Part 4
MADAME (_rêvant_): Ou un chien... Un chien qui aboierait la nuit...
LA GROSSE MARTHE (_bougonnant_).--Puisque Madame dit que ça mange plus que ça ne vaut!
MADAME (_tressaillant_): Non, non, pas de chien, il n'aurait qu'à aboyer la nuit... ce serait horrible! (_Elle arpente la cuisine._) Enfin, là, toutes quatre, que ferions-nous contre un rôdeur?
LA PETITE CÉLESTINE: I' paraît que chez les Claudin y a un mauvais garçon qui est entré par le grenier, il est descendu la nuit quand un chacun dormait, il a trouvé une porte ouverte et s'a ensauvé.....
MADAME: Sans faire de mal?
LA PETITE CÉLESTINE: Non!
MADAME: Sans faire de bruit?
LA PETITE CÉLESTINE: Non plus! Il avait pris ses souliers à ses mains.
MADAME (_très nerveuse_): Alors! personne ne l'a vu ni entendu?
LA PETITE CÉLESTINE (_avec conviction_): Personne.
(_Moment de silence._)
LA VIEILLE ANGÈLE (_d'un ton sourd_): Dans mon temps, j'ai rencontré aussi un mauvais garçon. J'allais tirer de l'eau à un puits, tout au bout du village. Voilà qu'en tirant, je sens que c'était lourd, lourd... y avait un homme dans le seau. I' s'était caché là pour me faire peur... et quand je l'ai eu monté, i' m'a dit...
MADAME (_l'interrompant_): Écoutez! Tout ça, c'est des bêtises. Vous êtes trois et il y a trois portes à fermer chez nous. Courez chacune en fermer une. Tant pis s'il n'est pas neuf heures... Nous n'attendons rien ce soir... (_Elle se promène fébrilement._)--La porte-fenêtre de la salle à manger est remise en état... La porte du corridor a une grosse barre à cadenas... Et puis, en haut, celle de la galerie est pleine de verrous... Un rôdeur ne pourrait démolir toutes ces portes. (_Elle se tourne vers les servantes._) Voyons, allez vite...
LA GROSSE MARTHE (_de mauvaise humeur_): Merci bien, je vas pas seule. Faut qu'on me tienne le battant pendant que je mets les barres.
(_Toutes les trois jettent leurs fèves sur la table._)
LA PETITE CÉLESTINE (_frissonnant_): C'est tout de même vrai qu'i' commence à faire froid.
MADAME: Vous êtes joliment poltronnes! allez-y donc ensemble, mais faites vite et n'oubliez pas de regarder du côté du gros noyer. Je vous attends ici.
(_Elles sortent après avoir allumé une lanterne._)
LA GROSSE MARTHE (_haussant le ton pour entrer dans la salle à manger_): Non! ce qu'il fait noir dans cette sale baraque de maison!
LA VIEILLE ANGÈLE (_élevant la lanterne d'une main tremblante_): Faut bien regarder. Mais, moi, je sors pas.
LA PETITE CÉLESTINE (_se penchant en dehors de la porte-fenêtre_): Eh ben, quoi? Le gros noyer, il est toujours à sa place.
LA GROSSE MARTHE (_fermant vivement les volets_): C'est bon! Cause pas si fort. Les arbres sont des sournois.
(_Elles reviennent en hâte dans la cuisine et se bousculent pour rentrer toutes trois de front._)
LA PETITE CÉLESTINE (_fiévreuse_): J'ai regardé, Madame, je suis sortie, j'ai rien vu... I' peut venir, c'est bouclé.
MADAME (_agacée_): Qui donc ça, _Il_?
LA VIEILLE ANGÈLE: Mais le rôdeur que Madame disait!
MADAME (_s'exaspérant_): Et la porte du corridor? et la porte de la galerie?
LA GROSSE MARTHE: On y va! On y va! Laissez-nous souffler. (_Elle s'essuie le front avec son tablier._)
MADAME:(_s'adressant à Célestine_): Enfin, tu n'as rien vu, toi?
