Le dernier chevalier

Chapter 10

Chapter 103,910 wordsPublic domain

--Absolument, répondit le ministre: il se trompe depuis le premier mot de son factum jusqu'au dernier. La compagnie nous gêne tout autant qu'il nous embarrassait lui-même... Comment vous conduiriez-vous, Monsieur mon cousin d'Assas, avec des gens qui vous combleraient de cadeaux dont vous ne sauriez que faire et qui, par dessus le marché, vous réclameraient sous main un prix extravagant pour ces présents que vous ne souhaitiez point? Telle est notre position vis-à-vis de nos amis les conquérants d'eldorados et de terres merveilleuses. Ils vont, ils vont... Et quand nous leur crions halte là! il nous appellent traîtres et larrons, ils nous opposent la conduite de l'Angleterre... Chevalier, si le hasard m'avait fait ministre du roi d'Angleterre, je me conduirais en conséquence. Les peuples ont des génies différents et des tempéraments qui ne se ressemblent point. Il y a des nations marchandes, d'autres qui ne le sont pas. Vous comprenez bien que je ne vais point vous faire un cours de géographie économique et historique. J'ai mes convictions, auxquelles j'obéis dans la mesure de mon intelligence et selon ma conscience. Ce qui enrichit les Anglais nous ruine, parce qu'ils sont calculateurs et patients, tandis que nous sommes pressés, inquiets et avides à la manière des enfants qui ne comptent jamais. Quand les Anglais arrivent quelque part, ils ouvrent une boutique; nous autres, nous bâtissons un petit fort et nous nous promenons tout autour en disant: «Nous sommes les maîtres céans!» Nos conquêtes d'outre-mer sont magnifiques sur le papier, mais en réalité la France n'a jamais conquis dans l'Inde, ni même au Canada, que le droit de se saigner aux quatre membres pour entretenir loin d'elle des bouches inutiles qui la calomnient en la dévorant. Nous ne voulons plus de cela, mon cousin: nous supprimons d'un coup les mendiants et les satrapes!

Il referma le mémoire et le posa sur la table en ajoutant très froidement:

--Vous comprenez que cette mesure ne peut être approuvée ni par les satrapes ni par les mendiants... À quoi pensez-vous, chevalier?

--À Bussy-Castelnau, répondit d'Assas, qui avait les yeux baissés.

--Une manière de roi Pélage, à ce qu'il paraît, qui change les pierres en soldats!

--Le plus grand homme de guerre de notre époque, à mon sens, M. le duc, et dont l'histoire célébrera les merveilleux faits d'armes.

--L'histoire! répéta le ministre entre haut et bas.

Et toute cette ronde figure de bourgeoise entre deux âges s'éclaira d'une lueur sarcastique pendant que de sa bouche en coeur, cette parole tombait:

--Athènes est morte, et Rome aussi: les nations ont leur agonie. Comment s'appellera le peuple nouveau qui lira dans cent ans les dernières pages de l'histoire de France?

M. le duc n'inventait rien. C'était là une idée qui courait dans les ruelles philosophes où le deuil de la patrie était porté d'avance avec une étrange résignation. Ils se demandaient seulement, ces prophètes, si Paris serait moscovite ou prussien, et, prenant leurs mesures, ils brisaient déjà de pleins encensoirs sur les nez prussiens ou moscovites.

Ah! M. le duc avait raison, c'était bien une agonie, et pour être revenue de si loin, il faut que la France soit forte providentiellement. Dieu a quelque chose encore, peut-être, à faire par nous: _Gesta Dei per Francos_...

--J'avoue, reprit M. de Choiseul, que je serais assez curieux de savoir ce qu'elle dira de nous, l'histoire... Mais que nous voici loin, chevalier, de certaine commission que m'a donnée pour vous mon honoré parent, ou du moins allié, M. le comte d'Assas, votre bon père!

--Mon père! s'écria Nicolas hors de garde.

--Il a eu la bonté de nous venir voir et m'a chargé de vous dire qu'on se portait bien au Vigan. Je l'ai détourné de l'idée qu'il avait de solliciter une lettre de cachet pour vous loger à la Bastille.

--À la Bastille! moi! balbutia Nicolas.

