Part 5
ELLE: Des fois, je joue sur mon piano ma valse la plus facile très rapidement, comme si je tournais et que le clavier fût en cercle autour de moi; et un passage où il y a une note aiguë, je le répète durant des heures, j'arrive à ne frapper qu'un seul accord, que cette seule note aiguë, toujours, toujours, le poignet m'en cuit. Ça devient comme un bruit de cristal qu'on brise perpétuellement, c'est fin, fin, et cela me dit des choses extraordinaires. Ça entre dans mon oreille comme une plume frisée, une aigrette de diamant, un pinceau de velours. L'autre soir, si maman n'était pas venue au salon, j'allais tomber raide et je me serais cassée en deux morceaux... Ah! Il y a la peine du satin. Je passe mes mains sur mon couvre-pied de satin pompadour, et.... tu sais, on a des petites _envies_, des petites excoriations au bout des doigts, alors toute ma chair se hérisse tant ça me fait mal de les accrocher dans cette étoffe trop douce. C'est comme le long des vitres, pour toi! Je ne peux pas m'en empêcher!... Il y a la peine des groseilles pas mûres que je mange en cachette, ça pique la langue et c'est très mauvais... La peine de désirer avoir une chemise en tulle de voilette, brodée de gros pois dont deux s'arrêteraient sur chacun de mes seins... La peine de respirer des jacinthes! Oh! celle-là, mon chéri, tu ne saurais croire combien elle me fait plaisir! Je vais m'étendre par terre tout contre une grosse jacinthe rose qui a poussé au bas du jardin, près d'une charmille. On est dans l'ombre comme ici. Je jette ma robe par-dessus ma tête et j'entoure la fleur de mes bras pour que le parfum me monte tout entier dans le nez, et je respire... je respire... Il me semble que je mange du miel pendant que des abeilles en s'envolant me frôlent les paupières de leurs ailes de sucre! (_Elle se pâme._) Tu ne peux rien y comprendre! Mais c'est si délicieux que je t'en oublie!...
LUI (_suçant une branchette qu'il vient d'arracher, au hasard_): Merci bien! Voilà une invention assez ridicule!
ELLE: Sais-tu ce que ça sent, la jacinthe?
LUI (_ironique_): Ça sent la jacinthe, probablement.
ELLE: Non, ça sent mon cœur!
LUI (_agacé_): Tu as donc respiré déjà ton cœur!
ELLE: Oui! je suis sûre que c'est un sachet rempli de fleurs en clochettes.
LUI (_riant_): Ce n'est pas possible! Montre voir?
ELLE (_soupirant_): Oh! non, tu ne le verras jamais.
(_Silence._)
LUI (_jetant sa branchette dans l'eau d'un mouvement rageur_): Tu es bien mauvaise pour moi, aujourd'hui. Nous n'avons que ces quelques heures de promenade à passer ensemble, et tu en profites pour m'accabler!...
(_Les mouches étincelantes s'élèvent tumultueusement de la nappe d'eau tranquille et bourdonnent autour des deux adolescents._)
ELLE (_vivement intéressée_): Regarde les belles mouches. On dirait des émeraudes vivantes et en feu.
LUI (_désirant la flatter_): Ou les yeux de ta chatte!
ELLE: Elles viennent de se baigner, car elles luisent comme des gouttes d'eau verte! Attrapes-en une, dis?
LUI: Et si elle me pique!
ELLE: C'est vrai! Ne les effarouche pas.
(_Ils se rapprochent l'un de l'autre comme pour se défendre contre une attaque possible_).
LUI: Je crois qu'elles ne sont pas méchantes. (_Une mouche se pose sur la joue de l'amoureuse_). Tiens! Celle-ci qui te prend pour une plante. (_Gracieusement._) Elle a senti ton cœur sans doute. Frrrrrrr... la voilà partie! Et elle n'a pas osé te faire de mal! (_Ils se regardent, attendris, et s'embrassent furtivement._) Faisons la paix! Moi, je n'ai plus de plaisir à te dire.
