Le dernier des commis voyageurs.

Part 7

Chapter 73,891 wordsPublic domain

«Je me sens incapable, jeune homme, de vous rendre les sentiments qui m'assiégèrent alors. Tout le passé venait d'être éclairé à mes yeux d'une manière soudaine; je comprenais ce qu'il y avait d'inexplicable dans l'existence de ce ménage; l'énigme de cette maison n'avait plus rien d'obscur pour moi. Tant que l'ancien ne me parut pas entièrement absorbé par le sommeil, je ne le perdis pas de vue, craignant un piège et surveillant ses moindres mouvements; mais sitôt que je le vis plongé dans une immobilité profonde, je me tournai vers Agathe et fixai sur elle un regard triomphant. La jeune fille le soutint avec une candeur angélique. Rien ne semblait pouvoir altérer la pureté, la sérénité de son visage. Cependant nous restions seuls pour la première fois, et cet isolement aurait dû faire naître un peu de confusion chez la femme la moins expérimentée. Agathe n'éprouvait rien de pareil; elle semblait partagée entre le bonheur que lui inspirait ma présence et la pitié que lui causait l'état de son mari. Pendant qu'ivre d'espoir et en butte à une tentation invincible, je contemplais ce visage céleste et tant de trésors méconnus, elle s'absorbait tout entière dans les soins qu'exigeait cet incident, mettait un peu d'ordre autour d'elle, cherchait à rendre plus commode l'oreiller sur lequel Poussepain exhalait les fumées de l'ivresse. J'étais si heureux de ce spectacle, si fier de ma proie, si assuré de la victoire, que je ne fis rien pour la distraire de cette occupation. Quand elle eut achevé, elle revint vers moi, me prit la main avec une vivacité charmante et la pressa sur son coeur. C'était le dernier aveu de la pudeur vaincue. Une partie de la nuit s'écoula dans ce tête-à-tête, et je pus quitter la maison avant que Poussepain fût sorti de son assoupissement.

«Six jours après cette aventure, je quittai Dijon. Depuis longtemps les Grabeausec se plaignaient de ma négligence; les affaires en souffraient, et Alfred, de la maison Papillon, avait profité de cette éclipse pour embaucher une partie de ma clientèle. Il était temps de se livrer à une revanche; elle ressembla au réveil du lion. En moins de quatre mois je fis une tournée générale et enlevai à la course pour 500,000 fr. de commissions. On eut dit Napoléon dans son retour de l'île d'Elbe: j'allais de clocher en clocher. Alfred, de la maison Papillon, détalait devant moi, et quittait les villes où je plantais mes aigles. Jamais je n'avais eu plus d'orgueil, plus d'aplomb, plus de confiance; je me donnais des airs de conquérant qui subjuguaient l'épicier et anéantissaient le droguiste... Ceux qui semblaient le plus animés contre moi se retournaient à ma vue, et, convertis par quelques mots à effet, reprenaient la cocarde des Grabeausec. Cette campagne, Beaupertuis, a laissé des souvenirs dans l'histoire des voyages: j'eus mon 20 mars en attendant mon Sainte-Hélène.

«Je viens d'évoquer un rapprochement avec Napoléon; je dois y ajouter une petite couleur d'Annibal. Quand on a brillé dans une partie, on a le droit de puiser chez tous les grands hommes; comme eux j'appartiens à la postérité. C'est pour vous dire, Édouard, que si je conduirais la clientèle d'une maniéré aussi militaire, un espoir m'y animait et un désir bien vif me soutenait en cela. Je songeais aux délices de Capone, et je voulais m'en passer la fantaisie: voilà le trait par lequel j'étais légèrement Annibal. Revoir Dijon, et, avec Dijon, la maison de la place Sainte-Bénigne, et, dans cette maison, l'ange qui la remplissait de lumière, telle était mon idée, le mobile qui me rendait si fort contre l'épicerie en révolte, et si supérieur à Alfred, de la maison Papillon. Que pouvaient dire désormais les Grabeausec? J'amenais à leurs pieds la clientèle repentante et vaincue; je les couvrais de mes lauriers, je les enivrais de l'encens de mes triomphes: Alfred était mâté; il expiait ses succès éphémères. Aussi, dès que ma tournée fut achevée, repris-je le chemin de la capitale de la Bourgogne: j'en avais évidemment le droit.