--J'aurais dû vous dire cela dès l'abord; mais vous êtes un jeune homme d'agréable entretien, et nous avons causé, causé... Cette nièce de M. Dupleix est, selon mes informations, une très belle personne, dont la société ne laissait pas que de vous être précieuse, là-bas, sous Klostercamp, dans ce pays perdu. J'ai fait comprendre à mon cousin d'Assas que la Bastille jouissait de son reste et que nous n'étions plus au temps où l'on mettait les amoureux au cachot. Il a été un peu étonné. C'est un homme de décision. Il m'a déclaré qu'il vous casserait plutôt les deux bras et les deux jambes que de prêter les mains à votre entrée dans une famille qu'il qualifie d'ailleurs beaucoup trop sévèrement. Je crois l'avoir calmé. Il a été convenu entre nous que vous partiriez sans retard pour rejoindre votre corps, dont les quartiers vont être changés tout exprès pour vous éloigner de l'île d'Armide. Vous vous étonnerez que les affaires de l'État me laissent le temps de songer à de pareils détails; mais le bien qu'on fait est un délassement, loin d'être une fatigue. D'ailleurs, je suis aise de vous le dire une fois pour toutes, les parents de Mme la duchesse sont les miens, et je les affectionne aussi sincèrement que mes cousins du sang de Choiseul... Avez-vous quelque autre communication à me faire?

--Je supplie Votre Excellence, s'écria Nicolas, je la supplie, à mains jointes, d'avoir égard au travail que je lui ai remis. La lecture attentive de ce mémoire...

M. de Choiseul l'interrompit avec bonté et caressa de la main le cahier en disant:

--L'écriture en est remarquablement régulière.

--Veuillez ne pas vous irriter de ma hardiesse, Monseigneur, insista Nicolas, qui avait les mains jointes: vous avez là tous les éléments d'une réhabilitation éclatante, nécessaire; vous avez là les moyens de réparer une déplorable injustice...

M. de Choiseul se leva; jamais sa bouche n'avait été plus en coeur.

--J'aime, dit-il, ces vivacités d'expression chez les gens de votre âge. Un capitaine doit parler franc. Je suis enchanté de votre visite, et je vais écrire à l'excellent M. d'Assas, votre père, qu'il peut dormir tranquille.

Il tendit, ma foi! à Nicolas, qui s'était, bien entendu, levé en même temps que lui, sa main, qu'il avait courte, potelée et munie de très belles bagues.

--Au revoir donc, chevalier, dit-il, je vous promets de faire le nécessaire pour ce pauvre bon M. Dupleix. Mme la duchesse lui veut du bien, et chacun des désirs de Mme la duchesse est un ordre pour moi. Ne faites pas d'observations à la personne qui va vous prier de monter en chaise au sortir d'ici: c'est pour le service du roi.

Il sourit, tourna le dos et se remit à son bureau, pendant que Nicolas gagnait la porte, après s'être respectueusement incliné.

XII

FIANÇAILLES

«La personne» chargée de mettre Nicolas en chaise était cet excellent M. Marais, qui en agit, du reste, comme toujours, le plus décemment du monde. On conduisit Nicolas à son hôtellerie, où il eut dix minutes pour plier bagage. Défense d'aller aux Trois Marchands. Seulement M. Marais se chargea avec beaucoup d'obligeance d'une lettre pour Mlle de Vandes, lettre qui, à la vérité, s'égara en chemin.

La vraie victime de ce petit coup d'État fut l'huissier Chenu, qui attendit en vain la fin de l'histoire du démon Robault de Fécamp, nièce de Cartouche, et ne sut point ce que cette créature extraordinaire avait pu dire à Sa Majesté dans la forêt de Fontainebleau.

Au fond, nous n'avons aucunement dessein de blâmer M. le duc de Choiseul faisant accroc à la philosophie, abusant un peu de la force publique en faveur de l'autorité paternelle du vieux d'Assas: les philosophes n'ont jamais été à cela près, et leurs actes ne cadraient guère avec les sympathiques générosités de leurs écrits. Le chevalier, d'ailleurs, était en faute pour avoir outrepassé les limites de sa permission; il avait encouru un châtiment plus sévère que ce départ subitement forcé, suivi d'un voyage en chaise avec escorte.