ELLE: Et moi, plus de peine à te conter (_A ce moment, la clarté de la fontaine s'éteint, le ciel s'assombrit._) Jouons à autre chose!
LUI (_lui prenant les mains_): Laisse-moi dégrafer ton corsage pour aller respirer ton cœur, j'en ai la tentation!
ELLE (_pudique_): Ce ne serait pas convenable.
(_Elle se recule un peu et joue avec l'eau. On entend comme un bruit de perles remuées._)
LUI (_à genoux_): Je t'en supplie!... (_Elle lui jette de l'eau à la figure._) Je le veux!
(_Elle éclate de rire et se renverse en arrière, ses cheveux se déroulent sur l'eau._)
ELLE: Non! Non! Pas cela, mais je te permets de caresser mes nattes.
LUI (_se précipitant sur sa chevelure déjà mouillée_): Est-ce qu'ils sentent la jacinthe aussi? Donne-les moi! Donne-moi tes mains, tes petites coquilles de mains! Donne-moi ta figure, donne-moi ta taille... Eh! Donne-moi tout, puisque je n'aurai jamais ton cœur. (_Il sèche les cheveux sous ses baisers._)
ELLE: Tu es insupportable!
LUI (_la regardant avec passion_): J'ai soif! Donne-moi de cette eau dans tes deux mains réunies en bénitier. C'est étrange, j'ai les lèvres qui brûlent. (_Elle puise de l'eau et lui tend ses deux mains pleines; il boit, éperdu_). On dirait du miel, on dirait du lait, on dirait du sang, on dirait du vin, on dirait de l'eau-de-vie. Ça embaume et ça grise. Oui, tes mains sentent la jacinthe! Oh! que je suis heureux! (_Il la contemple._) Écoute! j'ai un moyen de te prendre malgré toi tout entière. Tu vas te pencher sur la fontaine et te mirer, puis tu me redonneras à boire de l'eau que tu prendras à la place où tu te seras vue. Ainsi je boirai ton portrait et tu seras en moi pour l'éternité! (_Anxieusement._) Cela te paraît-il assez convenable?
ELLE (_souriant_): Oui, à la condition que je n'y mirerai que le haut de mon visage. (_Elle se penche sur l'eau._) Je ne me vois pas bien! Oh! comme cette eau est profonde! Je parie que cette fontaine traverse toute la terre, tant elle est noire! Ah! je me vois... je me vois... Tiens! j'y retrempe mes nattes, tu auras le goût de mes cheveux, et puisque je suis très blonde ce sera du miel tout à fait!
LUI (_timide_): Tu me boiras à ton tour, dis?
ELLE (_avec dédain_): Je ne boirai pas dans les mains d'un garçon.
LUI (_s'inclinant dévotement sur ses mains qu'elle a de nouveau remplies d'eau_): Oh! je te remercie tout de même. Tu es si douce pour moi quand tu veux! (_Il hume l'eau et se redresse fièrement._) A présent, je t'emporterai partout.
(_La fontaine s'éclaire peu à peu, les nuages passent, les mouches recommencent à bourdonner au soleil._)
ELLE: C'était bon?
LUI (_enivré_): Comme le vin de la messe!
(_Il se roule à ses pieds avec une joie de jeune chien._)
ELLE (_sentencieusement_): Quand nos parents nous marieront, nous ferons bâtir ici notre maison de campagne. Ce n'est pas trop loin de la ville, et le boulanger pourra nous apporter du pain tendre tous les jours. Moi, vois-tu, je ne vivrais pas sans pain tendre.
LUI (_la contemplant de par terre avec ravissement_): Est-ce vrai que tu me trouves bête?
ELLE (_qui regarde dans l'eau distraitement_): Oui! Oui!... Nous aurons une belle basse-cour, et nous mangerons des poulets rôtis tous les jours, excepté le dimanche. Seulement, tu tueras les poulets, car j'ai peur du sang.
