Le Debutant Ouvrage Enrichi De Nombreux Dessins De Busnel De De
Chapter 5
--Regarde donc un peu ces petites effrontées qui ont mis au moins dix livres de coton dans leurs bas. Oh! avec de pareilles jambes, elles vont _matcher_ quelques bons types.
--Matcher?
--Pardon! J'oubliais que tu ne connais pas encore le langage de ces demoiselles. _Matcher_, ça veux dire faire une conquête de rue, qu'on termine... ailleurs. Et je parie que tu ne sais pas sous quel nom on désigne ces petites filles, de quatorze à seize ans, qui font voir de si prodigieux mollets?
--Je l'ignore, en effet.
--Eh! bien, je vais te l'apprendre, mon cher. Ces petites bêtes de joie... ou de proie, ça s'appelle des _piano-legs_, parce que leurs jambes ressemblent beaucoup aux pieds de ces meubles harmonieux que l'on tapote dans toutes les maisons qui se respectent au grand ennui, sinon au désespoir des visiteurs. Seulement, je te ferai remarquer que la comparaison ne s'applique pas au piano droit, à la mode depuis quelques années, mais au piano à queue.
--L'épithète est vraiment originale, et assez juste... Et, d'où viennent-elles, ces petites filles?
--D'un peu partout, mais un grand nombre d'entre elles descendent de la tribu des _Pieds-Noirs_.
--Il y a donc des _Pieds-Noirs_ à Montréal?
--S'il y en a? On aurait qu'à déchausser tous les gens qui passent pour en découvrir une quantité innombrable. Les pieds blancs, de même que les gens qui pourraient montrer patte blanche, sont beaucoup plus rares.
--Sans plaisanterie, sont-ce des sauvages que ces _Pieds-Noirs_?
--A peu près. Ils vivent dans les faubourgs, mais, contrairement aux autres sauvages qui vendent les petits enfants aux familles honorables et bien pensantes, et battent les femmes pour leur faire garder le lit, ceux-là obtiennent de leurs femmes petits garçons et petites filles à la douzaine sans être obligés de les acheter. Ils sont ignorants, exploités, vivent misérablement. Ils n'ont pas les moyens de faire instruire toute cette marmaille, et il arrive ce qui doit fatalement arriver à des enfants élevés dans la rue: les garçons font des rustres, comme leurs pères, ou des mauvais sujets, les filles, de pauvres ouvrières que les patrons sans âme exploitent ou... des _piano-legs_.
La nuit tombait. La rue s'éclairait peu à peu de pâles reflets électriques, et aux devantures des magasins les vitrines brillaient de mille feux donnant un attrait fascinateur aux objets étalés pour exciter la convoitise des passants. D'une ruelle sombre un homme à moitié ivre, ayant une femme à chaque bras, apparut en pleine lumière, en face des deux amis. Le trio les croisa et Paul Mirot crut reconnaître l'une des femmes, une grande brune déhanchée. C'était, assurément, la même qu'il avait rencontrée rue Saint-Laurent, le jour de son arrivée. Jacques Vaillant remarqua la persistance avec laquelle il suivait cette femme du regard, et lui demanda:
--Est-ce que, par hasard, tu connaîtrais cette _seineuse_?
--Cette seineuse?
--Les _seineuses_ sont les concurrentes des _piano-legs_. On les nomme _seineuses_ parce que, si elles n'ont pas l'avantage des mollets découverts et l'attrait qu'inspire aux esprits déréglés le mystère des petites filles, elles sont, en revanche, plus expertes en l'art de tendre leur croupe et de jeter leurs filets pour attraper le poisson. Cette grande brune est, si je ne me trompe pas, la bonne amie de Solyme Lafarce, qui, en plus de son métier de reporter, exerce celui de pourvoyeur de clients dans la maison où cette drôlesse exploite ses jolis talents. Mais, tu n'as pas encore répondu à ma question, connais-tu cette femme?
--Oui et non. C'est-à-dire qu'il me semble que c'est la voix, la démarche et le sourire provocant de celle que je rencontrai un jour et qui me dit: _Come, dear, I love you_. Mais, ne lui ayant pas même répondu, j'ignore son nom et le reste; donc, je ne la connais pas, tout en croyant la reconnaître.
