Le Démon de l'Absurde

Part 6

Chapter 63,740 wordsPublic domain

Je restai abasourdi. La femme pendue revenant de l'autre monde pour me voler mes ficelles et dévorer des manches de pioche! Certes, cela dépassait mon imagination! Je savais ce que je voulais savoir, mais je n'étais guère avancé! Dans mon lit, j'eus des cauchemars, et je me pelotonnais contre le mur, essayant de me rendormir en me bouchant les oreilles. Des grandes personnes comme ma mère et ma bonne ayant peur du _revenant!_ Que fallait-il conclure? A l'aurore, mes idées prirent un autre cours, je ne voulais plus admettre qu'une ancienne pendue, très moisie, sortît de sa tombe pour taquiner une cuisinière en lui dérobant des torchons. Non! Le _revenant_ devait être un animal d'espèce particulière, hantant les lieux mal clos, surtout les maisons désordonnées, et j'en vins à croire qu'on me parlait _d'une morte_ pour ne pas m'épouvanter trop au sujet d'un danger réel! Elle avait tout avoué si facilement, cette vieille folle de Marie. Bientôt l'héroïque pensée de capturer _la bête_ remplit ma cervelle, m'éblouit. J'étais fort, j'étais adroit, j'avais des données sur les mœurs des Indiens, et, une fois dans le sentier de la guerre, je ne reculerais pas. Quelle prouesse et quel honneur! Ma mère pleurerait de joie comme le jour des prix, mon père m'appellerait: _fier lapin!_ et Marie pourrait se risquer à cueillir du persil au crépuscule. Décidément, je lutterais contre l'ennemi commun. Le plan était déjà tout tracé. Je creuserais une fosse que je recouvrirais de divers branchages, selon le système des trappeurs américains, et lorsque la bête rôderait, durant ses _retours_ diurnes ou nocturnes, elle ne manquerait pas de se laisser choir en plein trou. Ensuite, nous verrions à lui faire vomir les dés d'argent, les râteaux, les canifs et autre nourriture indigeste dont elle avait la déplorable coutume de s'engraisser. Je creusai donc une fosse assez profonde, du côté du dernier buis; je la couvris de mottes de gazon et de brindilles vertes. La terre enlevée fut dispersée aux quatre coins du jardin. A la nuit close, j'achevai mon ténébreux travail, en faisant semblant de guetter des oiseaux pour donner le change à mes parents, car je redoutais leurs plaisanteries ou leurs défenses. Tant que le soleil avait lui, j'avais chanté à tue-tête, très heureux de ma chevaleresque idée, formant les projets les plus téméraires, plein de mépris vis-à-vis du _revenant_, qui, après tout, n'était qu'une bête quelconque, _ce qu'il fallait démontrer;_ mais, au soir, ce sacré jardin s'assombrit effroyablement, les buis capucins se vêtirent de teintes crapaud, et l'œil malade, la lucarne du grenier, me regarda, du haut de cette maison triste, avec une horrible expression de désespoir. Je lâchai mes outils, pioche, pelle et râteau, je m'enfuis brusquement sans pouvoir m'arrêter, comme talonné par le dernier buis, qui, maintenant, semblait relever son capuchon vert. Devant la maison, je soufflai un moment, très honteux de ma terreur. Voyons! Est-ce que j'allais perdre mon beau courage? «Es-tu un capon?» me demandait ma conscience. Si je laissais là-bas les outils de jardinage, on dirait encore que je m'amusais à faire des farces. Un piège si bien conçu et si bien exécuté! Je me retournai pour m'orienter. La fosse était là-bas, quelque part, entre le second et le troisième capucin... Chose étrange! Dans ce crépuscule, je perdais aussi la notion des distances... La fosse était-elle plus à gauche ou plus à droite? Hein? Qu'est-ce que cela signifiait?... Moi, un garçon rusé, je ne m'y reconnaissais plus! Les allées s'enfonçaient, toutes noires, les arbustes entortillés de liserons ondulaient comme des panaches de fumée, les grands arbres se mêlaient aux nuages, et la lune, se levant, prenait dans les feuilles des aspects d'œil jaune, tout à l'imitation de la lucarne du grenier. Soudainement, la pensée que _là-bas_, entre le second et le dernier buis, il se trouvait une _fosse creusée_, me fit dresser les cheveux sur le front. J'avais creusé une fosse, moi, une tombe, comme pour y enterrer un mort... Une tombe qui attendait la femme pendue, _le revenant!_ Est-ce qu'une bête a jamais eu la dimension d'une femme portant des jupes traînantes! Et puisque Marie l'avait vue!... Mon sang se glaçait dans mes veines, mes jambes flageolaient. «Iras-tu! N'iras-tu pas! Capon!» me criait toujours ma conscience. Enfin, saisi de je ne sais quel vertige furieux, je hurlai: «Allons-y!» Et je m'élançai en droite ligne. Je crois même que je galopais, les paupières closes, sans chercher davantage mon chemin, persuadé que si j'ouvrais les yeux je verrais sûrement la pendue au détour d'un massif. Ah! il ne s'agissait plus d'une bête voleuse, je sentais bien que j'étais en puissance d'un personnage mystérieux, _d'un inconnu_ qui m'attirait, m'attirait, me humait, me dévorait du fond de ce jardin-cimetière! Et mon cœur battait à crever. Machinalement, je murmurais: «Je me baisserai, je saisirai la pioche, la pelle, une de chaque main, je serai bien armé s'il arrivait quelque chose... Oui! La pioche est à côté d'un pied de cassis, et la pelle est restée sur une motte de gazon. Pourvu, mon Dieu, que ces outils ne soient pas déjà partis chez _elle!_ Voyons, tâchons de ne pas nous tromper... Une... deux... trois... je vais ouvrir les yeux, tant pis, je dois être à l'endroit juste!» J'ouvris les yeux, et, avec un cri de détresse qui dut retentir cruellement dans la poitrine de ma mère, j'ouvris aussi les bras, mes jambes fléchirent, je m'écroulai au fond de la fosse. La violence de ma chute fut telle que je m'évanouis...

