Le dernier chevalier

Chapter 2

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Il savait le chemin, car il passa le premier. La porte donnait accès sur un couloir étroit et assez long, à l'extrémité duquel s'ouvrait une toute petite chambre qui prenait jour sur le corridor. La veuve et l'inspecteur y entrèrent sans bruit, et le carreau dormant qui laissait passer un peu de lumière fut aveuglé à l'aide d'un rideau dont la chute suffit à produire une complète obscurité.

Dans cette nuit, on entendit un bruit à peine perceptible et pareil au grinchement d'un guichet qui s'ouvre.

Aussitôt une lueur vague apparut, désignant dans la muraille, à quatre pieds du sol, un disque qui avait à peu près le diamètre et l'apparence d'une écumoire, percée d'une multitude de trous brillants.

C'était l'_oeil_ de Madeleine Homayras qui venait de s'ouvrir.

À trois pas, cela faisait l'effet d'une petite lune luisant discrètement dans le noir. M. Marais s'en approcha sur la pointe du pied, gaiement et souriant d'avance au succès de sa chasse; mais à peine son regard eût-il passé au travers du tamis, qu'il se rejeta en arrière avec effroi, balbutiant d'une voix altérée:

--Venez donc ici, ma commère! Je vois trente-six chandelles, moi! on dirait qu'ils ont fait la fin au bonhomme!

La veuve, qui était restée auprès de la porte, ne fit qu'un saut jusqu'à la muraille, pendant que ce cri s'étouffait dans sa gorge:

--M. le gouverneur assassiné! chez moi! aux Trois-Marchands! ce serait pour en perdre la tête!

Elle repoussa l'inspecteur stupéfait, qui tremblait vraiment, pour tout de bon, et regarda à son tour dans la chambre voisine.

III

L'OEIL DE POLICE

La chose appelée _oeil de police_ par les gens du métier et aussi _regard_, n'est pas du tout une invention moderne On en trouve des traces assez nombreuses dans l'antiquité, où l'espionnage se pratiquait honorablement aussi bien dans les monarchies que dans les républiques. En fait d'ombrageuses défiances, pourtant, les républiques ont généralement remporté les premiers prix.

À Sparte, c'étaient de simples trous, à cause de l'austérité qui régnait dans cette patrie du vice rogue et tout hérissé de stoïque vanité. Ils y servaient surtout à surveiller les études des jeunes voleurs exercés aux frais de l'État. Les vénérables docteurs ès filouterie, lumière de l'université lacédémonienne, éprouvaient ainsi la capacité des aspirants au baccalauréat, distribuant des diplômes aux mains les mieux crochues et notant d'infamie les paresseux que la puberté avait surpris ne sachant pas encore dégonfler les poches de leurs concitoyens.

À Syracuse, au contraire, c'étaient de magnifiques palais où la science architecturale déployait toutes ses ressources pour allonger la vue des observateurs, en multipliant la puissance de leur ouïe. L'_oeil_ de Denys l'ancien, qu'il appelait son oreille, est resté illustre. Il avait la forme d'un lit. Grâce aux merveilleux efforts de la science, déjà maîtresse de l'optique et de l'acoustique, quiconque s'étendait sur ce lit entendait tout ce qu'on disait, voyait tout ce qu'on faisait dans la superbe Ortygie.

Au moyen-âge, il y avait la république de Venise dont chaque maison avait cent yeux comme Argus, et le plus grand de nos poètes nous a appris qu'à Padoue, autre république, «on marchait _dans_ les murs.» Ceci est le comble. Rien ne peut être rêvé de plus parfait pour l'observation que ces chemins de ronde pratiqués dans l'épaisseur des murailles; aussi j'ai presque honte d'en revenir à la pauvre écumoire de Madeleine Homayras.

C'était l'enfance ou plutôt la décadence complète de l'art. Aucune république ancienne ou moderne n'aurait voulu de cette misérable installation, mise en usage dans les hôtelleries de Paris, selon Peuchet, durant les premiers troubles de la Fronde et dont M. d'Argenson avait multiplié les spécimens. Peuchet en donne la description dans ses mémoires, B. Saint-Edme aussi, et lors de la démolition du quartier sordide où les magasins du Louvre étalent maintenant leurs magnificences, tout Paris vint en procession visiter l'_oeil de police_ du cabaret-garni du Cygne de la Croix, situé rue Pierre-Lescot, derrière le Château d'eau du Palais-Royal.

