Le Démon de l'Absurde

Part 3

Chapter 33,748 wordsPublic domain

LE MAUDIT (_titubant un peu et se baissant pour allumer une lanterne_): Hein! quand je vous le disais! Personne! Ces endroits-là sont toujours vides, la nuit... l'humanité ne s'occupant de Dieu que lorsqu'elle ne peut pas faire l'amour. (_Il secoue ses guenilles en riant d'un rire triste._)

LA PROSTITUÉE (_d'un ton énervé, serrant son châle de deuil sur sa robe de satin rouge_): Tais-toi! Ce n'est pas le moment de plaisanter. Moi, je déteste les maisons dont les plafonds sont... au diable!

LE JUIF (_ôtant son bonnet de peau de lièvre_): On doit toujours le respect, ça n'engage à rien.

LE MAUDIT (_d'une voix navrée_): Vous êtes des animaux immondes, et pourtant vous êtes plus en sûreté que moi, ici: vous ne croyez pas.

(_Tous les trois se dirigent vers l'autel et le_ MAUDIT _place la lanterne sur la balustrade du chœur._)

LA PROSTITUÉE (_soutenant le_ MAUDIT _qui chancelle_): Parlons peu, parlons bien; tu nous as promis des bijoux extraordinaires: où sont-ils?

LE MAUDIT (_étendant le bras d'un geste raide, et désignant le tabernacle_): Ils sont là.

LE JUIF (_hochant le front_): Il est entendu que vous irez les chercher tout seul...

LA PROSTITUÉE: Tout seul, puisque l'idée vient de lui. Moi, je n'aurais jamais songé à une pareille farce.

LE JUIF (_railleur_): Moi non plus, c'est une idée géniale, et si simple!

LE MAUDIT (_torturé_): Alors, si c'est si simple, allez-y.

LE JUIF (_sortant de dessous son manteau une balance, des poids, une pince de fer_): Prêteur, acheteur, soit. Voleur, non! je viens surtout pour complaire à Madame.

UN ÉCHO: Dame!

LA PROSTITUÉE (_furieuse_): Mon amant serait-il un capon!

LE MAUDIT (_relevant la tête fièrement_): Quel capon oserait se mesurer avec Dieu?... Oui, je veux le voler; seulement, je tiens à le combattre. C'est ici la forêt où je détrousserai loyalement, après avoir exposé mes raisons. Je parlerai très haut, dussiez-vous ne pas m'écouter, vous, les brutes. (_Il fait un bond et saute dans le chœur en passant par dessus la balustrade. Machinalement la_ PROSTITUÉE _s'agenouille, pendant que le_ JUIF _examine le fléau de ses balances. Le_ MAUDIT _reprend d'un ton grave en s'adressant au tabernacle._) Mon Dieu, je suis la proie que vous amènent les bêtes de proie; mais, en galant homme qui désire égaliser les chances de ce duel fabuleux, je vais compter mes griefs; de votre côté, préparez vos foudres, je ne vous violenterai pas en plein sommeil. Oh! ma vie est bien nue, Roi des rois! Si vous n'avez pas souvenir de mes misères, je vous les apporte. Jugez! Maudit par mon père charnel, abandonné par ma mère, j'ai roulé d'abîme en abîme. J'ai tué, j'ai triché au jeu et j'ai menti. Vous m'avez laissé marcher jusqu'à vous pour mieux m'anéantir, je pense, et voici venue l'heure de la suprême chute, du péché sans rémission, du sacrilège; je n'hésite pas, j'essaie de me justifier. N'êtes-vous pas plus coupable que moi, dites, Dieu dont la droite est trop immobile, et ne pouvez-vous pas m'épargner comme complice ou me détruire soudainement?... Je vous rends mon paradis, sinon arrachez-moi le cœur de la poitrine. Il est temps de vous décider. Je suis peut-être le dernier des croyants. Et regardez derrière moi cette femme avec sa robe rouge, ses épaules pâles comme des flocons de neige fondant sur un feu vif. Il lui faut des bijoux, je n'en possède point. Quand elle agite sa petite main, Seigneur, vous qui voyez tout, vous avez bien dû vous en apercevoir, il semble que tout à coup le bout d'une aile d'ange vous pousse, et l'on va éperdûment jusqu'au grand crime. Dieu, ayez compassion! Quel supplice inventerez-vous plus fort que son mépris! J'ai parcouru des routes, j'ai eu faim et j'ai eu l'envie pressante de brouter l'herbe fleurie entre les jambes des bœufs. A l'extrémité du chemin, j'ai bu, comme les autres; on m'a demandé de l'argent et j'ai mendié. J'ai même appris à faire le chien, à ramper, à tirer des sons rauques de ma gorge séchée par la soif. J'ai mordu... puis j'ai rencontré cette fille qui m'a caressé; ma seule minute de joie, elle la détient dans les plis secrets de sa jupe de flamme, et mon pire tourment est encore de l'avoir connue! Vous saisissez, Dieu très intelligent, j'ai besoin de vos diamants... C'est chez vous qu'on en voit le plus... (_Il lève les bras._)

