Le dernier chevalier

Chapter 11

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Ils étaient en haut de la montée, dans une petite clairière, bordée d'un côté par les derniers bouleaux, de l'autre par une coupe de jeunes chênes formant un impénétrable fourré. À une cinquantaine de pas, adossée à la forêt, était une loge de bûcheron dont la toiture en chaume s'en allait par poignées et qui n'avait plus à son unique fenêtre qu'un débris de châssis. Entre la rampe et la loge, un chêne énorme étendait loin du tronc ses branches bossues, grosses et longues comme des arbres de soixante ans. Ces branches étaient sans verdure au milieu de la végétation exubérante qui renaissait de toutes parts.

--L'arbre est mort à l'automne, dit Jeanneton, et la pauvre Lisela était déjà bien près de s'en aller aussi, quand les feuilles séchèrent.

--C'est ici que demeurait votre protégée? demanda Nicolas. Vous redescendiez de chez elle quand je vous rencontrai au bord de l'eau...

Et figurez-vous qu'il voyait, dans ses égoïstes souvenirs, la gracieuse fille cheminant sous les aunes avec son panier de chèvrefeuille au bras, et l'églantier, et la piqûre dont il avait gardé le sang aux lèvres.

--Lisela redevint belle le jour où le bon Dieu exauça enfin sa prière, continua Mlle de Vandes. Elle avait tant demandé à mourir! Ma petite Greete, à qui vous aviez donné une robe, mon petit Fritz, celui pour qui je vous avais quêté des souliers, étaient partis et les autres aussi, tous, tous, pour que rien ne l'attachât à la terre. Elle me dit en souriant: «Me voilà qui m'en vais revoir mon mari Fritz... Mon Fritz aimait le grand vieux chêne qui vient de sécher. Après moi, il ne restera rien de ce qu'il aimait.»

Jeanne s'assit au pied de l'arbre, lassée qu'elle était d'avoir monté. Nicolas se mit à genoux devant elle.

--C'est là reprit-elle, juste à l'endroit où je suis, que Lisela était assise quand elle me dit: «Vous et ce grand jeune homme qui est capitaine, vous serez fiancés bientôt...»

--Ce n'est pas cela que vous m'aviez rapporté Jeanne, interrompit le chevalier.

--Oh! je sais bien! pouvais-je vous répéter de semblables paroles? Et puis, c'est bien vrai qu'elle ajouta: «Tous les deux, vous mourrez tout jeunes.» Souvent, elle annonçait ainsi les choses qui devaient arriver... Et elle devinait ce qu'on pensait: car bien des fois, quand je m'attristais en songeant à Greete, à Fritzau et aux autres qui devaient rester abandonnés après elle, elle disait avec son sourire qui faisait mal et était pourtant si doux: «Ne vous inquiétez pas, demoiselle, j'aurai encore ce grand deuil-là avant de finir. C'est moi qui partirai la dernière.» Et ce fut vrai, Greete rendit sa pauvre petite âme dans mes bras, le matin même du jour où Lisela s'éteignit, la main dans ma main... Et savez-vous pourquoi je disais tout à l'heure: «C'est là?»

Elle était si pâle que le chevalier eut frayeur.

--Jeanne! s'écria-t-il, pourquoi me parler de ces choses? Je n'en veux rien savoir! Je veux vivre pour vous qui êtes la meilleure et la plus belle!

Elle lui serra le bras si fortement qu'il eut la parole coupée, et, montrant de son doigt tendu la lisière de la forêt, elle répéta en frissonnant:

--C'est là!

Puis sa tête charmante s'inclina sur sa poitrine.

Le chevalier lui parla, elle ne répondit point.

Au bout de quelques minutes, elle rouvrit les yeux et demanda, comme une personne qui s'éveille:

--Qu'est-il donc arrivé?

Puis, avant même que son fiancé pût répondre:

--J'ai parlé, reprit-elle; quelque chose de plus fort que moi-même me poussait... Mon ami, je vous prie de me pardonner.

--Jeanne, ma belle Jeanne, répondit le chevalier, je vous pardonnerai si je vous vois sourire.

Elle sourit, en effet, et, comme Nicolas l'aidait à se relever, elle murmura:

--Je suis une folle... Au revoir, ami, et que ce soit bientôt!