Quelle que fût sa forme ou sa dimension, tout _oeil de police_ était construit d'après ce principe, qu'étant donné deux pièces contiguës, l'une sombre et l'autre éclairée, l'intérieur de la première échappe à la vue de la seconde, tandis que tout regard partant de la première est maître des moindres détails de sa voisine.

La contiguïté des deux pièces n'est même pas indispensable, quand on se sert de miroirs obliques; mais à l'ordinaire, dans les auberges, on n'y mettait point tant de façons, et l'_oeil_ de la rue Pierre-Lescot, que j'ai vu et touché, consistait tout uniment en un trou carré, masqué, du côté de la chambre obscure, par une planchette, peinte ou plutôt souillée dans le ton exact de la muraille.

Immédiatement au-dessus de la planchette du côté de la chambre éclairée, se trouvait un rayon de sapin, soutenu par deux consoles du même bois; le tout, vieux et vermoulu, encadrait et dissimulait très-suffisamment le _regard_ à travers lequel, malgré la poussière accumulée, on voyait comme s'il n'y eût pas eu de cloison.

Il en était ainsi dans la chambre noire de la veuve Homayras. Son _écumoire_, placée là peut-être en d'autres temps, dans un but d'espionnage politique, ne servait plus qu'à la cueillette des nouvelles à la main; et encore fallait-il que ce bon M. Marais fût bien au dépourvu pour venir chercher ses prétentaines dans un quartier si démodé.

Son flair de limier ne l'avait pas trompé tout à fait: il y avait bien là une aventure; mais, au lieu d'une comédie à l'eau de rose, il tombait au plein d'un gros drame où il y avait des larmes et du sang.

Voici, en effet ce qu'il vit, et ce que vit Madeleine, inquiète à juste titre pour la bonne renommée de son garni:

Au milieu de la chambre voisine, éclairée par deux bougies et où brillait en outre un feu ardent qui remplissait la cheminée, se trouvait une table, couverte de papiers en désordre. Par-dessus les papiers, une carte géographique de très grandes dimensions, dessinée et coloriée à la main, était étendue. Elle couvrait presque tout le carré de la table et se déroulait jusqu'à terre, de sorte que l'un de ses angles disparaissait sous le corps d'un homme de 60 ans à peu près, tout sanglant et gisant sur le carreau entre le foyer et la table.

Elle était enluminée si violemment, cette carte, et tracée en traits si distincts, que le regard de Marais et aussi celui de la veuve allaient à elle, bon gré, mal gré, en dépit du cadavre taché de rouge qui en froissait un des coins. Et, tout en restant fascinés par le tragique spectacle inopinément offert à leurs yeux, ils étaient contraints de lire ces mots, tranchants comme si on les eût écrits avec du feu liquide: _Carte des conquêtes de la France_... et ce nom, qui flamboyait autour d'une tache pourpre, en forme d'étoile: MADRAS.

L'homme ne bougeait plus. Il était couché sur le dos, les jambes écartées, la tête renversée dans la forêt de ses cheveux touffus et grisonnants; mais, loin d'avoir la pâleur de la mort, sa figure, frappée à revers par les chauds reflets du foyer, semblait écarlate. L'immobilité suprême avait évidemment saisi ses traits dans les contractions d'une puissante colère. Ils étaient beaux, énergiques surtout, malgré les sillons convulsifs, creusés autour de la bouche par un courroux terrible ou une poignante douleur.

Auprès de lui, un couteau, tout mouillé de rouge, jouait avec la flamme de l'âtre comme un long rubis affilé que la langue du feu aurait léché. Au-delà du couteau, une main, si crûment blanche qu'on l'eût dite taillée dans l'albâtre, se tendait immobile, mais crispée et souillée d'une large maculature de sang, vers l'arme qu'elle touchait presque.

