Part 6
Mais, durant ce temps, Pierrot, caché derrière des ronces, écoutait Arlequin. Pour entrer dans le chemin creux, il se déchire cruellement le visage. Puis, tout saignant, il vient ramasser les souvenirs dispersés par le bel Arlequin. Il prend à l’ortie la mèche brune, il prend à l’épine le billet doux et, au fier chardon, il prend le bout de corde. Il prend aussi le sequin, la fleur séchée, le bracelet de perles... que sais-je encore! et les enferme dans son cœur. Enfin, il s’en va, le cœur très lourd et, tout en suivant le chemin creux qui le mène à sa destinée, il murmure tendrement:
«Pauvres filles! pauvres filles! Ah! que j’aurais bien su vous chérir!»
* * * * *
Et je me rends enfin compte que, pour la troisième fois, Zanko me prie de lui passer le grand ringard.
* * * * *
Opium, j’aime tes rêves.
Mardi, 11 juin.
Altano, le clown du cirque, était triste, ce soir. Je viens de le quitter. De neuf heures à minuit, il a fait beaucoup de choses très surprenantes et très diverses. Il a traversé quatorze cercles de papier; il a parlé à un cochon; il a lancé à son frère Giacinto, qui doit en ce moment prendre sa cuite chez le mastroquet, un nombre incalculable de chapeaux blancs; il a reçu des coups de pied et des giffles; il s’est vidé tout un siphon d’eau de seltz dans la figure!
Le gaz flambait. L’air brillait de mille feux. La piste était blonde. Alentour, il y avait des mains claquantes.
On l’a trouvé drôle quand, vêtu de jaune orange et coiffé de bleu pâle, il imita des cris d’animaux (c’est dans le chant du coq qu’il se surpasse)... plus drôle encore quand il courut clopin clopant, sublime quand il trébucha.
Maintenant, je pense qu’il est allé se coucher.
Dans la petite chambre qu’il partage avec son frère et qui est tapissée de programmes illustrés, il va dormir, après s’être un peu lavé la figure.
Etendu sur son lit, immobile, tellement immobile qu’on pourrait le croire mort, Altano écoutera battre son cœur.
Vers deux heures du matin, Giacinto rentrera en jurant. Il gravira avec peine l’escalier qui n’est pas très sûr (au fait, l’escalier est une échelle); il cherchera le bouton de la porte, et, quand il l’aura trouvé, il se couchera, lui aussi, et se mettra à pleurer parce qu’il sera saoul.
C’est ainsi tous les soirs, mais il ne faut pas le lui reprocher. Giacinto est un bon garçon et, s’il boit, c’est qu’il est amoureux d’une petite acrobate chinoise qui ne veut pas l’aimer.--D’ailleurs, il finit toujours par se taire...
Et Altano, dans le beau silence noir, dormira tranquillement, et Dieu, coiffé d’une mitre en or, à la manière du roi de la pantomime, Dieu, assis au milieu du ciel parmi la foule des séraphins, sourira en le voyant sans paillons et sans fard, calme et nu comme sont les anges.
Samedi, 15 juin.
En fumant, cette nuit, j’ai fait un projet, un beau projet que je ne réaliserai pas, hélas!
Depuis quelque temps, Clotilde m’inquiète. La pâleur de ses joues m’a fait comprendre qu’elle se portait mal. Il me semble aussi qu’elle louche un peu. Ses nerfs doivent la faire souffrir. Dès lors, comme je lui dois, en somme, une ou deux heures agréables, je veux qu’elle meure tranquille, sans être touchée, fut-ce d’un coup d’œil. J’ai donc supposé toute une ordonnance qui règlera notre vie de telle façon que l’agonie de Clotilde sera très douce, très douce et très longue: une agonie sans fin.
Elle pourra se montrer intempérante et d’humeur acide, sans que j’y prenne garde le moins du monde. Lorsqu’elle voudra boire, je lui donnerai de l’eau claire, dans un beau vase de Venise, au bord duquel elle mouillera ses lèvres.--Lorsqu’elle voudra voyager, je lui montrerai des photographies de lieux que je connais déjà, et la glose que je ferai sera si éloquente que Clotilde croira tout aussitôt fréquenter les bords danubiens ou les bosquets roses de la Sicile.