«Je revis Agathe; quatre mois d'absence l'avaient bien changée. Les airs de jeune fille qui l'animaient autrefois avaient disparu; mais une beauté plus sérieuse était empreinte sur son visage. Un cercle bleuâtre entourait ses yeux et leur donnait une grâce mélancolique; sa lèvre n'avait plus le même incarnat, ses joues me semblèrent polies; ce n'était plus ni sa taille de guêpe, ni ses mouvements de gazelle. Je me doutais du motif de cette métamorphose, et au premier moment mon coeur s'en enorgueillit. Cependant Agathe semblait en proie à une tristesse profonde. Heureuse de ma présence, elle semblait néanmoins plus retenue, plus timide qu'autrefois, et je voyais des larmes trembler au bord de ses paupières. Dans une première visite, il me fut impossible d'avoir avec elle le moindre entretien: Poussepain était là, non plus vaincu par le vin, mais vigilant, sévère et soupçonneux. En me reconduisant jusqu'à l'escalier, elle put seulement me dire avec une expression douloureuse: «Mon ami, vous m'avez perdue!»

«Vous le devinez, Beaupertuis, Agathe allait être mère. Jusqu'alors elle avait pu cacher sa faute à son mari, mais le moment arrivait où toute feinte serait impossible. C'était grave, et en y réfléchissant mieux, je ne vis au bout de cet événement que deuil et abîme. Nous n'avions pas affaire à un époux de comédie; Poussepain avait pu désarmer devant moi et cacher ses griffes à cause de mon humeur joviale; dans tout cela il n'y avait qu'une trêve. Au premier soupçon, au moindre indice, son naturel farouche devait reparaître, et une vengeance terrible pesait sur nous, pour ce qui me reperdait personnellement, j'étais prêt à tout; mais il s'agissait de sauver cette malheureuse victime que le vieux soldat allait déchirer de ses mains, de l'arracher de cette maison qui menaçait de devenir sa tombe. Devant un tel péril, il n'y avait qu'un parti à prendre, c'était de fuir au plus tôt. Agathe n'y consentit pas d'abord; elle voulait mourir où l'enchaînait son devoir; mais j'invoquai mon amour, je lui parlai de son enfant, et elle céda. Il fut convenu que je lui chercherais un asile où elle put se croire à l'abri des poursuites, et où elle attendrait le moment de sa délivrance.

«Agathe avait été élevée et nourrie dans le village de Val-Suzon, endroit délicieux qu'arrose un ruisseau charmant et qui forme une sorte d'oasis au sein d'une chaîne de collines. Quoique éloigné seulement de quelques lieues de la ville, le Val-Suzon n'est peuplé que de pâtres et il est rare que le citadin s'aventure dans ses profondeurs; l'artiste seul et l'ami de la nature peuvent se plaire à de tels sites. Ce fut là qu'Agathe m'envoya à la découverte. Le lieu me parut favorable à nos desseins; il était calme, salubre et solitaire. J'y achetai une maisonnette et la fis arranger du mieux qu'il fut possible: quelques meubles, des hardes et les objets les plus nécessaires dans un ménage, furent apportés de la ville et rendirent ce séjour habitable. Au Val-Suzon vivaient de braves gens qui avaient soigné Agathe dans sa première enfance; je les trouvai tout dévoués pour celle qu'ils nommaient encore leur fille. Ils m'aidèrent dans mes préparatifs, surveillèrent l'installation de la maisonnette, et, quoique pauvres, voulurent contribuer aux premiers approvisionnements.