LA PETITE CÉLESTINE (_haletante_): Non... c'est-à-dire si, j'ai vu le gros noyer...
MADAME (_anxieuse_): Et puis?
LA PETITE CÉLESTINE: Et puis... Je crois tout de même que j'ai vu comme quelque chose qui se cachait.
MADAME (_triomphante_): Là, entendez-vous! Comme quelque chose qui se cacherait!... Moi aussi, j'ai cru voir ça. Sûrement, le rôdeur qui voudrait entrer chez nous ne commencerait pas par se montrer...
LES TROIS SERVANTES (_ensemble_): Sûrement!
MADAME (_avec autorité_): Allons, dépêchez-vous! Les deux autres! Il ne faut pas lui laisser le temps de pénétrer, pour qu'après ça nous l'enfermions ici.
(_Les trois servantes se précipitent du côté opposé à la salle à manger dans un immense corridor, et tout d'un coup_ LA PETITE CÉLESTINE _pousse un cri aigu._)
LA VIEILLE ANGÈLE: Eh ben, quoi donc? Sainte Vierge! C'est-i' notre dernier jour?
LA GROSSE MARTHE (_relevant Célestine qui est tombée_): T'as pas fini de faire ta dinde, toi? (_Elle la bourre._)
LA PETITE CÉLESTINE (_affolée_): J'ai marché sur un crapaud... oui... j'ai bien senti... c'était mou!... (_Elle pleure._)
LA VIEILLE ANGÈLE (_cherchant avec la lanterne_): C'est pas un crapaud, c'est une cosse de fève... En voilà des histoires pas naturelles, tout de même!... (_Elle bougonne._)
(_Toutes trois se lancent sur la porte._ LA PETITE CÉLESTINE _attrape la barre à tâtons;_ LA GROSSE MARTHE _pousse le battant;_ LA VIEILLE ANGÈLE, _très troublée, élève la lanterne du mauvais côté. On n'y voit plus._)
LA GROSSE MARTHE: Qu'est-ce qui pousse par dehors?
LA PETITE CÉLESTINE: Ah! mon Dieu, moi, je sens un bras qui me relève mes jupons en-dessous.
LA GROSSE MARTHE (_hurlant_): Madame! Madame! on pousse la porte! (_A la vieille Angèle._) Mais éclairez-nous donc, vieille chouette!
(LA VIEILLE ANGÈLE _retourne sa lanterne, et alors_ LA PETITE CÉLESTINE _s'aperçoit qu'elle a mis la barre entre les deux battants, ce qui les empêche de se rejoindre. Elle la retire sans oser rien expliquer._)
LA GROSSE MARTHE (_d'un élan vigoureux_): Voilà, ça y est!... il s'a ensauvé!... (_Elle cadenasse_) Pour sûr, y avait quelqu'un...
(_Toutes trois reviennent et s'engouffrent dans la cuisine, puis retombent sur leur chaise en blêmissant._)
MADAME (_défaillante_): Pourquoi criez-vous? C'est épouvantable de vous entendre crier comme ça dans ce corridor! J'irai avec vous jusqu'à la porte de la galerie. Je ne veux plus vous laisser seules, maintenant.
LA PETITE CÉLESTINE (_songeuse_): C'est peut-être vrai qu'on poussait la porte.....
LA GROSSE MARTHE: Si c'est vrai... bon sang... J'en suis fourbue!...
LA VIEILLE ANGÈLE (_grelottant_): En voilà une soirée de malheur!... Et n'y a plus d'huile dans notre lanterne...
MADAME (_résolument s'empare de la chandelle_): Suivez-moi! Ne perdons pas de temps. Il doit chercher une autre porte, s'il n'est pas déjà entré!
