Le dernier des commis voyageurs.
Part 4
Une semaine s'écoula ainsi sans amener d'incident nouveau. Les espions n'avaient rien aperçu de suspect, et le long entretien que Potard poursuivait avec les étoiles n'amenait aucun résultat. L'incertitude dévorait le pauvre troubadour, et son corps de fer se ressentait de ces insomnies prolongées. Quoique la passion le soutint, il était une heure, dans le cours de ces veillées, où son oeil se fermait involontairement et où sa tête se penchait sur l'appui de la croisée; alors d'horribles cauchemars s'emparaient de lui, et il n'échappait à ce triste sommeil qu'en proie au vertige et le coeur rempli d'angoisses. Il en était là, une nuit, quand un son sec et brusque le réveilla en sursaut: il se remit vivement sur son séant; mais, par un geste mal calculé, il heurta l'espagnolette, qui résonna sous sa main. C'en fut assez pour changer l'aspect de la scène: une ombre effarouchée se perdit sous le berceau, et quelques mouvements qui avaient lieu dans l'intérieur de la maison cessèrent à l'instant même. En présence de cette proie qui allait encore lui échapper, le coeur de Potard bondit dans sa poitrine: hors de lui, il allait se précipiter par la croisée afin d'atteindre son ennemi et l'abîmer au besoin dans sa chute, quand l'idée, l'inspiration d'une vengeance plus terrible vinrent l'assaillir. Il avait à ses côtés un fusil, une bonne arme de Saint-Étienne, dont les perdrix de la plaine environnante avaient plus d'une fois éprouvé la justesse; avec la rapidité de l'éclair, il s'en saisit, poussa avec fracas les volets de la croisée, et au moment où l'ombre, s'évanouissant par un chemin qui lui semblait familier, ouvrait la porte du jardin et allait disparaître dans la campagne, il l'ajusta et pressa la détente. Le coup partit, et un cri se fit entendre. Potard s'élança hors de sa chambre, croyant trouver sur le sol le cadavre de sa victime.
Cependant le bruit d'un coup de feu, tiré au milieu de la nuit, avait mis en éveil tout le voisinage. Les croisées des maisons environnantes se garnissaient de curieux ou de femmes épouvantées; on s'interpellait à la ronde pour savoir d'où provenait cette mousqueterie et quel attentat avait été commis. Quand Potard passa devant la chambre de Jenny, la jeune fille était sur le seuil de sa porte, un bougeoir à la main, dans tout le désordre d'une toilette de nuit; Marguerite, de son côté, descendait de sa mansarde dans un négligé semblable. Toutes les deux semblaient éprouver une surprise n'avait rien de joué, et qui ne cessa même pas lorsque Potard leur dit d'un ton moitié farouche, moitié solennel:
«Femmes, venez voir votre ouvrage!»
Elles suivirent le troubadour dans le jardin où les populations voisines descendaient à leur tour, armées de lanternes et offrant le spectacle des plus étranges accoutrements. Potard marchait à la tête de ce bataillon et cherchait partout le corps du délit. Dans la première ivresse de l'attentat, il eût foulé aux pieds avec délices le cadavre de son ennemi: cette joie lui fut refusée. On eut beau fouiller de toutes parts, dans tous les coins, sous les touffes de fleurs, derrière les bancs de gazon, point de cadavre, point d'être animé ou inanimé. La petite porte du jardin était close, et rien n'indiquait qu'on l'eût ouverte. Potard ne se contenait plus: il allait comme un furieux dans tous les sens, avide de sa proie, et désespéré de ne pas la trouver. Quant aux voisins, ils finirent par croire que cette scène était une plaisanterie imaginée par le voyageur, et qu'après avoir déchargé son arme sur une chauve-souris, il trouvait agréable de convertir cet exploit nocturne en une mystification pour tout le quartier. Aussi ne se retirèrent-ils pas sans murmurer et en menaçant le troubadour du commissaire de police.