«Tout était disposé dans cette retraite, et il ne s'agissait plus que de combiner les moyens de fuite, d'en choisir le jour et l'heure, de manière à échapper à la surveillance de Poussepain. La chose offrait de grandes difficultés, pour que les soupçons du guerrier ne se portassent point sur moi, il avait été convenu avec la jeune femme que je paraîtrais moins souvent chez le fabricant de moutarde et que j'éviterais ce qui pourrait trahir notre connivence. Aussi, volontairement, je m'étais privé des occasions où nous pouvions nous concerter. D'un autre côté, les méfiances de Poussepain s'étaient subitement réveillées; parfois, à table, il lui échappait des allusions qui avaient un sens farouche, et, de loin en loin, il jetait des regards sombres sur son sabre de cavalerie. Lorsque Agathe entendait ces propos et apercevait ces gestes menaçants, il lui prenait des frissons affreux, et souvent il lui vint la pensée de se précipiter aux genoux de son mari afin de lui demander grâce. Il fallait en finir; une pareille situation ne pouvait se prolonger sans danger. A tout événement, je tins un cabriolet préparé aux portes de la ville et résolus de profiter de la première circonstance. Poussepain sortait rarement, mais ses affaires l'obligeaient néanmoins à quelques absences. Un soir je le vis entrer au café Militaire, et à l'instant même j'allai frapper chez lui. Agathe n'était pus prête, elle faisait quelques objections; je l'enlevai dans mes bras, traversai la partie solitaire de la ville, et la portai ainsi jusqu'il la voiture. Cinq minuits après, nous roulions sur la route du Val-Suzon. J'étais un Pierre Bonaventure, et Agathe était ma Bianca Capello; passez-moi le souvenir historique.

«Si j'en avais le temps, Beaupertuis, je vous raconterais ici une pastorale du genre le plus sentimental. Je vous peindrais d'abord les paysages du Val-Suzon et les petites fleurs bleues ou jaunes qui émaillent les berges du ruisseau; vous y verriez les troupeaux broutant les gazons de la montagne, et les villageoises allant à la glandée au bruit de la cornemuse et du cornet à bouquin. Les peintures-là sont d'un genre très-moderne; on les recommence vingt fois de la même manière et toujours avec un nouveau succès. Certes, s'il est des sites au monde qui méritent cet honneur, ce sont ceux du Val-Suzon. J'y ai passé, à coté d'Agathe, des journées entières à voir couler l'eau du torrent et à entendre chanter les fauvettes sur la cime des peupliers. La pauvre enfant retrouvait dans tel air pur la santé et le bonheur; elle ne se souvenait plus qu'elle avait été madame Poussepain; son mariage lui paraissait un mauvais rêve. J'étais son seul époux, son seul maître, sa seule pensée et son seul amour. Aucun droit ne se plaçait à côté du mien, n'en ternissait la pureté et n'en diminuait la valeur. En se retrouvant près de la nature, Agathe se sentait libre de tout lien de convention et prenait le ciel pour témoin et pour complice.

«J'ai vu s'écouler dans ces solitudes les semaines les plus heureuses de ma vie. Le travail n'en souffrait pas; seulement, quand j'avais exploité une ville de la Bourgogne et récolté la fleur des affaires, je laissais mes rebuts aux autres et venais me reposer pendant quelques jours au Val-Suzon. Là, je menais la vie d'un sultan; j'étais le roi, l'oracle du village. Les notables accouraient, à la veillée, s'asseoir chez moi autour d'un broc de vin, et je les comblais de cavatines et de romances. Agathe réunissait les femmes dans une autre pièce et tournait le rouet avec elles. Quand le temps était beau, nous faisions des courses aux environs, à Curtis et à Étaulle; nous nous enfoncions dans les châtaigneraies et dans les forêts de chênes, nous recueillions en chemin les baies des prunelliers ou ramassions les fraises des bois. C'étaient des joies d'enfant, des rires sans fin, assaisonnés de déjeuners sur l'herbe. Je tournis décidément au champêtre.

«Cependant le terme de la grossesse s'approchait et il fallait songer aux derniers préparatifs. J'avais à Dijon un médecin qui m'était dévoué; malgré la distance, il me promit de venir assister Agathe. La layette était prête, la nourrice aussi; nous avions choisi une belle et fraîche villageoise dont le lait devait arriver à point. On la nommait Marguerite...

--Marguerite, dit Édouard, par un entraînement presque involontaire.

--Oui, Beaupertuis, Marguerite; c'était ainsi que s'appelait la nourrice. Oh! nous avions songé à tout, même au nom de l'enfant. Un garçon se serait nommé Pierre, une fille devait se nommer Jenny.

--Jenny!» répéta Édouard, mais sur un ton plus bas cette fois et en se contenant.

