Le Démon de l'Absurde

Part 1

Chapter 13,619 wordsPublic domain

LE DÉMON DE L'ABSURDE

PAR

RACHILDE

(Marguerite Vallette-Eymery)

AVEC REPRODUCTION AUTOGRAPHIQUE DE 12 PAGES DU MANUSCRIT

PRÉFACE DE MARCEL SCHWOB

PORTRAIT DE L'AUTEUR PAR FRANÇOIS GUIGUET

PARIS

ÉDITION DU «MERCURE DE FRANCE»

15, RUE DE L'ÉCHAUDÉ-SAINT-GERMAIN

M DCCC XCIV

Credibile est quia ineptum est... certum est quia impossibile. TERTULLIANUS. _De carne Christi, 5._

_PRÉFACE_

«_Il y a à parier, dit Chamfort cité par Edgar Poe, que toute idée publique, toute convention reçue, est une sottise, car elle a convenu au plus grand nombre._»

_Je ne voudrais pas définir autrement l'absurde. Entre l'avis d'un homme seul et l'opinion de la multitude, on ne saurait hésiter. On lit dans l'évangile de saint Luc[1] que les démons qui s'appelaient «Légion» prièrent Jésus de leur permettre d'entrer dans le corps des pourceaux errants sur la montagne. Jésus le leur permit, et les pourceaux possédés se ruèrent au précipice. Ainsi le démon de l'absurde est entré dans le corps de la légion; et la multitude se rue vers son précipice en confectionnant ses lois et en obéissant à ses conventions: car tels sont les commandements du sot démon._

_Ce n'est donc pas dans ce livre que vous trouverez le démon de l'absurde; mais exerçant sa puissance de terreur, il erre tout autour, comme le rôdeur de la nouvelle que vous allez lire rôde autour de la maison. Gardez-vous de fuir dans la campagne noire: car le démon rôdeur vous saisira. Mais laissez dans la cuisine de la maison la chandelle qui continue à brûler, ressemblant à un cierge funéraire; et asseyez-vous là, dans l'enclos. Ne sortez pas des pages de ce livre, car vous serez harcelés par les pourceaux possédés de sottise, et au dehors rôde le démon dans son royaume d'obscure absurdité._

_Il n'y a d'autre réalité que les choses inventées par une imagination inimitable. Tout le reste est sottise ou erreur. «L'homme vraiment fort est l'homme qui est seul.» Si Rachilde est seule à s'effrayer des miroirs, à contempler dans la gloire du couchant le château hermétique où jamais elle n'entrera, à éprouver les affres de la mort pour une dent arrachée, c'est qu'elle voit plus loin que nous. Le maître de l'absurde est entré dans nos corps, selon la permission de Jésus, et notre vue s'est obscurcie. Si les contes de Rachilde paraissent absurdes au démon nommé «Légion», nous serons certains qu'ils contiennent une part d'inappréciable vérité._

_Toutes choses ont entre elles des rapports. Quand nous saisissons leurs rapports de position, nous les classons suivant la cause et l'effet. Quand nous les concevons selon leurs relations de ressemblance et de grandeur, nous les classons suivant les idées logiques de notre esprit. Ces notions étant communes à tous les philosophes, il y a fort à parier qu'elles ne suffisent pas à la vérité. On peut imaginer que les choses ont entre elles d'autres rapports que le rapport scientifique et le rapport logique. Elles peuvent se rapporter l'une à l'autre en tant qu'elles sont des signes. Car les signes n'ont quantité ni qualité absolue. Et il est possible que les signes étant très différents, les choses signifiées soient très voisines. De ces choses signifiées les sens ni l'intelligence ne peuvent rien savoir. Mais les chiens qui hurlent à la mort ne savent pas qu'elle viendra. Ainsi Rachilde quand elle crie d'épouvante ressemble à Kassandra hurlant à la mort devant le porche noir des Atrides. Kassandra ne sait pas ce qui va la terrifier. Rachilde ignore le rapport tragique des choses qui la hantent. Mais elle le pressent et une trépidation sacrée la saisit._

_Voyez la petite femme qui a perdu une dent. «Oh, elle a bien senti, quand est tombé cela entre les morceaux du croquet, comme un petit cœur froid qui s'échappait d'elle. Elle vient d'expirer tout entière dans un minuscule détail de sa personne.»_