LUI: Est-ce vrai que tu m'aimes?
ELLE (_de plus en plus distraite et se penchant de différents côtés_): Nous monterons à cheval tous les matins, j'aurai une amazone de drap gris... Tiens! Qu'est-ce que j'aperçois là, au milieu de cette mare?... Nous aurons une bonne qui saura me changer la forme de mes robes toutes les semaines, je suivrai les modes... Enfin! qu'est-ce que je vois là-dedans? C'est sombre, sombre! Ça monte à la surface en faisant des bulles... (_Elle se lève._)
LUI (_toujours étendu sur le dos_): Moi, je t'adore!
ELLE: Voyons! Lève-toi! Il faut que nous rentrions... Mon Dieu, que cette eau est limpide! Elle est tellement bleue en ce moment qu'on croirait se pencher sur un ciel tombé dans la mousse...
(_Elle s'approche encore et pousse un cri terrible qui éveille des échos lointains._)
LUI (_se relevant d'un bond_): Qu'as-tu donc, ma bien-aimée?
ELLE (_se retournant affolée_): N'avance pas, je te le défends!
(_Elle fait quelques pas en chancelant, puis va tomber dans ses bras._)
LUI (_désespéré_): Elle se trouve mal! Mon Dieu! Elle va mourir! Au secours!
ELLE (_d'une voix entrecoupée_): Ce n'est rien, chéri! Allons-nous-en! (_Sa voix baisse de plus en plus._) Emporte-moi sans regarder l'eau, sans regarder l'eau... (_Elle s'évanouit._)
(L'AMOUREUX,_ obéissant, l'emporte comme une morte dont les bras pendent inertes, tandis qu'un reflet de soleil éclaire l'autre morte, dont la bouche ouverte toute grande laisse voir les dents très blanches à travers l'eau pure._)
A KARL ROSENVAL
_LE PIÈGE A REVENANT_
On arriva devant cette maison par un jour très orageux. Le cheval qui nous y menait s'arrêtait à chaque instant, et mettait sa tête entre ses jambes pour secouer des mouches en ayant l'air de nous dire: «Non! Non! Réfléchissez. N'avançons pas davantage...»
Notre bonne, les mains croisées sur un gros panier plein, roulait des yeux inquiets. Ma mère questionnait le conducteur de la carriole d'une voix tremblante, et ce paysan répondait par des demi-mots durs. Mon père, tenant le paquet des cannes, des parapluies, ne disait rien, selon son habitude, mais il semblait fort préoccupé.
Quand on descendit, je courus vers la grille avec enthousiasme pour tirer la corde d'une cloche que je voyais serpenter le long de la muraille, et prendre ainsi possession de ce que j'appelais déjà la _maison des vacances_. Je savais qu'il n'y avait personne, puisque le vieux jardinier, son propriétaire, habitait la ville; seulement, à douze ans, l'envie de tirer une corde est toujours irrésistible, n'est-ce pas? et je sonnai furieusement. Alors sortit de derrière cette muraille, ornée de feuillage épais, un son grêle de clochette d'église, comme le rire aigu de quelqu'un tapi dans un arbre pour nous épouvanter. C'était à la fois si mesquin et si désagréable que j'en demeurai tout bête, les doigts crispés sur la baguette de mon cerceau, laquelle baguette j'avais la guerrière coutume de passer, en dague, à travers ma ceinture.
«Qui donc s'est mis à rire?» demanda ma mère.
«Qui donc a remué des chaînes?» s'écria la bonne.
Le paysan déchargea brutalement nos quatre malles, pêle-mêle, dans le chemin, puis il tourna bride sans vouloir nous écouter.
«Voilà une belle façon de nous introduire ici!» grommela mon père en examinant des clés rouillées.