UN ÉCHO: Plus!

LE MAUDIT: Seigneur! Il faut me les donner de bonne volonté. Vous n'en faites rien. (_S'attendrissant._) Et elle, c'est un enfant qui ne peut rire sans un jouet. (_Il s'impatiente._) Ma croyance en vous est toute ma fortune. Répondez-moi! La bourse ou la mort! Tuez le criminel avant le crime ou enrichissez-le, au nom de la foi. (_Avec explosion._) Ah! si j'avais le tonnerre à mes ordres...

LA PROSTITUÉE (_bas au Juif_): Je lui ai versé des liqueurs chaudes pour qu'il soit gentil. Un homme bavard finit toujours par retrouver son courage.

LE JUIF (_agacé_): Je crois que nous perdons un temps précieux et je n'aime guère les discours. (_En réfléchissant_:) Après tout, les églises sont remplies d'ossements.

LE MAUDIT (_désespéré_): M'entends-tu, Dieu mort et immortel, Dieu aveugle et clairvoyant, Dieu le maître et Dieu enchaîné?... Je suis prêt, je m'approche; constate que mes doigts se hérissent comme des pieuvres. Il me faut le soleil, de l'or, des étoiles, des perles, l'océan, des émeraudes, car mon univers à moi c'est cette femme, et je n'aurai pas trop du tien pour parer l'étendue sombre de ses cheveux... (_Silence._) Rien! c'est à se briser le crâne contre la porte de ta prison, prisonnier impuissant qui te laisses insulter, toi qui demeures enfermé dans une coupe moins large que le sein de ma maîtresse. Et tu peux te délivrer, me délivrer! (_Il sanglote._) Seigneur, soyez bon! je suis chétif, je ne vous brave que parce que j'ai peur! Seigneur, ma mère m'a enseigné qu'il fallait vous demander le pain quotidien; or, j'ai besoin de me nourrir de cette femme, et cette femme se nourrit de joyaux! Vous qui destinez les brebis au loup, donnez-moi vos parures pour que j'en achète mon pain quotidien... (_Silence._)

LE JUIF (_ricanant_): Jamais ivrogne ne s'est vu en face d'un pareil mur.

LA PROSTITUÉE (_avec un geste d'ennui_): Il ne songe même pas que je suis décolletée. Il ne fait pas chaud ici...

LE MAUDIT (_se rapprochant du tabernacle et délirant_): Toutes mes larmes pour vos pierreries, des siècles d'enfer pour un morceau de ce métal jaune qui vous est inutile. Seigneur, l'aumône au gueux, votre serviteur en sacrilège, c'est-à-dire à celui qui croit encore en vous puisqu'il se donne la peine de vous outrager!