_Et les deux vieilles femmes que Rachilde a connues, et qui sont mortes en disant: «Nous ne sommes pas «chez nous ici!» Ce n'est pas ici que nous devrions mourir.»_

_Sauriez-vous déduire l'effet de la cause, formuler la majeure du raisonnement qui donne cette conclusion? Pourtant il y a une liaison profonde entre la dent perdue et la corruption totale; et les vieilles moribondes pressentent plus que le langage ne pourrait exprimer. C'est la même puissance obscure d'union qui amène la mort au bout de la volupté, qui évoque l'obscénité des petites mains grasses, qui estompe de tristesse le paysage de printemps avec ses branches d'amandier en fleurs. Partout Kassandra frémit et pressent l'inexplicable. Car il lui a été donné d'éprouver les rapports mystérieux des signes. On a dit que les femmes ont des antennes au cœur. Rachilde a des antennes au cerveau. Pour avoir deviné à vingt ans, en écrivant la «Scie», l'irrémédiable médiocrité de la vie et son inutilité, il faut une hyperesthésie intellectuelle que la seule sensibilité féminine n'explique pas. Avec ces délicats filaments qui prolongent son intelligence, elle flaire la mort à travers l'amour, l'obscène à travers la santé, la terreur à travers le calme et le silence. Comme une chatte aux écoutes, elle dresse l'oreille, et elle entend la petite souris de mort qui ronge, ronge les murailles, les idées, la chair. Et elle allonge voluptueusement la patte pour jouer avec la petite souris mortelle._

MARCEL SCHWOB.

[1] F. Dostoïevsky: _Les Possédés_.

* * * * *

A PIERRE GUILLARD

LES FUMÉES (transcription des pages manuscrites.)

Les fumées montent comme des folles vers la clarté du pays bleu; elles partent en guerre, les fumées contre l'implacable azur.

Oh! les fumées furieuses, les fumées désespérés, les fumées mauvaises, les fumées inutiles, les fumées malades, les fumées humbles.

* * * * *

Les longs mufles tendus des usines lancent des tourbillons noirs striés d'étincelles rouges, crèpe lourd d'un deuil larmé de sang, et les spirales effroyables montent, montent à l'assaut du jeune éther, de l'éther divin, éternellement radieux. Elles se ruent dans le vide, les fumées furieuses, s'étalent pour salir, se replient pour souiller plus profondément, se condensent pour engendrer les foudres. Elles déploient l'étendard sombre des cités écrasées par le travail, elles hurlent, elles se tordent, elles cherchent les étoiles pour les voler comme les pauvres, farouches, volent les pièces d'or.... Et le soleil, au matin, les dévore peu à peu, les dissout, les déchire de ses rayons railleurs; elles deviennent brumes tristes; ce nuage léger qui fuit l'aurore s'en va loin, n'importe où, pleurer sur des montagnes inconnues toutes les misères dont il est plein....

* * * * *

Les voilà sortant du champ de bataille, les fumées désespérées, faites d'âcres senteurs de poudre, blanches, à reflets écarlates, puis d'un violet sinistre, balançant leurs aigrettes chaudes aux sommets des arbres tremblants. Les voilà, les rapides, les coléreuses, elles montent, montent, portant des clameurs de victoire ou de terreur. Quelquefois, elles sont toutes jaunes en passant sous le soleil, elles ressemblent à de la chair étendue, à un épais drapeau taillé dans une viande livide éclaboussée d'éclats de bronze....

Et le soleil, le soir, prend les fumées désespérées, les fumées rousses, pour s'en nimber à son couchant!...

* * * * *

Elles se lèvent lentement des marécages malsains, les fumées mauvaises et sournoises; à leur tour, par les temps du renouveau, les crépuscules tièdes, elles montent en vapeurs suffocantes, portant la fièvre de la terre, tous les miasmes pestilentiels, se dégageant des pourritures secrètes ou des tas de fleurs expirées. Elles sont douces, enveloppantes, comme la fantaisie d'une femme.

Elles se réunissent mollement, elles partent pour aller étouffer dans une étreinte caressante l'azur qui rit, le soleil qui se moque.... Et le soleil les arrète à mi-chemin, les pulvérise pour les jeter, au printemps, en poignées de pollen sur les grandes prairies vierges....

