Chapter 5
«Voici déjà longtemps que cette situation est la mienne. J'ai fatigué tout le monde de mes réclamations, qui étaient justes, il est vrai, mais n'en paraissaient que plus importunes. On me connaît dans les antichambres des ministères: je ressemble à ce pauvre capitaine de vaisseau Jacques Cassard qui avait sauvé la France du fléau de famine, sous M. le cardinal de Fleury, et qui réclamait cinq millions, prix de onze navires chargés de blé amenés par lui dans le port de Marseille au plus fort de la disette. Je le vis une fois dans ma jeunesse, et jamais je ne l'oublierai. Les valets de bureau se le poussaient de l'un à l'autre en l'appelant «le bonhomme Jacques» et attachaient des lambeaux de requêtes aux basques de son vieil habit... Seulement, un jour, M. Duguay-Trouin, le glorieux vainqueur de Rio-Janeiro, lieutenant général des galères du roi, reconnut le bonhomme Jacques, comme il passait dans l'antichambre, et le pressa dans ses bras en disant: «Voilà le plus grand homme de mer qui soit au monde!»
«Et il força la porte du cardinal! Et le cardinal eut honte!
«Mais il y a longtemps que M. Duguay est mort, et dans les antichambres, moi, «le bonhomme Joseph», je n'ai jamais rencontré personne pour avoir pitié de mon supplice...
«Je me cache; c'est le mieux que puisse faire un misérable à qui on doit non pas cinq millions, mais treize, et qui n'a pas de quoi payer la politesse des gens de livrée. Je vous supplie, Monseigneur, de ne pas dire à ces marauds que je me plains d'eux, car ils sont les plus forts, et ils se vengeraient...
«Voilà des années que ma famille et moi nous avons quitté Paris. Mme la marquise Dupleix avait acheté un petit bien en Bretagne, auprès de la ville de Lorient, dont toutes les cloches sonnèrent lors de notre retour en France, et dont le peuple jonchait alors les rues de feuilles et de fleurs sous les pas des chevaux de notre carrosse. La compagnie est maîtresse à Lorient. Il lui en coûta peu pour nous faire insulter par ses chiourmes. Nous fûmes obligés de nous enfuir.
«Et nous allâmes tout d'une traite, à travers la France entière, jusqu'au pays allemand, où nous étions du moins inconnus, ce qui nous mettait à l'abri de cette bête monstrueuse qu'on nomme l'ingratitude.
«Comme nous n'avions pas fait de bien aux gens de cette contrée, qui donc aurait eu l'idée de nous y faire du mal? L'homme n'est pas méchant au fond: il ne hait, par nature, que son bienfaiteur.
«Dans ce coin de la Gueldre qui semble un rond-point, placé au centre de toutes les avenues militaires, un _théâtre_, pour employer la nouvelle expression consacrée, où doivent aboutir forcément, de Hollande, de France, de Prusse, d'Autriche et même d'Angleterre, à travers la mer, tous les comédiens armés qui jouent cette farce lamentable qu'on nomme la guerre, dans ce coin, dis-je, incessamment exposé, menacé, désolé, ravagé par les vainqueurs et les vaincus, broyé sous les pieds des chevaux et des hommes, et brûlé, et mangé comme si toutes les sauterelles de l'Égypte y avaient passé, la terre est à bon marché, et les maisons ne coûtent rien. Nous n'aurions pas eu de quoi acheter une chaumière aux environs de Paris; mais ici, nous eûmes presque un château, avec un parc ombreux, vaste et tranquille.
«Et savez-vous, Monsieur le duc? de même que les valets nous détestent, nous autres, les gens comme Jacques Cassard et moi, de même les soldats nous aiment. Le grand Duguay-Trouin prit dans ses bras les haillons du bonhomme Jacques; l'asile du bonhomme Joseph fut respecté par M. de Contades comme par M. de Clermont, d'un côté; de l'autre, par le prince Ferdinand de Brunswick et les lieutenants du roi Frédéric. Français, Frisons, Flamands, Prussiens, Bavarois, Saxons, s'arrêtèrent devant mon mur, disant: «Ici demeure Dupleix».