LE JUIF (_bas à la Prostituée_): Vous avez bien remarqué ce ciboire? Les curés font courir des légendes souvent...

LA PROSTITUÉE (_vivement_): Je suis venue ce matin à la messe pour le contempler. Oh! superbe! Des cabochons tout autour, et au centre un diamant gros comme un œuf de colombe.

LE JUIF: Je me défie des gros diamants. Ils ne sont généralement pas d'une belle eau.

LA PROSTITUÉE: D'une belle eau! Vous riez! La seule chose pure de la terre c'est un diamant, mais vos sales imaginations troublent tout à l'avance!

LE JUIF (_s'inclinant, moqueur_): La seule chose pure de la terre, c'est le regard d'une vierge, Madame.

LE MAUDIT (_criant_): Malheur! Trois fois malheur! Dieu veut ma damnation! (_Il va prendre la pince de fer sur la balustrade._) Je vais forcer la porte du ciel avec cela! (_Il brandit la pince et se met à rire d'un rire douloureux._) Et demain l'église banqueroutière n'aura plus d'hostie à tendre par le guichet de son bureau. Je vais ravir le trésor des élus. (_Il frappe sur le tabernacle._) Quelle ironie! Cette porte ressemble en effet au guichet d'une banque. (_Il introduit la pince et fait sauter des lames de bois._) Tu l'as voulu, Madelon... Et maintenant, tombe la foudre!...

LA PROSTITUÉE (_poussant un cri de joie_): Donne!

LE JUIF (_reculant_): Qu'allez-vous faire des hosties? Moi, je refuse de m'en occuper.

LE MAUDIT (_dressant le ciboire avec un mouvement d'horreur_): Vide! Il est vide!

LA PROSTITUÉE: Tant mieux! Ça leur arrive quelquefois d'oublier de le remplir... et comme il n'y a pas de contrôle...

LE MAUDIT (_roulant des yeux fous_): Personne, pas de Dieu, pas même un simulacre de Dieu!

LE JUIF: C'était à deviner, puisqu'il ne vous répondait rien, mon cher garçon... Voyons toujours l'objet.

LE MAUDIT (_le laissant s'emparer du ciboire_): Et la foudre ne tombera pas.

LA PROSTITUÉE (_haussant les épaules_): Tu nous ennuies avec tes perpétuelles exagérations.

LE JUIF (_retournant le ciboire aux lueurs louches de la lanterne_): Tiens! Tiens! je n'imaginais point si mal! Oh! les fameuses légendes. (_Il se penche, prenant des airs apitoyés._)

LE MAUDIT (_se tordant les mains_): Madelon! Madelon! Ni Dieu ni foudre! Mon crime n'était donc pas encore assez grand... Moi qui espérais des preuves dans le châtiment! Je me noie, Madelon! Une eau glacée monte à ma bouche! Madelon! Tu auras les bijoux, et en échange, moi, j'aurai le doute. En présence du doute effroyable toutes les misères ne sont que délices. Madelon, couvre-moi de ta robe, j'ai froid. (_Il se jette aux pieds de la Prostituée._)

LA PROSTITUÉE (_radieuse, s'appuyant sur lui pour mieux regarder le ciboire_): De l'or, des émeraudes, le gros diamant...

LE JUIF (_lâchant le ciboire qui tombe à terre, et remettant son bonnet_): De la fumée, Madame, de la fumée!... Il a voulu voler Dieu, et c'est Dieu qui le vole... _Tout est faux._

UN ÉCHO (_très loin_): Faux!