(_Les quatre femmes se dirigent de nouveau vers le corridor, qu'elles traversent pour prendre à gauche un escalier vermoulu._ LA VIEILLE ANGÈLE _a tiré son chapelet._ CÉLESTINE _pleure, se frottant le genou. En haut,_ MADAME _se penche sur la rampe, elle tend l'oreille._)
LA PETITE CÉLESTINE (_d'une voix hoquetante_): On dirait qu'on monte...
LA GROSSE MARTHE: C'est l'écho de la voûte. C'est rien!
LA VIEILLE ANGÈLE (_chevrotant_): Oui, on monte; moi qui suis un peu sourde, je l'entends, sûr comme parole d'évangile! Sainte Vierge!... On monte à pas de loup!... Faudrait s'en aller d'ici tout à fait. Voyez-vous, Madame, on ne peut être en assurance que sous le ciel.
MADAME (_levant le flambeau_): Nous n'avons pas besoin de redescendre, d'ailleurs. Allons sur la galerie, et, puisqu'elle a ses deux escaliers à ses deux bouts, nous verrons bien...
(_Elles traversent encore un corridor, puis se trouvent devant une porte grande ouverte sur une large galerie de bois. Il fait frais, la campagne est paisible, mais il n'y a pas de lune._)
MADAME: En fermant cette porte, nous ne pourrons plus lui échapper, s'il est _dedans!_ (_Elle écoute et regarde encore derrière elle._) Voyons, mes pauvres, du courage! Tâchez d'entendre quelque chose, celles qui ont l'oreille fine!
LA GROSSE MARTHE (_à voix basse_): J'ai entendu quelqu'un respirer!
LA VIEILLE ANGÈLE: Moi aussi!
LA PETITE CÉLESTINE: Moi aussi!
(_Brusquement, les trois servantes s'élancent sur la galerie,_ LA GROSSE MARTHE _et_ LA PETITE CÉLESTINE _dévalent en tourbillon par un escalier pendant que_ LA VIEILLE ANGÈLE_, par l'autre bout, descend aussi vite que le lui permettent ses jambes cagneuses._ MADAME _demeure un instant consternée, une sueur froide lui coule des tempes. Enfin, n'y tenant plus, elle plante sa chandelle sur le seuil, se précipite à la suite de_ LA VIEILLE ANGÈLE. _Et toutes ces femmes, les bras en l'air, les jupes bouffantes, se sauvent au hasard dans la campagne obscure, tandis que, ressemblant à un cierge funéraire, la chandelle continue à brûler sur le seuil béant de cette maison abandonnée._)
A ALBERT SAMAIN
_LA DENT_
En passant par hasard dans la salle à manger, elle a vu, sur un dressoir, une douzaine de croquets aux pistaches, et, levant machinalement la main jusqu'au plat d'argent qui supporte l'appétissante pyramide, elle a choisi le plus sec, le plus glacé, avec une inexplicable gourmandise... puisqu'elle n'est pas gourmande. Tout à coup, en broyant ce gâteau, elle a senti un objet dur, un petit objet bien autrement dur que les pistaches, et à la même seconde une vibration a parcouru tout son corps, une étrange vibration qui s'en allait en spirale de ses gencives à ses talons. Quoi? qu'est-ce c'est? Elle retire cela, du bout de ses deux ongles. Comment! un caillou dans un croquet du bon faiseur! Elle s'approche du vitrail vert pâle, derrière lequel s'étend une campagne de rêve, toute verte et toute pâle, puis elle examine le caillou de très près, avec un léger souffle froid sur les cheveux. Cela, c'est une dent!