--Jeanne, répondit le chevalier, qui à son tour parlait gravement, nous autres soldats, nous sommes visités souvent par la pensée de la mort. J'ai peur de la craindre aujourd'hui que j'ai l'âme si pleine de vous et de mon bonheur. Si elle vient, vous aurez après Dieu ma dernière pensée. Priez, ma chère Jeanne, priez que je la reçoive le front haut, l'épée à la main; priez surtout pour que mon sang versé profite à ma patrie!

Il y eut deux soupirs dans le silence, et le chevalier sauta en selle. Les cailloux de la route qui tournait derrière la loge abandonnée, retentirent sous le galop du cheval.

--Au revoir! cria-t-elle.

--Au revoir! répondit dans la nuit une voix déjà lointaine.

Elle resta un instant immobile; puis, allant avec peine, elle se mit en marche, mais non point dans la direction du Cloître.

Ce fut vers la lisière du bois qu'elle alla.

Ses mains, qui tremblaient violemment, écartèrent les branches, et son regard plongea à l'intérieur du taillis, derrière le grand chêne. Un rayon égaré se jouait parmi les feuilles, éclairant un espace libre au centre duquel se trouvait une souche; ce vide mesurait exactement la place de l'arbre coupé, dont la souche restait au ras de l'herbe, et dont la cime absente faisait trou dans la voûte de feuillage.

Les genoux de Jeanne fléchirent, et, pour la troisième fois, elle répéta:

--C'est là!

Puis levant au ciel ses mains frissonnantes, elle balbutia cette prière qui montait du fond de son coeur:

--Mon Dieu... Il l'a dit, exaucez-nous: s'il tombe, que ce soit le front haut, l'épée à la main et que son cher, que son beau sang soit versé pour la France.

XIII

SENTINELLES PERDUES

Pendant cela, le chevalier d'Assas galopait vers Ruremonde pour rejoindre Auvergne-infanterie, qui devait être en train de plier bagages. Ce n'était pas un rêveur que ce hardi soldat; un nuage resta sur sa pensée, pourtant, pendant qu'il franchissait, au clair de la lune, la première lieue de son étape.

Tout le long de la journée, dans cette maison du conquérant de l'Inde qui abritait une gloire déchue et tant d'espérances trompées, il avait respiré une atmosphère de découragement. Elle avait beau s'asseoir, cette demeure en apparence si riante, au devant d'un délicieux paysage, les tristesses du dedans transpiraient à travers ses blanches murailles et jetaient sur le dehors un brouillard de deuil.

Nicolas ne pouvait manquer de le reconnaître, Jeanneton elle-même, autrefois si gaie, avait subi cette morne influence, et il y avait une détresse dans son sourire.

En était-elle moins charmante? Oh! certes, non, et Nicolas ne l'avait jamais aimée si belle, mais l'extrême mélancolie de cette fête de ses fiançailles lui laissait un poids lourd sur le coeur.

Dans ces pages nécessairement frivoles, écrites au courant de la fantaisie et qui disent la vérité dans le langage du roman, ce n'est point le lieu de séparer avec méthode l'ivraie du bon grain, ni de faire la part exacte des ambitions personnelles et des convoitises égoïstes qui avaient pu, comme un fâcheux alliage, ternir l'effort patriotique de Joseph Dupleix. Au fond du creuset où bout l'initiative humaine, n'y a-t-il pas toujours pour un peu cette scorie de la malédiction originelle?

Nous ne pouvons donner ici que les lignes hautement apparentes des physionomies, telles que nous les revoyons à la distance d'un siècle: aussi avons-nous dit de Dupleix: «Celui-là combattait pour la France», et de son bourreau, vainement défendu par l'école libérâtre: «Celui-ci n'était pas un Français».

Ce jugement peut manquer de profondeur, mais il est candide et net comme la justice des enfants. Demandez aux enfants ce que fit M. le duc de Choiseul, ils vous répondront:--Il fit la guerre hors de propos, il fit la paix au plus mauvais moment, il perdit l'Inde, il brisa l'héroïque épée du Canada...

--Mais n'éleva-t-il rien en revanche?

--Si fait, un monument énorme: l'opulence de l'Angleterre, et un gibet où son nom reste pendu: l'échafaud de Lally.

--Et que reste-t-il de lui?

