Le dernier des commis voyageurs.

Part 2

Chapter 23,902 wordsPublic domain

Comme le romancier a des privilèges surnaturels, et que les portes les mieux closes s'ouvrent devant lui, nous allons pourtant soulever le voile qui couvre cet intérieur, dût le père Potard s'en formaliser. Il est neuf heures du soir, et nous voici dans une petite salle à manger dont la propreté fait tout le luxe. Les maisons de Lyon offrent, en général, un contraste qui affecte fort désagréablement le regard. L'escalier tout en pierres massives, mal équarries et d'un parement grossier, s'ouvre sur des couloirs sombres, garnis d'aspérités boueuses que les pieds des passants tendent à exhausser peu à peu, et se développe, sur une hauteur de huit étages, par une cage enfumée, informe et dont les parois salpêtrées sont dans un état de suintement perpétuel. Jamais le soleil n'arrive jusque sur ces noirs paliers et ces degrés sans fin qui sont voués à l'humidité et aux ténèbres. Le badigeon, qui pourrait leur rendre quelque clarté, semble ignoré à Lyon, et la ville qui confectionne des tissus si brillants et si délicats semble se plaire dans une robe de suie et de moisissure. Mais quand on quitte l'escalier pour entrer dans les appartements, à l'instant la perspective change. Tous les murs intérieurs portent un revêtement en boiserie, orné de quelques moulures et recouverts d'une peinture gris-clair que relève un vernis brillant. C'est la tapisserie à l'usage de la ville, et les marchands de papiers peints doivent s'en trouver fort lésés.

Le logement du père Potard était une espèce de bonbonnière de ce genre, et tout y attestait la présence de mains soigneuses et attentives. Rien qui ne fût brillant et lustré, rien qui ne fût empreint d'un certain goût et d'une élégance naturelle. Les couleurs des meubles et des rideaux étaient parfaitement assorties, la petite cheminée à tablier avait les proportions et l'harmonie désirables; partout des trumeaux et des corniches, des parquets bien cirés et des boiseries bien jointes. Les femmes seules savent créer et entretenir ces détails du bien-être intérieur. Aussi en voyait-on deux dans la pièce où nous venons d'entrer; l'une assise près d'une lampe à réflecteur et travaillant à un ouvrage d'aiguille, l'autre achevant de mettre le couvert et de pourvoir aux préparatifs du repas. L'argenterie est sur la table, les assiettes de porcelaine aussi; tout cela indique l'aisance et même quelque raffinement. De temps en temps la jeune fille quitte son siège pour aller vers la porte d'entrée et prêter l'oreille aux bruits qui viennent du dehors, puis elle se rassied en laissant échapper un petit geste d'impatience. Il n'y a pas à s'y tromper, c'est le visage qui se montre chaque jour à la croisée de la place Saint-Nizier, entre les pois de senteur et les campanules rouges des capucines. L'expression en est douce et touchante; les traits d'une finesse achevée portent cependant ce caractère de souffrance commun aux populations à qui l'air et l'espace sont mesurés d'une manière avare. Un sentiment de mélancolie s'y laisse voir; on dirait un ange qui se souvient d'une patrie meilleure, une Mignon de Goethe se rattachant par la pensée aux rayons du soleil natal et aux horizons de cette contrée heureuse que couvrent des orangers en fleur. L'autre femme est une vieille Bourguignonne qui porte le costume de sa province; alerte malgré ses rides, elle va et vient, donne l'oeil à tout, surveille ses fourneaux en même temps qu'elle s'occupe du service, et de loin en loin jette sur la jeune fille, assise dans l'angle de la pièce, un regard furtif et presque maternel.

«Marguerite, dit enfin celle-ci en laissant échapper un soupir, il me semble qu'il se fait tard. Quelle heure est-il donc?

--Neuf heures et cinq minutes à la pendule de la chambre, mam'selle Jenny. Il n'y a pas encore grand mal.

--Bon ami devrait être ici depuis demi-heure au moins, Marguerite. Tu sais qu'il est très-exact pour le souper.

--N'y a pas de quoi s'inquiéter, mam'selle. Les Grabeausec l'auront retenu; c'est l'époque de l'inventaire. Faut que le bourgeois soit là pour la chose d'aider ces messieurs du magasin. Un petit coup de collier, quoi!

