Le dernier chevalier

Chapter 4

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Du temps de Madeleine Homayras, il n'y avait encore d'attablés autour du gâteau de la France que les invités de Mme de Pompadour et les familiers du clan Choiseul. Cela suffisait amplement à l'enfance de l'art, et Madeleine n'en demandait pas davantage. À force d'entendre dicter son locataire, elle avait fini par comprendre ce mystérieux mécanisme, tout encombré de chocs, de frottements, de coudes inutiles, qui constituait le jeu de notre politique d'abandon et changeait les victoires en désastres. Je ne peux pas affirmer qu'elle eût pour ces crimes d'ignorance, de paresse, d'égoïsme et d'insouciance de bien énergiques réprobations, car elle pratiquait, en sa qualité d'aubergiste, la religion du «chacun pour soi», mais elle plaignait du moins, malgré elle, cette angoisse dont elle n'avait eu jusqu'alors aucune idée: le martyre de l'homme qui sert sa patrie seul, sans aide, envers et contre tous ceux que la patrie solde pour être officiellement desservie.

Elle voyait avec un étonnement profond la ligue de tous les petits intérêts, âpres et implacables, ameutés contre le grand intérêt français. Elle n'avait point voulu croire d'abord, tant cette maladie de notre pays lui semblait invraisemblable et impossible; mais l'évidence la saisissait, et du fond de sa chambre noire, elle faisait, à elle toute seule, la révolution de 89, trente ans par avance.

Et certes, elle ne se doutait guère que ce bruyant remue-ménage de la révolution, si profond en apparence, tuerait des hommes et bifferait des mots en quantité, mais laisserait subsister les choses. Elle n'était pas sorcière, la bonne Madeleine; elle ne pouvait pas voir de si loin les soldats de la grande république, victimes des marchands et des commis, aller le ventre vide et les pieds nus; elle ne pouvait deviner les fortunes scandaleuses des _fournisseurs_ de l'avenir, ni la multiplication extravagante des rouages administratifs, ni la _centralisation_, monstre obèse et aveugle, ni les orgies du brigandage munitionnaire, que Napoléon Ier devait arrêter un instant en écrasant quelques sangsues sous le talon de sa botte, mais qui allaient bientôt s'étaler au soleil insolemment, et grandir et s'épanouir jusqu'à cette énorme _fantasia_ marchande, carmagnole de tromperies, de frelatages, de concussions et de trahisons qui marqua nos récents malheurs d'un stigmate de honte, et sur laquelle la pudeur contemporaine a jeté son voile pour essayer au moins de dissimuler à l'histoire l'ignoble carnaval des usuriers ivres titubant dans le sang de la France égorgée!

Il ne s'agissait encore, au temps de Madeleine, que de nos colonies. Les vautours ne s'acharnaient que sur un de nos membres, coupé loin du coeur; mais il y avait dans la dictée de Dupleix des éclairs prophétiques; le patriotisme ardent de ce malheureux homme s'unissait à ses colères et déchirait toutes brumes au-devant de ses regards.

«Je demande pardon à Dieu, écrivait-il au roi, d'avoir combattu M. de la Bourdonnais: en le frappant, j'ai tiré sur mes propres troupes: j'entends sur celles de Votre Majesté. J'ignorais en ce temps-là qu'il eût reçu une dépêche de votre conseil, disant textuellement: «Ne gardez aucune conquête dans l'Inde.»

«Le premier dissentiment entre M. de la Bourdonnais et moi est venu de ce qu'il voulait rendre Madras, ce trésor inestimable, et que, moi, je voulais le garder à mon pays. Il ne faisait en cela qu'obéir à l'ordre de vos ministres, qui lui avaient écrit: «Ne gardez aucune conquête dans l'Inde!» Sire, le conseil d'Angleterre écrit à ses représentants: «Gardez toutes vos conquêtes dans l'Inde, et ajoutez-y celles des Français». Et l'Angleterre grandit toujours, toujours, et... que Dieu ait pitié de la France, Sire!