* * * * *

Elles montent les fumées inutiles; toutes, aussi, elles montent, courageuses, indépendantes, les unes ballottées sur le caprice des vents du Nord, les autres frèles, ténue mais féroces comme des blasphêmes d'enfant. Il y a les soupirs d'agonie durant les nuits d'hiver. Deci, delà, un flocon blanc pur: l'haleine d'un poète qui se réchauffe en soufflant dans ses doigts transis. Un flocon bleuâtre: la fumée du cigare que savoure l'athée. Un flocon pourpre: l'asphyxie de la fille abandonnée, buée fusant meurtrière par la vitre cassée trop tard!... Oh! les fumées inutiles!... Surtout, par-dessus tout, les inutiles fumées d'encens! Elles montent, elles montent.... Et le soleil hautain fait suinter sur les cités maudites les pleurs des révoltés, les sanglots des prières, les larmes d'amour, en un brouillard froid....

* * * * *

Comme une nuée diaphane, elles montent par les larges cheminées des hospices, les pâles fumées malades, et les quintes de toux des poitrinaires, les tisanes bouillantes, les respirations courtes des opérés, montent, montent péniblement, se traînant, narrantes, témoignant des tortures inouies qu'endurent les malheureux punis d'avoir voulu vivre.

Oh! les fumées désolées!... Et, indifférent, le soleil en arrose, l'automne, l'asphalte de nos boulevards: c'est la pluie lugubre de novembre, qui abat les feuilles, une pluie valétudinaire....

* * * * *

Elles ne sont point montées jusqu'au jeune éther, les humbles fumées!... Elles sont retombées sur les roses fraiches en rosée les exhalaisons des roses flétries. Et les derniers petits souffles des vieux petits oiseaux ont semé, sur les mousses, des gouttelettes amères que le soleil a bues sans les voir!

* * * * *

... Les fumées remontent comme des folles vers la clarté du pays bleu; elles repartent en guerre, les fumées, en guerre contre un implacable azur!...

Rachilde.

A JULES RENARD

_L'ARAIGNÉE DE CRISTAL_

Un grand salon dont une des trois fenêtres ouvre sur une terrasse remplie de chèvrefeuille. Nuit d'été très claire. La lune illumine toute la partie où se trouvent les personnages. Le fond reste sombre. On entrevoit des meubles de formes lourdes et anciennes. Au centre de cette demi-obscurité, une haute glace psyché de style empire, maintenue de chaque côté par de longs cols de cygnes à becs de cuivre. Un vague reflet de lumière sur la glace, mais, vu de la terrasse éclairée, ce reflet ne semble pas venir de la lune, il paraît sortir de la psyché même comme une lumière qui lui serait propre.

LA MÈRE: 45 ans, des yeux vifs, une bouche tendre; c'est une figure jeune sous des cheveux gris. Elle porte une élégante robe d'intérieur noire et une mantille de dentelles blanches. Voix sensuelle.

L'ÉPOUVANTÉ: 20 ans. Il est maigre, comme flottant dans son négligé de coutil blanc pur. Sa face est terreuse, ses yeux sont fixes. Ses cheveux noirs plats luisent sur son front. Il a les traits réguliers rappelant la beauté de sa mère, à peu près comme un homme mort peut ressembler à son portrait. Voix sourde et lente.

Les deux personnages sont assis devant la porte ouverte.

LA MÈRE: Voyons, petit fils, à quoi penses-tu?

L'ÉPOUVANTÉ: Mais... à rien, mère.

LA MÈRE (_s'allongeant dans son fauteuil_): Quel parfum, ce chèvrefeuille! Sens-tu? Ça vous grise. On dirait une de ces fines liqueurs de dame... (_Elle fait claquer sa langue_).

L'ÉPOUVANTÉ: Une liqueur, ce chèvrefeuille? Ah?... oui, mère.

LA MÈRE: Tu n'as pas froid, j'espère, de ce temps-là? Et tu n'as pas la migraine?

L'ÉPOUVANTÉ: Non, merci, mère.