--Tu raisonnes comme notre professeur de philosophie au collège de Saint-Innocent, c'est admirable à ton âge. Mais trêve de plaisanteries, écoute bien ce que je vais te dire. Tu es d'un tempérament passionné, par conséquent capable de tous les emballements, il faut que je te mette en garde contre ton inexpérience. Ces femmes, qu'elles portent robe courte ou robe longue, qu'elles affichent un vice précoce ou des charmes plus mûrs, appartiennent à la basse prostitution, elles constituent un danger public. Et on ne fait rien pour protéger la jeunesse contre ce danger, sous prétexte qu'il ne faut pas donner de sanction au vice. Parler de réglementation à nos hypocrites, autant vaudrait s'adresser à des eunuques. Tant pis pour les naïfs qui s'y laissent prendre. Quant à toi, tu es averti: ni _piano-legs_, ni _seineuses_.
--Oh! sois tranquille, j'ai une plus haute conception de l'amour. Du reste, ce n'est pas pour moi le temps d'aimer. J'ai autre chose à faire, pour le moment.
--Ce temps-là viendra peut-être plus tôt que tu ne crois.
--A propos de ce dont nous parlions, il me semble que l'autorité civile ne devrait pas hésiter à adopter une loi pour assurer, autant que possible, la sécurité au citoyen que ces femmes peuvent entraîner.
--L'autorité civile, elle s'incline toujours sous les menaces des faux défenseurs de notre vertu nationale, cette vertu qui change souvent de nom quand on ose porter la main sur elle pour lui arracher son masque. Il y a en ce pays, comme ailleurs, des femmes trompant leurs maris. Chez nos jeunes filles, la candeur n'est pas toujours réelle, et il y en a beaucoup qui sont parfaitement renseignées, et pour cause, sur l'admirable symbolisme de l'histoire de la pomme au Paradis Terrestre, pomme qui joua un si grand rôle dans le monde depuis l'aventure d'Adam et Eve. Et combien d'hommes affectant des moeurs austères, ne sont que des trousseurs de cotillons? D'autres, chez lesquels la passion de l'argent domine, deviennent de véritables brigands en affaires, n'ont ni parole, ni scrupules quand il s'agit de s'accaparer le bien d'autrui. Et cela n'empêche qu'on les salue chapeau bas s'ils patronnent hypocritement des oeuvres de bienfaisance, s'ils vont à la messe tous les dimanches et se laissent élire marguilliers. Nous avons eu le spectacle d'hommes politiques posant à toutes les vertus quant ils avaient tous les vices, invoquant le ciel à tout propos quand ils n'y croyaient plus, léchant les crosses épiscopales qui menaçaient de leur casser les reins, par opportunisme et lâcheté, abandonnant ceux qui les avaient aidés à arriver aux honneurs pour favoriser ensuite, leurs pires ennemis. Nous en sommes rendus à ce degré d'abrutissement et de fanatisme qu'un honnête homme exprimant franchement son opinion, si cette opinion n'est pas conforme aux enseignements reçus et acceptés, risque de compromettre gravement son avenir, heureux encore si on ne lui enlève pas le pain de sa famille, si on ne l'accuse pas des pires infamies. Tu te rappelles qu'au collège de Saint-Innocent on nous représentait les Anglais et les Yankees comme des espèces de barbares s'enrichissant par le vol, n'ayant ni conscience ni moralité. Eh! bien, on nous trompait comme on trompe ce bon peuple depuis si longtemps pour le mieux exploiter. Nos compatriotes anglais, et particulièrement nos voisins des États-Unis, doivent leur richesse à leur esprit d'entreprise: ils sont plus avancés que nous parce qu'ils reçoivent une éducation progressiste, parce qu'ils ne repoussent et n'ignorent aucun progrès, parce qu'ils ne dédaignent aucun moyen d'améliorer leur état social. Mon père est dans ces idées-là, il aime le progrès, tôt ou tard ça lui jouera quelque mauvais tour.
Jacques Vaillant fit une pause et s'apercevant que son ami ne l'écoutait plus, croyant peut-être, dans sa hantise de là-bas, entendre le chant de quelque rustique amoureux revenant à la maison, la journée faite, et les chiens aboyer dans la campagne, reprit avec sa verve blagueuse:
--Bah! nous aurons bien le temps de nous occuper des réformes sociales un autre jour. Nous sommes jeunes, libres ce soir, profitons de l'heure que passe. J'ai de l'argent plein mes poches, ça me gêne beaucoup, faute d'habitude. Il me faut dépenser au moins cinquante sous tout de suite. Je t'offre à dîner au restaurant. Après nous irons passer la soirée à _l'Extravaganza_, un théâtre où l'on voit des choses fort intéressantes.
