais faire constater les séductions par huissier, et fournir le témoignage judiciaire du déshonneur de nos enfants! Oh! les modernes! les modernes! Mais où avez-vous donc le coeur, malheureux!
--Voyons, père Potard, dit Édouard en l'interrompant, ne vous exaspérez point ainsi. Vous êtes la victime d'une illusion, c'est tout ce que je puis vous dire. Voici trois ans que je n'ai pas mis les pieds à Lyon. Toujours en voyage! toujours!
--Je vous attendais là, jeune homme. C'est vrai: vous êtes un tacticien habile; quand le moderne se mêle d'intriguer, il n'y épargne pas la façon. Vous avez dressé ce finaud d'Eustache, et il vous sert à dépister les chiens. Pour tromper un Argus incommode, rien ne vous a coûté, ni les lettres venues de loin, ni le timbre de la poste, ni la complicité de votre commis. Ah çà! vous nous prenez donc pour des buses, pour des oies domestiques, pour des pingouins? ajouta le voyageur en se croisant les bras avec indignation. Est-ce que vous vous imaginez que nous sommes nés d'hier, jeune homme, et que nous ne voyons pas des ficelles qui sont grosses comme des câbles?»
Potard était si évidemment monté, que Beaupertuis, malgré toute son assurance, n'osa pas l'interrompre d'une manière ouverte, et se contenta de jeter les yeux à droite et à gauche comme un homme qui voudrait quitter la partie.
«Ah! des preuves! poursuivit son interlocuteur; il vous en faut absolument? Cherchons donc s'il n'en existe pas quelqu'une. Qui sait si le hasard, dans sa justice aveugle, n'aurait pas trahi le coupable?»
Édouard devint plus attentif et examina le vieux voyageur avec défiance. De son côté, Potard cherchait à le pénétrer avec un regard plein de menace et d'ironie. En même temps il étendait la main vers l'oreille gauche du jeune homme.
«Qu'avez-vous donc là, monsieur?» lui dit-il.
Beaupertuis ne put se défendre d'un moment de trouble; mais ce ne fut qu'un oubli imperceptible, la durée d'un éclair.
«Où donc, monsieur? répondit-il froidement.
--Ici, poursuivit Potard avec quelque impatience, sous mon doigt; touchez donc votre cartilage.»
Le jeune homme, comme pour se rendre à l'invitation de Potard et avec une insouciance affectée, porta la main à son oreille.
Bah! dit-il, une écorchure!
--Une écorchure! s'écria Potard dont les yeux s'enflammaient de colère. Bien trouvé! explication moderne! Monsieur, monsieur, ajouta-t-il en s'échauffant, les écorchures ne laissent pas des cicatrices de ce calibre: c'est un trou de grenaille que vous avez là, monsieur; et ce trou, c'est mon fusil qui l'a fait, la nuit où vous sortîtes de chez moi à la dérobée, en fuyant devant ma vengeance comme un filou, comme un malfaiteur.
--Vous m'injuriez gravement, monsieur Potard, dit Beaupertuis avec quelque fierté.
--Vous n'êtes pas au bout, jeune homme, et vous me traînerez en police correctionnelle si cela vous convient. Genre moderne; vous êtes digne d'en user. Voyez-vous, je vous ai conduit ici avec l'intention de vous prendre par les sentiments. C'est dans ce but que je vous ai raconté mes aventures et les circonstances romanesques au milieu desquelles ma Jenny est née. Je voulais vous toucher, vous amener ainsi à un aveu. En me dépouillant entièrement pour ma fille, je croyais faire une part suffisante à la question d'intérêt, et je comptais sur votre désintéressement pour ajouter ce qui peut manquer de ce côté. C'était une expérience; il s'agissait de savoir si vous aviez de l'âme: j'ai trouvé chez vous un caillou en place du coeur.
--Monsieur!
--Oui, monsieur, et vous n'êtes pas le seul. C'est encore une découverte moderne; l'égoïsme et l'intérêt pétrifient tout aujourd'hui. Voici un quart d'heure que je vous observe: vous n'avez pas eu un seul élan généreux, pas une inspiration naturelle. Vous avez tout calculé; vos gestes, vos paroles, votre contenance.
--Monsieur Potard...,