LA MÈRE: Merci quoi? (_Elle se penche et le regarde attentivement._) Mon pauvre petit Sylvius! Avoue-le donc, ce n'est pas gai de tenir compagnie à une vieille femme. (_Humant la brise._) Quelle douce nuit! C'est inutile de demander les lampes, n'est-ce pas? J'ai dit à François d'aller se promener, et je parie qu'il court le guilledou avec les bonnes. Nous resterons ici jusqu'au moment où la lune tournera... (_Moment de silence. Elle reprend gravement._) Sylvius, tu as beau t'en défendre, tu as un chagrin d'amour. Plus tu vas, plus tu maigris...

L'ÉPOUVANTÉ: Je vous ai déjà déclaré, mère, que je n'aimais personne que vous.

LA MÈRE (_attendrie_): Cette bêtise! Voyons, si c'est une fille de princesse, nous pourrions nous l'offrir tout de même. Et si c'est une maritorne, pourvu que tu ne l'épouses pas...

L'ÉPOUVANTÉ: Mère, vos taquineries m'enfoncent des aiguilles dans le tympan.

LA MÈRE: Et si c'est la dette, la grosse dette, hein? Tu sais que je puis la payer.

L'ÉPOUVANTÉ: Encore la dette! Mais j'ai plus d'argent que je ne peux en dépenser.

LA MÈRE (_baissant le ton et rapprochant son fauteuil_): Alors... tu ne vas pas te fâcher, Sylvius? Dame! Vous autres hommes, vous avez des secrets plus honteux que des mauvaises passions et des dettes... J'ai résolu de me mêler de tout... tu m'entends? Si celui qui est ma propre chair était malade... eh bien (_finement_), nous nous soignerions...

L'ÉPOUVANTÉ (_avec un geste de dégoût_): Vous êtes folle, ma mère.

LA MÈRE (_avec emportement_): Oui, je commence en effet à croire que je perds la tête rien qu'à te regarder! (_Elle se lève._) Est-ce que tu ne t'aperçois pas que tu me fais peur?

L'ÉPOUVANTÉ (_tressaillant_): Peur!

LA MÈRE (_revenant et se penchant sur lui, câline_): Je n'ai pas voulu te peiner, mon Sylvius! (_Un temps, puis elle se relève, et parle avec véhémence_) Oh! quelle est la gueuse qui m'a pris mon Sylvius? Car il y a une gueuse, c'est certain...

L'ÉPOUVANTÉ (_haussant les épaules_): Mettons en plusieurs, si cela vous convient, ma mère.

LA MÈRE (_demeurant debout et semblant se parler à elle-même_): Ou bien un vice effroyable, un de ces vices dont nous ne nous doutons même pas, nous, les femmes honnêtes. (_Elle s'adresse à lui._) Depuis que tu es ainsi, je lis des romans pour essayer de te deviner, et je n'ai rien découvert encore que je ne sache déjà.

L'ÉPOUVANTÉ: Oh! je m'en doute.

LA MÈRE: C'est décidé! Demain, nous inviterons des femmes, des jeunes filles. Tu reverras Sylvia, ta cousine. Tu la suivais jadis comme un toutou, et elle est devenue charmante; un brin coquette, par exemple, mais si curieuse avec ses imitations de toutes les cantatrices en vogue!... Oh! mon chéri, la femme, ce doit être la seule préoccupation de l'homme. Puis l'amour vous fait beau! (_Elle lui caresse le menton._) Tu pourras redemander la glace de ton cabinet de toilette!...

L'ÉPOUVANTÉ (_se dressant avec un geste d'effroi_): La glace de mon cabinet de toilette!... Mon Dieu! des femmes, des jeunes filles, des créatures qui ont toutes au fond des yeux des reflets de miroirs... Ma mère! Vous voulez me tuer...

LA MÈRE (_étonnée_): Quoi! Encore des idées à propos des miroirs! C'est donc sérieux, cette manie? Ma parole, il a fini par s'imaginer qu'il était laid. (_Elle rit._)

L'ÉPOUVANTÉ (_jetant un regard furtif derrière lui, du côté de la psyché que la lune éclaire lointainement_): Maman, je vous en prie, abandonnons cette discussion. Non, mon physique n'est pas en jeu... Il y a des causes morales... Mon Dieu! Vous voyez bien que j'étouffe!... Est-ce que vous comprendriez!... Oh! depuis huit jours, c'est une persécution incessante! Vous m'accablez! Non, je ne suis pas souffrant!... J'ai besoin de solitude, voilà tout. Invitez tous les miroirs qu'il vous plaira, et accrochez au mur toutes les femmes de la terre, mais ne me chatouillez pas pour me faire rire... Ah! c'est trop, c'est trop!... (_Il retombe sur son fauteuil._)