--Le gland philosophique, planté, arrosé, soigné, qui germa, perça, poussa et devint avec le temps un chêne dont cet autre menuisier en échafauds, le bon M. de Robespierre, tira toutes les planches de son terrible mobilier industriel!

Le chevalier d'Assas jugeait comme les enfants, non point ceux qui sont capables de répondre comme nous venons de le faire, après avoir parcouru la rude histoire de nos glorieux malheurs et de nos hontes, qui, si Dieu le veut, seront fécondes, mais comme les enfants de 1760, qui avaient encore trente ans à attendre pour voir comment, avec beaucoup de fadaises emphatiques, battant comme un marteau l'enclume de la bêtise humaine, Jocrisse-tribun forge un outil capable d'assassiner les rois.

Le chevalier d'Assas admirait Dupleix tout naïvement; il méprisait M. le duc de Choiseul. Il n'en était donc aucunement à regretter son alliance avec Dupleix, et l'eût-il regrettée, il aurait sauté à pieds joints par-dessus toute prudence ou toute répugnance pour aller où son coeur l'entraînait. Ce n'était rien de tout cela qui le préoccupait sur la route solitaire; c'était le présage: «Vous mourrez tous les deux tout jeunes...»

Quant à lui, en vérité, il importait peu. Son métier était de vivre bras dessus, bras dessous avec la mort, mais Jeanne! Je ne vous ai pas dit tout ce qu'il y avait de bien aimé prestige dans le regard de ses longs yeux, dont l'azur sombre languissait sous la richesse de ses cils; je ne vous ai pas dit, car je n'aurais pas su le dire, l'harmonie exquise de ce visage de vierge, tout enrayonné d'or bruni, quand le vent des champs soulevait son opulente chevelure, lourde et brillante à l'oeil, douce au toucher comme la soie des écheveaux, au pays des mûriers. Je ne sais plus parler de ces choses, merveilles de la terre.

Ah! je ne sais plus et je ne veux plus; mais le chevalier voulait et savait, lui dont la bonne âme était encore toute vibrante de jeunesse. Et vous devinez bien l'angoisse qui le poignait, ce pauvre chevalier, en voyant tout à coup, au lieu de ces rayons et de ces sourires, un pâle visage de morte...

Car il le vit, et que de beauté encore dans ce navrant tableau!...

Mais, bagadioux, cela ne dura point, je vous l'ai dit. Ce qui nous gêne, là-bas, au Vigan, ce n'est pas la langoureuse penseroserie des rimeurs de ballades. Cette pauvre Lisela n'avait pas la tête bien solide. Elle avait pleuré tout son bon sens, et ces Allemandes ne sont bonnes qu'à porter le diable en terre. Écoutez leurs refrains qui larmoient. Ah! l'ennuyeux peuple dont la poésie couche au cimetière et où la chanson soulève la pierre des tombeaux! Fi des tudesques gaietés, toujours drapées dans quelque suaire, et où l'on entend, sous l'uniforme des hussards, les ossements craquer!

Dès la seconde heure du voyage, Nicolas avait laissé de côté ces lugubres choses pour revenir à des pensées plus riantes, et quand il passa sous les murs de Gueldre, il entonna une chanson de la langue des Félibres, dont tous les vers rimaient joyeusement en ou. Il ne songeait plus qu'à la campagne prochaine et à son mariage, qu'on célébrerait au retour.

À moitié du chemin, entre Meurs et Ruremonde, comme il entrait dans les oseraies qui côtoient la Meuse, il fut arrêté par un «Qui vive?» C'était son régiment en marche pour la Westphalie et formant l'avant-garde du corps de M. de Castries, qui allait passer le Rhin à Wesel pour mettre le siège devant Munster.

La chanson commencée dans la solitude, il l'acheva à la tête de sa compagnie, car une joie folle régnait parmi tous ces soldats, harassés de repos, et l'on ne parlait de rien moins que de marcher tout d'une traite jusqu'à Sans-Souci, pour voir le fameux moulin philosophique, tant célébré par nos confiseurs de vaudevilles.

Bien entendu, nous ne raconterons point cette campagne brillante, mais inutile, qui réunit les deux armées françaises sous le commandement du maréchal de Broglie. Le grand Frédéric eut peur. Il jouait ici sa couronne à quitte ou double.

