Le Debutant Ouvrage Enrichi De Nombreux Dessins De Busnel De De

Chapter 9

Chapter 93,469 wordsPublic domain

_Uncle Jack_, qui s'était enrichi par ses coups d'audace dans les spéculations de bourse, constituait maintenant toute la famille de Miss Marshall, et elle devait hériter plus tard de la fortune de cet oncle millionnaire, qui, malgré ses coûteuses et fréquentes fredaines, parvenait à peine à dépenser son revenu; Elle était née à Los Angeles, Californie, dans ce paysage ensoleillé de la côte du Pacifique, dont elle avait gardé le reflet dans ses yeux et les rayons d'or dans la chevelure. Son père, le capitaine James Marshall, du _12th Regiment des U.S. Rifles_, envoyé en garnison dans le Sud, avait épousé une superbe créole qui lui donna, au bout d'une année de mariage, la petite Flora. Dans ce merveilleux climat, quasi oriental, la fillette grandit en liberté, courant les jambes nues sous les orangers. A seize ans, elle était déjà complètement formée. C'est à cette époque de son adolescence que son père, envoyé aux Philippines au début de la guerre _Hispano-Américaine_, fut tué à la tête de sa compagnie. L'oncle Jack Marshall recueillit la veuve et l'orpheline, qui n'avaient plus pour vivre qu'une modeste pension de l'État. Lorsque sa mère mourut, emportée en quelques jours par une pneumonie contracté dans l'humidité de cette grande ville de fer et de ciment, à laquelle la créole, fleur des climats chauds, ne put jamais s'habituer, Flora avait vingt ans. Comme cette grande fille gênait parfois le millionnaire, grand amateur de beau sexe, qui réunissait à sa somptueuse résidence de la _Fifth Avenue_, les plus jolies actrices du _Madison Square Garden_, et quelques intimes, en des banquets de _pie girls_, il l'envoya terminer ses études à l'Université McGill, de Montréal, dont elle suivait les cours depuis deux ans.

A quelque temps de là, les rédacteurs du _Flambeau_ furent invités à accompagner les membres de la _Société des Chercheurs_, à la réserve iroquoise de Caughnawaga, où ces messieurs, que la vue d'un vieux clou couvert de rouille, qu'ils croient historique, fait tomber en extase, se rendaient un dimanche, accompagnés de citoyens notables et de journalistes, à la recherche de quelque trésor digne d'enrichir leur modeste musée de ferraille. Paul Mirot amena madame Laperle, et Jacques Vaillant accompagna mademoiselle Franjeu et Miss Marshall. L'américaine était enchantée du voyage et, pour la taquiner, son grand admirateur lui demanda:

--Vous n'avez pas peur des sauvages, charmante Miss?

Miss Marshall, ne saisissant pas l'allusion, que toute jeune fille canadienne eut comprise pour avoir entendu dire dans sa famille que _les sauvages_ avaient apporté un enfant à sa mère ou à sa voisine, répondit:

--Oh! _no_ J'ai vu le nègre qui voulait prendre mon amie.

Et elle raconta ses compagnons, avec une simplicité étonnante, l'histoire du nègre qui voulait prendre son amie. La chose était arrivée quelques mois avant son départ de Los Angeles, pour New-York. Les deux jeunes filles se baignaient dans un ruisseau lorsqu'un nègre, venu du Texas, d'où il s'était enfui après avoir fait subir les derniers outrages à la femme d'un shériff, les surprit. Il les attendait, caché sous les palmiers où elles avaient déposé leurs vêtements. C'est là qu'il saisit son amie, comme une proie, et essaya de l'entraîner sous bois. Alors, la vaillante Flora, ramassant une pierre, la lança de toutes ses forces sur la tempe de l'immonde ravisseur, qui roula dans l'herbe, assommé. Pour cet exploit, la courageuse jeune fille fut décorée d'une médaille d'or par le maire Flannigan.