Qu'on juge de l'état de Potard: il crut que sa raison l'abandonnerait, et quelques instances que purent faire Jenny et Marguerite, il ne voulut pas quitter le jardin de toute la nuit. Assis sur un tertre de gazon, et plongé dans une stupeur profonde, il ne se leva que quand le soleil fut monté sur l'horizon, et alla de nouveau examiner les lieux, comme le chasseur en quête de son gibier, et que rien ne rebute de sa recherche. Le sol, la serrure, les deux marches qui descendaient vers la campagne, il examina tout, et il semblait renoncer de nouveau, quand son oeil vint à se fixer sur les panneaux extérieurs de la porte. Ce fut toute une découvert qui lui arracha un cri spontané:
«J'en étais bien sûr!» s'écria-t-il.
Il venait d'apercevoir quelques gouttelettes de sang qui avaient laissé leur empreinte sur le bois.
«Maintenant, ajouta-t-il, on ne pourra plus me traiter de visionnaire. L'oiseau de nuit a eu du plomb dans les ailes, et il ne peut pas être allé bien loin.»
V.
RÉVÉLATIONS.
Dix jours après ce drame mêlé de mystère, Potard faisait son entrée à Dijon, et en foulait le pavé d'un pas rêveur et mélancolique, comme un être marqué du sceau de la fatalité. En apparence, il était, rendu aux affaires; en réalité, il appartenait à des obsessions qu'il ne pouvait vaincre. Le même voile pesait toujours sur son intérieur; il avait quitté Lyon sans que rien fût éclairci; il avait dû fuir devant une trahison impénétrable et un silence obstiné. Aussi eût-il été difficile de reconnaître le joyeux troubadour dans cet homme affaissé, triste, amaigri, qui se transportait de comptoir en comptoir, de magasin en magasin, pour y faire machinalement des offres de service. Plus de verve, plus d'ardeur: Potard allait en tournée comme un vieux soldat va au feu, par devoir, mais sans élan, presque indifférent au succès ou aux revers, en proie à un découragement, incurable. Il ne savait plus prendre parti ni pour la cannelle ni pour le cacao, laissait insulter ses propres échantillons et leur abandonnait le soin de se défendre.
Ce qui le jetait dans cet accablement, c'était le dépit de ne savoir à quoi se rattacher, ni à qui s'en prendre. On a vu d'intrépides soldats, qui avaient fait leurs preuves sur les champs de bataille, contenir mal leur trouble en face d'ennemis invisibles et de dangers mystérieux. Potard était dans ce cas: une catastrophe réelle l'eût affecté moins profondément que le malheur insaisissable dont il semblait être le jouet. Cette lutte avec des fantômes l'exaspérait; sa colère, sans objet et sans issue, se retournait contre lui et le livrait aux désordres d'une concentration violente. Faute de pouvoir dévorer quelqu'un, il se sentait dévoré lui-même; il s'agitait, il se consumait peu à peu sous la tunique ardente du soupçon, triste fruit de sa surveillance. Jusqu'à ce que sa haine pût s'attaquer à un être vivant, il était obligé d'en contenir l'essor et d'en essuyer les ravages.
Dans ses courses au sein de la ville, Potard avait à parcourir l'une des rues qui conduisent à l'église de Sainte-Bénigne. Là, presqu'au tournant de la place, le voyageur s'arrêtait parfois en face d'une maison avec boutique au rez-de-chaussée. Un mercier l'occupait alors, et se dérobait, par la nature de ses attributions, à la compétence de Potard; mais, sur la façade extérieure, des vestiges mal effacés attestaient que cette demeure n'avait pas toujours été livrée aux écheveaux et aux Y de la mercerie. Deux pains de sucre très-distincts, quoique souillés par le temps, et ces mots lisibles encore: _Fabrique de moutarde_, révélaient une autre période d'exploitation et une existence antérieure où l'épicerie et la droguerie avaient régné sans partage sur ce pignon. Sans doute le voyageur se reportait à ces souvenirs, quand il adressait à la vieille enseigne des regards attendris et douloureux. On eût dit que dans cette contemplation muette il cherchait une diversion aux combats du son âme et à l'amertume qui l'inondait. Ce fut là qu'un jour, à la suite, d'une petite séance d'émotions, il rencontra Édouard Beaupertuis, qui débouchait précisément de la place de Sainte-Bénigne.