--Tu as raison, Marguerite, je suis un enfant. Mais je ne sais! les larmes me viennent aux yeux malgré moi. J'ai l'idée qu'il nous arrivera quelque malheur. Mon Dieu! mon Dieu! Il y a des moments ou je voudrais être morte.

--Sainte Vierge! que dites-vous? s'écria la vieille servante en faisant un signe de la croix. Ne parlez donc pas comme çà, mam'selle; vous allez offenser Dieu.

--C'est qu'aussi on n'est pas malheureuse comme je le suis. Huit jours sans le voir; huit jours entiers, Marguerite!

--Comment, huit jours? Il a dîné ici ce matin, le bourgeois. Votre mémoire déménage, mam'selle; à cette preuve qu'il vous a porté un joli châle boiteux, comme il dit. Tenez, celui qui est là, sur cette chaise.

--Ce n'est pas de bon ami que je parle, Marguerite.

--Et de qui donc?

--Tu sais bien! De qui pourrait-ce être? C'est de lui.

--Ah! de lui? Vous y pensez encore? ajouta la Bourguignonne en prenant un ton presque sévère. Je croyais que c'était rompu.

--Rompu, oh! j'en mourrais! Marguerite, que je souffre! Dieu, que je souffre!»

En effet, la figure de la jeune fille exprimait un sentiment d'angoisse profonde: son teint avait pris des tons mats de la cire, son regard était fixe et terne, ses traits avaient quelque chose de contracté qui touchait à l'égarement. La vieille servante se sentit désarmée par cette crise:

«Mam'selle, dit-elle à sa maîtresse; ne vous mettez donc pas dans ces états-là! Vrai, vous me fendez le coeur. Avez pitié de votre pauvre Marguerite qui vous a nourrie, élevée et ne vous a pas quittée depuis seize ans. Il reviendra, croyez-le, il reviendra.

--Tu crois, répliqua la jeune fille en poussant un long sanglot; tu crois, ma bonne? Que le ciel t'entende!»

Un torrent de larmes s'échappa de ses yeux et procura quelque soulagement à cette douleur contenue. Quand Marguerite la vit plus calme, elle ajouta:

«Écoutez, mam'selle; rien n'est plus aisé que de tromper une pauvre vieille femme qui a son marché à faire, une maison à tenir en état, de mauvais yeux et des oreilles pas trop bonnes. Vous êtes votre maîtresse absolue; à seize ans, c'est beaucoup. M. Potard ne peut pas être là. Dam! le pauvre cher homme! son métier est de battre les grandes routes; faut bien faire venir l'eau au moulin. On ne manque de rien ici, mais pourquoi? Parce qu'il est en tournée pour les Grabeausec. S'il restait à surveiller sa maison, adieu le métier, adieu les profits! La misère entrerait par cette porte. Plus de nappe blanche, plus d'argenterie, plus de châles, plus de linge dans les armoires; tout filerait peu à peu comme çà est venu. Et la misère, si vous saviez comme c'est triste!

--Bah! quand le coeur est heureux!

--Ne parlons pas ainsi, mam'selle: vous n'y avez pas passé comme nous autres villageoises. Il n'y a pas d'amour qui y résiste. C'est pour vous dire qu'il faut bénir ce bon M. Potard à toute heure de votre vie. Et penser que nous lui préparons du chagrin, à ce pauvre cher homme! Dieu! s'il allait s'en apercevoir! Vous, mam'selle, vous n'avez rien à craindre; mais moi, il me tuerait! et, faut être juste, je l'aurais bien mérité.

--Huit jours sans donner signe de vie! songes-y donc, Marguerite, reprit Jenny, dont la pensée suivait une autre direction que celle de la vieille servante.

--Allons, voilà que sa marotte la reprend.

--J'ai regardé de tous les côtés, Marguerite; sur la place, dans la rue, à la croisée de son petit logement de derrière; personne, personne! Huit jours ainsi, quelle agonie!»

Les deux femmes en étaient là de leur entretien quand un bruit soudain et étrange se fit entendre sur le palier de l'appartement; ou entendait des pas rapides résonner sur les marches de l'escalier, comme si plusieurs personnes se fussent poursuivies; cette course bruyante était entrecoupée d'exclamations confuses dont le sens ne parvenait pas jusqu'aux oreilles de la jeune fille. Enfin, après quelques minutes de ce manège, il se fit un moment de calme, et un violent coup de sonnette retentit à la porte.