(_Évanouissement du décor et des personnages._)

A MAURICE MAETERLINCK

_LES VENDANGES DE SODOME_

A cette aurore, la terre fumait comme une cuve emplie d'un moût infernal, et la vigne, située au centre de l'immense plaine, rutilait sous un soleil levant déjà féroce, un soleil pourpre à chevelure de braise qui faisait fermenter d'avance les grappes énormes, dont les grains, d'une grosseur surnaturelle, prenaient des reflets d'yeux roulants, tout noirs jaillis de leurs orbites. Poussée du fond d'un abîme bouillant de bitume, cette vigne étalait ses feuillages d'or et de sang avec une abondance de monstrueuse richesse, et ses pampres fous couraient, se tordaient comme de précieux métaux en fusion autour de ses raisins qui s'entassaient à même la molle argile, l'argile blonde, terre charnelle extraordinairement rousse dégageant des parfums de sève fraîche mêlés à de pestilentielles buées chaudes. Pareille à la bête trop féconde, qu'aucun lien ne doit entraver aux heures douloureuses des parturitions multiples, elle se roulait sur le sol avec d'effrayantes convulsions, lançant des jets furieux de guirlandes, bras implorants qui se tendaient vers le soleil, semblant à la fois souffrir et délirer d'une joie coupable mais paradisiaque, tandis que ses moelles surchauffées débordaient d'elle en l'inondant d'une rosée de larmes épaisses. Elle mettait bas n'importe où ces prodigieux fruits d'un brun lustré, velouté, mystérieuse éclosion du mortel bitume, le rappelant par leur nuance charbonneuse, leur nuance de sucre satanique distillé à travers des violences de volcan. Et de certaines grappes à demi pourries, aux grains crevant en d'écarlates fentes de lèvres, coulait une liqueur abominablement douce qui grisait les abeilles jusqu'à les tuer. Entre les nues, si rouges qu'on les eût dites incendiées, et la plaine, si jaune qu'on l'eût crue poudrée de safran, rien ne chantait, rien ne remuait; seul un bourdonnement sourd d'insectes avides faisait trépider la vigne ainsi qu'une chaudière en ébullition. Au milieu de cette forêt de rameaux d'or, dans le primitif pressoir (une auge colossale de granit brut percée d'un trou rond, comme l'autel des sacrifices humains), un lézard fabuleux, revêtu d'écailles d'un vert étincelant et dardant un singulier regard d'hyacinthe, s'allongeait énigmatique, son ventre argenté soulevé de temps en temps par une respiration haletante, ivre, lui aussi, jusqu'à mourir.

Peu à peu les nuées s'opalisèrent, blanchirent, se dépouillèrent de leurs allures de vapeurs d'incendie, se déchirèrent, s'évanouirent en blêmissant; puis le ciel se condensa en un unique soleil, l'azur prit un éclat de fer bleui brûlant silencieusement et versa des torrents de chaleur limpide. A perte de vue s'étendit ce pays de Judée où les grêles figuiers n'arrivaient pas à faire flotter de légers voiles d'ombre. Quelques-uns de ces arbres chétifs, aux feuilles digitées et velues, se déformaient en des caprices de plantes mécontentes de leur sort, enlaçaient inextricablement leurs branches luisantes recouvertes de transparentes excroissances de gomme se cerclant de bracelets d'ambre; et des tiges penchées par le feu d'en haut sur le feu d'en bas avaient des contours souples d'innocents accablés. Loin, tout à l'horizon, derrière le dernier bouquet d'arbustes, dominant la ligne vague d'un mur protégeant une ville, se dressait une tour de pierres ivoirines, d'une blancheur d'ossements, une tour géante qui fuyait en spirale vers les cieux profonds, vers les cieux violets, chemin menant à l'infini et que faisait fuir davantage la spire d'un vol de grands oiseaux blancs cherchant à se poser à son sommet.

De la tour lointaine sortirent ceux de Sodome venant vers la vigne.