--Est-ce un théâtre de genre?
--De jambes...
--Alors, on ne s'y embête pas trop?
--C'est du burlesque américain. Il y a des numéros que tu n'appréciera guère, ou plutôt que tu apprécieras trop à leur juste valeur. Mais les expositions des beautés plastiques t'en dédommageront. Et précisément, ce soir, on nous annonce un numéro spécial épatant, une danseuse, une vraie Trouhanowa, exécutant une de ces danses voluptueuses égyptiennes qui ranimaient les sens blasés des Pharaons. Ça nous fera faire, à peu de frais, un petit voyage des plus agréables en Orient.
Les deux amis dînèrent au _Restaurant Ravide_, rue Sainte-Catherine, où, pour la modique somme de vingt-cinq sous, l'on mangeait des tripes à la mode de Caen, des saucisses aux choux et d'excellent pain français dont la maison avait la spécialité. Jacques Vaillant fit des largesses, il se fendit d'un dollar en commandant en plus du repas de table d'hôte, une bouteille de vin.
A huit heures et quart, joyeux et dispos, Vaillant et Mirot s'installèrent à l'orchestre de _l'Extravaganza_, qui commençait à se remplir. En attendant la représentation, Paul Mirot examina curieusement la salle. Autour d'eux, il n'y avait que des hommes, jeunes pour la plupart et, par-ci par-là, quelques têtes blanches et des crânes chauves. Dans la première galerie dominait l'élément féminin: _Femmes entretenues_, pour la plupart, lui expliqua son compagnon. Tout en haut, dans le poulailler, qu'on nomme le _pit_, quand on veut faire son petit Shakespeare, le menu fretin s'entassait pêle-mêle. Les loges plus discrètes, ne laissaient entrevoir que des gestes vagues de formes humaines imprécises. Dans l'une d'elles, cependant, une femme montra sa petite main gantée en tirant le rideau, de façon à mieux voir la scène.
La salle était maintenant bondée de monde. La montre que tira nerveusement de sa poche le citadin tout neuf, qu'était Paul Mirot, impatient de jouir du spectacle attendu, marquait huit heures et demie. L'orchestre attaqua le morceau d'ouverture et le rideau se leva sur un décor représentant un _Roof Garden_ de New-York, première partie d'une comédie musicale intitulée _American Beauties_. Des femmes en maillot, chantaient en levant la jambe, cambrant le torse, avançant la poitrine ou faisant saillir les rondeurs opposées, selon qu'elles jouaient à pile ou face. Quelques-unes de ces belles avaient des noms qui faisaient venir l'eau à la bouche: _Miss Tutti Frutti, Miss Pussy Cafe, Miss Bennie Dictine, Miss Creme Dementhe_. Sur une dernière mesure exécutée par l'orchestre, toutes ces beautés blondes et brunes, disparurent dans la coulisse pour faire place à l'inévitable Pat, le bouillant irlandais, jouant des tours pendables au juif Cohen, déguisé en turc, sous le regard flegmatique du Yankee, toujours prêt à tirer parti de la situation. Paul Mirot ne prêtait qu'une attention distraite à cette farce internationale et ne s'intéressait véritablement au spectacle que lorsque les femmes, après chaque changement de costumes, revenaient sur la scène. L'une surtout, svelte et gracieuse, imitant une fillette précoce, jouant avec son _Teddy Bear_, l'amusa beaucoup. Il l'applaudit de tout coeur lorsque, pirouettant une dernière fois, elle lança des baisers à l'auditoire avant de disparaître dans la coulisse.
Jacques Vaillant lui demanda, sur le ton de la plaisanterie:
--Est-ce que, par hasard, tu aurais la passion sénile du vieux Troussebelle, pour les mineures?
--Troussebelle?
--Le ministre, que je crois avoir reconnu dans la personne de l'occupant de la loge voisine de celle de la dame mystérieuse dont nous n'avons vu que la main... gantée. Tantôt, il s'est penché en avant, dévorant des yeux les jambes rondes de la petite et le retroussé de la jupe sur le mystérieux fouillis de dentelles. Si ses électeurs de la division Saint-Jean Baptiste pouvaient l'apercevoir en ce moment, ils en seraient fort édifiés.