«Sainte Vierge! s'écria Marguerite, qui peut sonner ainsi?

--Ouvrez donc,» dit une voix, en accompagnant cet ordre d'un énergique juron.

Marguerite reconnut son maître, et obéit. Le père Potard se précipita chez lui avec l'impétuosité d'un ouragan, et alla se jeter, hors d'haleine, sur un grand fauteuil qui garnissait la salle à manger. Toute sa personne respirait le plus beau désordre: chacun de ses cheveux, plus hérissés que d'ordinaire, semblait porter une goutte de sueur; le noeud de sa cravate avait exécuté un mouvement de conversion, et ne se présentait plus qu'en silhouette; les boutons du gilet avaient cédé à un effort trop brusque, et les pans de la redingote étaient bouleversés comme par un coup de vent. Étendu sur son fauteuil, le troubadour ne semblait plus avoir de force que pour souffler et s'essuyer le visage avec un foulard.

«Ouf! dit-il enfin... En voilà un qui a voulu me faire gagner le souper.. Quelle partie de barres!... Sacripant, va!... tu es heureux que le pied m'ait glissé... Figure-toi, ma petite Jenny, ajouta-t-il quand les voies respiratoires eurent repris chez lui un mouvement plus régulier, figure-toi qu'en rentrant j'ai failli mettre la main sur un malfaiteur.

--Un malfaiteur! s'écrièrent à la fois les deux femmes.

--Oui, un malfaiteur; vous allez voir. Marguerite, un petit verre de n'importe quoi pour me refaire: j'ai la voix dans les talons.»

Quand il se fut garni l'estomac de ce cordial, le père Potard reprit:

«Voici la chose; je venais souper comme de coutume, lorsqu'en ouvrant l'allée de la maison, je vis se glisser à mes côtés une espèce d'ombre qui prit de l'avance sur moi et enfila l'escalier. C'est bien; je n'y prends pas garde: Probablement, me dis-je, c'est un locataire qui regagne son appartement. Au premier étage, même manoeuvre: au moment où je tourne la rampe, le sylphe s'échappe et monte un étage plus haut; au second, au troisième, au quatrième, même cérémonie. Alors, je me ravise et réfléchis: Cet homme, pensai-je en moi-même, doit exercer quelque industrie non autorisée par les lois; il prend chasse jusqu'à ce que je me sois remisé quelque part, et puis il continuera son commerce. C'est bien, opposons stratégie à stratégie. Au lieu de monter, alors que fais-je? Je me livre à une halte savante, afin de tromper l'ennemi, et puis je m'achemine vers notre sixième à pas de loup. Arrivé à mi-chemin, j'aperçois, dans une chambre située sur le derrière, une lumière qui se déplace vivement.

--De quel côté? dit Jenny, interrompant le père Potard avec une vivacité inquiète.

--Là, sur la cour, ma petite, vis-à-vis de notre cuisine. Mais laisse-moi achever, la lumière s'éteint, et je m'efface de nouveau. Alors, je vois déboucher nom drôle sur notre palier; il avait probablement un paquet de fausses clefs à la main, car je l'entends ferrailler comme s'il crochetait une porte. Oh! alors je ne me contiens plus; je me précipite sur lui afin de le livrer à la police; mais mon gaillard se met à jouer des jambes avec une supériorité à laquelle je suis forcé de rendre hommage. Il me trompe par une feinte, m'éloigne par une poussée, et descend les escaliers huit à huit. De malfaiteur doit être de première force sur la gymnastique; dans son genre d'industrie, on a l'emploi de ce talent. Bref, j'ai eu beau courir, il m'a glissé entre les doigts. Mais c'est égal, je le repincerai; il n'a qu'à bien se tenir.»

Pendant que le père Potard poursuivait le récit de son aventure, la jeune fille semblait en proie à une émotion que trahissait le jeu de sa physionomie. Le dénoûment sembla pourtant la rassurer et, elle dit:

«C'est une fausse alerte, bon ami; il faut oublier cela.

--Non, saprelotte, j'ai mon idée; ou ne fait pas aller le père Potard. Après le souper, j'irai chez le commissaire.»