Cette main, merveilleusement belle, tenait, par un bras demi-nu et de proportions exquises, au buste gracieux d'une jeune fille, vêtue de noir et bien plus pâle que le prétendu mort. L'inspecteur et la veuve n'avaient pas de peine à la reconnaître pour celle qui était venue, tout à l'heure, demander M. Joseph. À la vérité, ils n'avaient point vu alors son visage, mais le costume et la tournure suffisaient à lever tous les doutes.

Vous vous souvenez que M. Marais, comme un poète qu'il était (tous les policiers le sont un peu), avait dit que la beauté de cette jeune fille perçait son voile. Le fait est que cette beauté éblouissait. Il y avait un rayonnement extraordinaire dans la blancheur lactée de son teint, contrastant avec la soie riche et lourde de ses admirables cheveux noirs. Le type oriental éclatait en elle dans toute sa splendeur et quoique la frange recourbée de ses cils, brillantés par les larmes, mît dans l'ombre le regard de ses longs yeux, on devinait, on voyait presque l'éclair profond qui venait de s'éteindre dans le jais azuré de sa prunelle.

Elle avait un front d'enfant, mais de reine, tout radieux de virginal despotisme, sur lequel la nuit même de l'angoisse qui l'avait terrassée aujourd'hui ne pouvait éteindre la lumière des joies d'hier. Ainsi reste aux tempes de ceux que la foudre précipita du trône cette trace, blessure ou auréole, qui inspire un religieux amour aux âmes généreuses et d'où naît ce sentiment, qui fait rire notre siècle: la dévotion au malheur.

Son âge paraissait être vingt ans: vingt ans de sourires, noyés dans une heure de mortelle souffrance, et, je vous le dis, cela parlait: le bonheur passé aussi bien que le malheur présent. Sur ses lèvres décolorées, une fraîcheur s'obstinait, reflet vague et doux, parfum et caresse. Jamais celui qui l'aimait n'avait pu l'admirer plus belle, car la fleur est surtout fleur quand elle se penche...

Elle gisait, elle aussi, renversée: selon l'apparence, elle avait dû tomber de son haut. Sa tête, qui avait une légère plaie, d'où sortait une gouttelette de sang, s'appuyait contre le sol, et ses longs cheveux ruisselaient jusqu'à baigner le flanc du vieillard.

Il y avait un troisième personnage qu'on voyait de profil et qui était agenouillé entre eux deux. C'était un jeune homme portant le costume militaire et les insignes d'officier: celui-là même dont Madeleine avait dit qu'il avait l'air d'un roi.

Ce n'était qu'une façon de parler, car les rois, au XVIIIe siècle, ne portaient guère sous leur perruque poudrée le caractère de mâle vigueur qui distinguait notre beau soldat. Louis XV, à la vérité, avait été un superbe roi de cire, mais il ne restait rien de lui: toute sa vie, le grand Frédéric avait été «laid comme un pou», selon l'expression trop précise du marquis d'Argens; les rois d'Angleterre ne comptaient déjà plus: têtes grosses et rouges d'employés bien payés; les rois d'Espagne, joues bilieuses et creuses, ressemblaient tous à d'ambulantes coliques, et Marie-Thérèse, le seul beau roi de l'époque, avait des jupes.

Il aurait fallu remonter jusqu'à Henri IV pour trouver un porte-couronne à la mine gaillarde, vaillante et encore, ce vrai Français et ce vrai roi, dernière idole des peuples, qui battait si dur et qui riait si bien, était venu au monde, dit-on, avec la barbe grise.

Si donc _M. Nicolas_, puisque tel était le nom du jeune officier, avait l'air d'un roi, au dire de Madeleine, c'est tout bonnement que Madeleine, sans trop le vouloir ni le savoir, rendait hommage à la royauté: pour elle, la vigoureuse jeunesse de ce soldat épandait le prestige de sérénité, de vaillance, de bonté qu'on cherche si souvent en vain chez les rois, et que les esprits simples, les femmes, les enfants, dans ces temps où il y avait encore des rois, prêtaient naturellement aux rois jusqu'à preuve du contraire.

Notre jeune officier appuyait une de ses mains contre la poitrine de M. Joseph, à la place du coeur; mais en même temps, il se penchait vers la jeune fille, et tout en lui disait que son esprit, sa pensée, son âme, inclinaient là irrésistiblement.