Jacques Vaillant pensa qu'une femme de cette trempe ne pourrait aimer qu'un brave et il souhaita de trouver l'occasion d'accomplir, pour ses beaux yeux, une action chevaleresque. Cette occasion se présenta plus tôt qu'il ne l'espérait.

Les descendants de ces terribles guerriers, qui ne vivaient que de massacres aux temps glorieux de la Nouvelle-France, s'étaient parés de leurs ornements barbares en l'honneur des _visages pâles_ venus des grand _wigwams_ de la métropole pour le admirer comme des bêtes curieuses. Seul, dans l'oeil morne de l'iroquois vaincu, dompté, décimé après plus de deux siècles de servitude, un éclair furtif provoqué par l'envahissement de sa bourgade, rappelait la farouche vaillance du scalpeur de chevelures. Ces sauvages, convertis au catholicisme, subissaient d'ailleurs l'influence de leurs prêtre, qui les entretenaient sans cesse du _grand Manitou_ et de la sainte iroquoise Teckawita, dont le nom signifie: _celle qui s'avance en tâtonnant._ Monsieur le curé, accompagné de son vicaire, vint au devant des distingués visiteurs et les conduisit à l'église où un choeur d'iroquoises chanta un cantique édifiant. Jacques Vaillant compara ce chant au miaulement de chattes, par les belles nuits d'été. Cette modeste église, dominant le fleuve Saint-Laurent, possédait de précieuses reliques, au dire du notaire Pardevant, le vénéré président de la _société des Chercheurs_: un autel donné par le roi de France, Louis XIV, et une cloche, cadeau du roi d'Angleterre, George III. Après la messe, on se rendit sur la place du village où l'on assista aux danses des guerriers déterrant la hache de guerre. Tous ces grands corps, recouverts de peaux de bêtes, barbouillés de rouge et de noir, empanachés de plumes, sautèrent et gesticulèrent durant une heure, sous le commandement du chef de la tribu, qui portait le joli nom de Koncharonkanématchega.

C'est à ce moment que l'incident, auquel Jacques Vaillant devait être redevable de la conquête du coeur de l'américaine, se produisit. Le jeune homme fit remarquer à mademoiselle Franjeu et à Miss Marshall que le notaire Pardevant se tenait entre le curé et son vicaire, prêt à se cacher derrière leurs soutanes dans le cas où ces sauvages feraient mine de vouloir le scalper. Pour montrer qu'elle était plus brave que le président de la _Société des Chercheurs_, l'étudiante s'approcha d'un iroquois, dont le nom signifiait _celui qui court plus vite que l'élan_, et lui arracha quelques plumes de sa coiffure. Le sauvage saisit brutalement la jeune fille par le poignet, mais Jacques lui fit aussitôt lâcher prise en le saisissant à la gorge. Les deux ennemis se prirent à bras-le-corps et roulèrent dans la poussière. Les autres iroquois, indignés de voir qu'une blanche _squaw_ ait osé porter la main sur un de leurs frères, s'élançaient, le tomahawk levé, lorsque le curé et son vicaire arrêtèrent leur élan en faisant de grands gestes et en prononçant des paroles qui firent s'abaisser aussitôt les redoutables casse-têtes. Sur un signe du chef, quelques-uns des guerriers séparèrent les combattants qui, heureusement n'avaient aucun mal. Miss Marshall sauta au cou de son sauveur et l'embrassa devant tout le monde, ce qui scandalisa à un tel point le notaire Pardevant, qu'il crut devoir excuser la société dont il avait l'honneur d'être le président, d'avoir permis à des gens de cette espèce de faire partie de l'excursion. L'esprit troublé par la frayeur qu'il avait éprouvé, en même temps que par la scène charmante comme une vieille estampe, dont il venait d'être le témoin, le brave homme bafouilla et dit, en terminant sa courte harangue: _Messieurs les membres du clergé, ainsi que les autres sauvages, veuillez croire à ma plus sincère estime et reconnaissance pour votre généreuse hospitalité_.