Le troubadour ne nourrissait alors contre Édouard aucune espèce de défiance. On a vu qu'à la suite de sa première aventure, il s'était assuré de l'absence du jeune homme; il en fit autant après la seconde apparition nocturne, et son ami Eustache s'empressa de lui fournir lu preuve que Beaupertuis, encore en tournée, exploitait alors la ville de Strasbourg. Devenu plus soupçonneux, Potard ne se contenta pas de demi-preuves; il voulut voir les pièces, vérifia le timbre de la poste, s'assura enfin de l'_alibi_ comme aurait pu le faire un juge d'instruction. Édouard Beaupertuis sortit de cette enquête avec tous les honneurs de la guerre et entièrement réhabilité dans l'esprit du père Potard. Aussi, en le rencontrant dans une rue de Dijon, celui-ci s'empressa-t-il de le prévenir.
«Tiens, c'est vous, Beaupertuis! s'écria-t-il en lui présentant la main; toujours en route, comme le Juif errant.»
Le premier mouvement du jeune homme avait trahi quelque embarras; mais l'accueil ouvert du troubadour le mit sur-le-champ à l'aise.
«Que voulez-vous, père Potard, on traîne le boulet; les affaires sont si dures!
--C'est parler d'or, Beaupertuis. Le voyageur est fait pour rouler comme l'eau pour aller à la mer. Mais que vois-je?... ajouta Potard en se passant la main sur le front comme pour écarter un mauvais rêve; est-ce possible!... Ah! mon Dieu!... Ciel!...»
Ces exclamations, se succédant coup sur coup, étaient accompagnées d'un bouleversement complet dans la physionomie du voyageur. Les mots sortaient avec peine de son gosier; un air sombre et farouche avait remplacé ses premiers sourires; son regard, empreint d'égarement, semblait chercher sur la personne d'Édouard le mot d'une énigme affreuse; un tremblement, nerveux agitait ses membres, et la pâleur était descendue sur ses joues, ordinairement si colorées. Par un mouvement brusque, il rejeta la main du jeune homme qu'il avait jusque-là tenue dans les siennes.
«Qu'avez-vous donc, père Potard? lui dit son interlocuteur avec un sentiment visible d'inquiétude.
--Beaupertuis! répliqua le voyageur avec un ton solennel; Beaupertuis!» poursuivit-il en élevant de plus en plus la voix.
Puis, comme s'il se fût soudainement ravisé, il ajouta sur un diapason plus bas et plus calme:
«Ce n'est rien, jeune homme, des éblouissements... des vertiges... Depuis quelque temps, j'y suis sujet. On ne vieillit pas impunément; j'expie mes vieux péchés.»
Evidemment Potard cherchait à se rendre maître de son émotion, et il y parvint. Voici ce qui avait opéré cette révolution subite dans ses manières: en levant les yeux sur Édouard, machinalement il les avait fixés sur l'une de ses oreilles, et une singulière circonstance l'avait frappé en deux endroits, le lobe portait les traces d'une déchirure. Potard examina les cicatrices, qui paraissaient fraîches encore, et elles lui semblèrent provenir d'un corps menu et rond comme la grenaille. A cette révélation, rapide comme la pensée, succéda un rapprochement entre ces blessures et le coup de feu essuyé naguère par un mystérieux séducteur. Potard calcula qu'en raison de la position de la porte du jardin et de la croisée d'où il avait ajusté l'ennemi, l'oreille gauche avait pu être seule atteinte; c'était à l'oreille gauche que Beaupertuis portait ces cicatrices. Il n'y avait plus à en douter, Édouard était le coupable; il y avait preuve du flagrant délit.