Si, d’autre part, elle veut aimer, je lui présenterai des hommes étonnants. Je lui permettrai de leur baiser les mains et de les regarder à sa guise, mais, à ces heures-là, je l’attacherai solidement sur une chaise pour éviter de trop violents transports. Enfin, s’il lui prend la fantaisie de chérir un nègre, j’en tiendrai un tout prêt, dont elle pourra caresser la funèbre épaule.
Les plus beaux concerts, elle les aura, car le mélodieux orgue qui joue, tous les samedis, dans ma cour lui moudra ses airs les plus suaves, et, quand elle sera lasse de cette valse où certain si bémol fit toujours défaut, je lui lirai, pour l’obliger à vivre plus longtemps, des pages d’une prose irréprochable.--Je les ai choisies.--Ce sont de magnifiques descriptions de l’enfer. Je n’en sais point d’aussi terribles. Peut-être engageront-elles Clotilde à rester plus longtemps de ce côté-ci du trépas.
Ces images de l’enfer et de ses tortures sont d’une abomination variée. On ne saurait s’en fatiguer. Je crois vraiment qu’elles donnent une idée très vivante des supplices de l’au-delà dont ma Clotilde sera par si peu de temps séparée...
Et, surtout, je sais un livre japonais, plein d’illustrations, où se trouve le récit de certains supplices spéciaux réservés aux adultères par esprit, aux adultères!... (... En ce moment, Clotilde regarde par dessus mon épaule et suit du regard ce que j’écris...) Et ce récit est à faire tomber en faiblesse.--Il servirait à merveille pour les derniers instants de mon amie (ceux qu’on appelle les instants suprêmes) car elle mourrait ainsi dans un évanouissement...
* * * * *
Mais Clotilde, ayant lu cette page, m’a dit, avec un air chargé d’indifférence, ces paroles ailées:
«Tu vas te fatiguer, mon loup! en te creusant la cervelle.»
Mon loup!
Pour me calmer les nerfs, je vais écrire à une amie que j’aime bien, qui habite dans la Caroline du Sud, près d’une forêt de chênes, au milieu d’animaux innocents et sous un beau ciel.--Cela vaudra mieux que de tuer Clotilde en imagination.
Dimanche, 23 juin.
On ne dira jamais assez les prestiges de la nostalgie.--Ce soir, au café-concert, une chanteuse m’en fit connaître, par trois chansons, toutes les douceurs et l’exquis délire.
Un music-hall est (avec certains restaurants de nuit qui n’ont plus la vogue) mon lieu de retraite préféré, quand le spleen m’occupe l’âme. Ce n’est point la joie des autres que je goûte (la joie des autres ne me plaît que dans les théâtres populaires, aux petites places); non, l’agrément que je trouve est dans la qualité même du spectacle.--Par son désarroi, par son illogisme, par son américaine absurdité, il convient de façon parfaite au désarroi de ma conscience, à son illogisme, à son américaine absurdité. Les gestes étranges de l’acrobate, l’aspect soudain de douze jambes balancées contre leurs auréoles de dentelle et jusqu’à la grâce apprêtée de l’illustre jongleuse me séduisent infiniment.
Je résiste toujours mal aux pitreries. C’est un défaut de ma nature. J’ai du goût pour tous les cirques, pour tous les Eldorado, toutes les Folies, les Olympia, les Eden, les Alhambra et les spécialités de leurs jeux. Le bouffon me plaît. Son rôle dans la cité ne laisse pas, à mon avis, que d’être utile, et, souvent, l’on trouve plus à glaner dans tel discours d’une démence continue et lucide que dans maintes paroles de la sagesse.--Enfin, le bénéfice de ces matassinades est encore plus grand qu’on ne se l’imagine, car elles ont, parfois, une saveur agréable entre toutes, exquise et rare: celle de la nostalgie.
Pour forcer à rire, le mieux est de surprendre une première fois. Tout imprésario doit être psychologue et ne point ignorer ce fondement de l’art des amuseurs. C’est pourquoi il va quérir, aux quatre coins de la terre, des sujets de joie, des prétextes à rire, les meilleurs subterfuges pour convulser.--Il donne, en effet, par ce moyen, de la gaîté au plus grand nombre, mais à certains, dont je suis, il communique des émotions supérieures: celles d’une admirable nostalgie.