Beau joueur qui dépensait sans compter les prodiges de son génie militaire, et qui trouvait encore le temps, entre deux batailles, l'une gagnée, l'autre perdue, de griffonner les plus détestables vers que jamais poète amateur ait perpétrés!

Il reculait, malgré ses triomphes personnels. Un instant, acculé dans la Saxe, en face des Autrichiens vainqueurs, il put croire que tout était perdu en apprenant que Berlin avait ouvert ses portes à l'armée russe. Les Français, maîtres de tout la Westphalie, tenaient Minden et s'apprêtaient à franchir la ligne du Weser.

Jamais, même avant le va-tout de Rosbach, Frédéric ne s'était trouvé dans des circonstances plus désespérées.

Ce fut alors que le prince Ferdinand de Brunswick, pour venir en aide à son royal allié, tenta une diversion sur les derrières de l'armée française et mit le siège devant Wesel, en même temps que les Anglais annonçaient bruyamment une descente à Anvers.

Des ordres arrivèrent de Paris. Le jour même où le corps de M. de Castries devait pénétrer en Prusse (Hanovre), en traversant le Weser, sur les ponts de bateaux entièrement achevés, M. de Broglie dessina un mouvement de retraite.

Quatre régiments du corps de Castries, parmi lesquels se trouvait Auvergne, se mirent en marche sur Osnabruck, suivis par deux autres divisions échelonnées.

Ceci avait lieu le 28 septembre 1760. Cinq mois s'étaient donc écoulés depuis l'entrée en campagne.

Ai-je besoin de dire que les mélancoliques souvenirs de la journée des fiançailles étaient loin? On s'était bien battu, on s'était diverti davantage, car, en ce temps, la guerre avait des allures de partie de plaisir: quelque chose comme une grande chasse où le gibier se défendait et où les chiens étaient des hommes.

Les fêtes, les escarmouches, les équipées et les batailles avaient effacé toutes ces impressions, qui n'avaient pas, du reste, beaucoup de profondeur, et Nicolas restait en face du sentiment unique dans sa vie: son grand amour heureux.

Pas un seul instant, en effet, le commerce de lettres ne s'était ralenti entre lui et les habitants du Cloître, et la chère correspondance de Mlle de Vandes semblait témoigner d'un changement favorable dans la position morale des exilés. Les affaires s'amélioraient, on avait reçu du Dekkan des nouvelles moins désastreuses, et le jugement rendu dans le grand procès des treize millions semblait pronostiquer une issue heureuse.

Les quatre régiments d'avant-garde restèrent huit jours à Osnabruck, par suite d'un contre-ordre, motivé sur le faux avis de la levée du siège de Wesel.

--C'est dommage, dit M. de Soleyrac au chevalier: si nous avions tourné du côté de Gueldre, vous auriez pu pousser jusqu'au Cloître et surprendre nos amis en passant.

Le huitième jour, la seconde division, commandée par M. de Castries en personne et qui contenait de la cavalerie, arriva à Osnabruck, d'où le régiment d'Auvergne partit le lendemain, tout seul, en se dirigeant sur Flotow.

Ce n'était plus le chemin du pays de Gueldre. Les officiers et les soldats ne savaient plus où on les conduisait. À Flotow, ils apprirent que la cavalerie de M. de Castries fourrageait jusque vers Pyrmont, ce qui semblait indiquer une marche vers le sud.

Les paysans allemands se moquaient et disaient que l'armée française avait perdu sa route.

Ce fut à Flotow et à cette occasion qu'eut lieu le duel du baron de Glücker et de M. de Plélo, fils de ce diplomate breton qui était mort si glorieusement l'épée à la main, sous les murs de Dantzig, dans la guerre contre l'Autriche. Ce baron de Glücker était un Prussien facétieux, qui eut la bonne idée d'envoyer son valet au quartier français avec un caniche qui portait au cou cette mention: «Chien d'aveugle.»

M. de Plélo, lui, vrai gars de Basse-Bretagne, servait comme simple volontaire, quoiqu'il eût déjà la moustache grise. Ce fut lui qui reçut le caniche par hasard, et le voilà fâché tout rouge. Il monta à cheval et s'en vint, galopant avec le caniche dans ses bras, jusqu'à la brasserie où M. de Glücker se vantait de sa farce en humant des torrents de bière.

--Je rapporte Joseph, dit M. de Plélo.