Le samedi suivant, dans le compte-rendu de l'excursion de la _Société des Chercheurs_ à Caughnawaga, _Le Flambeau_ reproduisait textuellement ces paroles du président, précédées de commentaires dénonçant sa lâcheté et son manque de tact en cette occasion. Le journal fut immédiatement poursuivi devant la cour supérieure. Le notaire Pardevant réclamait deux mille dollars de dommages-intérêts, le tribunal lui en accorda cent. Les frais de justice s'élevant à quatre cents, _Le Flambeau_ dut payer cinq cents dollars pour avoir dit la vérité. Le savant juge, dans ses _considérant_ admit que la liberté de presse n'existait pas au Canada; il alla même plus loin et posa en principe que cette liberté ne pouvait exister dans un pays soucieux du maintien des traditions, basées sur la reconnaissance de la hiérarchie sociale et le respect de l'autorité religieuse et civile. Le notaire Pardevant était, du reste, un homme considéré et considérable, d'une conduite exemplaire. Il avait épousé les quatre soeurs, les trois premières avaient déserté sa tendresse pour un monde meilleur; la dernière âgée de dix-huit ans à peine, subissait le prestige de sa tête grisonnante.

Dans les milieux réactionnaires, _Le Flambeau_ fut aussitôt dénoncé avec violence. Tous ceux qui n'avaient pas la conscience nette, tous les trafiquants de vertu, toutes les nullités se prélassant dans des sinécures ou sollicitant les faveurs des puissants, se liguèrent contre le _mauvais journal_. _l'Éteignoir_ et le _Populiste_ se disputèrent l'honneur de porter les plus rudes coups à l'audacieux confrère. Pierre Ledoux quitta le _Populiste_ pour fonder une petite feuille en opposition à l'organe du député de Bellemarie, qu'il appela _La fleur de Lys_ à cause de ses idées _Bourboniennes_. Il fut remplacé au _Populiste_, par Solyme Lafarce, en mauvaise intelligence depuis quelques mois, avec _l'Éteignoir_. Et ce ne fut pas plus malin que cela.

La lutte s'engagea à propos d'une campagne entreprise dans les journaux contre le _Théâtre Moderne_, qui avait mis à l'affiche une pièce jugée mauvaise par les censeurs. Ce n'était du reste qu'un prétexte, car depuis des mois on faisait une propagande secrète contre ce théâtre, dans les familles. Ce que l'on redoutait dans les pièces données par ce théâtre, c'était l'esprit, et, davantage encore, l'idée humanitaire montrant les abus, proclamant les droits égaux des individualités, obscures ou puissantes, aux joies de la vie, en vertu du grand principe de solidarité humaine. La direction du _Théâtre Moderne_ essayait de faire bonne contenance, mais la recette diminuant chaque soir, on prévoyait d'avance qu'il faudrait abandonner la partie. _Le Flambeau_, sans hésiter, prit la défense de ce théâtre. Paul Mirot, qui rédigeait la chronique théâtrale, représenta à ses lecteurs tout le bien que pouvait faire un théâtre de ce genre parmi la population canadienne-française, à laquelle on reprochait souvent, non sans raison, d'être par trop encline à s'angliciser et même à s'américaniser. Il démontrait la mauvaise foi de ceux qui accusaient d'immoralité, des oeuvres de maîtres interprétées par les artistes du _Théâtre Moderne_. A tous ces arguments, Pierre Ledoux répondit par des anathèmes.

Madame Laperle et Miss Marshall s'étaient connues lors de l'excursion à Caughnawaga, et, depuis, étaient devenues les meilleures amies du monde. Par un heureux hasard, l'américaine demeurait rue Peel, à quelques portes du petit rez-de-chaussée occupé par Simone. Deux ou trois fois la semaine, Jacques Vaillant, se prévalant de ses liens de parenté avec la jolie veuve allait passer la soirée chez-elle, en compagnie de Paul Mirot, et y rencontrait invariablement la séduisante Flora, qu'il allait reconduire jusqu'à sa porte après la soirée. C'est ainsi qu'ils apprirent à se connaître davantage. Et un soir, ils se fiancèrent, tout simplement, à l'américaine, devant la maison qu'habitait l'étudiante.