Eh! quoi! c’est donc ainsi que l’on est facétieux, là-bas, dans le pays où ce bouffon est né? c’est ainsi que l’on montre sa belle humeur?--Nous voici à plein dans le grotesque... le grotesque: une bouffonnerie inédite,--et je me sens, tout à coup, transporté sur la plage tropicale où cette bouffonnerie est coutumière, où l’on se divertit pareillement, sous les plumeaux des aréquiers, à l’orée de la brousse, près des grands feux et parmi des fusées de cris faits pour d’autres gorges que les nôtres.
A l’avis du plus grand nombre, la nostalgie n’est qu’une sorte de malaise géographique. Je la tiens pour un plaisir de qualité. J’ai la nostalgie de tous les paysages que j’ai vus, j’ai la nostalgie de ceux que l’on m’a décrits, j’ai la nostalgie de ceux que mes rêves construisirent.--La nostalgie m’a donné des instants délicieux.
Et pourtant, il est un spleen qui est proche parent de cette nostalgie que je vante, spleen mélancolique et diffus qui vient avec les jours de pluie et les brises de crépuscule.--Il ressemble à la nostalgie, il en a plus d’un trait.--Il s’en distingue, toutefois.
La nostalgie est le regret de n’être pas en un certain lieu que l’on revoit ou que l’on imagine, un paradis terrestre dont la description est possible.
Etrange fièvre que propagent les romans exotiques!... elle peut ne transir que le seul lecteur et n’avoir point du tout été ressentie par l’écrivain. J’éprouve une vive nostalgie à lire la merveilleuse _Histoire des Boucaniers_ d’Œxmelin, les romans de Loti, les contes indiens et les chansons militaires de Kipling, à feuilleter les relations de Stanley, voire à me ressouvenir de _Paul et Virginie_. N’importe, le lieu est fixé: c’est la nostalgie pure, au lieu que le spleen qui s’en rapproche a ce caractère distinctif d’être plus vague par son objet.--C’est le regret de n’être pas _ailleurs_, dans une sorte de paradis céleste que l’on n’imagine même pas.--Certains poètes affirment y avoir déjà vécu; ils s’en réclament comme d’une ancienne patrie. Peut-être y ont-ils vu le jour, mais je pense qu’ils la quittèrent avant d’être sevrés.
Ce spleen est la nostalgie du mystère, la nostalgie des pays inexplorés.
Ce spleen est la nostalgie de Thulé.
Jeudi, 27 juin.
Elle est simple et bien connue cette façon allopathique de se guérir d’un mal par son contraire (le brouillard nous attriste: promenez-vous au soleil; la rue fétide vous exaspère: respirez une rose)... simple et bien connue, oui, mais utile pour peu que l’on sache varier son emploi. Afin de me délasser des ennuis que me cause Clotilde, j’y ai souvent recours.
Hier, ma compagne fut particulièrement intolérable. Elle avait passé la journée chez sa tante, dans l’Oise, et en était revenue chargée de nouvelles qui me furent aussitôt communiquées.
Clotilde, toute frémissante, ne tarissait point. Le sujet la passionnait. Elle voulait m’en apprendre les plus légers détails. Or, Clotilde ne sait pas conter; elle s’embrouille, elle se reprend, elle croit toujours que l’on n’a pas bien entendu sa pensée. Chaque fois, l’histoire se complique, et, par subdivision, par surcharge, par étirement, s’obscurcit. Enfin, la chose contée manque à l’ordinaire de saveur.
Hier, il s’agissait de graves démêlés que la tante de Clotilde, ancienne cocotte retirée du commerce de son corps, avait eus avec le curé de sa paroisse.--A ce différend, je n’ai rien compris, bien que l’analyse eût duré cinq quarts d’heure, mais il me semble que ce concours de ragots figurait une façon de tragédie-vaudeville où l’épicière et la fille de l’adjoint jouaient les premiers rôles, où deux musiciens de l’orphéon, le gardien du cimetière et l’agent voyer servaient de confidents, où le bedeau, enfin, tenait, avec la femme du garde-barrière, les emplois d’utilités. Là-dessus flottaient les spectres de la politique et du cléricalisme et, dans ce beau combat de grenouilles, toujours on s’attendait à voir paraître Dieu ou Satan soutenus par des trémolos rossiniens.
J’écoutai quelque temps, puis je n’écoutai plus. Je pris un livre. Toute à son récit, Clotilde ne me regardait pas et marchait de long en large. Elle avait des accents tragiques. Elle faisait des gestes pleins d’ampleur.