Et l'on me trouva là-dedans, étendu comme un mort, pris à mon propre piège!

J'eus la fièvre durant un mois. Ma mère, dès que je pus quitter mon lit, ordonna d'emballer promptement nos affaires. Elle en avait assez de la _maison des vacances_, où les tombes se creusaient toutes seules pour engloutir les petits enfants, et elle ne voulut jamais croire à l'histoire de mon piège, car je ne pus jamais bien lui prouver que j'avais voulu attraper un _revenant_ comme on attrape une vulgaire belette!... D'ailleurs, en y réfléchissant un peu... n'est-ce pas le _revenant_ qui aurait voulu m'attraper?...

A LOUIS DUMUR

SCIE

Un homme va naître. L'ange gardien, dépêché auprès de son âme, lui permet d'hésiter avant d'éclore. Il hésite... Les couches de sa mère deviennent laborieuses, et pendant ce temps l'âme de l'homme peut étudier les conditions de sa vie future.

L'ANGE.--Si tu nais, tu mourras. La vie est une maladie mortelle. Si tu vis beaucoup, tu souffriras beaucoup. Si tu meurs jeune, tu regretteras l'existence. Choisis!

L'HOMME.--Fichtre! Comment faire? Donnez-moi un corps solide, en attendant.

L'ANGE.--Si ton corps est vigoureux, sa propre force le portera à s'user. S'il s'use, il contractera des infirmités effrayantes. S'il ne s'use pas, il aura confiance en sa solidité, et sa confiance le fera se jeter, tête baissée, dans le premier péril venu. S'il se fait soldat, il sera tué en guerre. S'il se fait assassin, il sera tué sur l'échafaud. S'il se fait manœuvre, il aura des querelles avec ses compagnons. S'il a des querelles, il voudra les vider... et s'il les vide, il y trouvera un coup mortel.

L'HOMME.--Alors, je demande un corps très délicat.

L'ANGE.--Si tu es délicat, étant enfant, tu auras tous les malheurs. Tu tomberas et tu te feras des bosses. Si tu as des bosses, ça marquera. Si tu as une mauvaise nourrice, tu deviendras poitrinaire. Plus tard, si tu n'as pas de gymnastique, tes camarades te rouleront à tous propos. Si tu ne ripostes pas, tu passeras pour lâche... et si tu ripostes tu seras roulé.