Trois semaines plus tard, Jacques Vaillant, journaliste, épousait Miss Flora Marshall, étudiante, non sans avoir obtenu le consentement d'_Uncle Jack_, d'une part, et de l'honorable Vaillant, d'autre part. La gentille épousée avait placé sur sa poitrine, pour la circonstance, la décoration qu'elle tenait du maire Flannigan. Dans la chambre nuptiale, le soir, elle enleva cette médaille qu'elle enferma dans un coffret d'argent. Elle ne voulait pas que cet emblème de vaillance put lui inspirer des velléités de révolte, car elle désirait être vaincue maintenant.

L'ancien ministre des Terres était presque aussi enchanté de sa belle-fille que son fils de sa femme. L'américaine, _annexée_ maintenant de la plus agréable façon du monde, le payait de retour, du reste, car elle admirait sincèrement avec toute la franchise de son âme yankee, cette intelligente figure d'apôtre de la liberté, donc la mâle énergie se rehaussait d'une grande bonté de coeur et d'une exquise délicatesse de manières et de sentiments.

Tous les jours la jeune femme venait passer quelques heures au _Flambeau_ et quand son beau-père était là, elle causait politique avec lui. Souvent, ils discutaient amicalement ensemble des avantages et des inconvénients des institutions américaines, des qualités et des défauts de ce peuple actif, entreprenant et hardi, en train d'étendre son influence dans l'univers entier. Le député de Bellemarie admettait que le véritable esprit américain tendait de plus en plus à la réalisation de cet idéal de fraternité rêvé par les philosophes humanitaires, en accueillant dans la nation sur le même pied d'égalité, les individus de toutes les races et de toutes les croyances, les unifiant pour ainsi dire, à l'ombre du drapeau étoilé, dans le commerce de la vie journalière et à l'école publique, donnant à chacun indifféremment, une éducation virile et pratique, créant des hommes libres capables de comprendre et de s'assibiler tous les progrès. De son côté, la fille du brave capitaine Marshall admettait que les lois de son pays n'étaient pas encore parfaites, que les trusts monstrueux, organisés sous l'oeil bienveillant des législateurs, devenaient chaque jour une puissance de plus en plus tyrannique et onéreuse pour la grande majorité des citoyens, que l'adoration du dieu Dollar, dépassant les bornes raisonnables, détruisait tout autre sentiment parmi cette aristocratie de l'argent dont les membres se disputaient le haut du pavé à coups de millions. Et l'on finissait toujours par se mettre d'accord sur ce point que la constitution américaine était, quand même, la plus équitable, celle qui garantissait la plus grande somme de liberté au peuple, indépendamment des abus qui pouvaient résulter de son application.

Un jour que les journaux au service de ses ennemis l'avaient plus violemment attaqué que d'habitude, le traitant de conspirateur et de traître à sa race, à propos de son dernier article sur la nécessité d'enseigner plus d'anglais et moins de grec et de latin dans nos collèges classiques, l'honorable Vaillant perdit son calme habituel et eut un geste de colère. Il froissa la feuille qu'il venait de lire et la jeta à ses pieds en prononçant, d'une voix sourde: _Les misérables!_ A ce moment l'américaine, qui venait chercher son mari, arrivait. Elle eut le temps d'entrevoir le geste et de saisir l'expression de l'homme politique calomnié, à qui elle s'empressa d'aller tendre la main:

--J'ai lu la saleté dans le tramway. _You have all my sympathy!_

Le directeur du _Flambeau_, ayant maîtrisé ce mouvement d'humeur, lui répondit en souriant:

--Merci, mon enfant, ce n'est rien. Il faut s'attendre à tout dans la vie publique.

--Oh! si vous étiez un _american citizen_, vous deviendriez peut-être un jour _President of the United States_.