«Des calomniateurs ont prêté un mot à votre Majesté, qui aurait dit, selon eux: «Les choses dureront toujours bien autant que moi». Les choses vont vite, Sire. M. de la Bourdonnais est mort, voilà six ans déjà, ruiné, presque déshonoré; moi, je mourrai bientôt plus que ruiné, déshonoré tout à fait, si votre Majesté ne me rend pas enfin justice. Cela n'est rien: deux hommes à la mer, comme disent les matelots; mais je vois venir le déshonneur et la ruine de la France même.

«Sire, la Prusse ne nous aime pas, et elle est forte; les Anglais nous détestent, et ils sont forts; les philosophes, ennemis de la royauté, ne sont rien par eux-mêmes, mais ils ont pour soutiens vos parlements, votre noblesse, une partie même de votre clergé; ils vont devenir forts contre Dieu et contre vous. Une caste naît qui s'appelle la bourgeoisie et qui a de longues dents; un inconnu va naître qui s'appellera le peuple...

«Dieu, qui protège la France, nous avait donné l'Inde comme une grande richesse pour assouvir les appétits et une grande force pour les dompter. Nous avons répudié la richesse et rejeté la force loin de nous, comme si quelque fatalité nous enchaînait à notre pénurie et à notre faiblesse. Sire, ce n'est pas votre Majesté qui a voulu cela. Le roi est la France. En voulant cela, votre Majesté se serait frappée elle-même...»

Ceci est, à de très faibles différences près, le texte même de la fameuse _Supplique au Roi_ qui ne parvint jamais que jusqu'à l'antichambre de Mme de Pompadour. Dans son _mémoire_ à M. le duc de Choiseul, Dupleix disait:

«Nos malheurs dans les Indes étant principalement l'oeuvre des ministres qui ont tenu avant vous, monseigneur, les rênes de l'État, il m'est permis de les exposer ici avec liberté et franchise: rien de ce que contient cette requête ne s'appliquant à votre personne illustre et respectée.

«Il y avait dans ces lointaines contrées et dès le principe, deux pouvoirs en présence: celui de l'État, représenté par M. de la Bourdonnais, et celui de la Compagnie, qui avait mis ses intérêts entre mes mains; j'étais directeur général des comptoirs et gouverneur de Pondichéry. M. de la Bourdonnais portait le titre de gouverneur de Bourbon.

«Madras était tombé au pouvoir de nos armes, et je m'étais aussitôt enfermé avec mes cipayes dans cette splendide cité, coeur des possessions anglaises en deçà du Gange, plus grande que Paris, presque aussi peuplée et vingt fois plus riche, quand j'appris que M. le gouverneur de Bourbon, qui tenait la mer avec son escadre, traitait ouvertement de la reddition de la place avec l'ennemi deux fois battu et incapable de tout effort pour la reprendre. Ignorant qu'il avait reçu des ordres de la cour, je lui fis savoir que je me refusais à toute capitulation, et j'ordonnai d'arrêter l'embarquement de l'indemnité et du butin qui était déjà commencé, M. de la Bourdonnais me répondit qu'il allait canonner le fort Saint-Georges. Je ripostai par écrit: «Nos pièces sont chargées.»

«Ce fut mon unique tort, et M. de Bernis me donna raison, contre toute justice, je dois le dire, puisque le gouverneur de Bourbon avait obéi à des ordres formels. Je fus récompensé. Il paya son obéissance par la perte de sa charge, de sa liberté, de sa fortune, puis de sa vie. Son dernier soupir a été une malédiction contre moi qui l'aimais et qui l'admirais.

«Tel est le point de départ: un déni de justice qui me fut en somme favorable, mais que je devais cruellement expier. La Compagnie, enchérissant sur le ministre, m'envoya ses actions de grâces en se félicitant du «reflet qui lui venait de ma gloire», et à l'occasion du cordon de Saint-Louis que la bonté du roi me décernait, elle faisait frapper une médaille d'or en mon honneur à la Monnaie de Paris: _Duplex gloria Dupleix, decus duplex consilio et armis_, avec cet exergue: _Duplicavit magnitudinem patriæ_, et cette légende _Gallia nova et divitiore reperta_...

«En même temps, le général Braddock me faisait tenir, de la part du cabinet de Londres, l'offre d'un empire indépendant, reconnu par l'Angleterre, ou d'une vice-royauté héréditaire, à mon choix.