L'HOMME.--Assez! Donnez-moi des rentes, c'est le point capital.

L'ANGE.--Non! c'est seulement l'intérêt. Si tu as des rentes, tu auras envie de les dépenser. Si tu les dépenses mal, tu auras des remords. Si tu es avare, ce ne sera pas la peine d'en avoir. Si tu gères toi-même ta fortune, tu la risqueras sur un coup de bourse. Si tu la fais gérer, tes banquiers lèveront le pied. Si tu la confies à tes parents, ils voudront te faire épouser une héritière impossible et tu te brouilleras avec eux.

L'HOMME.--Faites-moi pauvre.

L'ANGE.--Si tu es pauvre, tu envieras les riches. Si tu les envies, tu travailleras pour les égaler. Si tu travailles, tu voudras te reposer le dimanche. Si tu te reposes le dimanche, tu te griseras et tu deviendras fainéant. Si tu deviens fainéant, tu deviendras _communard_, et si tu es _communard..._

L'HOMME.--Je serai _socialiste_, je ferai de la politique honnête.

L'ANGE.--Si tu fais de la politique honnête, tu seras dupé... puis tu passeras pour un imbécile.

L'HOMME.--J'aime mieux passer pour un imbécile.

L'ANGE.--Si tu es un imbécile, ta femme te trompera, et tu auras...

L'HOMME.--Je n'aurai pas de femme!

L'ANGE.--Si tu n'as pas de femme, tu prendras des maîtresses. Si tu as des maîtresses, elles te ruineront la santé ou la bourse. Si tu ne les laisses pas te ruiner, elles te feront une réputation de _pingre_, tu seras mal reçu par la société; et tes domestiques sortiront de chez toi en disant qu'ils y meurent de faim.

L'HOMME.--Je n'aurai pas de domestiques.

L'ANGE.--Si tu n'as pas de domestiques, il faudra tremper ta soupe et celle de tes enfants toi-même: tu seras ridicule.

L'HOMME.--Je n'aurai pas d'enfants.

L'ANGE.--Si tu n'as pas d'enfants, ta vieillesse sera très malheureuse, et tu mourras isolé.

L'HOMME.--Sacrebleu! j'en aurai...

L'ANGE.--Si tu en as, ta vieillesse sera malheureuse à cause de leurs folies, et tu auras la douleur de les déshériter.

L'HOMME.--C'est trop fort! Ne peut-on pas épouser une femme stérile?

L'ANGE.--Si tu épouses une femme stérile, elle se plaindra de toi devant les tribunaux en donnant des détails...

L'HOMME.--Je ne serai jamais amoureux.

L'ANGE.--Si tu n'es pas amoureux, tu perdras la moitié des jouissances terrestres, et, je te préviens, il n'y en a pas beaucoup.

L'HOMME.--Bon! Je serai donc amoureux... le plus possible.

L'ANGE.--Si tu l'es trop, tu commenceras de bonne heure. Si tu commences de bonne heure, tu t'adresseras mal. Si tu manques ton premier cœur, le tien portera un crèpe éternel (vieux style). Si tu aimes une ingénue, elle aura un cousin au collège. Si elle a un cousin au collège, il en sortira... S'il en sort, il prendra le dessus, et s'il prend le dessus...

L'HOMME.--J'aimerai une ingénue mûre ou une jeune veuve.

L ANGE.--Si elle est ingénue, elle sera bête; si elle est mûre, elle sera laide. Si tu aimes une jeune veuve, elle aura de l'expérience. Si elle en a trop, tu n'en auras pas assez... elle te trouvera insuffisant, et si...

L'HOMME.--En tous les cas, je chercherai une jolie femme.

L'ANGE.--Si elle est jolie... tu ne seras pas le premier à le lui prouver.

L'HOMME.--Une jolie fille dévote, par exemple.

L'ANGE.--Si elle est dévote, elle ira à l'église. Si elle va à l'église, tu seras jaloux et tu ne dîneras jamais à la même heure. Si tu es jaloux et que tu ne manges pas régulièrement, tu lui feras des scènes, alors elle rentrera dans sa famille. Si elle rentre dans sa famille, elle emportera sa dot...

L'HOMME.--Je réclamerai la dot...