Potard ne parut pas disposé à abuser de son embarras, et il reprit;

«Tout était prêt; j'avais arrangé ma besogne de manière à pouvoir rester trois semaines auprès d'Agathe; je voulais me trouver là dans le moment critique, et ne la quitter que lorsqu'elle serait entièrement hors d'affaire. Jusqu'alors tout nous avait réussi, aucun nuage n'avait traversé notre bonheur. Dans les premiers jours qui suivirent la fuite de sa femme. Poussepain avait jeté un feu du diable; mais depuis ce temps, le volcan semblait s'être apaise, et une résignation sourde prenait la place de cette bouillante colère. Peut-être se doutait-il d'où venait le coup, et dans la crainte d'être épié, je mis, dans le début, une extrême circonspection dans mes démarches. Ce n'était qu'à la suite de longs circuits et avec la certitude de n'être pas suivi que je me rendais à la montagne. Plus tard, j'y apportai un peu moins de prudence; je ne croyais pas que la surveillance put s'étendre si loin et s'exercer d'une manière si persévérante.

«Enfin le jour tant souhaité était venu, des symptômes certains l'annonçaient. Je montai à cheval et courus, à toute bride à la ville, d'où je ramenai mon ami le docteur. L'ivresse à laquelle j'étais en proie ne me permit pas de songer aux précautions les plus simples. La perspective de la paternité me causait des vertiges; j'étais si heureux que je n'y voyais plus, et que je lançai mon cheval au galop le long des précipices. Nous arrivâmes à temps, les grandes douleurs de l'enfantement avaient commencé. Il y avait un petit désordre dans la maison; nous nous trouvions dans les beaux jours d'été; les portes étaient ouvertes; on allait et l'on venait avec la liberté qu'autorise le village. Fixe au pied du lit d'Agathe et tenant l'une de ses mains dans la mienne, je ne pouvais me détacher de ce spectacle. Cependant une crise eut lieu et en même temps un cri se fit entendre. Jugez de mes transports. Beaupertuis, j'étais père.

«--C'est une fille, dit le docteur.

«Agathe suivit des yeux l'enfant que l'on emportait, et sa figure portait l'empreinte de ce saint orgueil qui rayonne sur le front des mères, quand je vis tout à coup ses traits se décomposer et passer de l'expression de la joie à celle d'une terreur profonde.

«Je me retournai me trouvai en face de Poussepain assisté d'un gaillard à moustaches et balafré comme lui.»

IX.

RÉCIT.--LES CATASTROPHES DE POTARD.

La chaleur du récit semblait désormais emporter le conteur, et ce fut sous l'empire d'une émotion croissante qu'il en reprit la suite. Édouard lui-même devenait de plus en plus attentif, et l'intérêt qu'il prenait à cette histoire n'était pas entièrement exempt de préoccupation.

«Beaupertuis, poursuivit le voyageur, jugez de l'horreur de ma punition. A la vue de cet homme et des éclairs funèbres qui s'échappaient de ses yeux, je compris que nous étions menacés d'une affreuse catastrophe. Un instant il hésita, se tint comme en arrêt devant sa proie, en la dévorant du regard; mais bientôt la colère prit le dessus, il se précipita vers le lit où gisait la malheureuse Agathe. J'avais suivi ces mouvements avec le sang-froid que donne l'imminence du danger, et au moment critique, je prévins ce furieux et fis à sa victime un rempart de mon corps. Une lutte s'engagea entre nous.

«--Arriére, pékin! s'écriait-il. Tu auras ton tour; laisse-moi expédier d'abord la complice.

«--Non, dis-je avec énergie, vous n'approcherez pas de cette couche que la douleur rend sacrée.

«--Infâme! continuait-il tout en cherchant à me repousser et en brandissant le poing vers l'accouchée, voilà ou t'ont conduite tes déportements! Tu as déshonoré mon nom; il n'y a que le sang qui puisse laver cette injure. Et toi, misérable, ajoutait-il en me secouant de toute sa force, tu paieras cher ta trahison.

«Aux cris de ce forcené, le docteur était accouru et s'interposa. Agathe venait de tomber dans un évanouissement profond; il invoqua les égards dus à tout malade, et les devoirs de son ministère. Poussepain ne voulait entendre à rien: il avait soif de carnage; les remontrances de l'ami qui l'accompagnait étaient elles-mêmes impuissantes.