«Et alors, s’écria-t-elle, en se tournant vers moi, et alors, quand l’agent voyer comprit toute la canaillerie de l’épicière, sais-tu ce qu’il fit?... Non! je te le donne en mille!... Mais écoute donc!... Sais-tu ce qu’il fit?...
--Certainement, je le sais, répondis-je d’un air calme et sans lâcher mon livre: «d’un seul coup il fendit la poitrine de Mâtho, puis en arracha le cœur, le posa sur la cuillère; et Schahabarim, levant son bras, l’offrit au soleil.»
--Qu’est-ce qui te prend?... Tu es fou?...»
Lundi, 8 juillet.
Je reste couché sur les nattes, possédé par un spleen affreux et je regarde Tchéragan, qui rôde alentour.
Je n’étais point maussade, ce matin, et je suis sorti avec l’envie de chanter, de faire de grands gestes, de parler aux passants.--Un seul nuage au ciel, pour montrer combien le ciel était bleu; de la joie partout répandue. Et les oiseaux! et les fleurs! et les femmes! Oh! ces délicieuses femmes en chair qui marchaient proprement: _daintily_, comme disent les anglais! Elles semblaient toutes courir vers l’amour, à petits pas pressés, à la façon vive et drôle de jeunes poules empanachées qui courent vers le grain qu’on leur jette; et je désirais chacun de ces jeunes corps, sans savoir au juste lequel.
Soudain le spleen me toucha...
Je cherche une image physique où cette sensation revive... Une main qui, tout à coup, pèserait sur mon épaule... non... plutôt un grand oiseau qui s’abattrait sur ma tête et m’encapuchonnerait, ses ailes croisées bandant mes yeux.--Cela rend un peu l’aveuglement subit, la surprise du souffle froid...
Et, aussitôt, les femmes ressemblèrent à des chiennes que le printemps échauffe, les oiseaux eurent des pépiements ironiques et je ne vis plus, dans la beauté neuve de chaque fleur, que sa flétrissure du lendemain.
Mais pourquoi? pourquoi ce changement? pourquoi ce manteau glacé? pourquoi ce spleen?... cette âpre mélancolie dont le sujet se dérobe?
Allons! mon vieux Tchéragan! viens parler à ton maître, ronronne sous ma main, griffe à ton aise les fibres de la natte, laisse-moi te souffler de la fumée noire au museau! Ne crains rien, Clotilde est sortie. Tu ne l’aimes pas, je sais! Elle ne t’aime pas non plus, mon pauvre ami! Elle dit que les chats de ta sombre teinte apportent le malheur dans une maison. Quelle sotte! Oui, frotte-toi contre ma joue, et dis-moi, toi qui sais tant de choses, la raison, la vraie raison de mon désespoir.
Mercredi, 17 juillet.
On a conté l’histoire de l’homme qui avait perdu son ombre et celle de l’homme qui avait perdu son reflet, mais les biographes nous disent que la carrière de ces pauvres gens fut traversée de mille aventures déplaisantes.--Cette nuit, il m’arriva quelque chose d’analogue: je perdis mon poids.--Par un secours de la providence, je ne m’en trouvai pas plus mal. Au contraire, la perte de mon poids me procura des heures délicieuses. C’est d’ailleurs, avouons-le, un accident que tous les fumeurs d’opium connaissent, les soirs où ils ont taquiné le bambou plus que de raison.
Il n’y avait sur les nattes que Ted Williams, Bichon, Lanthelme et moi. Clotilde était chez sa tante.--La délicieuse nuit!--J’avais beaucoup fumé. Lanthelme me parlait paresseusement du Faï-Tsi-Loung, ce surprenant archipel, ornement de la baie d’Along, qu’il a vu durant son voyage en Indo-Chine avec Luca Zanko, et, moi, je laissais les belles images se composer devant mes yeux.--Il était tard mais nous n’avions nulle envie de dormir. C’était la bonne insomnie de l’opium. Nous étions heureux. Une pénombre verte occupait la fumerie, et la petite lampe dessinait dans l’air un fuseau rouge.
On voit son rêve sous l’opium, on voit tout son rêve. On s’exile avec lui vers les pays que l’on veut voir...
Lanthelme nous parle toujours du Faï-Tsi-Loung...