L'ANGE.--Ta belle-mère, au contraire, te forcera à lui fournir une pension, et, de plus, elle t'appellera: _bourreau de sa fille!..._

L'HOMME.--Oh!... laissons ce sujet. J'aimerai donc le moins possible... j'épouserai une grosse campagnarde tranquille, et pour fuir les tentations je vivrai près d'un village.

L'ANGE.--Si tu habites à la campagne, tu feras de l'agriculture, tu planteras des vignes; elles gèleront ou auront le phylloxera. Si tu as des fermiers, ils ne paieront pas leurs fermages, parce que leurs moutons auront le _piétain._ S'ils ont des bœufs, ils se vendront mal. Tu auras des métayers la seconde année, quand tu verras que le fermage ne réussit pas: les métayers sont tous voleurs ou paresseux. Si tu trouves de braves gens, ils tomberont malades. Si tu n'as ni fermiers ni métayers, tes propriétés resteront en _friches._ Si elles restent en _friches_, tu seras accusé d'ineptie, on ne te nommera pas conseiller municipal. Si tu es bon propriétaire et qu'on te nomme conseiller municipal, tu voudras être maire. Si tu n'es pas maire, tu cabaleras. Si tu l'es, on cabalera. Si tu t'annonces comme bonapartiste, les ouvriers te demanderont une augmentation de salaire. Si tu es républicain, le curé prêchera contre tes menées et les aristos te fermeront leurs portes. Si tu es tantôt l'un, tantôt l'autre, tu seras naturellement assis par terre le jour où chacun prendra une chaise!...

L'HOMME.--On peut avoir une demeure modeste, à côté d'une ville, et ne pas mettre les pieds dans cette ville; je ne tiens guère à la grande propriété.

L'ANGE.--Si tu es près d'une ville, des amis importuns viendront te voir, il faudra bien les inviter à dîner... S'ils dînent souvent, çà te coûtera cher!...

L'HOMME.--Eh! mon Dieu! je ne verrai personne, j'aurai un jardin clos de murs, un jardinier sourd, une cuisinière muette, et... je lirai les journaux pour me désennuyer.

L'ANGE.--Si tu ne vois personne, on pensera que tu as des raisons pour te cacher. Si ton jardin a des murailles, on y grimpera la nuit pour découvrir tes crimes... et prendre tes poires; si ton jardinier est sourd, il n'entendra pas; si ta cuisinière est muette, elle ne le dira pas. Si tu lis les journaux dans une pareille solitude, tu deviendras fou au bout de six semaines. Tu apprendras que les maisons fermées et les jardins clos sont suspects, qu'on y réunit généralement des _boulangistes...._ ou des femmes. La fatalité voudra qu'un nouveau-né strangulé soit déposé dans le chemin creux longeant tes murailles: si on le trouve, on fera une descente de police chez toi. Le sourd et la muette t'accuseront, l'un par son incohérence, l'autre par des signes désespérés. Si tu te défends sérieusement, tu es très coupable. Si tu ne te défends pas, tu es abject. Ceux qui auront volé tes poires donneront des preuves certaines. Il arrivera tout à point une petite laitière farceuse dont tu auras oublié de prendre le menton, un matin qu'elle était disposée à t'accorder les dernières faveurs: pour se venger, elle déclarera une de ses 26 grossesses, et te fera fourrer dedans. Si tu t'es permis de suivre la _Gazette des Tribunaux_ plus attentivement que la _Revue des Deux-Mondes_, on pensera que tu cherchais déjà ton système de défense. Il ne te restera plus qu'à te munir d'un bon avocat, qui te fera envoyer au bagne en plaidant les circonstances atténuantes; et si tu vas au bagne, tu finiras par te croire criminel... tu y mourras en avouant des histoires fabuleuses.

L'HOMME.--Pourquoi ne cultiverais-je point les beaux-arts, l'état de bourgeois n'ayant rien d'attrayant, à ce qu'il me semble?