Il essaya d'ouvrir, mais la grille ne céda pas tout de suite. Il fallut pousser ferme. Papa se fit aider d'abord par moi, et je me fis aider par notre bonne. Maman pâlissait sous sa voilette, moi je n'osais plus rire. Je sentais bien, maintenant, qu'il y avait quelque chose dans l'air. Brusquement, la grille se détendit comme un ressort, et nous fûmes tous trois jetés à terre en entrant. Ma mère eut une peur nerveuse, elle déclara qu'il valait mieux ne pas aller plus loin. La bonne regardait autour d'elle avec des mines ahuries; elle se frottait les genoux et répétait:
«Ça sent la mort ici, Madame, je vous jure que ça sent la mort!»
«Vous êtes des folles!» dit mon père agacé, en traînant des malles.
«Non, Marie a raison, reprit ma mère, ce jardin ressemble à un cimetière.»
«Enfin, c'est toi qui as voulu venir! dit mon père un peu rouge. Tâchons de ne pas être ridicules. Ce qui est fait est fait.»
Du reste, la maison avait un aspect bien ordinaire de maison mal entretenue. Elle présentait six grandes fenêtres à volets branlants et une porte à perron dont la marquise en zinc s'affaissait sur un côté, et ne possédait qu'un rez-de-chaussée. Au-dessus, le toit avançait comme les bords d'un chapeau sombre. Son jardin s'enguirlandait de liserons blancs qui festonnaient tous les arbustes et sautaient d'une allée à l'autre. Tant que le soleil brillait, cela ne manquait pas de charme. Moi, je ne découvrais là qu'un espace en désordre très commode pour jouer. Je n'abîmerais ni les corbeilles ni les plantes rares, puisqu'il n'y avait que de l'herbe et des fleurs sauvages. Si cela ressemblait à un cimetière, c'était toujours un cimetière gai. Mais le soleil se voila d'un nuage couleur de cuivre, la verdure prit une vilaine teinte, et au bout de deux ou trois courses dans les liserons je fus de mauvaise humeur.
On rangea nos caisses à l'intérieur du vestibule. Marie ouvrit toutes les fenêtres, épousseta les meubles des chambres, et maman retrouva le calme. Pendant qu'on procédait à notre définitive installation, j'eus l'idée de me glisser derrière la maison en faisant le tour par le jardin, car il n'y avait pas de porte donnant sur l'autre moitié du _cimetière_. A mon grand étonnement, je me trouvai dans une obscurité presque complète. L'orage menaçant avait mangé le soleil, et il ne restait plus qu'un petit rayon livide éclairant la vitre ronde d'une lucarne de grenier. Ce reflet de gros œil malade dans ce mur tout gris, tout lézardé, me produisit un effet très singulier. Le jardin, la maison prenaient, de ce côté, une allure étrange et des couleurs de crapaud vert. Les liserons ne fleurissaient même plus sur les arbustes. L'herbe était d'une grandeur et d'une sauvagerie troublantes. Trois buis, taillés jadis en silhouettes de capucins, se dressaient de distance en distance, et le dernier, au fond, près de la haute muraille de clôture, avait un aspect d'homme sinistre planté le dos tourné. Puis cet œil de vitre, dardé sur ce coin de forêt vierge, pleurait on ne savait quelle désolation. Je me mis à courir, à crier férocement, tapant des pieds, pour essayer de réagir contre la secrète terreur qui m'envahissait, et tous les bruits expirèrent en échos plaintifs que les arbres se renvoyaient l'un à l'autre comme des mots d'ordre. Ma mère écarta un volet en m'entendant crier et m'adressa des signes impérieux. Je revins, bondissant, très heureux de me savoir surveillé, me donnant des airs vainqueurs, brandissant la baguette de mon cerceau:
«Il ne faut pas crier ici!» me dit ma mère, la figure très effarée.
«Pourquoi, maman? Tu as promis de me laisser m'amuser à tous les jeux dans la maison des vacances!»