«... Au bruit du canon, je puis le dire, je travaillais là-bas à mes défenses et mémoires. Est-il un vrai malheur pour qui possède le dévouement de trois anges? J'ai ma femme, ma fille et ma nièce, les trois Jeanne, «Jeanne, Jeannette et Jeanneton,» comme disait Paris au temps de ma popularité, et depuis quelques semaines, aux soins de ma femme et de mes chers enfants venait se joindre l'amitié d'un noble jeune homme qui a l'honneur de vous appartenir par les liens de la parenté et qui, dans les loisirs que lui laissait le service du roi, ne dédaignait pas d'écrire sous la dictée du proscrit...
«Les choses étaient de la sorte, quand je reçus en ma maison de Klostercamp deux lettres qu'on me fit tenir à l'insu de ma famille. L'une venait de l'Inde; elle était de Bussy-Castelnau, mon vaillant et bien-aimé gendre, qui s'acharne là-bas à son métier de victorieux martyr. Elle m'annonçait divers avantages remportés par lui sur les troupes de Clives, et, ce qui est beaucoup plus important, elle constatait le travail profond qui s'opère en notre faveur parmi les populations hindoues, chez lesquelles le nom anglais est de plus en plus abhorré. Les Afghans tout seuls nous fourniraient une armée capable d'écraser la puissance anglaise en Orient. La lettre ajoutait qu'il fallait faire un dernier effort et m'avisait du départ de _l'Atalante_, goëlette française, où lui, Bussy-Castelnau, avait chargé, à destination de moi, mes suprêmes ressources: cent mille écus en argent et environ six cent mille livres, valeur en marchandises, au total près d'un million, destiné à acheter des armes pour la grande levée des Afghans.
«La seconde lettre était de M. de la C..., mon ancien chancelier en mon gouvernement de Pondichéry, homme fidèle, intelligent, que j'avais laissé à Paris, lors de mon départ, pour y garder un oeil ouvert sur les affaires courantes. Elle contenait plusieurs nouvelles: d'abord le départ de M. Godeheu, mon successeur, quittant l'Inde pour revenir à Paris donner des explications à la compagnie; ensuite l'annonce d'un certain revirement dans l'opinion publique concernant les agissements de cette même compagnie à mon égard, ce qui amenait l'opportunité (au sens de M. de la C...), la complète opportunité d'un voyage de moi à Paris, tant au point de vue de mes procès qu'au point de vue des démarches personnelles à faire auprès du gouvernement du roi.
«Je suis venu et je suis descendu _incognito_ en une pauvre hôtellerie, à cause de plusieurs prises de corps et jugements obtenus contre moi par mes anciens associés, qui ont eu la cruauté d'acquérir les titres de mes créanciers personnels et de les rendre exécutoires, retenant ainsi d'une main mon argent, qui payerait mille fois tous mes créanciers, et faisant de l'autre tout ce qu'il faut pour me bâillonner et enchaîner. Je ne puis sortir que la nuit. Une seule fois, je me suis risqué dehors à l'heure de vos audiences pour solliciter l'honneur d'être admis auprès de vous. J'ai attendu depuis neuf heures du matin jusqu'à cinq heures du soir dans l'antichambre de votre hôtel et je n'ai point eu l'honneur d'être admis.
«... Désormais, j'attends, redoublant de précautions, l'arrivée de mon navire _l'Atalante_, qui doit m'apporter les moyens de recouvrer ma liberté en payant quelques misérables dettes dont le total ne s'élève pas à vingt mille livres, et les fonds nécessaires pour réaliser le désir de M. de Bussy. Je sors chaque soir. Grâce à l'aide de M. de la C... tous nos achats sont prêts, fusils, canons et munitions, payables, partie comptant, partie à terme, de sorte que mon gendre aura des armes pour plus de trois millions.
«D'un autre côté, mon procès prend une favorable tournure; j'ai pu faire entendre la voix de la vérité à quelques-uns de mes juges, et la Providence m'a envoyé un auxiliaire qui, s'il ne peut pas ouvrir pour moi la porte de votre cabinet, Monseigneur, pourra du moins porter jusqu'à votre oreille même la voix de mon innocence et mes équitables réclamations...»
Cette dernière ligne était d'aujourd'hui même. Dupleix venait d'y ajouter de sa main les quelques paroles tristement prophétiques qui faisaient allusion à la possibilité d'une mort violente.
Je n'ai pas dit _volontaire_, car Dupleix avait protesté d'avance contre l'accusation de suicide, en donnant à entendre que la folie rôdait autour de son désespoir.