--Ce n'est pas Joseph qu'il s'appelle, repartit le baron de Glücker, mais bien Briskau.

Plélo mit le caniche sur la table et, se penchant, il fit mine de s'entretenir avec lui à voix basse. Les Allemands riaient, pensant avoir affaire à un fou.

--Que vous dit-il? demanda Glücker.

--Meinherr, répliqua Plélo gravement, il n'en veut point démordre; il me dit: «Je suis Joseph, à telles enseignes que j'ai été livré par mon coquin de frère!»

On se battit à cheval, dans la cour du cabaret. M. de Plélo eut une pistolade à bout portant au travers du front, mais la balle s'aplatit contre la coque de son crâne, et il mit son épée dans le ventre du Prussien.

L'histoire ne dit pas ce que devint le caniche.

Le dixième jour de ce mois d'octobre, une estafette arriva à Flotow sur un bidet blessé. L'homme ne voulut parler à personne, sinon à M. de Soleyrac; mais chacun put bien voir qu'il avait rencontré l'ennemi, car son bras gauche pendait, et il y avait du sang à sa jaquette déchirée.

Le même jour, le régiment d'Auvergne, qui déjà dormait après avoir fait sa couchée comme à l'ordinaire, fut éveillé à onze heures de nuit et délogea sans tambour ni trompette. On s'arrêta au matin dans un bois aux environs de Ticklembourg, où chacun eut licence de dormir depuis le lever jusqu'au coucher du soleil. À la brune, on se remit en marche.

Il en fut ainsi pendant trois jours consacrés au repos et pendant trois nuits où s'accomplissaient des étapes forcées. Le régiment avait un guide à cheval que nul ne connaissait. On suivait, la plupart du temps, des chemins de traverse.

Au matin du 14 octobre, on arriva au bord d'une rivière. Personne ne savait au juste où l'on était, car on se cachait des gens du pays et il était sévèrement défendu soit de marauder, soit de s'informer. Ceux qui connaissaient l'Allemagne conjecturaient que la rivière était la Lippe et qu'on se trouvait aux environs de la petite ville de Halteren, située à quelques lieues seulement du Rhin.

Ce matin-là, on ne s'arrêta point comme à l'ordinaire. Il faisait un brouillard des plus épais. La Lippe, qui était fort basse, fut traversée à gué, et chacun put s'apercevoir alors que le régiment était suivi par un convoi de prisonniers westphaliens, composé de tous les malheureux paysans qui avaient pu surprendre le secret de la marche.

Une fois la Lippe franchie, on continua d'empaqueter à l'arrière-garde tous les pauvres diables que leur mauvais sort amenait sur le passage du régiment. Vers dix heures du matin, comme le brouillard se levait, on entra sous bois dans le grand parc appartenant au prince de Lippe-Oldenbourg, qui se trouve entre Halteren et Dorsten.

Ce parc, admirable solitude, n'abritait communément sous son ombrage que le gibier de Son Altesse Sérénissime, mais il avait aujourd'hui d'autres habitants. L'armée entière de M. le maréchal-marquis de Castries était là, infanterie, cavalerie et artillerie, plus un demi-millier de prisonniers allemands glanés le long de la route.

On peut dire que tous ceux qui avaient vu cette mystérieuse armée étaient pliés avec les bagages, et à chaque instant on en amenait d'autres, étonnés de voir tout ce monde.

La nuit tomba vite avec la brume glacée des derniers jours d'automne, qui revenait. Entre six et sept heures du soir, M. de Soleyrac, qui avait été mandé par le maréchal, rejoignit sa troupe et ordonna incontinent le départ. Où allait-on? À l'attaque des lignes de Wesel, dont le siège, loin d'être levé, comme on l'avait dit, était poussé avec une terrible activité par Ferdinand de Brunswick en personne?

Partout où il y a des hommes rassemblés, on trouve cette espèce particulière de bavards qui sait ou prétend savoir la fin des choses, et de nos jours, cette espèce, prodigieusement accrue, forme la majorité des populations. Au régiment d'Auvergne, on comptait deux ou trois hommes forts, qui connaissaient le plan de campagne bien mieux que le général en chef lui-même. Ceux-là disaient qu'Auvergne était envoyé en perdition, pour marquer un faux mouvement vers le sud, pendant que le gros de l'armée allait prendre la ligne à revers, en suivant le cours de la Lippe.