Nous voulons seulement faire remarquer que le «grand ministre» ne fut pas plus heureux dans cette mince entreprise qu'il ne l'était ordinairement quand il s'agissait de combinaisons plus importantes. Il était l'homme qui ne réussit jamais, et sa gloire est toute faite de déconvenues.

Le chevalier rejoignit son corps, qui avait quitté ses quartiers sous Klostercamp pour reculer jusqu'au camp de Ruremonde, au confluent de la Meuse et de la Roër, où M. le maréchal de Contades venait de s'établir pour l'hiver. Il trouva là M. de Soleyrac, muni d'une lettre écrite par un sous-Choiseul quelconque, au nom de M. le duc, et toute pleine de bienveillantes paroles. Il était dit dans cette lettre: 1º que M. le duc songeait, le soir et le matin, au moyen d'avancer les affaires de M. de Soleyrac, qui lui tenaient au coeur presque autant que les siennes propres; 2º que, sauf les droits antérieurs et supérieurs de deux Praslin, d'un Romanet, d'un Beaupré, de trois La Beaume et de quelques autres Stainville, la première place de maréchal de camp serait, sans conteste, pour ledit M. de Soleyrac; 3º que le chevalier d'Assas devait être éclairé de près, dans son propre intérêt, les parents de Mme la duchesse étant ceux de M. le duc et logés aussi ayant de son coeur... nous savons le reste; 4º que M. de Soleyrac devait veiller spécialement à ce que ledit chevalier d'Assas ne fît aucune excursion hors de service dans le pays de Gueldre, vers ses anciens quartiers de Klostercamp.

Assurément, de la part d'un personnage politique si haut placé et chargé de responsabilités si vastes, pareille préoccupation peut sembler bizarre, et le lecteur trouvera que c'était pousser un peu loin la complaisance envers les projets matrimoniaux du vieux d'Assas, mais il y avait autre chose. Les gens comme M. le duc, si accablés de besogne qu'ils soient, ont toujours le temps de n'aimer point les pauvres grands vaincus comme Joseph Dupleix et de le leur témoigner.

Ce n'est pas méchanceté de leur part, c'est malaise de conscience.

Mais il se trouva que M. de Soleyrac attendait le grade de maréchal de camp depuis trop longtemps, qu'il avait reçu trop de promesses, qu'il n'y comptait plus et qu'il était porté naturellement de sympathie pour les Montcalm, les Bussy, les Dupleix: pour tous ceux enfin qui ne plaisaient point à M. le duc.

Ruremonde n'est pas bien loin de Klostercamp; M. de Soleyrac se fit une maligne joie de rendre visite à son ancien voisin du Cloître revenu de son expédition de Paris, aussi souvent que les circonstances le permettaient, et d'emmener toujours Nicolas, qui se trouvait ainsi ne point faire ses excursions _en dehors du service_.

Il arriva en même temps que Joseph Dupleix apprit, peut-être par les soins de Nicolas, que le ministre tout puissant daignait apporter des obstacles à l'idylle matrimoniale nouée entre le même Nicolas et la belle Jeanneton de Vandes.

Vous ne vous étonnerez pas si je vous dis que le bonhomme Joseph haïssait M. le duc du meilleur de son coeur. C'était la robuste rancune de l'homme fort contre l'obstacle qu'il juge vil et qui fit pourtant trébucher son élan. Aussitôt que Dupleix eut découvert la mauvaise volonté du ministre, il devint fanatique partisan de l'union qu'il avait d'abord repoussée.

D'autre part, le vent qui soufflait du Vigan devint un peu plus favorable. Dans un héritage que fit le vieux M. d'Assas, se trouvèrent comprises deux douzaines d'actions de la compagnie qui ne valaient pas cher. Il s'informa. On lui dit que M. de Choiseul ruinait de parti pris les affaires de l'Inde et que les basses rancunes des directeurs de la compagnie ne l'aidaient que trop dans ce méfait; mais que si on laissait seulement agir ce diable à quatre de Dupleix, les deux douzaines de chiffons sans valeur deviendraient une superbe fortune.