L'encre de sa phrase n'était pas encore séchée quand la belle inconnue qui avait excité naguère à un si haut degré la curiosité de M. Marais et de Madeleine, entra dans la chambre du bonhomme Joseph, occupé à plier son mémoire et disant au chevalier déjà levé pour prendre congé:
--Ce soir même, entends-tu, Nicolas, mon ami, ce soir, j'irai trouver M. de la C..., qui attendait pour aujourd'hui un message de Bretagne. Quelque chose me dit que la chance tourne en notre faveur. Tu n'es pas philosophe, toi, tu crois tout uniment au bon Dieu et tu as peut-être raison. Moi, du temps que j'étais heureux, M. de Voltaire m'a fait rire parfois de bon coeur avec les coups de patte qu'il donne à _l'Infâme_. Pourquoi les gens de Dieu ont-ils moins d'esprit que ceux du diable?
--Ma foi, répondit Nicolas, je n'en sais rien. Je n'ai pas le temps de lire beaucoup, pas plus les livres de Dieu que ceux du diable. Je prie notre Père qui est dans les cieux, aussi naturellement que je respire ou que j'aime. Je lui demande mon pain quotidien pour qu'il me le donne, et Mme ma chère mère m'a souvent dit que ce n'était pas seulement le pain fait de froment, tel qu'il vient de chez le boulanger, ou de son, comme MM. les fournisseurs le pétrissent pour l'armée, mais le bon pain du contentement de mon âme, mon espoir, ma patience, qui veut toujours me glisser entre les doigts, le brin d'humilité dont j'ai besoin pour n'être pas mangé tout vif par mon orgueil, et par-dessus tout mon courage, mon pauvre courage de soldat, que je sens toujours défaillir en moi quand le canon gronde au loin, mais qui se relève tout seul à mesure que le canon approche. Vous entendez, marquis, tout seul, c'est-à-dire sans que je m'en mêle; mais un autre y prend garde pour moi, et c'est là le meilleur pain quotidien que Dieu m'ait donné. On faisait courir au régiment la copie écrite à la main d'une plaisanterie rimée de ce même M. de Voltaire qui a nom _La Pucelle_. J'ai lu cela comme bien d'autres. Il y en avait qui riaient, d'autres qui disaient que c'était la plus lâche des infamies; moi, j'ai dormi dessus sans pouvoir l'achever. Cela me grinçait à l'oreille comme un violon d'aveugle. S'il a plus d'esprit que le bon Dieu, celui-là, grand bien lui fasse; moi j'aime mieux, pour ma part, et nos soldats aussi, l'esprit qui anime Jeanne d'Arc que l'esprit qui l'outrage. Bon pour les Prussiens, cet esprit-là! Il est de son comme le pain de nos traitants!
--Sais-tu à quoi je pense, chevalier? demanda brusquement Dupleix.
--Je sais, M. le marquis, répondit bonnement Nicolas, que vous n'écoutez guère mon sermon.
--C'est vrai. Que me fait Jeanne d'Arc? Voilà longtemps que ma petite Jeanneton, si pieuse, m'aurait converti si mon heure était venue. Que me fait Voltaire? C'est l'homme le plus heureux du siècle; il conspue la France, et la France recueille son crachat pour en faire des reliques. Voilà où il montre son esprit! Il a deviné, ce diable d'homme, que pour être adoré de la France, il fallait la bafouer. Ministres, poètes, pensionnés de la Prusse, ils battent tous monnaie avec cette bonne idée-là... Chevalier, je pense à moi.
--Bien vous faites, M. le marquis.
--Je pense qu'à l'heure où nous sommes, la nouvelle de l'arrivée de l'_Atalante_ en rade de Lorient doit m'attendre chez M. de la C...
--De tout mon coeur, je le souhaite.
--Je te crois: tu m'aimes un petit peu pour moi, beaucoup pour Jeanneton... Ah! si elle était ici, entre nous deux, tu ne me refuserais pas le service que je vais te demander.
--Jamais je ne vous refuserai aucun service, M. le marquis.
--Est-ce bien vrai, cela, chevalier? Tu m'as témoigné tant de répugnances quand je t'ai sondé plus d'une fois à cet égard...
Nicolas rougit, mais il sourit.
--Je vous l'ai dit, murmura-t-il, quand le canon est loin, je tremble!