Ils étaient conduits par un vieillard deux fois centenaire, colosse funèbre les dépassant tous de sa tête osseuse éperdument branlante, sans cheveux, sans dents, sur laquelle retombait le bout d'une draperie de lin. Aux angles de ses membres roides s'accrochait cette draperie comme un linceul. Père, chef et patriarche, au-dessus de la troupe de sa postérité, sa tête avait l'aspect d'un astre oblong, brillant d'une clarté lunaire. Il faisait des signes à l'aide d'un bâton, ne parlant plus depuis bien longtemps. A ses côtés se pressaient ses fils aînés, hommes robustes aux larges barbes noires. L'un d'eux, qui se nommait Horeb, portait, suspendu à sa ceinture de cuir fauve, des coupes scintillantes qui s'entrechoquaient mélodieusement. Ensuite venait un groupe plus jeune composé de ceux que dirigeait Phaleg, un géant presque nu, sans poil, d'une chair unie comme un marbre veiné de rose, avec une barbe d'un roux brutal: celui-là portait sur sa tête une pyramide de corbeilles d'osier où l'on avait mis des gâteaux de froment. A une distance respectueuse, les adolescents se jouaient, vêtus de robes courtes, de ceintures ornées de broderies bizarres, et ils rejetaient leurs abondantes chevelures en arrière, leurs chevelures blondes comme des toisons de femmes. Le plus beau d'entre eux, un enfant à la bouche pourprée, aux prunelles violettes, d'une couleur dérobée au mystère des horizons, s'appelait Sinéus, et naïvement il avait festonné de fleurs son étroite jupe de peau d'agneau. Quand il entra dans la vigne, des abeilles, se détachant des grappes, butinèrent sur son épaule, des abeilles qui, le prenant pour un rayon de miel, tant il était blond, essayèrent de puiser en sa chair vierge, sans lui faire de mal.

Après avoir chanté un hymne d'allégresse, les vendangeurs commencèrent à emplir les corbeilles. Les aînés, d'un mouvement lent, toujours le même, cueillaient les raisins lourds; les plus jeunes se précipitaient, voraces, avec des cris. Un moment, le vieillard, assis au rebord de l'auge de granit, se levait, étendait son bâton, et tous arrivaient en foule pour vider les corbeilles pleines; puis le vieillard se rasseyait, hochant le front, et la troupe repartait, emportant les corbeilles vides. Les uns s'éclaboussaient malgré eux les jambes de jus vermeil, les autres volontairement se barbouillaient la poitrine. Sinéus piétinait rageusement la vendange, y mêlant des poignées de roses sauvages. Vers midi, tous étant fatigués, ils s'endormirent côte à côte, aux genoux du père, et le vieux patriarche, demeuré sur le bord de la cuve, en sa pose immobile de statue, paraissait, devant ces plantureux mâles ruisselants de vin, l'image souveraine de l'éternelle mort.

Alors, du plus prochain bouquet de figuiers surgit, à pas furtifs, une créature étrange: une femme. Elle était mince, pâle, nue, et si rousse, tellement duvetée, qu'elle semblait revêtue d'un lin immaculé brodé de fils d'or; son front se détachait de l'azur du ciel, net et poli comme une lame de glaive éblouissant; ses cheveux balayaient la terre en ramenant autour des feuilles jaunies qui cliquetaient; ses talons ronds, d'une rondeur de pêche, posaient à peine sur le sol, et elle marchait en sautant avec des allures d'animal gai; mais les deux boutons de ses seins étaient noirs, d'un noir brûlé qui faisait peur. Elle s'approcha de Sinéus endormi, mangea d'abord tous les raisins de sa corbeille, qu'il avait oublié de vider; et, les grappes dévorées bestialement, elle se coucha près de lui, rampant comme une couleuvre. Bientôt l'enfant se réveilla, ayant senti que des doigts impurs s'appropriaient ses chairs; il eut un gémissement lamentable, se leva, repoussa la femme, et à ses cris éplorés répondirent les rugissements de fureur de tous ses frères. Le vieillard se dressa, étendit son bâton contre l'intruse comme s'il avait pu voir de ses yeux de mort. Tous entourèrent la femme. C'était une de ces rôdeuses d'amour que les sages de Sodome venaient de chasser de leur ville. Dans une juste et formidable colère, des hommes de Dieu s'étaient réunis pour se débarrasser de ces démentes, qu'une fringale de passions mauvaises hantait du crépuscule à l'aurore. Se condamnant virilement à une chasteté de plusieurs années pour ne pas donner le meilleur de leurs forces, durant le temps des récoltes, à ces gouffres de voluptés qu'étaient les filles de Sodome, ne gardant que les mères en gésine et les vieilles, ils avaient répudié jusqu'à leurs épouses, jusqu'à leurs sœurs. Et elles étaient sorties des carrefours, avaient fui des rues, meurtries de coups, les seins déchirés, sans vêtement. On les avait poursuivies comme des chiennes. Lancées à travers le désert, elles s'étaient ruées vers Gomorrhe à travers les sables brûlants. Beaucoup étaient mortes dans la fournaise de la plaine. Quelques-unes vivaient en pillant les vignobles. Pourtant aucune de ces maudites ne se repentait, car leur corps, fouetté de désirs insensés, jouissait des flammes du soleil et possédait un sexe aussi ardent que les secrets dessous de la terre.