_Tron dé Tarascon!_ connaissez-vous les héritiers du Languedoc? Chacun d'eux vaut trois héritiers de Normandie. Le bon M. d'Assas, retourné de bout en bout, brûla ce qu'il avait adoré et adora ce qu'il avait brûlé. Dupleix prit des rayons dans ses rêves, et quand le chevalier lui écrivit une lettre respectueuse, mais ferme, pour réclamer son consentement au mariage, le brave gentilhomme répondit quatre pages sur grand papier, qui contenaient, entre autres choses raisonnables les sentences suivantes: «Tout ce qui reluit n'est pas or. Monseigneur mon cousin de Choiseul a eu la bonté de me faire beaucoup de promesses qu'il n'a point tenues, et après tout j'hésite à blâmer les pères Jésuites de n'avoir point voulu compromettre les sacrements avec cette Pompadour, notoirement impénitente, et qui pourrait bien être la femelle de Satan. On parle beaucoup de cela chez nous. Est-ce vrai que les pères, si on les chasse, emporteront avec eux dix-sept cents millions en lingots, reliques et perles fines, et qu'ils excommunieront le roi? Je serais bien aise aussi de savoir s'il est authentique que cette Pompadour ait mis en gage trois gros diamants de la couronne pour acheter de la fraîcheur. Mme ta mère penche vers la compagnie de Jésus: mais ton frère Philippe tient pour la philosophie, ayant appris par notre chirurgien qu'en disséquant les corps morts à la salle d'anatomie, on ne trouve jamais d'âme dedans. Moi, je ne suis pas entièrement fixé: M. mon père allait à la messe, et je fais de même, quoique notre curé ait le caractère bourru; mais pour ce qui est de l'âme, il dit que si on n'en trouve point dans les cadavres, c'est qu'elle a déménagé à temps pour s'en aller au ciel, dans le purgatoire ou en enfer, selon que le défunt a jugé bon de se conduire. À cela, je vois quelque apparence, puisque si l'âme était dans le cadavre, le cadavre, vivant comme toi et moi, ne souffrirait point les privautés des gâte-chair qui les dissèquent. Mais, d'autre part, comment les Pères peuvent-ils déménager dix-sept cents millions d'épargnes privées, quand moi qui suis de noblesse, j'ai tant de peine à nouer les deux bouts! Philippe dit qu'ils usent de maléfices et qu'ils ont trouvé derrière l'équateur, plus loin que l'Amérique, un pays plein de perroquets où les sauvages ne mangent pas d'ail et rendent de l'or. Je ne vais pas contre; mais vivre sans ail ne me paraît point naturel. Philippe a de l'instruction plus qu'il ne faut pour un gentilhomme, et il en abuse... De tout quoi, en passant, je t'ai voulu entretenir pour arriver à ton mariage, qui va sur des roulettes par le motif que feu ta cousine Anillou a décédé le mois passé, en son âge de 22 ans et quatre mois, n'étant pas née viable pour plus longtemps, à cause de son infirmité, et a testé en ta faveur, selon la due forme, sous condition que tu ne l'oublieras point dans tes prières. Il n'y avait pas beaucoup à prendre d'ailleurs, ne t'inquiète point; Mme ta mère l'a dépensé vivement, avec l'espoir que tu as assez de ta paye, et qu'on te rembourserait sur les actions de la compagnie, quand M. le marquis Dupleix (à qui nos civilités, comme de juste) les aura fait remonter suffisamment; ce pourquoi, dans ton contrat, tu peux glisser une clause stipulant que ledit M. Dupleix nous fera payer les premiers. C'est un homme extraordinaire, et Mme la marquise Dupleix (à qui tous nos hommages, bien entendu) a de certains traits dans sa vie qui font penser à Jeanne d'Arc. Nous aurons du plaisir à les voir tous les deux. Quel pays, que cette Inde, mon ami! Si ce n'était pas si loin, on y ferait bien un voyage, car nous en sommes copropriétaires pour vingt-quatre parts, et victimes de toutes les lâchetés, bévues, maladresses, trahisons amoncelées en tas par je sais bien qui. Je ne suis déjà pas si sûr que nous soyons parents de ces Choiseul, et encore ce ne serait que par ma femme. On dit que Bouche-en-coeur branle dans le manche, entre ses trois ministères: s'il tombe, il n'a pas besoin de venir me chercher pour le relever. Vayadioux! sans ce prestolet, les actions vaudraient le triple!... Et Mme ta mère, aussi bien que moi, donne volontiers son consentement à ton mariage.»