L'horreur lui fauche les jambes; elle tombe assise, les prunelles dilatées. Une dent! La sienne. Non, non, c'est impossible! Voyons, elle aurait déjà souffert, et elle n'a jamais eu mal aux dents. Elle est encore jeune, elle a un soin scrupuleux de sa bouche, tout en ayant, il faut bien l'avouer, le dégoût profond du dentiste. Elle tâte, là, sur le côté, un peu en arrière du sourire, et constate qu'il y a un trou. Elle bondit, frappe du front le vitrail, regarde à s'irriter les yeux ce petit objet qui luit d'une blancheur un peu jaunâtre. Oui, en effet, c'est sa dent; elle est couronnée d'un liseré sombre à l'endroit de la cassure. Minée, mais depuis combien de temps? Attaquée par quoi? Cela ne lui a causé d'abord aucune souffrance, et maintenant elle se trouve plongée dans un de ces désespoirs qui, pour ne durer qu'un jour, n'en sont que plus terribles: elle a désormais une tare! Une porte vient de s'ouvrir sur ses pensées, et elle ne saura plus garder certains mots qui jailliront, sans qu'elle le veuille, de sa bouche. Elle n'est pas vieille; pourtant la Mort vient de lui administrer sa première chiquenaude.
Jetant les restes du croquet maudit sur le damier blanc et noir, le carrelage funéraire de la salle à manger, elle se sauve comme si elle se savait à jamais poursuivie. Chez elle, tirant soigneusement sa portière, elle s'enferme et se penche sur le miroir. Pour une dent!... Du calme! Ce n'est pas si grave. Elle essaie de rire aux éclats, et elle se retourne épouvantée. Hein? qui donc rit ainsi? Qui donc rit avec une ombre entre les lèvres? C'est elle! Oh! cette étoile noire au milieu de ce double éclair blanc! Rien ne peut faire que cela ne soit point. Et c'est déjà tellement loin l'heure où elle riait de toutes ses dents. Une ride, ce serait une chose de _plus_; un cheveu blanc, ce serait une chose _nouvelle_. La dent de moins, c'est l'irrémédiable catastrophe; et si elle priait le dentiste de lui reposer sa propre dent, ce serait, malgré tout, la dent fausse! Oh! elle a bien senti, quand est tombé cela entre les morceaux du croquet, comme un petit cœur froid qui s'échappait d'elle. Elle vient d'expirer tout entière dans un minuscule détail de sa personne. Oh! l'atroce réalité! Allons! allons! du courage! Elle est une femme raisonnable, elle ne pleurera pas, elle ne racontera rien, elle aura seulement cette exclamation intérieure, effroyablement désolée: «Seigneur! Seigneur!» car elle est pieuse et s'est fait un second époux de Dieu aux minutes suprêmes de l'accablement. Quand sa mère est morte, elle a crié: «Seigneur!» intérieurement aussi, de la même façon. Demain, elle doit s'approcher des sacrements, elle aura une plus grande ferveur, voilà tout, et n'y pensera plus.
Malheureusement, sa langue y pense encore! Du bout de cette langue s'effilant, elle exécute des furetages insensés dans ce coin obscur de mâchoire. Elle y constate une brèche formidable, et elle a brusquement, la pauvre femme, la vision très absurde d'un château en ruines contemplé, autrefois, durant son voyage de noces. Oui... elle aperçoit la tour, là-bas, une tour qui porte à son sommet une couronne crénelée et qui met, dans des nuées d'orage, comme la mâchoire inégale d'une colossale vieille...
Ses tempes bourdonnent. Si son mari arrivait, elle lui dirait tout. D'ailleurs, il est si discret, si bon, qu'elle espère bien... tout lui cacher. Elle se promène, cherche à se calmer en fermant les yeux devant les glaces. Alors, c'est fini, elle ne rira plus. Elle n'ouvrira plus la bouche toute grande pour gober une huître. Soudain, elle s'arrête... Et l'amour?... Oh! quelle joie diabolique la saisit à songer qu'elle n'en est plus aux baisers éperdus de la lune de miel! Et dire qu'il y a des femmes qui peuvent prendre des amants pour essayer de se souvenir de ces caresses-là!... Combien aujourd'hui la vertu lui semble préférable. Elle se précipite vers un tiroir, cherche un petit écrin rond, en ôte la bague, puis, avec des soins presque maternels, toute remplie d'une frayeur superstitieuse, elle place sa dent sur le velours noir. Comme elle est blanche, la petite morte! Qui l'a tuée? Elle est encore si saine en dépit du liseré brun. Mon Dieu! C'est donc vrai? Il faut s'en aller tous les jours un peu, et l'horrible, c'est qu'il n'y a d'autre cause à cet inexorable départ miette à miette que celle-ci: les gens bien portants doivent cependant mourir un jour. Oh! tout de suite! Un revolver! Du poison!... Je veux m'en aller tout entière. Et une sorte d'écho intérieur lui répond: «Tu n'es plus entière!»