--Mais tu redeviens brave quand il approche... Tu m'as deviné, chevalier, je pensais à l'hôtel de Choiseul, qui te fait, je ne l'ignore pas, bien autrement peur que le canon. Je me disais, pendant que tu bavardais sur le bon Dieu et sur Jeanne d'Arc, dont je ne me moque pas, moi, puisque j'ai combattu comme elle et que Lui m'a prouvé au moins deux fois son existence en m'élevant très haut, et en me précipitant très bas, je pensais qu'il y a des jours marqués où tout arrive à la fois, et qu'il faut profiter de ces jours. Bien souvent, ils n'ont pas de lendemain. Je pensais que, ce soir, au moment même où je vais m'assurer chez mon ami de la C... que notre argent et nos marchandises sont à bon port, tu pourrais, toi, chevalier, mon ami bien plus cher, entrer à l'hôtel de Choiseul seul tout encombré de tes cousins grands et petits...
--Et présenter votre mémoire? interrompit Nicolas, qui secoua la tête tristement.
--Oui, dit Dupleix en le couvrant de ce regard fixe comme en ont les fous et ceux qui sont tourmentés par un passionné désir: présenter mon mémoire, mais non point par intermédiaire, non point en le remettant à quelque petit marquis de Choiseul-ceci ou à quelque petit comte de Choiseul-cela, à quelque Grammont, à quelque Croizat, à quelque Stainville. Je ne veux ni d'un Choiseul-Romanet, ni d'un Choiseul-Beaupré, ni d'un Choiseul de la Beaume, entends-moi bien, ni des Choiseul-Praslin non plus, ni des Choiseul-Lorges, ni des Choiseul-Clésia. Ils sont cinq cents, ils viennent d'Autriche, d'Espagne, d'Italie, ils viennent de partout. Ils sont archevêques, cardinaux, lieutenants généraux, gouverneurs, surintendants, abbés mitrés, brigadiers, maréchaux de camp, colonels, ambassadeurs, ils sont tout, même abbesses et chanoinesses, il y en a qui sont duchesses et qui pendent au même clou que la Pompadour! C'est une bande, c'est une armée, c'est un vol d'oiseaux Choiseul au bec crochu, tous vautours, tous philosophes, même les archevêques, tous austères, tous vertueux, gens d'esprit, gens de savoir, gens de faim, gens de soif, coeurs bien placés, grands estomacs, aimant la patrie jusqu'à la manger! Je ne veux ni les cousins, ni les oncles, ni les cousins des oncles, ni les neveux des cousins, ni les pages de ces dames, ni les perruquiers de ces messieurs: je veux le seul Choiseul, le grand Choiseul, l'énorme, le puissant, l'insatiable, qui est au-dessus des autres Choiseul comme le soleil surpasse les astres, qui domine tous les Grammont, tous les Croizat, tous les Lorges, tous les du Plessis, et les Praslin, et les Gouffier, et les Stainville et leurs alliances, et leurs croisements, et leurs produits, sang, demi-sang, métis, mulâtres, quarterons, depuis le Choiseul pur, sans mélange d'aucune sorte, jusqu'à ces Choiseul qui ne contiennent qu'une goutte de Choiseul, lavée et perdue dans les 37 palettes de leur sang, mais qui n'en sont pas moins, à cause de cette seule larme, supérieurs en appétit au restant de l'humanité. Je veux Choiseul-Lama, Choiseul-Mogol, Étienne-François de Choiseul, mon maître, mon bourreau, aplati comme un tapis sous le pied de la favorite, mais haut, plus haut qu'une montagne et pesant de ses deux talons sur le coeur de la France! C'est celui-là que je veux, entends-moi bien, celui-là et non pas un autre; c'est à celui-là que tu remettras mon mémoire, dans sa propre et illustre main, si les florins de Marie-Thérèse d'Autriche y laissent une petite place... Le feras-tu? Je te le demande en mon nom et aussi, et surtout au nom de Jeanne de Vandes, que tu aimes et qui m'aime!
Il s'arrêta, tremblant de colère et de désir. Le chevalier répondit doucement:
--Monsieur le marquis, vous avez beaucoup de haine. Je ne connais pas encore à fond les hommes, mais je sais que la haine a ce mystérieux pouvoir d'aller, de frapper, de rebondir et de revenir à celui qui en a décoché le trait.