Le jour où cette remarquable lettre arriva au camp de Ruremonde, il y avait une grande nouvelle qui courait. M. le maréchal de Contades allait prendre le commandement des deux armées et marquer un sérieux mouvement d'offensive. On était au printemps de l'année 1760. Le 11 mai, Nicolas obtint la permission de se rendre tout seul à Klostercamp pour célébrer ses fiançailles et faire en même temps ses adieux, car il allait être pris pour plusieurs mois, les travaux de cette campagne devant durer, selon l'apparence, autant que la belle saison.

Il y avait bien de la tristesse du Cloître quand le chevalier arriva, porteur de la bonne nouvelle. Depuis la blessure qu'il s'était faite chez la veuve Homayras, à l'auberge des Trois Marchands, Joseph Dupleix ne s'était jamais entièrement relevé; mais on peut dire qu'il souffrait surtout d'une autre blessure: la perte de ses espérances, qui allaient s'égrainant une à une comme les perles d'un collier dont le fil est rompu. Les dernières dépêches de l'Inde étaient lamentables. Bussy, beau comme un lion aux abois, se mourait de ses victoires, dont le stérile miracle épuisait ses ressources et décimait son armée. Lally lui-même n'avait plus que le sombre courage du désespoir. Il se croyait au comble du malheur, il se trompait; M. de Choiseul, plus implacable que les Anglais, lui réservait l'échafaud.

Car ce fut lui, ce duc et pair, qui montra d'avance et le premier aux philosophes de 93 comment on coupe la tête aux martyrs!

La marquise Dupleix languissait; Mme de Bussy, reléguée tout au fond de son deuil, vivait de larmes. Pour soutenir, pour relever et réchauffer tous ces désespoirs, il n'y avait que Jeanneton, enfiévrée de courage et prodiguant à ceux qu'elle aimait son corps et son coeur. Littéralement, le vieillard et les deux pauvres femmes n'avaient, pour éclairer leur nuit, que son cher et pur sourire.

Ce fut une fête mélancolique que ces accordailles où le fiancé prenait en même temps congé pour aller au loin affronter les hasards de la guerre, et où la fiancée avait des pleurs sous le voile serein de sa résignation; mais ce fut une grande fête. On rompit l'anneau, selon la coutume des Flandres. Mme Dupleix mit au cou de Jeanneton une petite croix de diamants qui était une relique et dont la vue mouilla les yeux de son mari:

--Tes premières pierreries, Jeanne! murmura-t-il: je n'étais pas encore riche quand je te les donnai, et ce sont les seules que tu aies gardées!

Lui-même, il parut au dîner avec son grand cordon de l'ordre de Saint-Louis. Pour un moment, sa tête s'était redressée.

Mais quand les deux jeunes gens lui demandèrent sa bénédiction, tout ce courage factice tomba, et il dit en un gémissement profond:

--Mes enfants! oh! mes chers enfants, je n'ose pas vous souhaiter du bonheur. Il y a si longtemps que Dieu n'entend plus mes prières!

Tout de suite après le repas, on se sépara. C'était l'heure fixée pour le départ du chevalier, dont la monture attendait dans la cour. Il n'y eut que Jeanneton pour le reconduire jusque-là. Dupleix et la marquise restaient auprès de Mme de Bussy, chez qui cette séparation avait éveillé de poignants souvenirs et qui s'était trouvée faible tout à coup.

La soirée était belle. Nicolas, au lieu de se mettre en selle, passa la bride de son cheval à son bras et dit:

--Jeanne, ma chère Jeanne, donnez-moi encore une minute.

--Je vous conduirai, dit-elle, jusqu'au pont du moulin.

Et ils descendirent la rampe rocheuse en se tenant par la main. Nicolas était obligé de tirer son cheval, qui avait peur de la pente et dont les fers glissaient sur les cailloux. Ils ne parlaient point, mais leurs coeurs étaient pleins à déborder.

--Je ne vous ai jamais dit comme je vous aime, murmura le chevalier, dont la voix tremblait.

--Je le sais, répondit-elle.