«--Major, disait-il au médecin, ce n'est pas à vous que j'en veux, mais il faut que je dépèce cet homme et cette femme. Ôtez-vous de là.

«Enfin, quelques villageois étant survenus, on put se rendre maître de l'énergumène, et on l'entraîna de force dans une chaumière voisine, où il fut gardé à vue jusqu'à ce que l'accès de colère fut passé. J'étais à peine remis de cette émotion, qu'une nouvelle épreuve vint m'assaillir. L'ami de l'ex-dragon reparut sur le seuil de notre porte, et me fit un geste à la fois mystérieux et hautain auquel il était impossible de se méprendre. Il s'agissait de quelques minutes d'explication. Je sortis.

«--Monsieur, me dit cet homme en me toisant avec majesté, vous comprenez que je ne suis pas venu ici pour faire du sentiment. Un ex-major des cuirassiers ne se dérange que pour des motifs plus militaires. Il s'agit de se couper la gorge avec mon camarade Poussepain. En vous attaquant à l'épouse légitime d'un ancien, vous deviez comprendre qu'un moment viendrait où il ferait chaud. Nous y voici, que vous en dit le coeur?

«Je ne suis point un bretteur, Beaupertuis, ni un pilier de tir au pistolet ou de salle d'escrime; je n'ai jamais joué le rôle d'un spadassin, d'un casseur d'assiettes; mais quand on me force dans mes derniers retranchements, jamais je ne recule. C'était ici le cas; aussi ma réponse ne se fit-elle pas attendre.

«--Je suis prêt, monsieur, dis-je à l'ex-major.

«--A la bonne heure, jeune homme, voilà qui est parler, répliqua-t-i! Et avez-vous quelqu'un pour vous assister?

«--J'emmènerai le docteur, répondis-je; il peut nous être utile.

«--Très-bien, monsieur, poursuivit l'ancien cuirassier, que mon ton ferme rendait plus poli; il ne reste plus qu'à régler le choix des armes. Ces lattes sont-elles de votre goût?

«En même temps il déboutonnait sa redingote à brandebourgs, et me montrait deux longs sabres de cavalerie. Je n'avais aucune idée de la manière dont on pouvait se servir de ces instruments, et j'aurais préféré tout autre moyen de vider la querelle. L'ex-major s'aperçut de mon hésitation.

«--Qu'à cela ne tienne, monsieur, dit-il en fouillant dans les vastes poches de sa polonaise. Si les lattes ne vous sourient pas, voici deux petits brûlots qui feront tout aussi bien notre affaire.

«Ces petits brûlots consistaient en une paire de pistolets d'arçon du plus fort calibre, et chargés jusqu'à la gueule.

«--Soit, dis-je, je préfère ceci.

«--Au mieux, jeune homme. Il y a plaisir de traiter avec vous. Les choses marchent comme sur des roulettes. Et la distance, maintenant?

«Comme vous l'entendrez, major.

«--Bravo! alors ce sera quarante pas à marcher l'un sur l'autre. Quant à l'heure, mettons demain matin à la pointe du jour. D'ici là, je veillerai sur Poussepain. Au revoir, jeune, homme.

«Nous nous séparâmes sur ces mots, et je retournai près d'Agathe. La syncope avait cessé; mais une fièvre violente venait de se déclarer, et il s'y mêlait un tel délire, qu'il fallait surveiller les mouvements de la malade. Deux fois elle s'était, précipitée hors de son lit en poussant des cris d'effroi et de désespoir. Une vision fatale l'obsédait; son oeil égaré se promenait dans tous les coins de la chambre, comme s'il eût cherché un spectre. La nuit se passa ainsi, sans autre relâche que de légers intervalles d'un assoupissement mêlé de soubresauts convulsifs. Quand l'aube parut, il fallut songer à notre rendez-vous. J'avais prévenu le docteur; il consentait à m'accompagner; mais, par une sorte d'instinct, Agathe s'était emparée de l'une de mes mains, et ne semblait pas vouloir s'en désaisir. A mesure que je faisais un effort pour la dégager, je sentais ses doigts exercer une pression plus vive, et son bras se roidir avec une vigueur fiévreuse. Pour m'arracher à cette étreinte, la violence fut presque nécessaire, et quand elle sentit que je lui échappais, la pauvre femme exhala un soupir si déchirant qu'on eût pu le prendre pour son dernier souffle. Enfin nous quittâmes le logis au moment où le jour commençait à se faire, et à peu de distance du seuil parurent nos deux antagonistes, enveloppés dans leurs manteaux. L'ex-major prit la conduite de l'affaire, et marcha vers une clairière qu'il était allé reconnaître dès la veille. Nous le suivîmes en silence.