La portière se relève, son mari entre gaîment: «Vous faites vos méditations, Bichette?» Quand elle doit communier le lendemain, il ne la tutoie plus, par délicatese. C'est un mari sérieux, affectueux, plein de jolies attentions sans être amoureux le moins du monde. Elle a un demi-sourire. «Oui, je méditais... Voyons, ne me taquine pas, dis!» Il s'assied en face d'elle, se tapote la cuisse un moment; il a envie de causer, de conter une histoire, ses yeux brillent. Il a rencontré le garde de monsieur de la Silve, de cet imbécile de la Silve... Et il parle vite, pour avoir le temps de tout dire avant le congé poli. Il est en bisbille avec de la Silve, le propriétaire du domaine contigu, et il n'oublie jamais de dénigrer ses chiens, ses voitures, sa livrée. Rentrés à Paris, ce seront, de nouveau, d'excellents camarades à leur cercle, mais en villégiature il ne peuvent pas se supporter, parce que l'un, le voisin, possède la plus belle faisanderie.
Debout, devant lui, elle se demande si, par humilité chrétienne, elle doit tout lui révéler. Mais pourquoi se détériorer à ses yeux? Son confesseur ne l'y forcera pas. Et en l'écoutant elle se sent envelopper d'une atmosphère glaciale. Elle est deux et elle est seule. Il n'y a donc rien qui puisse vous emporter, mariés d'âme, au-delà des corps? Et soudain une phrase retentit comme un coup de feu à ses oreilles distraites. Son mari vient de lui dire, fort doucement du reste: «Vois-tu, Bichette, je lui garde une dent à cet idiot de la Silve!» Elle se renverse de toute sa hauteur sur sa chaise longue. Une crise de nerf la tord. «Bichette! Qu'as-tu? Sacrebleu!...» Elle ne répond rien. Il court au timbre, lequel ne vibre pas, pour une raison inconnue, mais, en courant, il a brisé un cornet de cristal et la femme de chambre surgit, effarée. A présent, on la délace, elle est seule; il s'est retiré, ne demandant pas d'explications, sachant qu'elle est toujours nerveuse à la veille de faire ses dévotions. Elle demeure seule, elle couchera seule. Oh! si seule avec ce secret ridicule!... Et le lendemain elle se réveille baignée de sueurs, elle a eu des cauchemars étranges: il lui semblait qu'elle mâchait sa propre chair. Elle prie, elle s'habille, défend qu'on attelle, choisit une voilette épaisse, met l'écrin rond dans sa poche. Elle ne veut pas s'en séparer. Si on fouillait ses meubles?... Elle sort du parc touffu par une issue dérobée, gagne l'église à pas furtifs. Le vieux curé, un prêtre de campagne, un homme lourd, croit devoir la saluer avant d'entamer sa messe. Enfin, il l'attend, l'hostie entre ses gros doigts levés; elle murmure: «Mon Dieu, donnez-moi l'oubli de ces vanités!» Et elle s'avance, paupières mi-closes, s'agenouille. Oh! l'Oubli et la Consolation! Tout son être se tend vers le pays de l'union mystique, où les baisers se rendent sans qu'il soit question du nombre des dents. Elle reçoit l'hostie, referme la bouche; mais durant que sa langue, d'un mouvement onctueux et plein de respect, retourne doucement la tranche de pain divin, la plie en deux pour l'avaler plus vite, elle devine, elle _voit_ que Dieu s'arrête... Il n'a pas encore l'habitude de ça, et se laisse retenir par un coin, du côté de la petite brèche! La pauvre femme appelle à son aide tout ce quelle possède de salive. Elle quitte affolée la Sainte Table, ayant l'envie sacrilège de cracher en dépit de sa ferveur. Quoi! c'est ce Dieu de charité qui lui inflige une pareille humiliation? Si c'était du pain _ordinaire_, elle comprendrait, mais _Lui!