Dans ce qu'on voyait de ses traits, dans le langage muet de tout son être, il y avait une profonde désolation qui pouvait se traduire et se partager ainsi: dévouement, respect et compassion pour le vieillard, amour sans bornes pour la noble et gracieuse enfant que la vie semblait avoir abandonnée.

Que s'était-il passé en ce lieu, entre ces trois personnages groupés ainsi comme au cinquième acte d'une tragédie? Madeleine, dans le premier moment de son effroi, venait de s'échapper à appeler le vieux Joseph «M. le gouverneur».

Gouverneur de quoi?

Malgré les excellents rapports établis entre elle et l'inspecteur de police, vous vous doutez bien que Madeleine n'avait pas, pour lui, retourné le fond de son sac.

Ce qu'elle avait caché, nous allons vous le dire.

IV

JEANNE, JEANNETTE ET JEANNETON

Certain soir de novembre, environ deux semaines en çà, un carrosse de louage s'était arrêté dans la rue Tiquetonne, à la porte des Trois-Marchands. M. Joseph en descendit, malade et ayant peine à se soutenir. Il avait avec lui un vieux domestique au teint cuivré, qui ne parlait pas bien le français et qui portait un singulier costume dont la principale pièce consistait en un châle-cachemire, drapé sur une chemise de laine et cachant la ceinture d'un large pantalon de toile indienne.

Ce valet avait nom Saëb et se nourrissait de riz cuit à l'eau, qu'il assaisonnait lui-même avec une poudre très violemment aromatique qui ressemblait à du poivre blanc. Son maître vivait de l'air du temps, ne recevait jamais personne et sortait régulièrement après la brune tombée, pour rentrer fort tard dans la nuit.

Une fois, la valetaille de l'auberge ramassa un chiffon tombé de la poche de M. Joseph; c'était un fragment de lettre, commençant par ces mots: «Monsieur le gouverneur...» On en fit des gorges chaudes à la cuisine, et le nom de M. le gouverneur lui resta.

Au bout de huit jours, Saëb s'en alla et ne revint plus.

Le lendemain, M. Nicolas se présenta. Saëb n'était plus là pour monter la garde à la porte de son maître. M. Nicolas, le beau capitaine, s'adressa à une servante qui ne résista point à sa grande mine ni surtout au louis d'or qui lui fut mis dans la main. Madeleine gronda la servante, mais elle courut s'installer dans sa chambre noire pour voir au moins comment «M. le gouverneur» allait recevoir l'intrus.

Ce n'était peut-être pas la première fois que Madeleine ouvrait son _oeil_, mais jusqu'alors elle avait vu peu de chose et n'avait rien entendu, sinon les plaintes du malade et le baragouin de Saëb, qui n'avait pas l'air d'un domestique commode. Ce jour-là, sa curiosité fit une ample récolte.

M. Joseph était couché tout habillé sur son lit, la tête tournée vers la ruelle. Au bruit que fit le nouvel arrivant en entrant, il ne se retourna point, mais il dit avec une colère dolente:

--Ne pourra-t-on me laisser mourir en repos?

--Non certes, M. le marquis, répondit le jeune officier; je vous engage ma parole qu'on ne vous laissera pas mourir!

Le bonhomme Joseph était donc non seulement gouverneur, mais encore marquis.

Il se retourna vivement. Il avait sans doute reconnu la voix qui parlait. Jamais Madeleine ne l'aurait cru capable de sauter hors de sa couche aussi lestement qu'il le fit. Ce fut un bond de jeune homme, il se trouva sur ses pieds, la tête haute, les bras tendus avec un bon sourire aux lèvres, pour dire presque gaiement:

--Tiens! c'est toi, chevalier! Bonjour.

De sorte que Madeleine Homayras sut encore, dès ce premier moment, que M. Nicolas était un chevalier.

Il se jeta dans les bras de M. Joseph, et tous deux échangèrent une cordiale embrassade. Vous eussiez dit un père et un fils qui se retrouvent après une longue séparation. Le bonhomme disait, et il avait des larmes plein les yeux:

--Ah! garçon! garçon! que je suis content de te revoir! Saëb m'a planté là! c'est un coquin, comme tous les Bengalis; j'étais tout seul, dans cette auberge, et les Anglais ont des centaines d'émissaires à Paris, qui me cherchent pour m'assassiner!