Ainsi qu’il est dit dans un livre que j’aime, les hautes îles, «innombrables, toutes pareilles, surgissent des eaux calmes comme une armée pétrifiée.» Des jonques passent sur cette mer si fertile en légendes, sur cette mer où «le Roi Dragon, Haï-Loung-Wang, long comme trente pythons, flotte nonchalamment.»
Et je me sens léger! aussi léger que l’air qui m’entoure! Oui, j’ai perdu mon poids! Oui, si je voulais, je me promènerais tout contre le plafond, je «ferais la planche» sur les fumées de la pipe, je traverserais les volutes bleues, j’irais on ne sait où, j’irais peut-être surveiller les rizières, là-bas, au Tonkin.--Dieu! que les hommes sont lourds, et que je suis léger!
La vie est bonne. La société des mortels est plaisante. Tout est beau. L’ordre des choses est bien établi... Pourtant, cette cigale en argent qui s’accroche au verre de la lampe et forme écran, vient de glisser quelque peu. Quand je fume, la lumière m’est désagréable... Je replace la cigale.
Je ne dormirai pas jusqu’au matin.
J’ai perdu mon poids.
Encore une pipe.
Ah! la bonne insomnie!
Lundi, 22 juillet.
Hier, au cirque, dans le promenoir.
La musique remplissait l’air comme pour l’entrée d’un nouveau saint en paradis, et, sur la piste, il y avait un peuple de clowns: rires, cris, mugissements, faces fardées, pantalons réséda, héliotrope, couleur de pourpre ou d’azur, ornements d’or, chapeaux pointus, cerceaux... tous les insignes, tous les masques de la démence, et, alentour, des figures réjouies: soldats, enfants, petites grues... une joie facile.--Les galeries étaient bondées de personnes satisfaites de l’abondance et de la variété du spectacle.
«Tout ça pour quarante sous!»
Quel beau compliment pour le directeur.
M’étant approché de la barrière, je vis, dans la piste, un acrobate qui préparait son élan pour un saut périlleux dont le point d’arrivée était l’épaule d’un autre clown.--Il courut, bondit... son corps fit une arabesque agile et d’une grâce ramassée... Savamment, ses muscles accomplirent leur paradoxal effort, mais, dans l’instant même qu’il achevait son excursion volante, le clown glissa sur l’épaule de son compère, et, sans se faire grand mal, tomba sur le paillasson.--Il se releva saignant du nez...
A cette seconde, précisément à cette seconde, le spleen me prit par le bras.--Je me sentis gelé... La fin de la soirée fut sinistre.--Oui, le clown pouvait, maintenant, continuer son tour... Mon plaisir était bien fini!--Le spleen me possédait.--Pourquoi?
Pourquoi?--Je m’en rendais mal compte et le demandai, le soir même, à mes amis qui m’attendaient, près de la lampe, en fumant.--Les trois femmes papotaient dans un coin.
«Pourquoi?... C’est tout simple, dit Ted Williams, tu as surpris la marque évidente de l’effort. De là un froissement dont le spleen a profité.
--Explique! dit Lanthelme, la bouche pâteuse.
--Voici. Les gestes de cet acrobate, par leur grande aisance, leur liberté, leur rythme, arrivaient, sans doute, à créer de la beauté. Tu n’es pas de ceux qui classifient les formes d’art au point de ne plus jouir de celles que l’on tient pour inférieures. Eh bien! ces bondissements t’émouvaient. Sur un plan différent, Bilboquet rivalisait avec Eschyle, et, séduit par la ligne des cabrioles, tu tâchais de goûter à plein leurs arabesques, sans chicaner sur la qualité des tréteaux, quand le petit accident te rappela soudain le côté ardu, pénible du spectacle.--Le clown s’évertuait à te procurer une vision plaisante; la vision plaisante s’évanouissait devant la seule image de l’effort, à cause d’un saignement de nez.--C’est là que se révèle l’infériorité des arts secondaires.»
Clotilde, par hasard, écoutait ces paroles avec intérêt. Elle parut réfléchir, un instant, puis elle me dit, d’une voix courte:
«C’est donc pour cela, mon ami, que tu as des crises de mélancolie noire lorsque je ne prends pas le même plaisir que toi à certains jeux, et que je tâche de te «bluffer» comme dit Williams. Oui, «l’image de l’effort» t’est pénible, mon pauvre loup!