On se mit à table, et le repas fut triste. Le troubadour, qui se chargeait ordinairement de l'égayer, obéissait malgré lui à une certaine préoccupation, et Jenny était retombée dans sa mélancolie habituelle. La vieille Marguerite ne songeait qu'au service. Avant le dessert, Potard se leva, embrassa la jeune fille sur le front, prit son chapeau et se disposa à sortir.

«Où allez-vous donc, bon ami? lui dit celle-ci avec anxiété.

--Sois sans crainte, mon enfant, tout se passera bien; j'y veillerai. Mon drôle n'en aura pas le dernier mot.»

Sans s'expliquer davantage, il ouvrit la porte, prit son passe-partout et disparut. Mais au lieu de descendre l'escalier, il se blottit dans une encoignure sombre et garda le plus profond silence. Une heure s'écoula ainsi, et déjà Potard désespérait de prendre sa revanche, quand des pas mesurés résonnèrent dans l'allée de la maison. C'était la marche d'un homme qui prenait évidemment quelques précautions et amortissait à dessin le bruit de ses mouvements. Un pressentiment annonça au troubadour que c'était là son ennemi; il retint son haleine et prêta une attention profonde. Le son régulier des pas se rapprochait toujours, et l'inconnu s'arrêta au sixième étage, précisément devant la porte de Potard. Déjà même il se penchait vers la serrure, quand une main terrible le saisit au collet en même temps qu'une voix de stentor retentissait à son oreille.

«Ah! je te tiens enfin! ah! chenapan! ah! gibier de potence, tu ne m'échapperas pas cette fois! ah! scélérat! ah! pendard! nous allons enfin savoir qui tu es.»

En même temps le troubadour ouvrait sa porte, et contenant l'inconnu à l'aide d'une vigoureuse étreinte, il le poussait dans son appartement.

III.

LE DOUBLE MYSTÈRE.

Au bruit qui se faisait à la porte de l'appartement, Jenny et Marguerite venaient d'accourir; et cette scène, qui jusque-là s'était passée dans l'ombre, se trouva inopinément éclairée. Impossible de rendre le mouvement de surprise qui éclata à la fois chez les divers personnages qui y jouaient un rôle. Jenny ne put contenir un cri étouffé; Marguerite sentit la lampe qu'elle tenait vaciller dans sa main, elles deux hommes en présence poussèrent une exclamation simultanée:

«Édouard!

--Le père Potard!»

Si chacun des acteurs ne se fût pas trouvé placé sous le coup de ses propres émotions, il eût été impossible de ne pas remarquer le trouble de la jeune fille et la pâleur soudaine qui se répandit sur son visage. La mort, en la touchant, ne l'eût pas marquée d'une empreinte, plus profonde. Heureusement l'effet de la surprise troubla le sang-froid ordinaire du père Potard, et Jenny put se remettre de cette secousse avant que des soupçons se fussent éveillés autour d'elle, ce qui lui restait d'altération dans les traits fut facilement imputé à la frayeur, et la jeune fille put se retirer dans sa chambre, le coeur plus tranquille, pendant que le troubadour et l'homme qu'il avait si rudement colleté échangeaient des explications sur leur singulière rencontre.

«Parbleu! s'écria Potard, voilà une aventure. C'est donc vous, Édouard Beaupertuis! Ma foi, oui, c'est vous!»

Le jeune homme avait eu le temps de composer son maintien, et il répondit d'une voix assez calme:

«Moi-même, monsieur; et il me semble que vous auriez pu avoir plus d'égards pour les parements de mon habit, ajouta-t-il en lui montrant ses vêtements fort endommagés par la lutte.

--J'en suis désolé, mon cher; mais dans ce moment-là je vous aurais mis en charpie. Savez-vous pour qui je vous prenais?

--Non, ma foi!

--Pour un voleur, pour un infâme voleur!

--Monsieur!...

--Ne vous fâchez pas! C'est un malentendu qui peut arriver au plus honnête homme. N'empêche que j'aurais eu tout à l'heure un plaisir infini à vous massacrer. J'étais monté en diable!

--Je m'en suis aperçu, monsieur.

--Que voulez-vous! la nuit, on tape où l'on peut. Vous êtes heureux de vous en tirer à aussi bon compte; j'avais soif de sang humain, j'aurais bu dans votre crâne. Le ciel ne l'a pas permis... Mais oublions cela, jeune Beaupertuis; venez dans la salle à manger pour vous remettre. Le combat, est fini; il ne reste plus qu'à panser les blessures. Marguerite, une fiole et deux verres.»