--Eh bien! répliqua gaillardement Nicolas, ils n'ont qu'à essayer, ils trouveront à qui parler, me voici!

--C'est vrai, garçon, te voilà! Embrasse encore et serre-moi comme il faut; il me semble que tu me redonnes de la jeunesse et de la vie.

--Bon et cher ami! murmura le beau soldat, qui faisait de son mieux pour ne pas montrer toute son émotion. Je voudrais, en effet, vous donner ma vie et ma jeunesse.

--Comment va Jeanne? demanda tout à coup le bonhomme.

--Mme la marquise, répondit Nicolas, est fort inquiète et très mécontente.

--Mécontente, garçon? Mécontente! ne dirait-on pas que je suis un écolier et que je buissonne? _By Jove!_ c'est là le vrai malheur! L'histoire dira de ma femme et de moi que j'avais des jupons pour ne pas aller jambes nues, parce qu'elle portait les culottes!

Il essaya de rire; mais un tremblement le prit, pendant que sa face, très colorée, devenait pâle tout à coup.

--Bon! dit Nicolas, au lieu de s'attendrir à ces signes de détresse, voilà nos diables de nerfs qui arrivent! Vous m'avez raconté que votre médecin ordinaire, là-bas, le docteur Siddons, vous accusait d'être nerveux comme un tigre...

--Comme un chat, chevalier, plutôt! comme un pauvre matou! Les tigres sont plus forts que les lions, et moi, je ne tiens pas sur mes jambes. J'ai été tigre, c'est vrai, j'ai été lion... Que Dieu juge ceux qui m'ont réduit à l'état où je suis!... Ah! ah! chevalier, nous étions trop grands! Il ne faut monter si haut que cela. Dans les forêts où règne la loi de nature, les arbres géants étouffent le petit bois, et n'est-ce pas justice? mais dans le monde, c'est le petit bois qui attaque les géants par le pied; ce sont les broussailles qui mangent les futaies, et les héros disparaissent submergés par le flot des lâches, des impuissants et des jaloux. Ils appellent cela l'égalité, les droits de l'homme, la philosophie, et, pendant qu'ils travaillent, comme Tarquin, à couper toute tête qui dépasse le niveau, Tarquin, tombé en enfance, tend son propre cou à la faucille. Tout s'abaisse, tout diminue, tout sommeille, tout meurt. Je ne connais plus rien de vivant, sinon cette conspiration aveugle, mais immense, où les petits et les grands, les peuples et les rois, les nobles, les magistrats, les pamphlétaires et les ministres, les ignorants et les savants complotent ensemble à leur insu la culbute de l'humanité.. Comment va Jeannette?

--Mme de Bussy, répliqua le chevalier, attend des lettres du général qui combat vaillamment dans le Dekkan, mais qui souffre de la mauvaise volonté croissante de M. de Lally.

--Un brave, pourtant, ce Lally, murmura M. Joseph, qui brusquement se mit à parcourir la chambre à grands pas. Mme de Pompadour l'a trié entre mille pour ruiner l'Inde! Un brave! un très brave! ignorance complète du pays et des moeurs, orgueil repoussant, entêtement idiot! Brave, brave, brave, mais étroit, mais ombrageux, mais jaloux, mais inflexible... Si ce gros duc, M. de Choiseul, avait voulu, sans flotte, sans argent, sans soldats réguliers, il aurait gardé l'Inde à la France, rien qu'en nommant notre Bussy vice-roi!

M. Joseph s'arrêta devant le chevalier, qui l'écoutait avec déférence et qui dit:

--M. de Bussy supporte l'effort des Anglais depuis trois ans d'une façon héroïque, et tout homme de guerre doit avouer que sa résistance tient du miracle, mais...

--Mais quoi? demanda le vieillard, qui rougit de colère: vas-tu abandonner mon gendre, toi aussi?

--Non, répliqua le chevalier; je voulais dire seulement que M. de Bussy n'est qu'un soldat: un bras fort, un coeur intrépide, digne en tout d'être le gendre et le serviteur de Joseph Dupleix qui est la tête, et il n'y a pas d'autre vice-roi possible pour l'Inde que Joseph Dupleix en personne!