--Ce rapprochement, répondis-je, pour imprévu qu’il soit, ne manque pas, mon amie, d’une certaine logique et même d’une élégance qui ne t’est pas habituelle. J’avoue, d’ailleurs, que tu tiens, à l’ordinaire, ton rôle avec une parfaite sincérité?»
C’est à de tels instants que j’ai envie de tuer Clotilde.
«Mais, reprit Williams, si l’effort est plus ou moins visible, il n’en est pas moins, toujours là! Quand le bon Spark propose à Fantasio de mater ses rêves par le travail, ce délicieux moraliste s’écrie:
«Quelle misérable chose que l’homme!... Etre obligé de jouer du violon dix ans pour devenir un musicien passable! Apprendre pour être peintre, pour être palefrenier! Apprendre pour faire une omelette!...»
«Hélas! il a raison! et, si je parlais doctoralement du haut d’une chaire, je dirais que laisser voir la peine que supposent leurs plus beaux moments est le vice des arts dynamiques. En somme, c’est un plaisir de tout repos que d’admirer la Joconde, car nous ne pensons guère, dans notre ravissement, à l’effort sous-entendu par cette beauté. Il nous plaît de considérer l’art selon la formule de Corot: «L’art est ce qui rend joyeux,» et si, dans un chef-d’œuvre de peinture, nous percevons un détail mal venu, c’est au peintre seul que nous nous en prenons; son art est sauf. Admirer un saut de clown est plus dangereux: nous risquons toujours de nous apercevoir que cet art n’est qu’une forme grisante de la peine, au lieu que la Vénus du Louvre, en sa tranquillité, ne révèle rien des larmes et des sueurs que ses chairs de marbre ont coûtées.»
Les femmes étaient distraites.
Zanko recollait la monture d’une pipe.
Lanthelme se mit à plaisanter:
«Tout votre petit discours, mon cher Williams, n’est qu’une apologie du cinématographe! Mais oui! Si l’on pouvait donner à ce trompe-l’œil assez de couleur, de perspective et de précision pour reproduire servilement les gestes que ses images figurent, l’art secondaire de l’acrobate deviendrait sublime par la fixation de ses moments heureux!...»
On sourit, puis l’on parla de Tchéragan qui se promenait de façon anxieuse, comme s’il désirait joindre sa bien-aimée sur les gouttières.
Jeudi, 25 juillet.
Clotilde veut s’instruire. Elle m’a pris pour précepteur.
«Tu comprends, mon loup! je ne veux pas que tu aies jamais à rougir de moi, et si, plus tard...»
Les yeux au plafond, Clotilde rêve.
Eh quoi! la chère enfant s’imagine-t-elle que je pense l’épouser, un jour?
Pour l’instant, elle veut s’instruire. Ted Williams et moi ne pouvons prononcer un mot qui ne soit pas du vocabulaire de ma concierge, sans que Clotilde ne nous interrompe de sa voix la plus suave:
«Dis-moi, mon loup! je suis bien ignorante, mais qu’est-ce que ça veut dire: _jurisprudence_?»
Ou bien:
«Williams! qu’est-ce que ça signifie: _diurne_?»
Moi, je réponds toujours, mais Williams, que cette soif de science met en fureur, donne à Clotilde des explications un peu trop mystérieuses et qui conviennent mal au cerveau de notre écolière.
«Dites-moi, Williams! qu’est-ce que c’est, un _infiniment petit_? C’est pas les choses qu’on regarde dans les lunettes?
--Ma chère enfant, on appelle _infiniment petit_ une quantité variable qui a zéro pour limite. Ça rend les calculs plus faciles et ça sert aussi à faire éternuer les langoustes.»
Ces plaisanteries ne sont pas du goût de Clotilde. Elle prend un air pincé et se détourne comme si l’on avait dit une inconvenance. De moi, elle n’accepterait guère une pareille fin de non-recevoir, et je suis forcé de lui donner des éclaircissements sur toutes choses. Je résume pour elle un cours d’instruction primaire.
Parfois, elle veut se renseigner sur des questions d’histoire et de littérature:
«Mon loup! qui c’était, Clovis?...
«Mon loup! qui c’était, Corneille?...
«Les contes de Perrault, tu ne m’as jamais raconté ça!...
«La Révolution française, quand c’était?...
«Ça a paru en feuilleton, dis? les bouquins que tu as, là-haut?...»
Hélas! «ces bouquins que j’ai là-haut» sont les Essais de Montaigne et un La Bruyère!