Elle ajouta, sans me répondre directement et comme se parlant à elle-même:
«Tu sais que nous n'avons loué cette maison rien que pour toi, mon enfant, c'est un sacrifice dont tu devras nous tenir compte plus tard. Tu es trop jeune pour bien me comprendre; mais si je t'entends crier, cela me portera sur les nerfs!»
Un roulement de tonnerre gronda, et elle m'aida vite à escalader la fenêtre en murmurant:
«Hein? Tu vois! Il ne fallait pas crier ici!»
Pas crier, pas courir, pas sonner, pas ouvrir la grille... et jusqu'à l'imbécile de cheval qui ne voulait pas avancer sur la route. Non! Elle commençait à être moins drôle, la _maison des vacances!..._ Toute la nuit l'orage secoua la toiture, et ce fut un vrai miracle si la marquise de zinc n'acheva pas de s'écrouler.
Au bout de huit jours, on n'était pas encore habitué à cette sale maison. Marie, la bonne, qui était vieille et impressionnable, se lamentait parce qu'elle trouvait des rats dans le panier au pain. Elle me priait de l'accompagner à la cave et au grenier, en me fourrant une bougie entre les doigts, bougie qui coulait le long de ma blouse. Un jour que je refusais d'aller au grenier avec elle, maman l'y suivit, et, le vent claquant la porte derrière leur dos, elles restèrent une heure enfermées au milieu des ténèbres, appelant au secours. Il devenait évident qu'elles avaient peur de quelque chose qu'elles connaissaient et que je ne connaissais pas.
Les meubles de cette habitation tombaient en poussière, datant pour le moins de l'époque mérovingienne. Quand on les frottait, ils rendaient des sons lugubres, se disloquaient tout seuls ou partaient en éclats.
Puis, petites aventures vraiment inexplicables, et que maintenant encore je n'arrive point à m'expliquer, les menus objets, dans cette bizarre demeure, disparaissaient, escamotés tout d'un coup comme par enchantement. Ma mère s'absentait-elle une minute du salon pour aller donner un ordre à la cuisine? quand elle revenait elle ne retrouvait plus son dé. J'avais beau m'accroupir dans tous les angles et chercher pendant l'après-midi avec une lumière: c'était une affaire finie, le dé était perdu. Ainsi des ciseaux à broder, ainsi des pelotons de laine. Papa, espérant se délasser de ses grands travaux d'écriture, voulut jardiner, et, dès qu'il mania des bêches, des râteaux, des sécateurs, il les égara. Tantôt c'était une pioche qui se retrouvait, une heure après de patientes recherches, à une place où jamais personne ne l'avait mise, tantôt c'était une pelle qui se fondait dans les arbrisseaux et s'évaporait totalement. Mon père m'accusait de faire de mauvaises farces. Ma mère me défendait et répétait:
«Oh! ici, rien ne m'étonne!» d'une voix basse, irritée contre cette chose que j'ignorais.
Non, ces aventures ne s'expliquaient pas du tout.
Un matin, à déjeuner, au sujet de la salière qui venait de se répandre, maman eut une crise de nerfs; Marie poussa des exclamations désolées.
«Voyons, dit papa impatienté, c'est bien simple: fichons le camp. D'ailleurs, moi, je ne voulais pas louer à cause de vos sacrés caractères. Vous n'êtes pas raisonnables!»
Marie ramassa le sel silencieusement, devinant que cela se gâtait. Moi, je me mis à dessiner sur le beurre, avec une pointe de couteau.
«Une maison tout entière presque pour rien!» murmura maman.
«Pour rien, c'est généralement cher», déclara papa d'un ton sec.
La fenêtre était grande ouverte, les trois buis taillés en capucins montaient la garde. Maman étendit le bras.
«C'est comme ces fantômes-là. Crois-tu qu'ils sont rassurants?»
Papa essaya de la conciliation.