--Ainsi en est-il, répliqua le vieillard amèrement, et ma haine n'est que le ricochet de la haine de ce méchant homme qui, au moment même où il poignarde la France dans l'Inde, répond au généreux Montcalm mendiant un sac d'écus et un régiment pour la France canadienne expirante, ces paroles ironiques que l'histoire lui clouera au dos comme un écriteau de parricide: «Je suis bien fâché de vous mander que vous ne recevrez point de troupes de renfort; outre qu'elles augmenteraient votre disette de vivres, leur envoi engagerait le cabinet de Londres à renforcer son armée»; ce qui revient à dire: «Ma sollicitude pour vous est si tendre que je me garderai bien de vous secourir!» M. de la Palisse, qui était un brave soldat et que l'erreur populaire a sacré roi des grotesques, n'a jamais proféré semblable pantalonnade... Oui, c'est vrai, chevalier, je hais M. le duc de Choiseul. On a écartelé Damiens, qui n'avait frappé que le roi; je voudrais tenailler le coeur de celui qui égorge la patrie!
Il prit en main le cahier mis en ordre et ajouta:
--Je vous prie, monsieur le chevalier, de me faire une réponse catégorique: voulez-vous, oui ou non, être mon messager auprès du ministre?
Avant que Nicolas eût le temps de répliquer, la porte s'ouvrit brusquement, et la jeune fille voilée à qui Madeleine Homayras avait servi de guide entra.
À la vue du chevalier, elle eut un de ces gestes involontaires qu'on traduit presque toujours par le mot surprise, mais qui expriment surtout la soudaine émotion.
Malgré son voile, le vieillard et le jeune homme la reconnurent tous les deux du premier coup d'oeil, car un double cri s'échappa de leurs lèvres.
--Mademoiselle de Vandes! dit le chevalier.
--Jeanneton! s'écria Dupleix.
La jeune fille ferma la porte derrière elle et s'élança, les bras ouverts, sur le sein de son oncle, qui dit, en la pressant contre son coeur:
--Nous sommes sauvés, puisque te voilà, fillette! Tu vas mettre à la raison ton chevalier, qui est en train de me faire perdre la tête.
VII
POT AU LAIT
Il y avait un respectueux amour dans les caresses que la nouvelle venue prodiguait à Joseph Dupleix. Elle n'avait accordé au chevalier qu'un regard; toute son attention appartenait au vieillard, qui, perdant bien vite sa passagère gaieté et, pris tout à coup d'inquiétudes, ajouta d'une voix changée:
--Pourquoi es-tu ici? Y a-t-il un malheur? Jusqu'à présent, au milieu de toutes mes misères, ma famille a été épargnée. Parle vite: Jeanne est malade?... ou Jeannette? Laquelle des deux est morte?
Il tremblait de tout son pauvre vieux corps. La jeune fille releva son voile, montrant cette pure et splendide beauté que nous avons décrite.
--Rassurez-vous, mon bien aimé oncle, dit-elle, mon père, plutôt. Ma tante et ma cousine sont en bonne santé, grâce à Dieu.
Dupleix respira, mais fut obligé de s'asseoir.
--Nous sommes payés pour croire vite à l'infortune qui vient, murmura-t-il; chaque fois qu'il arrive du nouveau, je me courbe pour recevoir le coup de massue... Mais dis-lui donc au moins bonjour, fillette!
Elle tendit aussitôt sa main, que le chevalier baisa respectueusement.
--C'est cela! s'écria le vieillard en riant avec effort, car le mystère de la venue de sa nièce pesait toujours sur lui comme une menace, offrez-lui vos doigts d'albâtre, damoiselle, car il s'agit de séduire ce preux qui se fait tirer l'oreille pour affronter les horrifiques périls entassés dans le palais de certain enchanteur, maître absolu de notre vie et de notre mort... Mais voyons, chérie, quelles nouvelles apportes-tu? Et d'abord comment as-tu trouvé ma retraite?
--Voici le coupable, répondit Jeanne de Vandes en retirant sa main au chevalier pour qu'elle ne fût pas dévorée tout à fait. Le chevalier a écrit là-bas... non pas à moi, certes, je suppose bien qu'il n'oserait; mais à Mme la marquise, ma tante, et nous avons su que vous logiez aux Trois-Marchands, rue Tiquetonne, chez une veuve qui tient à la police de fort près...
--À la police! s'écria Dupleix, qui sauta sur son siège: Et c'est le chevalier qui vous a dit cela! Et il ne m'a même pas prévenu!
--La lettre du chevalier nous disait, répliqua Mlle de Vandes, que, sous ce rapport-là, toutes les hôtelleries de Paris se ressemblent. Rien ne servait de vous inquiéter inutilement. Il veillait sur vous.