«Je répondis à Braddock: «Je suis Français», comme j'avais répondu à l'empereur du Mogol sollicitant la main de ma fille: «Ma fille épousera un Français», et je soumis au roi d'abord, ensuite à la Compagnie, le plan de mon grand projet, qui organisait, en effet, une nouvelle France dans l'Inde. Dois-je vous rappeler, monseigneur, l'enthousiasme universel qui accueillit ce projet à la fois si vaste et si simple?

«Mon pays n'a pas eu ce qu'il fallait de patience pour accomplir ce projet: ma pensée est tombée à terre, mais quelqu'un l'a ramassée. Le cabinet de Londres, qui ne laisse rien perdre, s'en est saisi, l'a traduite en anglais, mettant partout le mot Angleterre à la place du mot France, et à l'heure où je vous écris du fond de mon malheur, ma pensée, réalisée contre moi, c'est-à-dire contre vous, a fait déjà de l'Angleterre la reine de l'Inde, avant de la couronner reine du monde!...

«J'avais, en ce temps-là, deux aides qui consentaient à me servir par la fidèle affection qu'ils me portaient, mais qui avaient la taille d'être mes maîtres: Jeanne Dupleix, ma femme, à qui on a tant reproché de s'être laissé appeler la princesse Jeanne, et M. de Bussy-Castelnau, qui devait épouser notre chère fille: celui dont je disais dans mon rapport de 1752: «Rien n'est grand comme ce Bussy!» et ce n'était pas trop dire.

«Avec Bussy et ma glorieuse Jeanne, j'aurais conquis l'Inde en trois ans, de fond en comble, du nord au midi et de l'ouest à l'est, si je ne m'étais pas embarrassé d'obéir aux misérables instructions qui arrivaient de Versailles (avant, bien entendu, que vous eussiez pris, monseigneur, les rênes du pouvoir).

«Dans mon projet, l'Inde devait tirer tout de l'Inde, après les premiers frais et les premiers efforts nécessités par la mise en train du système. Avec moi, l'Inde avait son armée d'Indiens, sa flotte de navires indiens, ses revenus fournis par l'Inde. Était-ce là une utopie? Non, car l'Inde anglaise a suivi mon programme de point en point, et la voilà qui dévore les derniers restes d l'Inde française, malgré la suprême résistance de M. Lally: belle, mais inutile.

«Et cette résistance même, quel est son côté actif, puissant, presque miraculeux? D'où nous vint encore l'écho de ces dernières victoires imprévues, j'allais dire impossibles? Du Dekkan. Qui donc combat dans le Dekkan? Bussy. Avec quelles troupes? Avec les régiments cipayes, levés par moi; avec les Indiens francisés: avec les soldats créés par ma pensée!...

«Je n'ai pas de répugnance à l'avouer, ce que j'appelle ma pensée appartenait surtout à Jeanne, marquise Dupleix, ma femme. Elle avait sur moi cet immense avantage d'être née dans le pays, d'en savoir par coeur le fort et le faible et d'en posséder admirablement les divers idiomes. Bien plus, son esprit de créole, si délié, si actif sous son apparence indolente, son coup d'oeil perçant comme une divination, découvrait de loin et démêlait les fils d'araignée des intrigues orientales, qui vont sans cesse se brouillant, se cassant et se renouant. Elle voyait à l'avance se former et grossir ces tempêtes sans nuages dont l'explosion me surprenait toujours, même quand on me l'avait prédite.

«Là-bas, tout est en dehors de nos poids et de nos mesures: un grain de sable peut éclater comme un volcan; j'ai vu des inondations de sang qui noyaient des troupeaux d'hommes et des armées d'éléphants, produites par la piqûre d'une épine de rose. Jeanne savait jouer avec les vertus bizarres de ces peuples, avec leurs vices inouïs, avec leurs forces et leurs délicatesses sauvages et le raffinement de leurs barbaries; elle connaissait à fond leurs religions, leurs schismes, les monstrueuses ténèbres de leurs philosophies, les lueurs qui resplendissent tout à coup dans la nuit de leurs sciences; rien ne lui était étranger; elle se trouvait chez elle au milieu de ces extravagances magnifiques et baroques qui étonnent même les vieux colons; elle admettait tout, elle ne reculait devant rien, et, marchant d'un pas sûr dans les inextricables sentiers d'une politique subtile mais grossière, souriante mais féroce, allait tournant ou brisant toute résistance, éludant ou ruinant tout obstacle à son but passionnément visé: la fortune de la France!