«Tiens! Je vais les tailler aujourd'hui. Maurice m'aidera! Nous leur donnerons la forme de trois polichinelles. Des fantômes de polichinelles, ce sera une véritable récréation pour l'œil. Pas, Maurice?...»
Je m'écriai avec chaleur:
«Je crois bien, petit père!»
Maman haussa les épaules.
«Allons donc! Est-ce que ces arbres-là se laisseront tailler... Toi, un paperassier, tu voudrais tailler des arbres, et avec un enfant, encore?...»
Il y eut une longue pause embarrassée.
Moi, je continuais à voir disparaître mes canifs, mes billes, mes ficelles, mes ficelles surtout. Dès que je fabriquais un fouet, le bâton que je tenais entre mes jambes pour l'attacher solidement finissait par s'évanouir à travers l'herbe drue, et la ficelle, si je tournais la tête, se sauvait n'importe où. Ça m'exaspérait. Je sentais que ce ne devait pas être _un voleur qui volait..._ Et, à moins que nous ne fussions tous très étourdis... _quelque chose_ nous harcelait dans cette maison des vacances, positivement. Une fois, Marie perdit du linge qu'elle avait mis à sécher sur une corde, et quand je lui en demandai la raison elle me répondit, la physionomie grave:
«Vous êtes trop jeune. Madame a défendu qu'on vous parle de l'histoire.»
Donc, il y avait une histoire. Oh! oh! je passai les journées à me creuser l'esprit et à égarer mes ficelles. Mon cerveau se frappait peu à peu. Je ne croyais pas beaucoup aux contes de nourrice, car j'allais au collège, où l'on apprend à ne plus craindre les coins noirs; mais je voyais maman trembler dès que le crépuscule envahissait la chambre, papa était soucieux, Marie gémissait. Il fallait tirer tout cela au clair le plus tôt possible, et, s'il y avait un ennemi, en délivrer rapidement la famille. Je résolus de m'adresser à notre bonne pour obtenir une confession complète. Marie était naïve, moi j'étais rusé comme un Peau-Rouge; nous verrions bien lequel de nous deux serait _trop jeune!..._ Un soir, j'arrivai dans la cuisine en marchant sur la pointe du pied, ayant des allures très mystérieuses.
«Marie, dis-je, regardez par la fenêtre du côté du dernier buis!»
La bonne lâcha une cafetière qu'elle remplissait d'eau et tourna les yeux vers la fenêtre sombre.
«Quoi, monsieur Maurice, qu'y a-t-il encore, Seigneur Dieu!»
«J'ai vu quelque chose au fond du jardin, Marie.»
«Ah! vous avez vu... (Ses dents claquèrent). C'était tout blanc, n'est-ce pas?...»
«Oui, Marie. Tout blanc!»
«Et long? Et ça traînait? Et ça s'étendait? (elle se rapprocha, très émue, colla son nez contre la vitre, me tenant par l'épaule, si bien que son frisson se communiquait à tout mon corps). Et ça se tordait en l'air comme un linge qui s'envole?»
«Justement, Marie, c'était comme votre linge quand il s'est envolé. Oh! ce que j'ai eu peur!...»
«Ça vous avait des jupes de grande femme, pour sûr?»
«Oui, Marie, je crois que ça portait des jupes.»
«Eh bien! monsieur Maurice, vous avez vu le _revenant_, car c'est tout son portrait que vous me faites là!»
«Le revenant, Marie?...»
J'étais un peu désappointé. J'aurais préféré une histoire de voleurs. J'avais, d'ailleurs, _fait son portrait_ bien malgré moi!...
«Le revenant, monsieur Maurice, continua solennellement la bonne, c'est la dame qui est morte ici voilà une dizaine d'années. Elle vivait en compagnie d'un monsieur, sans le sacrement, et quand le monsieur l'a quittée, elle s'est pendue. Tout le pays connaît l'histoire, même que jamais encore on n'a osé relouer la maison avant votre mère.»