LA MÈRE (_l'entourant de ses bras_): Tu étouffes, Sylvius, à qui le dis-tu? Moi, je meurs de chagrin de te voir cette mine taciturne. Un bon mouvement, je suis capable de te comprendre, va... puisque je t'adore!... (_Elle l'embrasse._)

L'ÉPOUVANTÉ (_avec explosion_): Eh bien! oui, là, j'ai peur des miroirs, faites-moi enfermer si vous voulez!

(_Moment de silence._)

LA MÈRE (_avec douceur_): Nous enfermerons les miroirs, Sylvius.

L'ÉPOUVANTÉ (_lui tendant les mains_): Pardonnez-moi, mère, je suis brutal. Sans doute, j'aurais dû parler plus tôt, mais c'est un supplice que de songer qu'on va se moquer de vous. Et cela ne peut guère se dire en deux mots... (_Il passe les mains sur son front_) Mère, que voyez-vous quand vous vous regardez? (_Il respire avec effort._)

LA MÈRE: Je me vois, mon Sylvius (_Elle se rassied tristement et hoche la tête_), je vois une vieille femme! Hélas!...

L'ÉPOUVANTÉ (_lui jetant un regard de commisération_): Ah! Vous n'avez jamais vu _là-dedans_ que vous-même? Je vous plains! (_S'animant_) Et moi, il me semble que l'inventeur du premier miroir dut devenir fou d'épouvante en présence de son œuvre! Donc, pour vous, femme intelligente, il n'y a dans un miroir que des choses simples? Dans cette atmosphère d'inconnu, vous n'avez pas vu se lever soudainement l'armée des fantômes? Sur le seuil de ces portes du rêve, vous n'avez pas démêlé le sortilège de l'infini qui vous guettait? Mais c'est tellement effrayant, un miroir, que je suis ahuri, chaque matin, de vous savoir vivantes, vous, les femmes et les jeunes filles qui vous mirez sans cesse!... Mère, écoutez-moi, c'est toute une histoire, et il faut remonter loin pour découvrir la cause de ma haine contre les glaces, car je suis un prédestiné, j'ai été _averti_ dès mon enfance... J'avais dix ans, j'étais là-bas, dans le pavillon de notre parc, tout seul, et, en présence d'un grand grand miroir qui n'y est plus depuis longtemps, je feuilletais mes cahiers d'écolier, j'avais un pensum à écrire. La chambre close, aux rideaux tirés, me faisait l'effet d'une demeure de pauvres; elle se meublait de chaises de jardin toutes rongées d'humidité, d'une table couverte d'un tapis sale et troué. Le plafond suintait, on entendait la pluie qui claquait sur un toit de zinc à moitié démoli. La seule idée de luxe était éveillée par cette grande glace, oh! si grande, haute comme une personne! Machinalement, je me regardais. Sous la limpidité de son verre, elle avait des taches lugubres. On eût dit, s'arrondissant à fleur d'une eau immobile, des nénuphars, et plus loin, dans un recul de ténèbres, se dressaient des formes indécises qui ressemblaient à des spectres se mouvant à travers le ruissellement de leur chevelure vaseuse. Je me rappelle que j'eus, en me mirant, la sensation bizarre d'entrer jusqu'au cou dans cette glace comme dans un lac limoneux. On m'avait enfermé à clé, j'étais en pénitence, et il me fallait ainsi, bon gré mal gré, rester dans cette eau morte. A force de fixer mes yeux sur les yeux de mon image, je distinguai un point brillant au milieu de ces brumes, et en même temps je perçus un léger bruit d'insecte venant de l'endroit où je voyais le point. Très insensiblement ce point s'irradia en étoile. Il pétillait comme une fulguration vivante au sein de cette atmosphère de sommeil, il bruissait pareil à une mouche contre une vitre. Mère! je voyais et j'entendais cela! Je ne rêvais pas le moins du monde. Pas d'explication possible pour un gamin de dix ans, pas plus que pour un homme, je vous assure! Je savais qu'au pavillon attenait un hangar où l'on serrait les outils de jardinage; mais il n'était pas habité. Je me disais que, probablement, quelque araignée d'une espèce inconnue allait me sauter à la face, et, stupide, je demeurais là, les bras figés le long du corps. L'araignée blanche avançait toujours, elle devenait un jeune crabe à carapace d'argent, sa tête se constellait d'arêtes éblouissantes, toujours ses pattes s'allongeaient sur ma tête réfléchie, elle envahissait mon front, me fendait les tempes, me dévorait les prunelles, effaçait peu à peu mon image, me décapitait. Un moment je me vis debout, les bras tordus d'horreur, portant sur mes épaules une bête monstrueuse qui avait l'aspect sinistre d'une pieuvre! Je voulais crier; seulement, comme il arrive dans tous les cauchemars, je ne le pouvais pas. Je me sentais désormais à la merci de l'araignée de cristal, qui me suçait la cervelle! Et elle continuait à bruire, d'un bourdonnement de bête qui a l'idée d'en finir une bonne fois avec un ennemi... Tout à coup, la grande glace éclata sous la pression formidable des tentacules du monstre, et toute cette fiction s'écroula en miettes étincelantes dont l'une me blessa légèrement à la main. Je poussai des cris déchirants et je m'évanouis.... Quand je fus en état de comprendre, notre jardinier, qui avait pénétré dans ma prison pour me rassurer, me montra le vilebrequin dont il se servait, _de l'autre côté de la muraille_, à seule fin de planter un énorme clou! Le mur percé, il avait également percé la glace, ne se doutant de rien, poursuivant son travail qu'accompagnait le grincement de l'outil. Ma blessure n'était pas grave... Le brave homme craignait des scènes... et je promis de me taire... A partir de ce jour, les miroirs m'ont singulièrement préoccupé, malgré l'aversion nerveuse que j'éprouvais pour eux. Ma courte existence est toute moirée de leurs sataniques reflets. Et après le premier heurt physique, j'ai reçu bien d'autres chocs spirituels... Ici, c'est le souvenir grotesque de la tête que j'avais sous les lauriers du collège. Là, c'est la transparente photographie de mes péchés de libertin... Il y a un mystère dans cette poursuite du miroir, dans cette chasse à l'homme coupable dirigée contre moi seul!--(_Il rêve un moment, puis reprend, s'animant de plus en plus._) Contre moi seul?... Mais non! Croyez-le, mère, ceux qui voient _bien_ sont aussi épouvantés que moi. En somme, sait-on pourquoi ce morceau de verre qu'on étame prend subitement des profondeurs de gouffre... et double le monde? Le miroir, c'est le problème de la vie perpétuellement opposé à l'homme! Sait-on au juste ce que Narcisse a vu dans la fontaine et de quoi il est mort?...