--Je n'en demande pas tant. Après cela, il me faudrait aller au diable, en Afrique, chasser l'hippopotame, comme monsieur Roosevelt.

--Vous plaisantez. Cependant, je crois que si le Canada était _under the Spangled Banner_, vous auriez beaucoup plus de liberté.

--Vous avez peut-être raison. Mais, pour jouir de cette liberté, nous canadiens-français, nous devrions nous fondre dans le grand tout de la nation et non former un élément à part, tel que nous sommes sous le régime colonial anglais. Autrement, notre situation ne changerait guère. La politique de l'Angleterre à notre égard, de même que celle des États-Unis à l'égard de nos compatriotes des états de l'est de la grande république américaine, est semblable à celle que les romains adoptèrent en Judée, après que leurs légions victorieuses eurent conquis le peuple de Dieu. C'est-à-dire qu'on nous laisse nous dévorer entre nous. C'est bien à tort que l'on fait un crime à Ponce Pilate d'avoir abandonné le Christ aux mains de Caïphe, pour être jugé selon les lois juives. Ce gouverneur ne faisait que se conformer aux instructions qu'il avait reçues de César, de ne jamais se mêler des querelles entre juifs. Grâce à cette politique, Rome n'avait rien à craindre d'Hérode ni des grands prêtres se disputant les richesses et les honneurs, semant la discorde, la haine, la trahison au sein de ce peuple naguère si glorieux de ses traditions, oubliant sa servitude pour se détruire lui-même sous les yeux du vainqueur. L'histoire se répète. Tous les esclavages sont le résultat de l'exploitation des préjugés de la foule ignorante par ceux qui abusent de leur autorité pour satisfaire leur esprit de domination et leurs appétits démesurés. Sous le régime anglais, notre histoire a plus d'un point de ressemblance avec celle des Israélites soumis à une puissance étrangère. Nous nous vantons encore, dans nos fêtes de Saint-Jean-Baptiste, d'être restés français, malgré les siècles qui nous séparent de la France. Cela n'empêche que le sang qui coule aujourd'hui dans nos veines s'est sensiblement refroidi et ne correspond plus au sang chaud de généreux du républicain français. La France a marché vers la lumière et le progrès. Nous, nous sommes restés ce qu'était le peuple _taillable et corvéable à merci_ sous le règne des Bourbons paillards, entourés d'une cours fastueuse et corrompue. Les libertés que l'Angleterre nous a garanties, au prix du sang versé par les héros excommuniés de mil huit cent trente-sept, nous en profitons trop souvent pour satisfaire nos rancunes ou nos intérêts mesquins, ce qui diminue chaque jour notre prestige au bénéfice des anglais s'emparant de tous les postes avantageux, contrôlant le haut commerce, les grandes entreprises financières et industrielles. C'est bien fait, puisque nous nous contentons de suivre le mouton symbolique qui nous empêche d'apercevoir le loup guettant dans l'ombre le moment opportun pour se jeter sur sa proie.

--Oh! le loup va vous manger, comme dans la fable de monsieur Lafontaine?