«Malheureusement la France fermait son coeur et ses yeux; l'Angleterre seule était là pour nous regarder faire, de sorte que nous n'avons instruit que nos ennemis. Et rien qu'en nous imitant nos ennemis sont devenus nos maîtres.

«Il est vrai de dire que là-bas les deux pays sont représentés surtout par leurs marchands. C'est compagnie contre compagnie. Mais les marchands anglais voient loin et grand, tandis que les marchands français voient petit et court. Les uns ont la patience de la force, les autres sont comme les enfants qui, ayant mis un noyau en terre, reviennent le lendemain au jardin pour voir si leur cerisier, levé, poussé et fleuri dans la nuit, a déjà des cerises mûres.

«C'est une chance heureuse pour l'Angleterre que d'être menée par ses marchands, qui sont des hommes; chaque fois que la France se laissera conduire par les tiens, qui sont de vieux bambins, elle sera trahie ou vendue.

«Ce furent les marchands anglais qui inventèrent notre vainqueur Bob Clives, un tout jeune homme, enfoui dans l'obscurité des comptoirs de Bombay; ils devinèrent en lui le grand homme de guerre et le firent en deux mois de temps soldat, enseigne, capitaine, puis général[2]. Clives avait regardé attentivement le travail politique de Jeanne et le procédé stratégique de Bussy-Castelnau. Il imita l'un et l'autre, péniblement d'abord et sans résultat, mais loin de se décourager, il s'obstina, et la semence leva, et la moisson monta. Il y eut deux Indes. L'Inde alliée à l'Angleterre se rua contre l'Inde amie de la France. La grande guerre commença...»

Ici Dupleix débrouillait avec une lumineuse sûreté de mémoire l'écheveau des batailles, des révolutions, des égorgements, enroulé, noué, tordu et retordu autour des successions contestées du soud'habar du Dekkan et du fameux nabab du Carnatic. En quelques pages, il éclairait les fantastiques ténèbres de cette épopée où des héros aux noms sauvages, plus nombreux que ceux de l'Iliade et plus terribles, s'entrehachaient autour de l'éléphant blanc, monture du vieux Myrza-Jung, qui, à l'âge de cent-dix ans, mirait encore la balle de son mousquet, enguirlandé de perles et tout étincelant d'or, en plein coeur de ses ennemis, à cent yards de distance. Myrza combattait pour les Anglais; un biscaïen français le jeta mort en bas de sa tour d'ivoire; Murzapha-Jung, son rival, fut proclamé nabab du Carnatic, puis soud'habar du Dekkan, et le Grand Mogol, seigneur suzerain de l'Inde entière, fit acte de vasselage vis-à-vis de la compagnie française, qui se trouva ainsi reconnue comme étant la reine du roi des rois.

Triste reine, et qui ne demandait qu'à faire argent comptant des couronnes! Ces victoires n'augmentaient pas sensiblement le tant pour cent des actionnaires. Dans les bureaux de Paris, on accusa sourdement Dupleix de n'être pas un homme _pratique_. (Je n'oserais pas affirmer que ce mot anglais practical fût déjà importé chez nous, mais l'idée qu'il exprime est contemporaine de la naissance du premier marchand.) Le fonds social de la Compagnie, disait-on, n'était destiné à payer ni la gloire ni même la puissance de la France.

C'est vrai, à la rigueur, et ces gens-là n'avaient qu'un tort, c'était de ne pas comprendre que la gloire et la puissance de la France allaient tout naturellement, dans un temps donné, décupler leurs capitaux.