Or, voici qu'une de ces chiennes affirmait de nouveau ses appétits d'homme en s'attaquant à un enfant qui lui ressemblait.

«Qui es-tu?» lui demanda Horeb.

«Je suis Saraï!»

Sinéus se voilait la face dans son coude replié.

«Que veux-tu?» dit Phaleg.

«J'ai soif!»

Ah! Elle avait soif! Ils se consultèrent du regard, mais leur père, farouche, leva son bâton, et chacun se baissa pour se saisir d'une pierre.

La femme, ce soleil de peau blonde, étendit les bras comme deux rayonnements.

Elle cria, d'un accent si aigu qu'ils reculèrent:

«Malheur à vous!»

«Oui, je te reconnais, dit Horeb, tu m'as dépouillé, une nuit, de mes plus belles coupes de métal.»

«Et moi, dit Phaleg, tu m'as convié au péché le jour du Seigneur!»

«Moi, cria Sinéus, des larmes au bord des paupières, je ne te connais point, n'ayant pas voulu te connaître!»

Le vieillard laissa tomber son bâton.

«Qu'elle soit lapidée!» rugirent-ils tous.

La femme n'eut pas le temps de fuir. Trente pierres volèrent sur elle.

Ses seins éclatèrent en gerbes rouges, et son front se couronna de bandelettes de pourpre. Bondissant, se tordant, elle brouillait ses cheveux avec les pampres qui la tenaient prisonnière; puis elle se fit petite, toute petite, rampa, humblement serpentine, se glissa dans la cuve où fermentait le moût, et, ramenant sur elle des monceaux de grappes écrasées, elle demeura inerte, augmentant le sang du raisin de tout le vin exquis de ses veines. Comme elle agonisait encore, ils descendirent dans l'auge et la foulèrent aux pieds, tandis que jaillissaient, des prodigieuses graines noires à reflets d'yeux roulants, un regard de suprême malédiction.

Au soir, ayant terminé saintement leur tâche, les vendangeurs se partagèrent les gâteaux de froment, remplirent leur coupe. Dédaigneux de retirer le cadavre, tous ivres déjà, plus grisés par la tuerie que par la vendange, ils burent, en blasphémant la femme, l'horrible liqueur empoisonnée d'amour; et cette nuit même, pendant que retentissaient au loin des hurlements de bêtes inconnues, que l'atmosphère se saturait d'une odeur de soufre, que la tour géante prenait des pâleurs de squelette sous la morne clarté de la lune, ceux de Sodome commirent, pour la première fois, le péché contre nature en les bras de leur jeune frère Sinéus, dont l'épaule douce avait la saveur du miel.

A CAMILLE LEMONNIER

_LE RODEUR_

Une maison isolée, à la campagne. Nuit tombante. Dans une grande cuisine sombre, trois servantes, LA VIEILLE ANGÈLE, LA GROSSE MARTHE, et LA PETITE CÉLESTINE épluchent des fèves. Leur maîtresse, MADAME, entre et s'approche d'elles avec des gestes indécis.