--J'en ai bien peur. Nous perdons tous les jours de l'influence en ce pays. Les français n'émigrent guère chez-nous, et pour cause. On favorise peu, du reste, cette immigration, de crainte que ces colons de France, imbus des idées nouvelles, ne nous apprennent à penser, en un mot, à devenir des hommes. D'un autre côté, de l'est à l'ouest, du nord au sud, le Canada est envahi par les immigrants anglais, italiens, irlandais, russes, polonais, juifs et même orientaux. Les américains s'emparent de plus en plus des fertiles plaines de l'ouest. Et l'on peut prédire, sans être prophète, que dans vingt-cinq ans, l'influence de l'élément canadien-français dans le Dominion, aura diminué de moitié. Alors, que nous restions sous la domination anglaise, que le Canada devienne une nation indépendante, ou qu'il entre dans l'Union Américaine, nous serons obligé d'abandonner notre politique d'isolement, préconisée par des cerveaux mal équilibrés, pour compter avec le nombre, avec la majorité des autres citoyens. C'est pourquoi je voudrais voir mes compatriotes bénéficier d'un système d'éducation plus en rapport avec les besoins actuels et les exigences futures auxquelles ils seront appelés à faire face. Maintenant, si vous me demandez quel est, à mon avis la solution la plus vraisemblable que l'avenir réserve à ce pays, placé entre les trois alternatives que j'ai mentionnées il y a un instant, je n'hésite pas à vous répondre qu'il me paraît impossible que le Canada puisse se contenter toujours du régime colonial. Le temps viendra ou la fameuse doctrine Munroe, proclamant que l'Amérique du nord doit appartenir aux américains, s'imposera d'elle même à la faveur des circonstances. Quand l'heure sera venue, sans donner au monde le spectacle d'une guerre sanglante, sans crainte de catastrophes, de maux imaginaires, nos hommes d'état discuteront avec les vôtres s'il vaut mieux ajouter quelques étoiles au drapeau de l'Union ou former une république indépendante, amie et alliée de la grande république dont George Washington fut le père, Lafayette et Rochambeau, les parrains.

La campagne de mensonges et de calomnies entreprise contre _Le Flambeau_ et son directeur, se poursuivit sans relâche et le journal, dénoncé partout, commença à perdre des abonnés; plusieurs annonceurs, menacés par leur clientèle bien pensante, durent refuser de renouveler leurs contrats d'annonces. On parvenait, quand même, à tenir tête à l'orage et à joindre les deux bouts, au prix d'un travail excessif et d'une vigilance de tous les instants.

Jacques Vaillant, en pleine lune de miel, ne semblait pas se douter de la gravité de la situation. Mais il n'en était pas ainsi de Paul Mirot, qui commençait à s'alarmer, prévoyant qu'il faudrait abandonner dans un avenir plus ou moins rapproché, l'oeuvre entreprise avec tant d'enthousiasme. Il est vrai qu'il oubliait chaque soir, auprès de Simone, les préoccupations de la journée et l'incertitude du lendemain.

Ceux qui n'ont pas connu la saveur des lèvres de la vraie femme, de la femme qui aime et se donne toute entière dans un baiser, ceux-là, ne sauront jamais que la liqueur la plus enivrante, le fruit le plus savoureux, ne se trouve pas dans des plateaux d'argent ou des coupes de cristal, mais dans cette fleur de chair qui s'entrouvre pour le sourire ou pour la caresse, lorsqu'un tendre émoi fait battre le coeur féminin. Durant de longues années, toute la vie même, des hommes ont conservé l'impression toujours aussi intense des baisers semblables, survivant à l'éloignement ou à la mort de celles qui les avaient donnés.

Après le mariage de son ami avec l'américaine, Paul Mirot, préoccupé de l'avenir de Simone, voulut se prévaloir de cet exemple pour la faire consentir à une union légitime, sinon nécessaire à leur amour, du moins indispensable pour satisfaire aux exigences de la loi et de la société. Dans leurs tête-à-tête les plus tendres, aux moments où l'on ne se refuse rien, il amena à différentes reprises la conversation sur le sujet. Mais invariablement elle lui répondit:

--Non, mon chéri, ce serait une folie que tu regretterais plus tard, et je t'aime trop pour te mettre au pied ce boulet de l'union indissoluble, qui entraverait ta marche vers l'avenir. Je t'en ai expliqué les raisons avant de me donner à toi, ces raisons subsistent toujours puisque, au lieu de rajeunir, je vieillis. Et peut-être que si nous nous sentions enchaînés l'un à l'autre, nous ne nous aimerions plus du tout. Le titre de mari, que je te donnerais, me ferait penser à l'autre. Et toi, avec ton caractère ennemi de toute contrainte, de te savoir obligé de me rester fidèle, ne songerais-tu pas à me tromper?

C'est en vain qu'il insistait.