Ces impressions, cette découverte frappèrent l'esprit de Potard avec la vitesse de l'éclair, et il arrêta aussitôt son plan de conduite. Dans le premier moment, la colère fut sur le point de l'emporter; mais les conjonctures étaient délicates et l'affaire demandait des ménagements. Il fallait obtenir des aveux, et peut-être la violence était-elle un mauvais moyen pour y parvenir. D'un autre côté. Potard n'avait pas une position entièrement nette: avant d'exiger des explications, il lui restait à faire la preuve des droits qu'il avait à cette confidence. Depuis longtemps notre héros s'était prépare à cet événement; ce secret, qu'il avait gardé jusque-là d'une manière si scrupuleuse, allait lui échapper; l'heure était arrivée d'une confession complète. Pour que l'interrogatoire d'Édouard Beaupertuis n'aboutit pas à un échange de récriminations ou à des démentis systématiques, il fallait commencer par faire preuve de franchise et prendre l'initiative de la sincérité. Potard avait été joué, il le sentait; il aurait pu user de représailles, mais ce jeu offrait trop de périls et le cas était trop grave pour le réduire aux proportions d'une revanche d'amour-propre. Il résolut donc d'y apporter de la prudence et de la grandeur, d'aller au-devant des objections, de mettre tous les procédés de son côté. Ainsi s'expliquent l'empire qu'il eut sur lui-même et ce passage soudain d'une irritation involontaire à une modération calculée. Quand il reprit la parole, ce fut presque avec un air d'enjouement.
«Beaupertuis, dit-il, excusez-moi; je tombe de temps à autre dans des idées noires; c'est l'âge qui me vaut cela. Et puis, j'ai sur le coeur quelque chose qui me pèse.
--Vous, père Potard? demanda le jeune homme, dont le trouble augmentait à chaque instant.
--Oui, Édouard, moi-même. Et tenez, je cherchais un confident! Un confident, cela soulage! Voyons, Beaupertuis, voulez-vous être le mien?»
Sans savoir au juste où Potard voulait en venir, et quel rôle l'attendait lui-même, en tout ceci, le jeune homme essaya de se défendre; il opposa des excuses, prétexta des affaires, se prétendit à jeun, imagina des rendez-vous, enfin employa mille stratagèmes pour couper brusquement l'entretien. Mais le troubadour avait fait ton plan, et rien ne pouvait l'en détourner.
«Je le tiens, disait-il à part lui, tu ne m'échapperas qu'à bonnes enseignes. A mon tour, maintenant.»
Édouard eut beau faire, il ne put se dégager. Potard trouvait réponse à tout et se montrait inflexible.
«Voyons jeune homme, disait-il, pas de mauvaises défaites. On doit bien une demi-journée de son temps à un ancien. Vous n'avez pas déjeuné: cela se rencontre à merveille; je suis à jeun aussi. Ah! parbleu, ajouta-t-il en montrant sur sa gauche un bouchon d'assez pauvre apparence, voici un coin où l'on exécute avec un certain succès l'omelette au lard; il s'y trouvera bien une longe de veau pour assortir l'omelette, et quelques fioles de petit bourgogne pour arroser le tout. Allons, Beaupertuis, emboîtez le pas et suivez votre chef de file:
En avant, marchons, Contre les flacons. travers le choc et le bruit des bouchons, Volons au réfectoire!
«Ohé! la fille! s'écria-t-il en entrant dans la taverne et en poussant devant lui Édouard, qui se résignait en victime. Tout ce qu'il y a de mieux dans l'établissement; c'est Potard qui régale!»
A ce nom connu, la maison entière s'empressa d'accourir. On vérifia les existences, on inspecta le garde-manger, et, à force de recherches, on trouva la base d'un déjeuner assez passable. Le troubadour désirant un cabinet particulier, on mit la table dans une chambre à coucher du premier étage, d'où l'oeil plongeait sur la rue et découvrait les trois mots: _Fabrique de Moutarde_, qui semblaient agir sur le coeur de Potard avec la puissance d'un révulsif. Quand le repas fut servi et l'assortiment de liquides mis à la portée des convives, le troubadour congédia la servante, et, sous l'empire d'un pommard du meilleur millésime, il commença son histoire:
RÉCIT DE POTARD.
«Jeune Beaupertuis, dit-il, la philosophie enseigne à l'homme la nécessité de dominer ses passions, et voilà pourquoi cette science ne fait pas généralement fortune. C'est au point que les philosophes n'en usent pas pour leur compte et se contentent de l'expliquer aux autres humains avec la manière de s'en servir. De là il faut tirer deux conclusions: la première c'est que tout fils d'Adam a quelque chose sur la conscience; la seconde c'est qu'en raison de ses fautes il doit se montrer indulgent pour celles du prochain.