_ Alors, elle le détache d'un coup brutal de la langue, et la déglutition s'opère subitement; Dieu disparaît, s'engouffre comme s'il avait eu peur, après avoir constaté. La face dans ses mains crispées, elle pleure. Cela finit par la soulager. En repassant par le sentier ombreux du parc, elle pleure encore, quoique moins désespérée. Une sorte d'étonnante sécheresse monte de son cœur à ses yeux. Il faut bien que la mort s'annonce de temps en temps, sinon les gens heureux n'y songeraient pas; et elle contemple un lis qui se dresse là, sous un sapin aux branches traînantes, un lis dont la blancheur maladive lui rappelle celle de sa dent défunte. Avec un profond soupir, elle retire le petit écrin rond de sa poche, elle le baise, creuse le sol, enfonce le minuscule cercueil qui contient ce premier morceau d'elle. Dégantée, elle pèse de toutes les forces de ses mains nerveuses, ramène la mousse autour du lis, efface les traces de l'ensevelissement; puis, les lèvres tremblantes, elle s'éloigne, un peu de terre au bout des ongles...
A CAMILLE MAUCLAIR.
_VOLUPTÉ_
Matinée de printemps. Une clairière dans un bois. Au milieu d'un épais tapis de mousse, une grande fontaine ronde, comme une énorme lune d'eau. Des nuages passent de temps en temps, moirant de reflets singuliers la paisible nappe unie, et alors le jour semble sortir de terre tandis que l'ombre des arbres obscurcit le ciel. Autour de la fontaine bruissent des insectes diaprés, des mouches d'un vert étincelant, de très petits papillons bleus tigrés de noir. Exquises senteurs des violettes sauvages. Les deux amoureux, ELLE quatorze ans, LUI quinze ans, sont assis près de l'eau; ils regardent fixement la mousse, n'osant plus trop se regarder eux-mêmes. Ils sont inquiets.
ELLE: Ce sont des choses que nous ne comprendrons jamais, puisque nous ne pouvons pas interroger nos parents.
LUI: Est-ce bien utile de comprendre?
ELLE: Tu es bête! Toi, un homme, tu devrais savoir.
LUI: Je ne suis encore qu'un... garçon.
ELLE: Tiens, je ne peux pas souffrir l'air que tu as! (_Elle fait un geste d'impatience._)
LUI (_subitement en colère_): Et moi, j'ai horreur de ta manière de parler!
(_Silence._)
ELLE (_rêvant_): Non! ce n'est pas naturel tout ce qui nous arrive. Dernièrement, en lisant dans mon livre de messe: «_Et Jésus, penchant la tête, rendit l'âme_», j'ai frissonné de tout mon corps. Pourquoi ai-je tremblé ainsi? je n'en sais rien, mais cela me faisait presque plaisir d'avoir mal et de plaindre le Bon Dieu. (_Elle se tourne vers l'amoureux._) Veux-tu que je te dise tout ce qui me fait de la peine, depuis que nous nous connaissons? Toi, tu me diras ce qui t'amuse? Ce sera notre jeu d'aujourd'hui.
LUI (_boudeur_): Je veux bien.
ELLE: J'ai commencé, à ton tour.
LUI (_soupirant_): Moi, je reste souvent planté devant une vitre de ma fenêtre en pensant à toi, qui ne le mérites guère, puis j'ai envie de passer mon ongle le long du verre pour le faire grincer, et rien que de songer à ça ma bouche se remplit de salive. Il faut que je fasse grincer mon ongle, c'est plus fort que moi, il le faut! Les vitres attirent mes ongles. (_Il crache._)
ELLE: Tu me dis là ce qui te fait de la peine. Je t'ai demandé ce qui te faisait plaisir.