--Ah! ah! fit le vieillard, souriant non sans amertume, alors vous vous entendiez tous les quatre, mon Nicolas et mes trois Jeanne? Quand je crois me soustraire à la chère tyrannie des unes, je tombe sous la tutelle de l'autre. Je suis surveillé, gardé, presque emmailloté, et dès que je veux faire un mouvement, je sens que j'ai une lisière... Et la police fait concurrence à ceux qui m'aiment pour me guetter. _By Jove!_ je ne serais pas mieux cadenassé si j'étais prisonnier des Anglais!... Qui vous a conduite à Paris, ma fille? Le voyage est long de Wesel jusqu'ici.
--Je suis venue avec Dorothy, mon père.
--Avec une servante! avec une Indienne! En vérité, Mme la marquise et Mme de Bussy vous ont laissée partir sous l'escorte de cette pauvre Dorothy!...
--Elles m'ont envoyée, cher oncle, interrompit Mlle de Vandes, parce qu'elles n'osaient venir elles-mêmes... Quoi que vous disiez, vous savez bien que vous êtes noire maître à tous, et même un maître ombrageux parfois qui fait trembler ses esclaves... il n'y a que moi pour n'avoir jamais peur de vous.
Sa voix grave et douce entrait dans le coeur comme une caresse. Dupleix la serra contre sa poitrine. Il avait les yeux pleins de larmes.
--Chérie! chérie! balbutia-t-il, ô mes pauvres enfants!... Voilà que tu me fais montrer ma faiblesse devant Nicolas!... Mais il m'a vu pleurer bien d'autres fois. C'est peut-être l'âge. Pour un rien, l'eau monte de mon coeur à mes yeux. Je vous aime toutes, ma fillette; vous êtes, à vous trois, l'adoré trésor qui me reste dans ma misère; mais c'est vrai, toi ma mignonne, ma fleur, toi, Jeanneton, qui dormais si malade sur mes genoux pendant la traversée, toi qui n'a plus ni ton père ni ta mère, je t'aime encore, si c'est possible, un peu mieux que les autres. Je ne sais pas si c'est une idée folle que j'avais, mais il me semblait, quand nous étions tous réunis, que les mauvaises nouvelles (et il en venait, mon Dieu!) ne me venaient jamais par toi. Je tremblais dès que je voyais une lettre dans la main de ma pauvre chère femme ou de Mme de Bussy. D'avance, je savais qu'il y avait là pour moi une mine de colères impuissantes, d'angoisses et de désespoirs... mais quand tu me montrais de loin, dans les allées du parc, un pli que joyeusement tu agitais, bien vrai, ce n'est pas une superstition, ma perle, j'étais sûr qu'un rayon allait luire dans ma nuit et qu'un souffle d'espérance, si faible qu'il fût, allait passer sur mon découragement. C'est toi qui me donnas le dernier message de Bussy qui m'annonçait le départ de l'_Atalante_, portant notre avenir, notre bonheur, notre vie. C'est encore toi qui me tendis le pli de notre ami de la C..., contenant la première nouvelle de la disgrâce de Godeheu... M'apportes-tu quelque chose, fillette chérie?
Ainsi parlent les enfants. Et c'était pitié d'entendre le désir irraisonné de l'enfance et ses puériles terreurs trembler sous les paroles de ce malheureux homme qui avait été si fort, si ferme, et qui avait jadis commandé de si haut.
--J'ai des lettres, répondit Mlle de Vandes après un court silence, car le serrement de son coeur arrêtait sa voix dans sa gorge.
--Sont-elles bonnes? Dis... dis vite! j'aime mieux ne recevoir qu'un coup.
--Celles dont je connais le contenu, répliqua encore la jeune fille, ne sont ni bonnes ni mauvaises.
--Il y en a donc que ma femme n'a pas ouvertes?
--Il y en a deux, oui.
--Pourquoi?
--Parce qu'elles portent toutes les deux sur l'enveloppe la même mention: _confidentiel_.
--Je n'ai rien de caché pour Jeanne, balbutia Dupleix, et Jeanne le sait bien...
Il avait baissé les yeux, et ses mains s'agitaient, mais il ne les ouvrait point, quoique Mlle de Vandes lui tendît un paquet de lettres parmi lesquelles il y en avait deux dont le cachet restait intact.