LA VIEILLE ANGÈLE (_plaisantant_): Est-ce que vous voulez nous aider, Madame?... Oh! y a de l'ouvrage!

LA GROSSE MARTHE (_bousculant le tas de fèves et l'étalant sur la table_): Voilà! Nous en avons bien pour jusqu'à minuit, et une bonne ouvrière ne serait pas de trop.

LA PETITE CÉLESTINE (_flairant la poignée de fèves qu'elle tient_): Si encore que les cosses ne sentaient point le pipi de rat... mais ça vient du grenier, et, là-haut, ces sales bêtes ne se gênent guère! (_Elle rit._)

MADAME (_dolente_): Allumez donc la chandelle, mes pauvres filles; vous vous creverez les yeux, là-dessus!

LA PETITE CÉLESTINE (_se précipitant_): Oui, je le disais bien. Les jours ont accourci. Le serein tombe joliment plus tôt. (_Elle allume une haute chandelle qu'elle place sur la table._)

MADAME (_s'asseyant sous l'auvent de la cheminée, derrière les servantes_): Si vous alliez fermer la porte-fenêtre de la salle à manger, Célestine.

LA PETITE CÉLESTINE (_étonnée_): Pourquoi donc çà, Madame? Il n'est pas encore neuf heures.

MADAME (_se parlant à elle-même_): Nous sommes des femmes seules, après tout!

LA GROSSE MARTHE (_cessant d'éplucher_): Est-ce que vous avez quelque chose, Madame? Vous êtes toute drôle.....

LA VIEILLE ANGÈLE (_levant la tête et l'examinant_): Est-ce que votre dîner ne passerait pas?

MADAME (_s'agitant sur sa chaise_): Ah! vous me trouvez pâle? Non! Non! je n'ai rien... C'est probablement la route, elle est si blanche, au milieu de ces terres noires, elle est si longue... je l'aurai trop regardée... je voudrais bien que notre maison ne fût pas au bord d'une route.

LA PETITE CÉLESTINE: Pour ce qui est de la route, elle a un joli ruban de queue, çà, c'est la pure vérité. (_Elle s'assied._)

LA VIEILLE ANGÈLE (_hochant la tête_): Et si les voleurs venaient un soir, on aurait le temps de les voir arriver, da!

LA GROSSE MARTHE (_sentencieuse_): Les voleurs, au jour d'aujourd'hui, ne viennent plus par les grandes routes; i' prennent les petits chemins de traverse.

LA PETITE CÉLESTINE (_riant, mais moins fort_): C'est-i' que Madame s'inquiète des rôdeurs, qu'elle a la figure toute retournée?

MADAME (_sèchement_): Vous êtes une sotte! Une femme de quarante ans n'a peur de rien. Non! J'ai eu froid, là, tout d'un coup, entre les deux épaules...

LA VIEILLE ANGÈLE: Faut mettre de la sauge à bouillir et en boire une bonne tasse avec du miel.

MADAME (_se levant_): Ça m'a pris tout subitement, pendant que je regardais la route, là-bas, du côté du gros noyer, et il m'a semblé.....

LA PETITE CÉLESTINE (_curieusement_): Quoi donc qu'i' vous a semblé, Madame?...

MADAME (_lentement_): C'est pourtant quelquefois nécessaire d'avoir un homme chez soi.

LA GROSSE MARTHE (_avec vivacité_): Là! Je l'ai toujours dit que Madame devrait se remarier..... On ne peut pas vivre sans un homme, à la fin des fins!

LA VIEILLE ANGÈLE (_larmoyant_): Oh! si nos défunts n'étaient pas morts... ça irait mieux.

LA PETITE CÉLESTINE (_aigrement_): Pour sûr! Nous serions plus à notre aise ici, et Madame devrait bien se forcer un peu, quand ce serait que pour nous autres!