«A ces deux vérités, claires comme de l'eau de roche, j'en ajoute une troisième qui ne l'est pas moins, c'est qu'au nombre des sentiers que parcourt l'homme ici-bas, il n'en est point qui soit plus glissant que le sentier des voyages. Je ne veux pas remonter à Joconde ni à Télémaque, parce que vous m'opposeriez peut-être le jeune Anacharsis. Restons dans le dix-neuvième siècle, qui a tant amélioré le voyageur de commerce, au point de vue de l'anatomie descriptive et de la physiologie comparée. Le voyageur de commerce est une création de notre époque; non que l'antiquité en ait ignoré les éléments, témoin le joaillier Chardin qui enfonça, dans le dix-septième siècle de notre ère, le grand empereur de Perse pour une partie d'émeraudes; témoin encore le marchand d'orviétan Marco Polo, qui refit, au treizième siècle, le farouche khan des Tartares, dans une affaire de thériaque; mais si l'on retrouve le voyageur de commerce dans ces temps éloignés de nous, on peut dite que c'est comme exception, comme théorie, presque comme mythe. Défiez-vous donc, Beaupertuis, de ces rats d'érudition qui se servent des anciens pour faire passer la vie dure aux modernes; méprisez leurs textes et privez-vous avec délices de leurs opinions. Le voyageur de commerce appartient au dix-neuvième siècle comme la vapeur, comme la navigation aérienne, comme les pompes intimes en caoutchouc, comme les phalanstères et autres inventions destinées au soulagement de l'humanité.
«Dès l'origine, jeune homme, l'institution a jeté tout son éclat, et je crains quelle ne soit sur le chemin d'une décadence. Permettez-moi d'en donner deux motifs, l'un matériel, l'autre moral. Motif matériel; le chemin de fer. Vous le savez, le chemin de fer tend chaque jour à se substituer aux routes ordinaires, et le wagon menace tous les véhicules connus, depuis l'humble coucou jusqu'aux superbes messageries. Supposez donc la France couverte d'un réseau de chemins de fer; du train dont on les mène, c'est une supposition sans danger. Vous allez de Paris à Lyon en cinq heures, de Marseille à Paris en dix, de Bayonne à Lille en Flandre en dix-huit heures. Entre le lever et le coucher du soleil, vous coupez la France dans sa plus longue diagonale. Très-bien! j'admire avec vous le génie contemporain; il ne lui reste plus qu'à prendre la lune d'assaut au moyen de ballons de siège. Mais, après cet hommage rendu à l'esprit de découverte, j'ajoute:--Adieu le voyageur de commerce! Avec le chemin de fer, son règne expire; que serait-ce avec le ballon? En effet, grâce à la rapidité des communications, chaque négociant sera son propre voyageur. Dans la même journée, on achètera à Marseille une partie de poivre et on la revendra à Toulouse; on sera le matin sur les quais de Bordeaux, le soir à la Bourse de Paris; on fera un tour de France en une semaine. Le bourgeois même, moins épicier qu'en général on ne le suppose, usera du chemin de fer dans l'intérêt de ses approvisionnements; il ira acheter son beurre à Isigny, ses rillettes à Tours, son saucisson à Arles, son miel à Narbonne, ses pieds de cochon à Sainte-Menehould, ses haricots à Soissons, ses fromages au Mont-d'Or, ses pâtés de foies à Strasbourg, ses poulardes au Mans, ses côtelettes à Pressac, ses huîtres à Cancale. Or, je vous le demande, au milieu de ces excès de la locomotion, que deviendra le voyageur de commerce? Il ne lui restera plus qu'à se présenter sous la roue d'un wagon et à périr en jetant l'ennemi hors de ses rails. Voilà le motif matériel qui pousse à la décadence du voyageur.