L'ANGE.--Si tu as du génie, tu seras méconnu. Mais si tu n'en n'as pas, tu seras inconnu. Si tu es pianiste, tu seras la désolation de tes voisins, et ils attacheront du lard à ton cordon de sonnette. Peintre, tu mettras vingt-cinq ans à te choisir une école, et, sur tes vieux jours, te décidant pour la _tienne_, tu feras pouffer tes camarades, qui t'appelleront: _vieux bonze!_ Acteur, tu seras sifflé; si tu n'es pas sifflé, tu auras toutes les grandes dames sur les bras, et tous leurs maris ou leurs amants sur le dos. Écrivain, tu chercheras des éditeurs; si tu n'en trouves pas, tu crèveras de faim; si tu en trouves, ils te demanderont de _corser_ la situation; si tu la corses, on t'accusera de pornographie; si tu tiens à tes idées et que tu refuses ce léger sacrifice à ton éditeur, il te traitera de _monsieur embêtant_. Tu ne seras jamais édité si tu écris en vers; si tu écris en prose, les _journalistes_ influents auront soin de _critiquer_ tes livres pour les empêcher de plaire au public, à qui, certainement, ils auraient plu sans leurs bienveillantes critiques... J'ajoute que si tu es immoral, tu iras en prison, et que si tu es moral, tu assommeras tout le monde!...

L'HOMME, _avec explosion_.--Décidément, je rentre dans le néant, mais... un mot encore: si j'étais savant et philosophe?...

L'ANGE, _gravement_.--Si tu veux être savant et philosophe, près d'un siècle durant il te faudra t'abreuver de déceptions, t'armer de patience, aller de désagrément en désagrément, renier l'amour, renier l'amitié, renier la richesse, renier les plaisirs, renier jusqu'à Dieu, tout cela pour finir par conclure que: si tu n'étais pas né, tu n'aurais pas été malheureux!...

L'HOMME.--Serviteur!

Les couches de la jeune femme sont de plus en plus laborieuses. Bientôt, le médecin roule un petit cadavre dans un linge, puis la pauvre mère exténuée s'endort, tandis que son médecin murmure: «Si on m'avait appelé hier!...»

A LAURENT TAILHADE

_LA PANTHÈRE_

Des souterrains du cirque monta lentement la cage, entraînant avec elle comme un épais morceau de nuit, et, quand s'en ouvrirent les grilles aux resplendissantes clartés des cieux, la bête, trouvant subitement sous ses pas le manteau d'or, taché de pourpre, du sable des arènes, s'exalta dans la lumière et se crut déesse. Jeune, vêtue du deuil royal des panthères noires, portant, le long de ses membres engaînés si exactement, quelques énormes topazes disséminées, elle dardait l'œil pur et fixe de celles qui n'ont encore contemplé, au bord des grands fleuves déserts, que leur image de sinistre vierge. Ses pattes de chatte, puissantes et d'apparence puérile, semblaient se mouvoir sur des flocons de duvet. En trois bonds légers elle atteignit le milieu du cirque. Là, s'asseyant, d'un mouvement grave et onduleux, toute autre affaire lui paraissant de moindre importance, y compris l'examen de la loge impériale, elle se lécha le sexe.

Près d'elle, des chrétiens écartelés pendaient à de hautes croix rouges de sang. Un éléphant mort barrait de sa masse grise, colossale muraille écroulée, tout un coin du ciel extraordinairement bleu. Aux lointains s'agitaient, en des cercles de gradins s'étageant, une buée de formes pâles d'où venaient des clameurs étranges, et la bête, ayant terminé son intime toilette, chercha un moment, le mufle à terre, la raison de ces cris de fureur, inexplicables pour elle dont les mœurs froides et méthodiques n'admettaient que l'utilité du meurtre sans en comprendre encore les différentes hystéries. De là-bas lui arrivaient le grondement sourd d'un flot battu par le vent, des plaintes de branches craquant sous la foudre. Elle eut un miaulement railleur qui défiait les orages, et, sans trop se presser, prise du caprice inconcevable de leur montrer la douceur des véritables bêtes féroces, elle fut s'attabler devant la savoureuse masse de l'éléphant, dédaignant les proies humaines. Elle but à loisir la liqueur fumante ruisselant du monstrueux cadavre, se tailla un ample lambeau de chair, puis, le festin achevé, campée sur les restes de son repas, elle lustra sa patte gauche avec sollicitude. Deux jours avant sa délivrance, on avait semé, en l'obscurité de sa prison, des viandes indignes assaisonnées de cumin, saupoudrées de safran, pour surexciter le feu dévorant de ses entrailles; mais l'habile flaireuse s'était abstenue, ayant connu de plus longs jeûnes et de plus dangereuses tentations. Point ignorante, quoique vierge, elle savait déjà les soifs des midis brûlants de son pays, où les oiseaux pleurent de tristes mélopées en soupirant après la pluie; elle savait les plantes vénéneuses des grandes forêts inextricables où essayaient de la fasciner des reptiles à langue fourchue distillant le poison; elle savait la grosseur extrême de certains soleils, et la maigreur très ridicule de certaines victimes, les attentes anxieuses sous l'œil mauvais de la lune qui vous lance perfidement à la poursuite d'une ombre de gibier toujours de plus en plus fuyante! De ces chasses malheureuses, elle avait gardé un instinct de guerrier pauvre, et ne demandait qu'une part modeste pour ne pas éprouver de vertiges en cet autre monde béni où les carnassiers, devenus les frères de l'homme, semblaient conviés à des festins solennels. Elle choisissait son morceau sans forfanterie, désireuse de se révéler bien élevée en présence d'appétits moins naturels que les siens.