--C'est peut-être quelqu'un qui lui ressemble.
--Je ne me trompe pas, c'est bien lui. A l'entendre pontifier on ne le croirait pas capable de la plus petite polissonnerie. Mais, dans l'intimité, c'est, paraît-il, un vieux _terrible_. Autant l'homme public est vertueux, autant Troussebelle dépouillé de son caractère officiel est corrompu.
Un dernier tourbillon de bacchantes demi-nues passa sur la scène et ce fut l'intermède durant lequel on épuisa la série des numéros _extra_, à l'intention de ceux qui préféraient rester dans la salle plutôt que d'aller fumer une cigarette ou absorber une consommation à la buvette du coin.
Ces numéros comprenaient des chansons illustrées, _The greatest success of the season_, des bouffonneries nègres, des exercices sur bicyclette, et enfin, un couple d'équilibristes, homme et femme, beaux comme des dieux païens, d'une habilité extraordinaire sur le trapèze volant.
Jacques applaudit bruyamment ces deux types de beauté, de force et d'adresse; puis, éprouvant le besoin d'expliquer à son ami ce brusque élan d'enthousiasme, il lui en détailla les raisons:
--Voilà des gens qui font plaisir à voir. Ce sont de magnifiques spécimens de l'espèce humaine. On dirait qu'ils ont été bâtis par les Romains, avec ce ciment dont on a perdu la formule, ce ciment avec lequel on construisait les monuments antiques qui ont résisté à l'épreuve du temps.
Paul Mirot lui fit observer amicalement:
--Mon cher, tu divagues: ce n'est pas avec du ciment qu'on fait les hommes.
--Oh! je parle au figuré. Les anciens apportaient les mêmes soins à élever de beaux enfants qu'à construire ces temples destinés à perpétuer, dans les siècles futurs, la gloire de leurs grands hommes et la splendeur de leur génie. Je ne parle pas de la décadence des empires s'effondrant dans le crime, pour faire place à l'ère chrétienne relevant les faibles et les opprimés, selon les admirables enseignements du Christ. Mais, hélas! ces promesses de paix, de miséricorde et de justice, faites par les premiers apôtres, furent vite oubliées. D'autres tyrans remplacèrent ceux qu'on avait détrônés, et, à l'ombre de la croix dominant le Golgotha, fustigèrent et asservirent le pauvre, le faible régénéré dans l'eau du baptême. Alors, les peuples traversèrent des temps aussi durs, souffrirent des maux aussi cruels, et n'eurent plus le spectacle de la beauté triomphante pour consoler leur infortune. Car, on leur enseigna que l'amour humain était un crime, la splendeur de la forme charnelle, une chose honteuse. On insulta le Créateur, tout en osant prétendre travailler à sa gloire, en inspirant aux ignorants le mépris de la plus parfaite de ses oeuvres. Après des siècles de ténèbres, remplis de tristesse et d'épouvante, nous revenons au culte de la Beauté, grâce aux progrès de la science qui infiltre peu à peu dans les cerveaux obscurcis, sa lumière bienfaisante. Et ce culte, il me semble, en considérant ce couple harmonieux et beau, assister à sa victoire définitive sur celui de la Laideur.
Paul Mirot Hasarda:
--Tu as, évidemment, l'âme athénienne, une âme semblable à celle de ces juges devant lesquels Phryné trouva grâce en leur révélant la splendeur de son corps dévoilé.
--Cela vaut mieux que de ressembler à _La Pucelle_, qui ne va plus à la campagne de crainte d'apercevoir les bêtes ne se gênant pas pour lui. Si jamais il se marie, il prendra une femme plate, anémique, par esprit de pénitence.
--Ça fera un joli couple; ils auront de beaux enfants.
--Avoir de beaux enfants, c'est-à-dire des enfants robustes et sains, bien peu songent à cela. L'on voit tous les jours se faire de tristes mariages, et des couples qui font vraiment pitié dans cette bonne et pieuse province de Québec.
--A Mamelmont, je connais une famille dont tous les membres sont idiots. Les parents se sont mariés il y a vingt ans, l'homme était complètement détraqué, la femme ce que l'on nomme communément une _simple d'esprit_, ils eurent douze enfants dont pas un seul n'a échappé à la tare héréditaire.