Les yeux du bonhomme brillèrent et il sembla à Madeleine qu'elle ne l'avait jamais vu avant ce moment-là. Il se redressa si haut que son front dépassait celui de M. Nicolas, qui avait pourtant belle taille.

--Ah! pensa Madeleine, est-ce que ce serait vraiment lui?

Et elle ajouta en elle-même:

--Si on pouvait mettre dans les gazettes qu'il est aux Trois-Marchands et qu'on peut l'y voir pour dix sous, je gagnerais du coup de belles rentes!

En ce moment, le bonhomme pirouettait sur ses talons et levait les épaules en riant avec bruit.

--Vice-roi, répéta-t-il. _By Jove!_ garçon, tu nous la bailles belle! J'ai donné à la France un pays grand comme toute l'Europe, et tu veux qu'on me récompense! Tu es fou! Ce que le roi me doit ne tiendrait pas, en écus de six livres, dans cette maison, qui est large et longue pourtant, et tu ne veux pas que ce petit Choiseul qui ruine le roi soit mon persécuteur!... Mais quand même cette sangsue de Pompadour mettrait en gage ses pierreries volées, on ne pourrait pas me payer, garçon! Aussi les Anglais ne me détestent pas moitié si bien que nos soubrettes marquisées et nos frontins de cour. Bussy, et moi, moi et Bussy nous avons eu cette imagination extravagante de servir, d'agrandir, d'enrichir notre patrie, au siècle de M. de Richelieu, au siècle de M. d'Aiguillon, au siècle de l'abbé Terray, au siècle de ses six sultanes, des douze cents philosophes et des deux mille quatre cents Choiseul! Il fallait travailler pour l'Autriche, les Choisillons m'auraient comblé; il fallait travailler pour la Russie ou pour la Prusse, les philosophes m'auraient doré tout vif! mais pour la France! fi donc!... Écoute! la France est comme le Grand Turc; elle a toujours son sérail de coquines avec des eunuques autour; elle étrangle ceux qui combattent loyalement pour elle: cela l'amuse... Et le jour viendra où quelqu'un de ses domestiques, moins bête que les autres, au lieu de se laisser étrangler par elle, l'étranglera. Et devant celui-là, si elle n'en meurt pas, la France s'aplatira... Je ne le verrai pas, je suis trop vieux et trop étranglé moi-même; mais toi, si tu vis seulement jusqu'à cinquante ans, tu assisteras à tout ce carnaval que la botte d'un caporal terminera en écrasant la nuque de la France! Et, par Jupiter! comment disent les Anglais, ce sera bien fait! Vive ce caporal... jusqu'à ce qu'il soit broyé lui-même! Écoute encore: j'ai péché! C'est ma faute, c'est ma faute, c'est ma très grande faute! J'aurais dû servir la France malgré elle! Est-ce qu'il est permis de céder, quand on est homme, aux caprices des petits enfants ou aux défaillances des vieillards? J'étais le maître, il fallait agir en maître; ma femme le voulait, ma femme dont le petit doigt est plus grand que toute ma misérable personne. Ma femme tenait dans sa main cette vaste et opulente contrée, l'Inde, qu'elle avait charmée. J'ai vu ma femme, cette héroïne, ou plutôt ce héros, cet homme d'État, ce diplomate, je l'ai vue portée en triomphe par tout un peuple sur un trône d'or, un vrai trône de vrai or, pendant que des milliers et des milliers d'adorateurs s'agenouillaient sur son passage, en criant: «Vive la déesse Jeanne!» Ce n'était pas tout à fait déesse qu'ils disaient dans leur langue d'Orient, mais c'était bien plus que princesse, et ma bien-aimée Jeanne souriait, vivante statue de la France, le front étoilé de saphir; belle, oh! belle comme la Patrie victorieuse, pendant que ses jeunes esclaves agitaient autour d'elle l'air embaumé du pays des roses avec leurs grands éventails tout ruisselants de perles fines, et que le féerique soleil de Mysore allumait les plis de son écharpe, semée de diamants, comme la gloire des étoiles resplendit au ciel... Comment va notre petite Jeanneton?