LA MÈRE (_frissonnant_): Oh! Sylvius! Tu m'effrayes, maintenant. Ce ne sont donc pas des contes à dormir debout que tu me fais? Est-ce que... sincèrement, tu penses à ces choses?

L'ÉPOUVANTÉ: Mère, oseriez-vous, à cette heure, vous aller regarder dans une glace?

LA MÈRE (_se retournant vers le fond du salon et très troublée_): Non! Non! Je n'oserais pas... Si nous allumions une lampe...

L'ÉPOUVANTÉ (_la forçant à se rasseoir et ricanant_): Là... je savais bien que, vous aussi, vous auriez peur! Tout à l'heure, vous y verrez très clair! Pourquoi vous obstinez-vous, femme, à peupler nos appartements de ces cyniques erreurs qui font que je ne puis jamais, _jamais_ être seul? Pourquoi me lancez-vous à la tête cet homme-espion qui a l'habileté de pleurer mes larmes? J'ai vu, un soir que je vous mettais une pelisse de fourrure sur les épaules en sortant d'un bal, j'ai vu dans un miroir sourire voluptueusement une dame qui vous ressemblait, ma mère!... Un matin que j'attendais ma cousine Sylvia, me morfondant derrière sa porte, un bouquet d'orchidées à la main, j'ai vu cette porte s'entrebâiller sur une glace immense où se reflétait une belle fille nue à la pose provocante!... Les glaces, ma mère, sont des abîmes où sombrent à la fois et la vertu des femmes et la tranquillité des hommes.

LA MÈRE: Tais-toi! je ne veux plus t'écouter.