Un chrétien nu et dérisoirement armé d'un fouet à boule de fer surgit au-dessus de la croupe de l'éléphant, poussé par des bourreaux qu'on ne voyait pas. Il glissa dans le sang caillé, roula le front en avant. Des huées le relevèrent. Il reprit son fouet, et un sourire crispa ses lèvres blêmes. Il ne voulait pas s'en servir, même contre la bête qui l'allait égorger. Il s'assit, ses prunelles claires fixées sur l'ennemie. Celle-ci eut le geste de jouer de la patte, un geste signifiant: «Je suis satisfaite!...» Et elle s'allongea, les yeux mi-clos, agitant la queue avec perplexité. Tranquille duel de regards curieux, le chrétien cherchant, malgré l'abandon voulu de son être, le secret des dompteurs de fauves, le pouvoir suprême de la seule volonté sur la brute, et la bête libre s'efforçant de démêler le genre de puissance de cette espèce quand elle est nue.

Une clameur formidable les éveilla de leur singulière songerie. Ils étaient maintenant le centre de la fête sanglante, et personne, vraiment, ne comprenait cette manière de s'amuser. Une soudaine colère envahissait tous les spectateurs. On appela des belluaires, des chevaux galopèrent vers l'éléphant dont on entraîna la lourde masse, et mis debout, face à face, les deux adversaires continuèrent à se surveiller. Le chrétien refusait la lutte, la panthère ne se sentait pas le courage d'écharper, n'ayant plus faim. L'un des belluaires se précipita, les menaçant de son épée. D'un bond gracieux l'animal évita le choc, et le chrétien conserva son sourire mélancolique. Alors des hurlements retentirent de tous les côtés. L'orage éclata, épouvantable. Les belluaires se ruèrent contre la bête, qui se déclarait capricieusement pour le plus faible. On alla poser les lances sur les brasiers, on apporta les dards enduits de poix et de plumes enflammées, on appela les chiens dressés à couper les jarrets des taureaux, on emplit des vases d'huile bouillante. Toutes les haines se tournèrent en un moment du côté où la jeune folle, se battant les flancs de sa queue indécise, se demandait ce que signifiaient ces préparatifs de guerre. Les belluaires ne lui laissèrent pas le temps de revenir à la raison. Ils fondirent sur elle, et ce furent des courses désordonnées dans la piste encombrée de mourants. La panthère fuyait, prise d'une terreur superstitieuse. Cela, c'était la fin du monde! Pêle-mêle, poursuivie et poursuivants culbutaient les corps d'hommes et d'animaux sous l'immense risée du peuple, que cette bouffonnerie nouvelle finissait par détendre. De toutes les places, on jetait à la bête éperdue des pierres, des fruits, des armes. Des patriciennes lancèrent des bijoux qui sifflèrent terriblement en traversant l'espace, et l'empereur, debout, la lapida lui-même avec des monnaies d'argent. D'un dernier bond désespéré, la panthère, ivre de rage, hérissée de flèches, entourée de flammes, se réfugia dans sa cage demeurée ouverte. On referma la grille, et le piège obscur redescendit aux souterrains.