«Depuis quelques heures, j'avais profondément réfléchi à la lutte dans laquelle j'étais engagé. Entre Poussepain et moi, la partie n'était pas égale. Il y apportait une haine violente et légitime, un coeur aigri par les blessures de l'amour-propre et la honte d'un affront public. Rien de pareil de mon côté; les torts que pouvait avoir l'ancien dragon ne m'étaient pas personnels et ne me touchaient que d'une manière indirecte. Sans doute un homme, totalement gelé en Russie, n'aurait pas dû prendre une femme de dix-sept ans pour en faire une garde-malade; mais il payait cher son erreur, et j'étais l'instrument de cette expiation. C'était assez. J'allai donc à ce combat sans haine et sans colère. Comme une victime et non autrement. Mon plan était fait; je voulais risquer ma vie sans attenter à la sienne, essuyer son feu et décharger mon arme à tout hasard. Avec un champion aussi exaspéré, cette résolution était pleine de périls, car il s'agissait d'un duel à outrance; mais l'esprit de conservation ne fut pas assez fort chez moi pour me faire désirer la mort d'un homme contre lequel je n'avais aucun sujet de ressentiment. Telles étaient mes dispositions quand nous arrivâmes sur le terrain.

«Le lieu du combat avait été admirablement choisi; on voyait que l'ex-major des cuirassiers était un connaisseur. Des rideaux de chênes nains entouraient un vaste espace découvert, où le sol conservait un niveau égal; le soleil, l'ombre, le vent avaient été calculés de manière à ce que les avantages fussent balancés D'ailleurs tout devait être réglé par le sort: le choix de la place, celui du pistolet. Quant au droit de tirer, il restait à la volonté des combattants, libres de se devancer ou d'attendre en marchant l'un vers l'autre. On vérifia les charges, et, après les préliminaires d'usage, les témoins se retirèrent à l'écart. Quoique je fusse à quelque distance de Poussepain, l'expression farouche de son visage me frappa. La soif de mon sang y était écrite d'une manière si visible que le désir de me défendre me revint. Au lieu ne tenir mon pistolet abaissé, comme j'en avais fait le projet, je le mis en ligne à la hauteur du sien, de manière à gêner son point de mire et à lui créer une préoccupation qui nuisit à la justesse de son tir. C'était tout le résultat que je me proposais d'atteindre. Nous fîmes ainsi quelques pas, lui rapidement, moi avec une lenteur calculée, l'oeil fixé sur ce tube terrible, qui pouvait vomir la mort d'un instant à l'autre J'attendais le feu de mon adversaire, et de son côté, il semblait décidé si ne tirer qu'à coup sûr. Enfin, quand il fut arrivé à une très-petite portée, je le vis s'arrêter et froncer horriblement le sourcil: une détonation se fit entendre, et je ressentis une vive secousse dans l'épaule droite. Il faut que la contraction occasionnée par la douleur ait déterminé chez moi, dans les phalanges de la main, un mouvement involontaire, car mon coup suivit immédiatement le coup qui m'était destiné, et presque en même temps j'aperçus Poussepain Tournoyant sur lui-même et tombant sur le gazon, tandis que je m'affaissais de mon côté en proie à une forte hémorragie. Le médecin accourut; j'avais une balle dans l'épaule; l'ex-dragon une balle dans l'oeil. Les deux blessures étaient graves. Il nous donna les premiers soins. Quoique affaibli par la perte de mon sang, aucun détail de cette scène ne m'échappait. Poussepain se roulait à dix pas de moi, le visage ensanglanté, la bouche écumante; il se relevait sur ses poignets et cherchait, en rampant sur le sol, à parvenir jusqu'à moi. Sa fureur, loin de s'éteindre, semblait acquérir plus d'énergie.