Puis, regardant, au-dessus d'elle, la voûte semée d'étoiles:

--Là, là-haut, ajouta-t-elle sans savoir peut-être qu'elle parlait, comme tout est calme, comme tout est beau!

--Et voilà, Jeanne chérie, demanda Nicolas, qui ne songeait point au ciel, m'aimez-vous comme je vous aime?

--J'irai avec vous, murmura-t-elle, encore un peu plus loin, car j'ai de la peine à vous quitter... Avez-vous vu comme ils souffrent chez nous? Mon Dieu, vous êtes ici comme partout. Ayez pitié de ceux qui n'ont plus d'espérance sur la terre!

Elle se reprit à marcher d'elle-même. Quand le pas du cheval sonna sur les planches branlantes du pont, le meunier ouvrit son trou de guette et regarda:

--Pour sûr, vous vous en allez donc tout de même, Monsieur le capitaine, dit-il, promis comme vous êtes à quelqu'une qui est un ange?

--Je reviendrai, Bastian, répondit le chevalier.

--Le plus tôt, le mieux, Monsieur le capitaine, et bonne bataille je vous souhaite!

Toujours se tenant par la main, ils arrivèrent à l'allée des aunes, qui était noire, sauf les places où la lune, passant par les éclaircies rares, marquait des ronds éclatants de blancheur.

L'étang, immobile comme une surface d'acier poli, mirait les dentelures de ses bords où ça et là un rayon montrait les pointes aiguës des iris, semblables à une moisson de glaives, et parmi lesquels des bruits se glissaient, voix discrètes de la nuit.

Est-il un homme au monde ou une femme qui n'aient souvenir de cette heure silencieuse où s'entendent les battements des coeurs?

Ils étaient beaux et grands dans leurs âmes, ces deux enfants qu'on venait de bénir pour le bonheur au milieu de si amères tristesses; et à travers l'ombre, Dieu les regardait aller, lui qui savait que leur destinée était souverainement choisie.

Et, comme si elle eût pris conscience de cela, Jeanne de Vandes sentait dans ces ténèbres si douces quelque chose qui lui souriait. Ses yeux ne pouvaient se détacher de ces purs diamants du ciel qui brillaient à la fois au-dessus de sa tête et à ses pieds dans le miroir du petit lac.

--On dit; murmura-t-elle, que chacun de nous ici-bas a la sienne.

Elle parlait des étoiles.

Vous connaissez bien ce refrain des fiancés que les vieillards appellent un radotage. Nicolas, le pauvre Nicolas, en dehors de ce radotage du coeur, n'aurait trouvé en lui-même ni une pensée, ni une parole, et il répétait:

--Jeanne, ô Jeanne! ne voulez-vous donc jamais me dire que vous m'aimez?

--Si cela est vrai, mon ami, poursuivit-elle au lieu de répondre, il doit y avoir, parmi ces vivantes étincelles qui sont aussi des âmes, il doit y avoir des étoiles, de chères étoiles où deux avenirs mariés se confondent...

--Dites-moi seulement ce mot: ce seul mot...

--À quoi bon?... Il n'y a qu'une étoile au ciel pour nous deux, mon fiancé. J'ai maintenant mon coeur dans votre coeur, et la bonté de Dieu a permis que vous soyez, après Lui, mon espoir et ma vie.

D'elle-même elle lui tendit son front.

C'était l'endroit où ils s'étaient parlé pour la première fois, ce jour que Jeanneton revendit de chez la veuve du bûcheron, Lisela, pour qui elle avait demandé l'aumône. Nicolas se pencha et ses lèvres effleurèrent ce front, pareil au lis des champs dont il est dit, dans le livre des livres, que toutes les richesses réunies de l'univers ne sauraient payer la splendide parure.

Et ils allèrent encore, muets, cette fois, tous les deux. La route tourna et se mit à monter cette pente rapide où il y avait des bouleaux et des roches moussues dans la bruyère. En regardant derrière eux, ils pouvaient voir l'étang briller et les jambes noires du moulin qui plongeaient dans l'eau. De l'autre côté, au sommet de la colline, la maisonnette de Joseph Dupleix blanchissait entre les deux ruines sombres, et les grands arbres qui la dominaient s'inclinaient comme des saules pleurant sur un tombeau.

--C'est là! dit tout à coup Jeanneton.