Les paroles avaient été échangées avec rapidité, et c'est à peine si Édouard Beaupertuis avait pu placer quelques monosyllabes. Il avait compris que tous les droits étaient du côté de Potard, en sa qualité de maître du logis. Évidemment surpris par les incidents qui venaient de se passer, on voyait qu'il se tenait sur ses gardes et luttait contre un embarras intérieur. Il suivit machinalement le troubadour, s'assit avec lui à une table, et accepta un verre de bière. L'entretien eût langui si Potard n'avait eu soin de le relever.

«A présent que vous vous êtes un peu remonté le moral, dit-il, expliquez-moi donc, jeune Beaupertuis, ce que vous faisiez tout à l'heure sur le palier de cet appartement. Je suis curieux de l'apprendre.»

Édouard était préparé à cette question, et cependant il ne put se défendre d'un peu d'hésitation avant que d'y répondre. Il se décida enfin, et prenant un ton plus familier;

«Mais il me semble, père Potard, répliqua-t-il, que vous deviez vous attendre à ma visite.

--Tiens, c'est moi que vous veniez voir, Beaupertuis?

--Et qui serait-ce?

--Vous comptiez me trouver ici?

--Sans doute, père Potard.

--Voilà qui est étrange, poursuivit le troubadour en devenant plus soucieux; oui, jeune homme, ceci est étrange. A neuf heures du soir, sans vous tromper de porte. Diable! vous avez la main heureuse.

--Vous m'y aviez engagé, père Potard; souvenez-vous donc de ce que vous me dîtes sur les Terreaux avant de nous séparer: place Saint-Nizier, maison du boulanger, au troisième; ne manquez pas de me venir voir. Eh bien! me voici!

--Vous voici au sixième, jeune Beaupertuis, et dans ma maison où il n'y a point de boulanger. Je vous avais donné une fausse adresse, farceur. Le père Potard n'est visible qu'au dehors; chez lui, jamais.»

Édouard comprit qu'il s'était enferré, et qu'il lui serait plus difficile de sortir de ce mauvais pas qu'il ne l'avait d'abord cru. Il balbutia quelques excuses; mais le troubadour l'interrompit et lui dit avec un air sérieux:

«Jeune homme, pas de mauvaises défaites! On ne fait point aller le père Potard comme le dernier des conscrits. Voyons, de la franchise. On vous a suivi ce soir dans votre campagne du haut en bas de l'escalier, voici près de deux heures que j'ai l'oeil sur vous. Je vous ai vu dans l'allée, au premier, au second, et ainsi de suite, jusqu'au sixième étage; je vous ai aperçu dans la chambre en face: j'ai suivi tout votre manège, et ce n'est pas à moi que vous en donnerez à garder. Je suis indiscret peut-être, mais j'ai mes raisons pour cela. Expliquez-vous avec sincérité.»

La situation de Beaupertuis devenait de plus en plus embarrassante; mais cet embarras même sembla lui rendre sa présence d'esprit. La vieille Marguerite venait d'entrer dans la pièce où se trouvaient les deux interlocuteurs; par un signe, le jeune homme fit comprendre au troubadour qu'il ne pouvait, devant un tiers, entrer dans de plus amples confidences; puis, quand la servante, après avoir achevé son service, se fut retirée, il se leva, ferma la porte avec une espèce de solennité, et, de retour à sa place, il ajouta gravement et à demi-voix:

«Père Potard, je vous crois un honnête homme.

--Je m'en flatte, Beaupertuis.

--Eh bien! sous le sceau du secret, je vais vous confier un mystère de ma vie. Jurez-moi que ce que je vous dirai mourra dans votre oreille.

--Je vous le jure, jeune homme. Muet comme une tombe, vous pouvez y compter. Allez, j'en ai gardé d'autres.

--Sachez donc, père Potard, que je poursuis une aventure avec une grande dame de la ville, avec une comtesse de la place Bellecour, tout ce qu'il y a de plus empanaché.

--Vous en êtes bien capable, répliqua le troubadour en souriant de ce début; bien capable, et elle aussi. Cela me rappelle une certaine marquise d'Arcis-sur-Aube, qui remonte pour moi à 1817 ...»