«Le motif moral est plus grave encore. Le voyageur n'est plus national; son coeur ne bat plus au mot magique de patrie. Beaupertuis, vous êtes jeune, vous n'avez pas connu ce beau temps du voyage, ce temps où il fut porté si haut et devint un quatrième pouvoir. C'est le voyageur de commerce qui a fait la révolution de Juillet et expulsé la riche [illisible] du territoire français. Ne riez pas, jeune homme, ce que je vous dis est très sérieux. A cette époque, tout voyageur était une puissance, un des mille conducteurs de ce patriotisme électrique qui ruisselait dans toute la France. Que de Bérangers j'ai ainsi colporté jusque dans les plus petits hameaux! que de portraits de Manuel, de Lafayette et du général Foy j'ai répandus sur ma route! Il faut rendre cette justice à l'institution, Beaupertuis, que nous étions tous alors de chauds patriotes ennemis de la tonsure, tous, depuis le voyageur soieries jusqu'au voyageur en peaux de lapins. Pas d'exceptions, pas la moindre; la tiédeur n'était pas même permise. Pour ma part, j'ai fait aux jésuites un tort dont ils ne se relèveront jamais, par la manière dont je chantais _les Hommes Noirs_, avec tous les refrains et embellissements dont la chose est susceptible. Vous connaissez sans doute cette plaintive romance, Beaupertuis»?
--Qui ne la connaît pas, père Potard? répliqua le jeune homme.
--Eh bien! jugez de l'effet! Je l'ai filée deux mille fois au moins à table d'hôte, sans compter les diligences et les sociétés particulières. Comment voulez-vous qu'une congrégation résiste à de pareils moyens? Aussi l'ai-je mise en poudre; et c'est votre faute, enfants, si elle reparaît à l'horizon. Oh! le beau temps, Édouard, le beau temps! quel enthousiasme! comme on s'entendait alors, et quelle intelligence dans l'attaque! Rien ne se faisait sans nous: on nous voyait à la tête de toutes les manifestations publiques. Nous avons créé le champ d'asile, doté les fils du général Foy, renversé de Villèle, chassé de Polignac. Pas d'invention qui ne passât par nos mains: les chapeaux à la Bolivar, les tabatières Touquet, les écharpes à la Pluthellène. Et Napoléon, que ne nous doit-il pas! Lui avons-nous prodigué les apothéoses! Je ne sais, grand homme, si dans ta demeure dernière, tu es enchanté de tes anciens aides de camp, généraux, maréchaux et fournisseurs du vivres; mais à coup sûr tu n'es pas mécontent du voyageur de commerce. Il se peut même que là-bas tu aies eu connaissance de la manière dont Potard lisait des sons en ton honneur, et compté les larmes qu'il extirpait des yeux de la multitude quand il chantait;
Pauvre soldat, je reverrai la France, La main d'un fils me fermera les yeux;
ou bien:
Parlez-nous de lui, grand'mère, Grand'mère, parlez-nous de lui.
«Napoléon, tu as balancé dans mon coeur l'épicerie et la droguette, et je me flatte que c'est un beau succès.
«Mais pardon, Beaupertuis, je m'abandonne malgré moi à mes souvenirs. Que voulez-vous! l'esprit de nationalité enflammait alors nos poitrines, et il y avait de l'écho dans toutes les tables d'hôte quand on parlait d'honneur et de patrie. Ce monde n'existe plus; la politique s'est retirée de l'institution. Nous étions des citoyens alors, aujourd'hui nous ne sommes que des carotteurs. Le marchand de chaînes de sûreté et de pastilles du sérail est devenu notre égal: comme nous, il _allume_ l'acheteur et fait l'article avec succès. Le voyageur ne passe plus sur les balances de nos destinées; les événements se succèdent sans qu'on s'inquiète de ce qu'il en pense. N'est-ce pas là une chute morale des plus affligeantes? Hélas! nous vivons en un siècle où tout s'en va, dieux, rois, maîtres de poste, chapeaux de castor et réverbères: est-il étonnant que le voyageur de commerce prenne le même chemin?»
VI.
RÉCIT.--LE CAPITAINE POUSSEPAIN.
A mesure que Potard avançait dans sa confidence, son caractère ouvert et jovial reprenait le dessus, et soit involontairement, soit à dessein, il témoignait à son jeune convive plus d'entraînement et plus d'abandon. Celui-ci, de son côté retrouvait peu à peu son aisance, et ne semblait plus aussi pressé de fuir cet entretien. L'un tenait sa proie et semblait jouer avec elle, l'autre commençait à se croire désintéressé en toute cette affaire, et sentait ses défiances céder devant un sentiment de curiosité. La vertu du liquide bourguignon contribuait à entretenir cette sorte de trêve, et Potard y puisait cette verve qui tourne si vite à l'effusion et à l'attendrissement.