Le dernier chevalier

Chapter 13

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À cet instant même, le chevalier d'Assas arrivait au pied du chêne mort et s'arrêtait, après avoir constaté la disparition du guide.

Jeanne de Vandes, qui abordait la loge du côté opposé à la clairière, vit avec étonnement une lueur briller derrière les châssis désemparés de la masure. Il y avait là un hôte nouveau, qui remplaçait les anciens maîtres décédés.

Ce ne fut pas pour jeter un regard curieux à l'intérieur de la loge que Jeanne s'en approcha. C'était son chemin. Quand elle passa tout contre le châssis elle distingua un homme portant le riche costume d'officier général prussien, assis sur le billot de Fritz, auprès de l'établi de Fritz, où était une lampe allumée. L'or qui chamarrait les habits de cet homme, contrastait d'une façon étrange avec la désolation de la misérable ruine.

Il semblait attendre.

Et en effet, au moment même où Jeanne regardait, un autre homme arriva par le derrière de la loge, c'est-à-dire du côté de la clairière: un paysan hessois, grand, long, voûté, dont l'étroit visage de juif disparaissait presque entre deux forêts de cheveux et de barbe.

--Est-ce fait? demanda l'officier général en allemand.

--C'est fait, répondit le Hessois; j'ai bien gagné mon salaire.

Jeanne ne savait point ce dont il s'agissait; elle passa, et comme elle tournait la masure, un bruit d'argent remué vint jusqu'à son oreille.

C'était le prix du sang.

Le reste fut rapide, vague, terrible comme la mystérieuse horreur des rêves.

Jeanne entra sous bois, et trouva au bout de quelques pas l'espace vide où était la souche. Elle s'y arrêta, comme si c'eût été vraiment là le terme de sa course, et s'assit sur le tronc coupé.

Mais elle se releva aussitôt, parce qu'une voix sifflante, partant elle ne savait d'où, vint à son oreille. Cette voix chuchotait avec l'accent allemand ces mots que nous avons déjà entendus: «Un seul mouvement, et tu es mort.»

Jeanne ne savait ni qui parlait ni à qui l'on parlait.

En même temps, le grand murmure du lointain arriva: fantassins en marche, cavaliers dont le galop crépitait sur les pierres, lourds canons qui labouraient les routes.

Et la voix des traînards français monta, disant: «C'est l'armée!»

Et tout redevint muet dans la clairière, que Jeanne croyait entendre respirer.

Et après un temps, le temps de grand recueillement, pris par Nicolas d'Assas pour rassembler tout ce que Dieu lui devait encore de vie dans un effort unique et sublime, Jeanne entendit ce cri puissant et beau comme la voix même de la France, le cri de Samson, le cri du dernier chevalier qui allait précipiter la voûte du ciel sur les philistins allemands.

--C'est lui! fit-elle en retenant à deux mains son coeur qui s'élançait hors de sa poitrine, lui qui meurt! et C'EST LA! Mon Dieu, prenez nos âmes...

Il y eut le bruit sourd et lâche des baïonnettes entrant dans la chair. Jeanne tomba assassinée par ces blessures qui lui déchiraient le coeur à travers le corps du chevalier d'Assas.

Comme l'avait dit M. de Soleyrac, le Hessois avait gagné son argent des deux côtés. Mais la voix de d'Assas mourant fit éclater la foudre de toutes parts à la fois. Ce ne fut pas seulement Auvergne qui vint à son appel, ce fut la France.

La forêt s'embrasa au feu de la mousqueterie, le canon parla, sonnant le glas qu'il fallait pour ces illustres funérailles, et l'embuscade allemande laissa, deux lieues durant, depuis le Cloître jusqu'à Burick, la sanglante traînée de ses cadavres.

Cela s'appelle la bataille de Klostercamp. Le siège de Wesel fut levé, et Ferdinand de Brunswick fit retraite au delà du Rhin.

On dit que les restes mutilés du dernier chevalier, portés hors de la mêlée qui s'était engagée d'abord furieusement dans la clairière, au pied du chêne où il était tombé, furent réfugiés sous bois, au delà des premiers arbres.

Nous savons qu'en ce lieu gisait d'avance un autre corps admirablement beau sous ses voiles blancs, et qu'aucune tache de sang ne souillait, celui-là, car Jeanne de Vandes avait été frappée en dedans de son corps et pour ainsi dire dans son âme.

Pour d'Assas, toutes les blessures qui saignent, pour Jeanne, cette autre blessure unique et plus profonde qui va chercher, pour la tarir, la source même de la vie.

On dit que des secours inutiles arrivèrent du Cloître et que des flambeaux s'allumèrent, éclairant un vieillard et deux femmes, qui s'agenouillèrent, trouvant encore des larmes dans leurs yeux épuisés de pleurer. C'était Joseph Dupleix, Jeanne Dupleix et leur fille, Jeanne de Bussy.

On dit qu'il y avait sur les lèvres de Mlle de Vandes un sourire, auquel le sourire du martyr répondait. Leurs têtes pâles, mariées sur le dur oreiller de la souche, s'environnaient d'une seule et même auréole.

Le deuil était pour la terre; au ciel on célébrait leurs noces éternelles et la fête de leurs souhaits exaucés.

Car le soldat avait demandé à Dieu de mourir pour sa patrie, l'épée à la main, le front haut, et la fiancée obéissante avait répété: «Seigneur, Seigneur, oui, le front haut, l'épée à la main, et que son cher sang coule pour la France!»

FIN

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Chapitre page I M. JOSEPH ET M. NICOLAS 7 II ARRIVÉE DE L'INCONNUE 17 III L'OEIL DE POLICE 24 IV JEANNE, JEANNETTE ET JEANNETON 31 V LES MÉMOIRES DU BONHOMME JOSEPH 50 VI JEANNETON 64 VII POT AU LAIT 77 VIII COUP DE SANG 87 IX UN ENNEMI DE LA SUPERSTITION 102 X D'ASSAS! 114 XI BOUCHE EN COEUR 129 XII FIANÇAILLES 146 XIII SENTINELLES PERDUES 160 XIV À MOI, AUVERGNE!... 173

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