Les souvenirs anacréontiques abondaient dans la vie du troubadour, et toutes les fois qu'on le mettait sur ce terrain, il sentait renaître ses passions d'autrefois, et s'imaginait devoir reverdir les myrtes de sa jeunesse. Édouard Beaupertuis ne pouvait choisir une diversion plus heureuse aux soupçons vagues dont il était l'objet. Aussi reprit-il toute son assurance.

«Vous le savez, père Potard, ajouta-t-il, l'amour vit de mystère; et, pour cacher cette intrigue à tous les yeux, il a fallu s'entourer de grandes précautions.

--A qui le dites-vous, jeune homme! C'est comme moi à Bar-sur-Seine, pour la femme d'un pharmacien. Dans une cave, mon cher, dans une cave! au milieu des drogues infectes de l'époux et sans le moindre luminaire! On a bien raison de dire que la passion est aveugle. Achevez votre récit; c'est plein d'intérêt.

--Il a donc fallu choisir en ville un lieu de rendez-vous, père Potard, un quartier sûr, populeux, une maison à double entrée. C'est ici que le hasard m'a conduit, sous votre propre toit; c'est dans cette chambre où vous m'avez aperçu...

--Je vous comprends! Épargnez-moi le reste! Vous êtes un heureux coquin, jeune Beaupertuis; mais pourquoi ne pas me dire cela tout de suite?

--Père Potard, un galant homme ne fait de semblables aveux qu'à la dernière extrémité.

--Vous avez raison, Beaupertuis: c'est comme moi à Châlons-sur-Marne; une aventure des plus burlesques avec l'épouse d'un notaire. Un jour il y a alerte, surprise; je m'évade et me donne de l'air; mais le pan de mon habit reste pris dans une porte. Que faire? Il s'agit de sacrifier un frac neuf ou une pauvre femme. Je n'hésite pas une seconde; j'immole le frac sur l'autel de ses charmes, et quitte la Champagne avec une basque de moins. Voilà ce qui s'appelle agir en chevalier français. Il paraît que nous sommes de la même école.»

Le père Potard était de nouveau lancé, et il n'y avait plus d'effort à faire pour lui donner le change. De la femme du notaire il passa à la femme d'un passementier, raconta ses amours d'auberge es ses amours du grand monde, composa une suite d'aventures dont il était le héros, et où il jouait le rôle d'un Amadis et d'un Galaor; le tout entrecoupé de quelques refrains, comme ceux-ci, par exemple:

Lisette seule a le droit de sourire Quand je lui dis: Je suis indépendant.

Ou bien:

Allons, ma belle, Paie à ton tour D'un peu d'amour Le troubadour.

«Beaupertuis, ajouta-t-il, vous êtes jeune, prêtez l'oreille à votre ancien. Moi aussi j'ai été jeune, très-jeune; personne n'a été plus jeune que moi. La vie sans amour est une pipe sans feu. En voyage, il faut des femmes comme il faut des relais; autrement l'existence est un vrai désert de Saharah. Encore dans le désert trouve-t-on des caravanes de chameaux. Règle générale, le voyageur digne de ce nom se ménage un caprice, par arrondissement; c'est le moins qu'il puisse, faire pour le sentiment et sa dignité d'homme.»

Potard eût parlé longtemps ainsi sans être interrompu dans ses excursions sur les domaines de la galanterie; Beaupertuis ne l'écoutait que machinalement et s'abandonnait à ses propres réflexions. Pour peu qu'on ait suivi ce récit avec quelque soin, on aura pu s'assurer de deux choses: la première, c'est qu'Édouard était un habitué de cette maison: la seconde, c'est qu'il ne s'attendait pas à y trouver le père Potard. De stratagème en stratagème, il était parvenu à donner à ce dernier une explication satisfaisante; mais il lui restait à éclaircir l'autre partie du mystère. A quel titre le troubadour se trouvait il là, entre ces deux femmes? Était-ce comme maître un comme commensal? Quels droits avait-il sur cette jeune fille? Ces idées se pressaient dans l'esprit d'Édouard, et un doute pénible venait s'y mêler. Sous l'empire de cette préoccupation, il essaya de renverser les rôles, et de mettre son ancien sur la sellette.