À la nouvelle du premier échec subi par Bussy, la jalousie et la malveillance générale, longtemps contenues, firent explosion. Un des administrateurs de la compagnie, M. Godeheu, obligé personnel de Dupleix, partit de Lorient en grand appareil. Il arriva à Pondichéry au moment où les affaires de la France, un instant en péril, semblaient prendre décidément une tournure favorable; mais il avait ses pouvoirs en règle, et il dit brutalement à son ancien patron: «Vous n'êtes plus rien ici, et je suis tout.»

À de certaines heures de sa vie, Dupleix vous aurait lancé ce Godeheu par la fenêtre comme on descend une botte de foin du grenier; c'eût été facile, et je suppose que ce Godeheu lui-même eût été plus contrarié que surpris d'une pareille exécution.

Mais Dupleix, qui avait terrassé le grand Myrza-Jung et pris au collet Mahé de la Bourdonnais, recula devant ce Godeheu.

Lui qui avait une armée superbe, une popularité sans égale, un prestige que rien ne peut dire; lui le mari de la princesse Jeanne, devant qui l'Inde entière était à genoux, le beau-père de Bussy, qui enchaînait la victoire; lui le fort, le soudain, l'audacieux, l'indomptable; lui Dupleix! écouta ce Godeheu sans mot dire et lui obéit docilement.

Aux observations de sa femme et de son gendre qui lui conseillaient la résistance, il répondit:

--Si je ne vais pas en France, le roi ne saura jamais ce qu'il a à perdre et à gagner ici.

On prétend que Jeanne Dupleix s'écria dans son étonnement irrité:

--Joseph! Joseph, mon mari, malheureux les lions qui perdent leurs griffes à vieillir! Ils meurent en cage!

Dupleix ne voulut entendre à rien. Il rêvait, pour son retour en France, des triomphes inouïs et se croyait certain d'obtenir les plus éclatantes réparations.

Et en effet, les événements, au premier abord, semblèrent lui donner raison. Lors de son arrivée, la curiosité publique, qu'il avait tant et si souvent émue, le fêta bruyamment. La foule se portait partout sur son passage et criait: «Vive Dupleix!» Il avait grand air, et sa figure épanouie faisait bien dans une ovation. Un noueur de cadogans fit fortune en inventant les bourses à la Dupleix. On porta des écharpes à la princesse Jeanne. La compagnie fut caricaturée, sifflée, bafouée et il n'y eut pas de gorges chaudes qu'on ne fît sur ce Godeheu.

Ce n'est pas tout: le roi eut fantaisie de voir ce «bon M. Dupleix,» comme il voulait bien l'appeler. Le roi était charmant, quand il n'avait pas ses «langueurs noires». Il dit à ce bon M. Dupleix les choses les plus aimables et lui demanda obligeamment des détails sur les moeurs des éléphants. Mme Pompadour alla plus loin, elle accepta de lui diverses curiosités de prix et le tâta sur la question de savoir s'il y avait aussi des tabourets _d'honneur_ à la cour du Grand Mogol.

En cas de destitution, elle n'aurait peut-être pas dédaigné une place de Grande Mogolesse.

Enfin, M. le contrôleur général Hérault de Séchelles, qui donnait son nom à des îles et qui inventait tous les matins un petit impôt avant son déjeuner, le reçut si bien, mais si bien, que Dupleix lui fit cadeau d'un diamant brut de dix mille écus. En rentrant, ce jour-là, il dit à Mme Dupleix, qui ne partageait pas du tout ses illusions: «La France est à nous, qu'avons-nous à faire de l'Inde?»

Le lendemain, les gazetiers, racontant l'histoire du diamant brut, citaient le mot du contrôleur général qui avait dit, une fois les talons de Dupleix tournés: «C'est un malotru, il a fait l'économie de la taille!»

Le surlendemain, on s'aperçut qu'il y avait des rides au coin des yeux de la princesse Jeanne. Un mauvais plaisant la baptisa _Princesse Olive_, à cause de son teint, qui avait reçu de trop près les baisers du soleil, au temps où elle travaillait pour nous sous l'ardent ciel de Golconde. À l'Opéra, je ne sais qui fit courir le bruit que ses diamants étaient faux. Et tout à coup, toutes les personnes qui s'y connaissaient un peu trouvèrent qu'en définitive le héros Dupleix, avec sa grosse figure réjouie, avait l'air d'un tabellion de village.