Dans cette hypothèse, Auvergne devait bientôt rencontrer le Rhin, et l'événement sembla donner raison à cette opinion, car, vers onze heures de nuit, le peloton d'avant-garde se heurta à la rive du grand fleuve, qui roulait paisiblement ses basses eaux. On fit halte et le guide donna un son du cor, auquel il fut répondu sur la rive droite, qui était occupée par les Français depuis Dusseldorf jusqu'à Meurs.

Au bout de quelques instants, on entendit un bruit de rames dans le brouillard, et M. de Plélo dit:

--Voilà le bac!

C'était une toute petite barque, et il eût fallu bien des voyages pour passer le régiment dans ce bateau-là; mais le nouveau venu s'entendit avec le guide, et Auvergne se remit en marche, eu remontant rapidement le fleuve. Au bout d'une heure, on commença d'ouïr un tapage confus, et ceux qui avaient quelque expérience de la guerre devinèrent qu'il y avait là des pontonniers en train de faire leur office.

En effet, on aperçut bientôt dans le noir la tête d'un pont de bateaux qui était achevé, et sur lequel Auvergne passa fort à l'aise. Le bruit venait d'un autre pont beaucoup plus long, auquel on travaillait pour la cavalerie. Les stratégistes furent déroutés. C'était donc toute une armée qu'on attendait...

Auvergne arriva à Meurs au point du jour et y prit son repos. Le lendemain, 15 octobre, Auvergne partit en plein jour, à deux heures de l'après-midi, mais le régiment n'était plus seul. Environ trois mille hommes de recrues se mirent en marche avec lui et deux autres détachements de vieilles troupes, appartenant, celles-là, à M. de Castries, emboîtèrent le pas entre Meurs et Kersel, car on avait l'air de s'en aller vers la Meuse hollandaise.

La nuit vint que la troupe, augmentée d'un escadron de dragons, était à deux ou trois lieues nord-ouest de Gueldre, dans un pays boisé où le colonel de Soleyrac fit mine de prendre des dispositions pour bivouaquer. On devait être bien près d'une ville ou d'un gros bourg, car le vent apporta le son d'une horloge qui battait sept heures. On alluma le feu sans se gêner: on était en pays ami, et M. de Soleyrac, qui n'était pourtant pas causeur, fut entendu disant:

--Demain, nous coucherons à Clèves.

Les stratégistes, à tour de bras, pensèrent aussitôt que la campagne était finie et se donnèrent la consolation de maudire un peu M. de Choiseul, qui prenait ainsi plus de peine à reculer que les autres pour aller en avant, si bien qu'à toutes les fois qu'on tournait les talons, ce mot courait dans les rangs:

--La poste est arrivée de Versailles!

Cette fois, pourtant, ce n'était point le cas, et M. de Choiseul n'était pour rien dans l'affaire.

Un peu avant huit heures, M. de Soleyrac manda Nicolas et lui dit:

--Chevalier, vous ne dormirez point cette nuit. Êtes-vous dispos et en humeur de faire une demi-douzaine de lieues à travers champs?

--J'en ferai plutôt deux douzaines si c'est pour retourner à l'ennemi, répliqua d'Assas.

--Retourner n'est pas le mot, chevalier, reprit M. de Soleyrac, qui souriait: nous ne sommes point en déroute. Choisissez vingt gaillards résolus, bon pied, bon oeil, et tenez-vous prêt à partir.

--Pour où?

--Vous aurez un guide. Votre mission est de battre l'estrade. Nous sommes à deux de jeu avec le prince Ferdinand; il a douze mille hommes de ce côté-ci du Rhin, par l'indiscrétion de nos diables de prisonniers westphaliens, qui ont réussi, bon nombre d'entre eux du moins, à nous glisser entre les doigts, les uns dans le parc de Dorsten, les autres le long de la route...

Il souriait plus fort; jamais Nicolas ne l'avait vu en plus belle humeur.

--Aussi, murmura ce dernier, je me disais que les maillets de ces pontonniers, là-bas, faisaient terriblement du vacarme... Tout ce que nous faisons depuis Flotow n'est qu'un dégagé.

--Il y a de ceci, il y a de cela. M. de Castries est un joli jeune homme! Et je connais le pays!

--Dois-je obéir au guide?