LUI: Mais non, c'est un plaisir! Je t'assure. Toi, tu me racontes bien que pleurer sur le Bon Dieu, ça t'amuse!
ELLE: Oh! j'ai des peines encore plus jolies, va! Quand je me lave, je presse mon éponge au-dessus de ma nuque et je laisse couler tout doucement des gouttes. Elles roulent lentement, avec de petits froids détestables, puis elles finissent par me brûler, et je tombe en arrière dans un fauteuil, prise d'un fou rire! Oh! c'est une peine terrible, celle-là! je n'ai jamais pu m'empêcher de me la donner...
LUI: Ce n'est pas drôle, en effet! J'ai un autre plaisir encore plus beau. Je mets mon index sous un rasoir, et je me dis: «Une! Deux! Trois!... Attention!» Puis j'enlève tout de suite le rasoir quand je sens qu'il va couper. Je crois que je vois ruisseler mon sang par terre, et que mon doigt est tombé en gigottant comme un morceau de serpent rouge. Ah! si on me voyait, on saurait que j'ai du courage. Chaque fois, du reste, je me fend l'épiderme un peu, un très petit peu.
ELLE: L'autre matin, j'ai cueilli un lis dans le jardin, un lis plein de rosée. J'ai d'abord jeté la rosée... à cause des oiseaux; et je l'ai rempli de lait frais. Ça moussait! ça moussait! On aurait dit du champagne blanc, et ça sentait la fleur chaude. Malheureusement, mon lis s'est crevé au fond, et le lait s'est répandu sur ma robe. J'ai failli sangloter aussitôt en pensant que certains petits enfants n'ont pas toujours de bon lait à boire.
LUI (_affectueusement_): Oui, cela, c'est bien de ta part, c'est une pensée charitable. (_Avec curiosité._) Pourquoi as-tu jeté la rosée? ce n'est pas sale, la rosée.
ELLE (_très digne_): Veux-tu donc que je boive après toutes les fauvettes du pays?
LUI: (_naïvement_): Mais le lait? Tu l'as bu après le veau, puisque les vaches ont des veaux avant d'avoir du lait?
ELLE (_dédaigneusement_): Non! ce que tu es bête! Comme si on avait besoin de parler de veau en ce moment.
LUI (_confus_): Je ne trouve plus d'autre plaisir. Tant pis pour le jeu.
ELLE (_péremptoirement_): Cherche.
LUI (_faisant un effort_): J'aime bien le vin pur. Il me fait mal à la tête, mais j'en bois tout de même à plein verre.
ELLE: Quel plaisir stupide! D'ailleurs, personne ne te le défend. Pour moi, quand je mange trop, je pense que je ne ressemble plus aux anges, et si j'étais libre je ne dînerais qu'avec des babas!
LUI (_cherchant_): Attends un peu. Tu vas si vite, toi! (_Il bâille._) Ah! j'en tiens un! J'ai découvert l'autre jour une souris dans mon armoire, je l'ai saisie par la queue pour la tuer et elle s'est retournée pour me mordre, alors je l'ai lâchée, j'étais très content de la lâcher.
ELLE (_riant_): Vilain sot! se laisser mordre par une souris! Il fallait venir trouver ma chatte aux yeux verts. Elle qui les aime tant! D'un seul coup de patte elle leur enlève la peau de la tête, et on les voit courir dans tous les coins avec un petit bonnet de rubis!
LUI (_très vite_): Et puis! Et puis! oh! j'ai toutes sortes de beaux plaisirs encore... Quand je me couche, je mets ton portrait sous mon traversin, et je m'endors en t'appelant _ma petite femme._ Et puis!... (_Il s'arrête embarrassé._) Décidément, non, ce ne sont pas de jolis plaisirs, et j'aime mieux ne pas te les raconter... Il y a des choses rien que pour moi.