Godeheu était vengé. Au bout d'un mois, Dupleix gisait à cent pieds sous terre.

[Note 2: Puis gouverneur du Bengale, puis pair d'Angleterre pour le royaume d'Irlande. Mais les marchands, quoi qu'en pût dire Dupleix, sont les mêmes partout. Ceux d'Angleterre se conduisirent plus tard vis-à-vis de Clives comme ceux de France à l'égard de Dupleix. Robert Clives, écrasé sous l'ingratitude publique, se donna la mort en 1774.]

VI

JEANNETON

Nous en aurions fini avec le mémoire adressé à M. de Choiseul par Joseph Dupleix si nous ne trouvions dans les dernières pages de sa dictée des détails concernant sa vie intime à Klostercamp, et aussi quelques paroles jetant à l'avance une triste lumière sur le tragique et muet tableau que Madeleine et l'inspecteur Marais contemplaient avec tant de surprise à travers l'oeil de police de l'auberge des Trois-Marchands.

Le dernier paragraphe du mémoire était ainsi conçu: «Il m'est arrivé, Monseigneur, de parler avec mépris et dureté des malheureux qui, portant sur eux-mêmes une main criminelle, cherchent dans le suprême sommeil un remède à d'intolérables souffrances. Je n'ai point modifié, au fond de ma misère, le jugement que je portais aux jours de mon bonheur. Se donner la mort est le crime de la faiblesse. Mais, tout en condamnant, j'ai le coeur plein d'une ardente pitié; car je sens par moi-même que la force des hommes courageux a des bornes. Il vient une heure où le coeur s'affaisse et où la pensée s'égare. Nul n'est à l'abri du vertige... Jamais je ne me frapperai moi-même, Monsieur le duc, du moins tant que ma tête sera saine. Si donc il arrivait qu'on trouvât mon corps mort dans mon taudis, et que je fusse accusé par ma propre main, tenant encore l'arme sanglante, c'est que la folie m'aurait pris.--Or, mon testament est fait et déposé. Le monde saurait les noms de ceux qui devraient être responsables de ce meurtre, et l'histoire dirait avec certitude: «Joseph Dupleix n'est pas coupable de sa propre mort. On lui a broyé la tête et le coeur: Joseph Dupleix a été assassiné par ceux qui l'ont rendu fou».

Ceci n'avait pas été écrit par le chevalier Nicolas. C'était la main de Dupleix lui-même qui avait tracé ces lignes, et, par conséquent, Madeleine Homayras n'en pouvait avoir connaissance.

Auparavant, se trouvait le récit des suprêmes efforts de Bussy-Castelnau dans le Dekkan et le détail des mille entraves que le nouveau directeur Godeheu avait mises à la liquidation des affaires privées de Jeanne Dupleix dans le gouvernement de Pondichéry, où elle possédait plusieurs factoreries. L'action judiciaire au moyen de laquelle la compagnie des Indes repoussait les réclamations de son ancien chef était aussi exposée, et la frivolité décevante des arguments qui en formaient la base ressortait avec une telle vigueur, qu'on se demandait, en écoutant cette éloquente et courte plaidoirie, comment il s'était trouvé des hommes pour mettre en avant ces effrontées fadaises et des juges pour y donner attention.

Remarquez que c'était l'heure des mémoires. Les mémoires commençaient à parler haut; ils étaient attentivement écoutés, non pas toujours par ceux qui les devaient lire, mais par le public curieux. Parmi les juges de Dupleix se trouvait peut-être ce conseiller Goëzman que l'immortelle dialectique déployée par Beaumarchais dans ses mémoires et sa malice impitoyable devaient clouer déshonoré et mort à la porte du parlement Maupeou.

«J'ai voulu établir devant vous, Monseigneur, disait Dupleix en achevant l'exposé de son procès, ce fait: que j'ai payé mon dévouement par la perte de ma fortune et qu'on cherche à m'enlever l'honneur par surcroît. Me laissera-t-on la vie? J'en doute: ce serait contre toutes les règles de l'ingratitude humaine.